Note : Je continue à me demander pourquoi je suis aussi méchante avec mes personnages préférés.


XXXII

« S'il est si important pour toi, pourquoi tu lui fais du mal ? »

Dès qu'il entendit le cliquètement de la poignée de la porte, Ryô essuya ses joues, ferma les yeux et tenta de ralentir son souffle erratique pour donner l'impression qu'il dormait encore.

Ryô ne voulait pas parler à Bakura, ni même croiser son regard. Le savoir dans la même pièce que lui était déjà assez révoltant. Il voulait se rouler en boule et mourir plutôt que de faire face comme il l'avait fait le jour précédent.

Comment avait-il trouvé la force de lui parler ainsi ? L'indignation, peut-être ? L'envie de blesser Bakura, si cela était seulement possible ? C'était comme si une autre personne avait pris le contrôle de son corps pour cracher tout ce qu'il n'aurait normalement jamais eu le cran de dire, comme si la souffrance et la frustration accumulée depuis des années avait brisé le fragile sceau de sa santé mentale. Il n'y avait eu aucun filtre à ses paroles furieuses.

Le pire, c'est que depuis son réveil, il ne pouvait s'empêcher de penser qu'il avait sa part de responsabilité, non, qu'il était le seul responsable de cette situation.

Il n'avait pas résisté, n'avait pas protesté, avait juste laissé la chose arriver. En tout cas, c'est ce que la plupart des gens penseraient, n'est-ce pas ? Et peut-être auraient-ils raison : il aurait dû se débattre et crier au lieu de rester paralysé parce qu'il avait été trop sidéré pour réagir, parce qu'il avait eu peur de souffrir encore plus. Les vrais victimes ne restaient pas passives, n'est-ce pas ? Peut-être que Bakura n'aurait pas été induit en erreur s'il avait parlé. Peut-être qu'il n'aurait pas cru que le moment était propice pour cela, qu'il n'aurait pas cru que Ryô le désirait lui-aussi. Peut-être que lui, Ryô, ne l'avait blâmé que pour ne pas avoir à reconnaître qu'il n'attendait que cela, tout au fond de lui. Parce que c'était bien le cas, n'est-ce pas ? Combien de fois n'en avait-il pas rêvé ? Même Bakura le savait. Alors comment pouvait-il prétendre ne pas l'avoir voulu ? Il était indigne de la moindre pitié.

Ryô se mordit les lèvres et crispa ses doigts contre le matelas. Il aurait tellement voulu que le sol s'ouvre sous lui et l'engloutisse à tout jamais.

C'est ce qu'il entendrait s'il racontait à qui que ce soit ce qui s'était produit. Même Yûgi le jugerait, peut-être avec un peu plus de compassion que les autres, mais tout de même, il ne pourrait pas s'empêcher de le penser. Ryô, était coupable de tout et n'avait pas le droit de se plaindre.

C'est ce qu'il commençait à croire, bien qu'une petit voix intérieure lui hurlât qu'il se méprenait et qu'il ne devait surtout pas commettre la même erreur que toute autre victime dans sa situation : se haïr et se mépriser à cause du jugement des autres. C'était Bakura qu'il devait haïr et mépriser, parce qu'il n'était qu'un monstre dépourvu de la moindre once d'humanité. S'il avait réellement la moindre affection pour lui, même à sa façon tordue, il lui aurait demandé ce qu'il désirait, comme Marik l'avait fait, ou l'aurait laissé en paix et n'aurait pas insisté en comprenant que son ancien hôte était trop choqué, paniqué et confus pour en avoir réellement envie, malgré la trahison de son corps.

— Ryô…

En entendant son nom, Ryô ne put s'empêcher de trembler de tous ses membres. Ce dont il se maudit aussitôt. Sa réaction n'avait pas dû passer inaperçu. Son cœur rata un battement puis s'affola quand il sentit le matelas s'affaisser légèrement derrière lui. Il ramena ses bras contre son torse et ses genoux contre son ventre.

— Je sais que tu es réveillé.

Bien sûr que Bakura le savait. Bien sûr. Ryô déglutit, puis ouvrit la bouche pour avaler une goulée d'air. Quand les doigts de Bakura effleurèrent son épaule nue qui dépassait des couvertures, il crut mourir pour de bon.

— Ne me fais pas de mal, s'entendit-il dire dans un glapissement.

Bakura ne répondit pas sur-le-champ, mais quand il le fit, sa voix était moins assurée qu'elle ne l'avait été. Presque tremblante. Du moins, c'est ce qu'il sembla à Ryô, mais il craignait de prendre ses rêves pour la réalité, de se raccrocher à la moindre impression vague et de se laisser manipuler à nouveau. Il avait prétendu y voir plus clair et avoir perdu le peu d'affection qu'il lui portait, mais il se rendait compte à quel point c'était faux, et il se sentait encore plus méprisable pour cela.

— Je ne vais pas te faire de mal.

Quelques secondes s'écoulèrent avant que Bakura n'ajoute d'un ton plus sévère :

— Tu dois manger, et nous devons discuter de choses importantes.

— Non, protesta aussitôt Ryô en sentant son estomac se soulever avec écœurement.

— Non ?

— Non aux deux…

Il tressaillit à nouveau lorsque Bakura laissa échapper un soupir irrité. Pourquoi lui avait-il tenu tête au lieu de garder le silence ? Il se recroquevilla un peu plus sur lui-même, sûr et certain que le démon le punirait pour son insolence.

— Ryô… Je vais appeler Kaiba. Moi, le prêtre et lui, nous devons parler.

— Parler ? répéta le jeune homme, alarmé.

Il se redressa sur un coude tout en déglutissant péniblement et osa fixer Bakura du coin de l'œil. Le démon, assis au bord du lit, lui tournait le dos, la tête légèrement penchée vers l'avant. La masse de sa chevelure blanche s'emmêlait aux pointes, et Ryô se souvint, douloureusement, qu'il lui arrivait de se réveiller dans un état tout aussi pitoyable lorsqu'il laissait l'esprit au commande de leur, non, son corps plus d'une journée. C'était comme si celui-ci avait toujours ignoré comment prendre soin de lui, même au niveau le plus basique.

Ryô s'égara brièvement dans une autre réalité où les choses n'auraient pas viré au cauchemar, où l'esprit serait revenu en réclamant son pardon au lieu de le persécuter et d'assassiner des personnes innocentes ou qui lui étaient chères.

Bien sûr, Ryô aurait hésité avant de l'accueillir à bras ouverts. Bakura aurait eu à insister avant qu'il lui accorde sa confiance et le laisse entrer chez lui. Après ça, Ryô se serait occupé de lui, lui aurait appris à devenir humain avec toute la patience dont il était capable. Il y aurait forcément eu des difficultés au début, mais, avec un peu de temps, Bakura se serait apaisé. Ils seraient devenus amis ou… plus. Peut-être même que les autres auraient appris à le tolérer, malgré le tort qu'il leur avait causé. Après tout, ils avaient bien réussi à pardonner à Marik, et Bakura n'aurait tué personne dans cette dimension… Du moins, personne qui importait pour eux…

Et un jour, alors qu'ils seraient assis sur le sofa, tout comme la soirée qui avait précédé le cauchemar qu'il étaient en train de vivre, Bakura aurait passé un bras autour de ses épaules pour le rapprocher de lui. Et il aurait dit quelque chose comme :

— Tu m'as sauvé, Ryô.

Et lui aurait répondu avec embarras :

— Oh, non, je n'aurais rien pu faire pour toi si tu ne l'avais pas voulu.

Mais Bakura aurait effleuré sa joue du bout de ses doigts.

— Ce que je veux dire, c'est que je t'aim…


— Eh, est-ce que tu m'écoutes ? grogna rageusement Bakura entre ses dents.

Ryô rouvrit les yeux, désorienté de se retrouver à nouveau dans la réalité cruelle qui était la sienne. Il s'assit lentement, emmitouflé dans les couvertures au point que seule sa tête apparaissait encore entre celles-ci. Venait-il vraiment de rêver que le Bakura qui n'avait pas cessé de le manipuler et de le décevoir était capable de changer pour lui et de manifester des sentiments ?

Oui, il venait de le faire. Comme toute personne prisonnière d'une relation abusive. Et il avait beau en connaître les mécanismes, il souffrait des mêmes illusions que les autres. Même après que…

Les gens auraient raison de le blâmer pour ce qui s'était produit. Il était l'architecte de son propre malheur. S'il avait eu la force de se trancher la gorge le premier jour, rien ne serait arrivé. S'il avait résisté à Bakura au lieu de vouloir s'enfermer dans ses fantasmes, rien ne serait arrivé. S'il avait dit non, rien ne serait arrivé. Et, pire encore, s'il n'avait jamais conservé l'anneau millénaire après la première apparition de Bakura presque deux ans plus tôt, du moins, la première dont il avait eu conscience, il aurait épargné à tous bien des souffrances.

— Je me déteste, fit Ryô dans un souffle presque imperceptible.

Tout en appuyant une main sur le matelas, Bakura se retourna pour le dévisager, l'air perplexe. Il s'humecta les lèvres, comme s'il réfléchissait à ce que Ryô venait de dire, puis fronça les sourcils et posa un sac en plastique entre-eux.

— Mange quelque chose.

Ryô se surprit lui-même lorsqu'il trouva en lui la force nécessaire pour soutenir ses yeux sombres et vides comme deux puits, d'autant plus que le visage de Bakura n'exprimait plus rien. Même son habituel sourire arrogant et railleur n'étirait pas ses lèvres.

Tout en frissonnant, Ryô ouvrit le sac et déballa un onigiri industriel sans même se soucier de son parfum. Ce n'est qu'en mordant dedans qu'il se rendit compte en avoir pris un au thon et à la mayonnaise. Son estomac, déjà éprouvé, se rebella, mais il se força à mâcher et à avaler en essayant d'oublier qu'il détestait ce parfum. Qui pouvait dire qu'elle serait la réaction de Bakura s'il recrachait ce qu'il lui offrait ? Il se mettrait peut-être en colère. Il lui ferait peut-être du mal. Ryô ne l'avait jamais vu avec un air aussi impassible, sans la moindre trace d'amusement ou de joie maléfique. Alors que le démon portait une bouteille de lait aux fruits à ses lèvres, Ryô se demanda si cela signifiait que Bakura avait décidé d'ôter le masque qu'il portait depuis le début.

— Ryô…

Il sursauta avec effroi, au point d'avaler de travers quelques grains de riz, et toussa jusqu'à en avoir les larmes aux yeux. Il releva ensuite la tête vers Bakura avec un air contrit. Le démon arqua à peine un sourcil tout en s'agenouillant sur le lit pour lui faire face.

— Je suis désolé, s'empressa de murmurer Ryô.

Bakura plissa légèrement les lèvres, puis plongea la main dans le sac pour lui tendre un autre onigiri. Ryô cligna des yeux sans faire mine de le prendre.

— Arrête d'agir comme si j'allais…

Bakura s'interrompit brièvement avant de reprendre d'un ton un peu plus irrité.

— Je t'ai dit que je ne te ferai pas de mal. Ce qui est arrivé hier… n'arrivera plus.

Ryô se mordit la lèvre inférieure tout en fixant Bakura par en bas. Le démon abandonna la boule de riz sur le matelas, puis se tourna légèrement tout en croisant les jambes en tailleur, ne lui offrant plus que son profil. Ryô hésita un long moment avant de prendre la parole, la bouche sèche et d'une voix hésitante.

— Tu avais aussi promis de ne tuer personne. Comment je pourrais te croire ?

— Ils étaient armés. Je devais te protéger.

— Ils étaient armés à cause de toi, Bakura.

— Et ils ont essayé de t'enlever à moi.

— Isono n'a pas essayé de m'enlever, il voulait me mettre à l'abri. À cause de toi. Parce que tu étais en train de tuer des gens, ses employés.

— Ils étaient armés, marmonna Bakura avec obstination, sa pomme d'Adam remuant lorsqu'il déglutit. Ils ont pointé une arme sur toi. Ils voulaient peut-être te tuer. Je devais te protéger. En quoi est-ce si dur à comprendre ?!

Les doigts de Bakura s'activèrent nerveusement sur les branches de l'anneau millénaire, mais Ryô ne s'en préoccupa pas. Non parce qu'il ne le pouvait pas mais parce qu'il ne le voulait pas. Bakura voulait susciter son approbation en justifiant ses actes. Il ne tomberait pas dans le piège, pas encore, pas comme avec Pegasus.

— Et qu'est-ce que tu espères faire, maintenant ? Parler avec Kaiba ? Parce que tu crois vraiment qu'il le veut ? Tu as tué Isono, son bras droit, l'homme qui a veillé sur Mokuba pendant son absence. Le mieux que tu puisses faire, c'est libérer les âmes de mes amis et disparaître avec l'anneau millénaire. S'il y a vraiment quoi que ce soit d'humain en toi, c'est ce que tu dois faire.

Les épaules de Bakura tressautèrent, secouées par un rire sinistre. Quand le caquètement dérangeant prit fin, il tourna la tête vers Ryô, les yeux distants, perdus dans le vague.

— C'est justement parce que j'ai écouté cette part humaine que nous sommes dans cette situation.

— Que tu es. Il n'y a pas de nous, Bakura. Ni avant ni maintenant ni plus tard.

Mais le démon ne l'écouta pas. Il se mordit l'ongle du pouce, l'air songeur.

— Il a raison. Quand je serai redevenu un dieu, tout sera plus simple, rationnel. Le voleur et toi, vous me rendez les choses tellement plus compliquées. Je n'ai pas besoin du voleur, plus maintenant, il n'est qu'un élément parasite qui encombre inutilement mon esprit et que je dois amputer.

Ryô sentit sa bouche se dessécher un peu plus.

— Qui ça, « il » ? Avec qui tu as parlé, Bakura ? Comment tu pourrais amputer une part de toi-même et redevenir un dieu ?

Bakura prit l'onigiri sans lui répondre, le déballa soigneusement et le porta jusqu'aux lèvres de Ryô avec une expression fermée.

— Mange, ordonna-t-il.

Ryô n'osa pas insister, encore moins protester. Il mordit dans la boule de riz, qui cette fois était juste au saumon grillé, sans aucun autre ingrédient douteux. Cela ne l'empêcha pas de mâcher longuement, tant il avait peur d'avaler de travers à cause de sa gorge nouée par l'angoisse. Quand enfin il déglutit, Bakura ne lui laissa pas le temps de parler avant d'enfoncer le reste dans sa bouche. Ryô s'étouffa presque et plaqua les mains contre ses lèvres pour éviter de recracher. Bakura le regarda faire, une expression écœurée flanquée sur son visage.

— Manger… C'est dégoûtant. Quand j'étais un dieu, je n'avais pas à me soucier de tout ça. Je n'avais pas ce genre de besoins. Mais bientôt, ça changera. Mahara s'occupera de mon problème si je m'occupe du sien.

Ryô déglutit péniblement avant de relever un regard incrédule sur Bakura. Ce n'était pas la première fois qu'il l'entendait se plaindre des conséquences de sa résurrection, des conséquences de sa mortalité, mais ses propos étaient beaucoup plus inquiétants et dérangeants, cette fois, puisqu'il semblait que quelqu'un lui avait mis des idées aussi dangereuses que ridicules dans la tête.

— Bakura, tu ne peux pas redevenir…

Ryô s'interrompit brièvement avant de prendre une grande inspiration. Soutenir le regard de Bakura lui était difficile, tant il lui semblait halluciné. Il n'avait jamais considéré Bakura comme un modèle d'équilibre mental, encore moins après les quelques fragments de souvenirs qu'il avait réussi à capturer au cours du dernier jeu. Cependant, il devenait apparent qu'il ne tournait pas rond, que quelque chose avait sérieusement déraillé.

— Tu n'es pas Zorc Necrophades… Tu m'as dit que tu ne l'étais pas… Tu voulais que je t'appelle Bakura… Tu étais en colère que je t'appelle Zorc… Et avant, tu aimais tellement me rappeler que tu avais été un voleur, un pilleur de tombes, tu te souviens ?

Il avait tenté de donner à sa phrase la force de l'affirmation, pour convaincre Bakura tout autant que lui-même, mais cela échoua.

— J'ai dit que je n'étais pas vraiment Zorc. Je ne suis pas le voleur non plus. Je suis le produit des deux. Tôzokuôzorukukura, comme tu l'as si bien dit. Mais une part est clairement de trop…

Ryô se mordilla les lèvres tout en se demandant s'il souhaitait réellement poursuivre cette discussion. Hélas, tout ce qui concernait le démon était une menace directe pour ses amis. S'il pouvait avoir la moindre influence sur ses décisions, il se devait de la saisir, même s'il était terrifié et que son cœur saignait chaque fois qu'il posait les yeux sur Bakura ou qu'il lui adressait la parole. Il pressa ses mains moites contre ses genoux à travers la couverture et respira profondément pour maîtriser les tremolos qui risquaient d'affecter sa voix.

— Est-ce que tu as ses souvenirs ? Ceux du roi des voleurs, je veux dire.

Bakura le toisa comme s'il avait posé la question la plus stupide qui soit.

— Bien sûr. Il a donné sa vie pour rassembler les objets millénaires. Il est mort en essayant jusqu'au dernier moment d'invoquer Zorc et son âme s'est retrouvée enfermée dans l'objet millénaire. Ou… il l'a transféré de son propre chef. Je ne suis plus sûr. Il a bien réussi à influencer Akhenaden en glissant une portion de son esprit dans l'œil millénaire…

Bakura se frotta le front avec la paume de la main comme si réfléchir à tout cela lui provoquait une migraine.

Ryô, lui, l'avait déjà. De brefs flashs surgirent devant ses yeux. Du sang, beaucoup trop de sang se mêlant au carmin d'un manteau de lin teint. Le roi des voleurs aux cheveux argentés et à la peau brunie par le soleil, s'attaquant vicieusement à Atem, l'insultant, riant à gorge déployée comme un fou. Il frémit et se força à poursuivre.

— Est-ce que… Tu as des souvenirs de Zorc Necrophades ?

Bakura entrouvrit les lèvres, mais Ryô le devança pour préciser sa pensée.

— Des souvenirs antérieurs au voleur, des souvenirs qui n'ont pas été reconstruits par toi ou Akhenaden ou Atem durant l'ultime jeu des ombres ?

Histoire d'écarter la possibilité alarmante que ce qu'il y avait dans l'anneau avec Bakura, durant trois mille ans, n'avait pas dévoré l'âme du voleur. Après tout, Atem n'avait pas été englouti par la part de Zorc enfermé dans le puzzle millénaire.

Bakura se contenta de le regarder en silence, sourcils froncés, sans que Ryô parvienne à déterminer s'il était contrarié par ses questions ou par le fait qu'il ne se souvenait, peut-être, de rien d'autre que ce qui était à la portée des trois Égyptiens.

— Tu n'es pas Zorc. En tout cas, pas autant que tu veux le croire, pas autant que l'on veut te le faire croire, je ne sais pour quelle raison

Bakura plissa les paupières. Ses yeux d'obsidiennes se nimbèrent d'un éclat d'écarlate, mais Ryô était déjà trop terrifié pour s'en alarmer.

— Tu… dissocies… C'est ce qui arrive parfois après des événements traumatisants comme…

Comme le fait d'être mort aussi violemment, seul, détesté de tous, trompé par le dieu qui devait t'aider, avait-il voulu dire. Mais Bakura avait soudainement attrapé sa lèvre inférieure entre son pouce et son index pour tirer dessus, pinçant exactement là où Kaiba l'avait frappé quelques jours plus tôt. Paralysé par la terreur, Ryô se demanda un instant si sa vessie n'allait pas lâcher. Heureusement, il n'avait rien bu depuis des heures, ce qui lui épargna cette humiliation.

— Je ne laisserai personne m'écarter de mon objectif, même pas toi, siffla Bakura. Je sais que c'est la bonne chose à faire. La seule chose à faire. J'étais stupide de croire que je pourrais m'allier au pharaon ou, en tout cas, le laisser régler le sort de Mahara pendant que j'attendrais mon heure. Le pharaon n'écoute que ses fichues convictions.

— Bak…

Ryô gémit quand les ongles du démon s'enfoncèrent dans la partie intérieure de sa lèvre.

— Ne m'oblige pas à te bâillonner.

Ryô ne répliqua pas, non par crainte d'être réduit au silence, mais par crainte de la façon dont Bakura s'y prendrait vraiment. L'ancien esprit de l'anneau était désormais capable de n'importe quoi et, même s'il décidait tout à coup de faire machine arrière, nul ne lui accorderait le pardon. Pas même Ryô.

— Kaiba t'a fait du mal, reprit Bakura en lui relâchant la lèvre pour lui caresser la joue plus doucement.

Ryô écarquilla les yeux. Cela semblait s'être passé des semaines plus tôt…

— Ce n'était qu'une dispute, murmura-t-il. Rien de grave.

— Personne ne devrait toucher à mon hôte, fit Bakura avec un claquement de langue.

Ryô n'essaya pas d'argumenter et observa Bakura dans le plus grand silence quand il sortit un téléphone portable de sa poche. Celui d'Isono. Ryô sentit un poids lui alourdir l'estomac, et sa gorge se serra à nouveau alors que Bakura passait insensiblement son doigt sur l'écran fissuré.

— Bakura, appela-t-il doucement même si l'acidité qui remontait dans sa gorge accroissait sa nausée, nous devrions faire comme tu as dit, tu te souviens ? Aller à la résidence secondaire de mon père. Tous les deux. Nous serons tranquille, là-bas. Nous pourrons… arranger les choses… entre nous.

L'ancien esprit de l'anneau lui jeta un regard en coin colérique, et ses lèvres se crispèrent comme s'il se retenait de cracher quelque chose de virulent.

— Tu dis seulement ça parce que tu as peur pour tes soi-disant amis. Pas pour moi. Même Kaiba ou le prêtre t'importe plus que moi. Tu as écrit que tu m'aimais dans tes lettres, mais il me semble que tu les aimes encore plus. Sauf que…

Pour la première fois depuis le début de leur conversation, un large sourire s'épanouit sur son visage. Un sourire vicieux et machiavélique.

— Vers qui tu te tourneras quand ils seront tous morts, si ce n'est vers moi, ton dieu ?

Ryô ravala sa panique, il ne sut comment, pour soutenir le regard de Bakura sans trembler.

— Tu ne seras jamais mon dieu. Pas seulement parce que je ne me plierai jamais à ta volonté, mais aussi parce que Zorc a été détruit. Tu ne peux ni le ramener ni devenir lui.

— Puisque tu es si certain que sa disparition est définitive, explique-moi pourquoi moi je suis là malgré tout ? demanda Bakura avec une arrogance flamboyante qui lui ressemblait bien plus.

Ryô blêmit. Il savait que Bakura avait raison, que sa résurrection ouvrait la porte au retour du mal incarné. Simplement, il ne voulait pas l'entendre. Il ne voulait pas croire que ce qu'Atem et ses amis avaient accompli pouvait être défait aussi aisément.

Tout en se faisant violence pour ne pas tout simplement fuir et s'enfermer dans la salle de bain, Ryô enceignit le bras de Bakura entre les siens, ce qui lui valut un regard stupéfait.

— Tu n'as pas besoin d'être Zorc pour être mon dieu, si c'est ce que tu souhaites. S'il te plaît, ne fais rien de stupide. Je… je ferai ce que tu veux. Ce qui s'est passé, ce n'était qu'un accident, un malentendu.

— Est-ce que tu me crois aussi facile à embobiner ? rétorqua Bakura, froidement, tout en le regardant de haut. Lâche-moi.

Joignant le geste à la parole, Bakura le repoussa d'une bourrade. Ryô retomba sur les fesses et prit appui sur ses mains pour ne pas basculer plus en arrière et en bas du lit.

— Ceci dit, c'est affligeant de voir que tu es prêt à revenir sur tout ce que tu m'as dit juste dans l'espoir de protéger des gens qui ne t'aiment pas autant que tu les aimes.

Sans rien ajouter de plus, Bakura alluma le téléphone d'Isono et déroula la liste des contacts jusqu'à trouver le nom qu'il désirait. Quelques secondes plus tard, une voix familière résonna, mais pas celle du jeune CEO.

— Atem ? questionna Bakura avec un froncement de sourcils.

— Yûgi. Où est Ryô ?

— Je répondrai peut-être à cette question si tu me passes Kaiba.

— Non, c'est avec moi et moi seul que tu parles, Bakura.

Le démon cilla un peu plus, clairement contrarié par cet imprévu.

— Je vois que tu t'es fait greffer des couilles depuis la dernière fois. Mais tu sembles oublier à qui tu as affaire…

Ryô n'eut pas le temps d'esquiver quand Bakura étendit le bras et attrapa une pleine poignée de ses cheveux pour les tordre dans son poing. Il le ramena ensuite près du téléphone posé devant lui sur le matelas. Le jeune homme ne put contenir un cri de douleur et quelques larmes.

— Ryô ?! s'alarma aussitôt Yûgi.

— Oh, finalement, tu n'es pas aussi dur que tu essayes de me le faire croire, hein ? Passe moi une grande personne. Kaiba ou le prêtre, peu importe.

— Je suis là et je t'écoute, ordure.

Malgré l'insulte, le visage de Bakura exprima une grande satisfaction en entendant la voix de son nouvel ennemi désigné, au point qu'il desserra sa prise sur les cheveux de Ryô et lui massa doucement le cuir chevelu, comme s'il espérait se faire pardonner ainsi.

— Moi, toi et le prêtre, demain à dix-huit heures, hum, à Kaiba Land.

— Kaiba Land ?

— Pour être certain que tu ne feras rien de stupide. Tu n'aimerais pas que tous ces charmants gosses qui viennent s'amuser dans ton parc finissent à l'état de viande hachée, non ?

— D'abord, commença Kaiba d'une voix glaciale et tranchante, qu'est-ce qui te fait croire que je vais accepter de te rencontrer après ce que tu as fait ?

Bakura laissa échapper un rire cruel.

— Yûgi, si tu tiens à ce que Honda et Otogi retrouvent leurs corps, je te conseille de raisonner ton nouvel ami.

— Et Ryô ? demanda Yûgi d'une voix à nouveau maîtrisée.

— Ryô ne te concerne pas, répliqua Bakura avec un claquement de langue.

— Parce que tu ne laisseras personne se mettre entre lui et toi, comme tu l'as dit à Atem ?

Une intense satisfaction filtra sur le visage du démon.

— Précisément.

— Alors, s'il est si important pour toi, pourquoi tu lui fais du mal ?

Le sourire de Bakura s'effondra, et à la façon dont sa pomme d'Adam remua et dont sa main se crispa à nouveau dans sa chevelure, Ryô devina qu'il luttait pour ne pas laisser éclater sa colère et prouver ainsi à Yûgi qu'il avait raison de l'accuser.

— Je…

— Tu ne crois pas qu'il a déjà assez souffert à cause de toi ? coupa abruptement Yûgi. Est-ce que tu as la moindre idée de ce que tu lui as fait durant toutes ces années et de ce que tu lui fais maintenant ? Est-ce que ça t'importe aussi peu de le détruire et de mépriser ses sentiments ? Il voulait juste avoir un ami, et tu n'as pas arrêté de lui mentir, de le manipuler, de le blesser ! Ça n'a vraiment aucune importance pour toi ? Réponds-moi, Bakura. Réponds !

Bakura, les yeux légèrement arrondis, semblait avoir besoin de quelques secondes pour digérer les paroles de Yûgi. Puis, il plissa dangereusement les paupières, et Ryô retint son souffle avec angoisse, certain de regretter ce qui allait suivre.

— Dis-moi, Yûgi, est-ce que Ryô t'a dit que, durant tout ce temps, il m'a aidé ? Est-ce qu'il t'a dit combien il vous détestait lorsque vous disiez du mal de moi ou lorsque vous essayiez de me prendre à lui ? Est-ce qu'il t'a dit qu'il m'a laissé le blesser juste pour que Marik puisse infiltrer votre groupe ? Qu'il a accordé beaucoup de soin à la construction du diorama ? Qu'il me laissait prendre le contrôle quand il n'avait pas envie d'écouter vos conversations stupides ? Est-ce qu'il te l'a dit ou est-ce qu'il a préféré en rester à la version où je l'avais entièrement sous mon contrôle et où il n'avait jamais la moindre idée, comme c'est pratique, de ce que je pouvais bien faire ?

Bakura égraina un ricanement.

Ryô aurait voulu attraper le téléphone pour l'éteindre ou lui demander d'arrêter, mais il en était incapable. Sa bouche était sèche, et ses bras pendaient mollement de chaque côté de son corps. Les paroles de Bakura lui arrivait comme au travers d'un filtre, comme assourdies, comme s'il n'était pas vraiment là ou qu'il était juste en train de vivre un cauchemar dont il n'allait pas tarder à se réveiller. Hélas, les larmes qui roulaient le long de ses joues étaient on ne pouvait plus réelles.

— Est-ce qu'il t'a dit aussi à quel point ma disparition l'a affecté ? À quel point il m'aime et que même en couchant avec les premiers venus il ne pouvait pas combler le vide ? Enfin, sauf avec Marik. Il semble avoir un faible pour les personnes qui le manipulent.

Bakura marqua une brève pause avant de porter un dernier coup :

— Je suppose que non. Il n'a rien dit. Et je suppose que tu te demandes s'il est encore ton ami, sinon tu t'empresserais de clamer que tout ça n'a pas d'importance et que tu t'en moques. Merci pour ton silence, Yûgi. Maintenant, Ryô peut arrêter de se faire des illusions sur votre amitié.

Un autre gloussement le secoua.

— Demain, à Kaiba Land. Et si tu comptes amener d'autres personnes, Kaiba, je t'en prie, mais réfléchis bien avant de tenter quoi que ce soit de stupide. Comme hier.

Bakura n'attendit pas de réponse avant de couper la communication.

Lorsqu'il posa le regard sur Ryô, il sourcilla légèrement.

— Ne sois pas si surpris. Je t'avais dit qu'ils n'étaient pas réellement tes amis.

Il essaya de prendre le visage de Ryô en coupe, comme pour essuyer ses larmes, mais son ancien hôte repoussa violemment ses mains avec un sanglot. Il se recoucha en se drapant dans les couvertures et en lui tourna le dos.

— Ryô ?

Le jeune homme prit une profonde inspiration pour essayer d'empêcher sa voix de trembler pitoyablement quand il parla :

— Tu as dit que tu ne me ferais pas de mal. Félicitations, tu as encore réussi à respecter ta promesse…

— Yûgi a…

— Ce n'est pas de la faute de Yûgi ! C'est ce que tu es. Tu ne penses qu'à toi. Tu as raison, tu ne peux pas être humain. Essaye donc de devenir un dieu. Quand ils te tueront, je serai heureux. Zorc.

Bakura resta figé pendant quelques instants, sidéré, puis se leva brutalement du lit et sortit en claquant la porte. Une fois dans le couloir, il s'adossa contre le mur, chercha à ralentir le rythme de sa respiration et serra les poings jusqu'à sentir ses ongles s'enfoncer dans ses paumes. Quand il eut l'impression qu'il n'assassinerait pas la première personne qu'il croiserait, il releva enfin les yeux sur Pegasus, qui, appuyé contre le mur opposé, semblait simplement attendre qu'il s'intéresse à lui.

— Avoir des sentiments, ce n'est pas si facile, n'est-ce pas ?

Bakura ne répondit rien, principalement parce qu'il caressait toujours l'idée de lui arracher l'œil millénaire une seconde fois après l'avoir battu à mort, que cela déplaise à Mahara ou non.

— Heureusement, tu n'auras plus à t'en soucier une fois que tu seras redevenu un dieu.

Pegasus lui adressa un sourire dénué de chaleur, auquel Bakura ne répondit que par un reniflement dédaigneux.

— En tout cas, je suis satisfait de constater que tu as enfin décidé de prendre notre accord au sérieux.

Bakura renifla à nouveau sans desserrer les lèvres, ce qui ne sembla pas contrarier outre mesure Pegasus.

Nice talk, Bakura. See you next time, fit l'homme avant de disparaître.

Bakura appuya l'arrière de son crâne contre la porte, fermant à demi les yeux pour méditer les paroles de Pegasus.

Ne plus avoir de sentiments…

Au moins, cela résoudrait peut-être la facilité avec laquelle il s'emportait et le malaise qui l'envahissait chaque fois que Ryô le blâmait.

L'anneau millénaire réchauffa sa peau à travers le tissu de son sweat, et il referma ses mains dessus.

Ne plus avoir de sentiments…

Atteindre enfin son but…

Obtenir sa vengeance…

Il ne pouvait rêver mieux.

Alors, pourquoi est-ce qu'il éprouvait des doutes ?