Chapitre trente huit
Derbyshire, Pemberley, mercredi 12 août 1801. Matin.
– Non, maman, et c'est mon dernier mot…
Madame Bennet leva les yeux aux ciel et prit une longue inspiration qui n'augurait rien de bon quant à la santé des tympans des habitants de l'étage lorsque Fitzwilliam Darcy eut la bonne idée d'apparaître derrière Elizabeth et dans le champ de vision de la mère de celle-ci.
Fitzwilliam Darcy ayant grimpé rapidement les marches du Panthéon personnel de madame Bennet pour s'installer de façon ferme et définitive sur la plus haute marche pouvait se permettre à peu près tout en ce qui la concernait et sa seule apparition vida ses poumons comme par enchantement.
– Je m'excuse d'avoir suivi votre conversation alors que je n'y étais pas convié mais je pense, ma chérie, que votre mère a raison. Une traîne vous irait à ravir et cela permettrait à vos petites cousines d'être mises en valeur pendant la cérémonie. Et quelle jeune fille ne rêve pas d'être, habillée de blanc, en train de progresser solennellement à la suite de la mariée… C'est un souvenir qu'elles chériront jusqu'à leur propre mariage où, si nous avons de la chance, nos propres enfants auront le privilège de remplir à leur tour cette admirable tâche.
Madame Bennet s'empressa d'ajouter deux étages à son Panthéon parce que, manifestement, un gendre riche, beau, influent ET d'accord avec elle, ne pouvait dépérir dans les tréfonds d'un Panthéon de deuxième zone…
Elizabeth n'eut qu'à jeter un coup d'œil au sourire de sa mère et de sa tante pour savoir que son redoutable séducteur de futur mari venait de se gagner la reconnaissance éternelle et le dévouement perpétuel des deux aînées de la tribu Bennet-Gardiner-Darcy.
Elle poussa un soupir et reconnut sa défaite.
– Soit, fit-elle. Mais uniquement pour donner à Emma et sa sœur un tel souvenir impérissable.
Elle fut récompensée d'avoir cédé par une série de baisers furtifs que son fiancé appliqua à la base de sa nuque –et même un peu plus bas– en profitant du fait que sa robe de soirée –jamais il ne se serait permis de venir lors de l'essayage de LA robe de mariée– n'était pas boutonnée dans le dos.
– Monsieur Darcy, fit sa future belle-mère d'un ton faussement choqué. Veuillez cesser immédiatement ces inconvenantes actions. Ma fille est une respectable jeune fille qui ne saurait se complaire à s'exhiber ainsi…
Ses yeux brillants parjurant sans vergogne les reproches de sa voix.
Comme ladite respectable jeune fille était en train de se pencher en arrière avec un sourire béat sur les lèvres, madame Gardiner crut bon d'intervenir à son tour. Toute la maisonnée bruissait des rumeurs que le Maître et la Maîtresse avaient pris un peu d'avance par rapport à leur nuit de noces mais les convenances exigeaient que ces éventuels dérapages n'aient pas lieu dans un lieu ouvert à la famille.
– Monsieur Darcy, fit-elle d'un ton résolu et d'une récupération dudit Darcy, nous vous remercions de votre avis mais les essayages n'étant pas encore terminés, il me paraît nécessaire que vous alliez vaquer ailleurs et que vous évitiez à votre fiancée la honte d'être ainsi vue dans une tenue dépareillé.
Il résista quelques secondes de plus avant d'être promptement éjecté par madame Gardiner.
Privée du soutien de la tête de son fiancé en train de la bécoter, Elizabeth, dut faire deux pas en arrière et descendre de la petite estrade d'essayage pour ne pas tomber en arrière.
Faisant comme si rien ne s'était passé, madame Bennet récupéra sa sœur et la couturière et entreprit de mettre au point le problème de la traîne.
Elizabeth remonta sur l'estrade et son regard croisa celui de Georgiana. Elles échangèrent un long sourire. Elles s'entendaient à merveille et, avec Kitty, étaient inséparables tout au long de la journée.
A la grande surprise de tout le monde, Georgiana avait pris en affection madame Bennet dans laquelle elle reconnaissait, malgré ses défauts nombreux, une vraie figure de maman enveloppante et débordant d'un amour maternel qu'elle ne pouvait que trouver totalement subjuguant.
Si l'on ajoutait à cela le fait que, pleinement rassurée quant au sort de sa famille, l'hystérie de madame Bennet avait presque complètement disparu. Elle s'était, à Pemberley, métamorphosée en une figure bien plus sympathique qu'envahissante.
Elle était présente mais elle avait pleinement conscience qu'à Pemberley elle n'était qu'une invitée qui ne régnait que sur le petit gynécée qu'elle avait ramené avec elle.
Gynécée dont 50 lui échappait de plus en plus et, en compensation, elle s'était mise à enclore dans sa sphère d'amour maternel une Georgiana au début un peu étonnée mais très vite ravie de faire l'objet de démonstrations d'affection aussi inhabituelles que publiques.
Comme Kitty, hors de l'influence néfaste de sa petite sœur, s'était elle aussi rappelée les bribes de bonne conduite que ses parents lui avaient inculquées, la maisonnée était plus que satisfaite des nouveaux venus qui –il faut l'avouer– partait avec un préjugé radicalement favorable dans la mesure où Caroline Bingley ne les aimait pas.
Et, foncièrement, quelqu'un que mademoiselle Bingley n'aimait pas ne pouvait avoir qu'un bon fond. Bon fond qui s'était rapidement révélé. Le reste de la famille était donc attendue avec une impatiente expectative.
– Ah Evans, fit Fitzwilliam Darcy avec ce sourire vague qui le dénonçait comme pensant à sa fiancée. Quoi de neuf ?
– Les charpentiers m'ont signalé qu'ils auront finis demain et qu'ils pourront précéder aux installations dans les salles du rez de chaussée qui ont été vidées.
– Le convoi pour Man ?
– Partira demain. Nous avons recruté une trentaine d'hommes sûrs des environs pour l'accompagner. Une partie de leurs familles accompagnera le convoi jusqu'à Man où ils s'installeront pour préparer votre éventuelle venue.
– Les instructions pour nos gens de Man sont partis ?
– Dès hier, tout sera prêt si vous vous décidez à ramener madame là-bas.
Fitzwilliam était conscient qu'Elizabeth ne se laisserait pas faire. Qu'elle insisterait pour rester à ses côtés et qu'il mourrait intérieurement de la voir s'éloigner de lui. Mais si elle se retrouvait enceinte, elle partirait pour Man. D'accord ou pas. Et là-bas l'attendrait le docteur Stevens, un vieil ami de la famille qui avait accepté, il y a quelques années de prendre sa retraite dans une demeure appartenant aux Darcy sur l'île. Et elle mettrait au monde leur enfant loin des armées françaises et loin de la guerre.
Ça au moins c'était la théorie.
Il avait déjà, à son corps défendant, compris que sa fiancée avait un caractère pas toujours facile et qu'elle n'était pas prompte à céder aux caprices de qui que ce fut.
Il était sûr que s'il n'était pas intervenu tout à l'heure pour désamorcer la tension qui était en train de monter entre sa mère et elle, la maison serait en train de résonner des cris des deux femmes…
Elizabeth, en effet, semblait, au fur et à mesure où elle s'émancipait des griffes de sa mère avoir de plus en pus de mal à supporter ses exigences.
Sans l'influence très bénéfique de sa tante, Elizabeth serait probablement passée en guerre ouverte avec sa mère depuis deux jours.
Là, les efforts conjugués de madame Gardiner et de Darcy, réussissaient à ramener la jeune femme à une attitude acceptable.
L'angoisse du lendemain et l'anxiété par rapport au sort des ses sœurs y étaient sans doute pour beaucoup mais il semblait qu'au fur et à mesure où madame Bennet perdait ses aspérités, Elizabeth se donnait tout le mal du monde pour créer les siennes propres.
Leurs petites escapades nocturnes l'aidaient manifestement à garder son calme et à ne pas exploser mais, dans certaines circonstances, il sentait Elizabeth prête à exploser. Et, prévenu par l'un ou l'autre membre de la maisonnée, il se précipitait pour jouer les pompiers. Il espérait que sa femme se calmerait et finirait par surmonter ses frustrations et la rancœur qu'elle éprouvait pour sa mère pour, comme tout le monde à Pemberley, accepter madame Bennet pour ce qu'elle était… Une femme pas toujours facile à vivre mais foncièrement gentille et attachée à ses filles avec une réelle dévotion.
Même Fitzwilliam avait surmonté ses préjugés pour découvrir dans sa belle mère une femme pleine de qualités. Un peu bruyante, un peu hystérique et pleine d'une terreur sans fin quant au sort de ses enfants…
Mais aussi une mère qui regorgeait d'une gentillesse et d'une passion pour sa famille qui, si on se donnait le temps de l'observer, ne manquait pas d'apparaître très vite au grand jour.
Darcy était resté sans voix la première fois que sa –future– belle mère l'avait embrassé sur le front alors qu'elle le rejoignait dans le petit salon où la maisonnée prenait son petit déjeuner. Comme elle avait accompagnée ce geste d'un sourire qui ne pouvait être décrit comme rien d'autre comme maternel, il n'avait su quoi dire et, une fois son silence accepté comme une acceptation, il s'était retrouvé avec une nouvelle mère.
Pas comme celle dont il se souvenait vaguement et qu'il avait idéalisé toutes ces années durant. Mais maternelle quand même et dont les yeux reflétaient de réels sentiments humains.
Et, au grand étonnement de Darcy lui-même, madame Bennet était devenue un membre de sa famille.
Un membre important même.
Et Elizabeth, elle, n'arrêtait pas d'être à cran avec elle. La moindre parole de sa mère était capable de la faire exploser de les lancer à corps perdu dans des échanges de paroles plus vicieux les uns que les autres.
Un des passe-temps indispensable de la maisonnée consistait à faire en sorte qu'elles ne se rencontrent jamais seules.
Fitzwilliam, dont le sourire avait disparu, se força à reprendre le fil de sa conversation avec Evans.
– Willoby est passé ?
– Avec ses trois fils et ils ont récupéré le matériel que nous avons mis de côté.
Le ton d'Evans était chargé d'une certain opposition et aussi de beaucoup d'incompréhension.
Le sourire de Fitzwilliam reparut.
– Nécessité fait loi, Evans. Willoby et ses trois fils sont peut-être ce qui fera la différence entre la victoire et la défaite. Je ne suis pas décidé à laisser passer la moindre chance de réussir à rendre à notre pays sa liberté et son indépendance.
– Je sais, grogna Evans, c'est juste que ça fait des années qu'on essaye de le choper et de mettre un terme à ses exploits et là, on…
– Si on avait voulu vraiment l'attraper, on l'aurait mis sous les verrous il y a belle lurette. Mais je coirs que papa l'aimait bien, c'est pour ça qu'il est toujours là pour nous aider en cette période de tension et de guerre.
Evans fit une nouvelle grimace.
– C'est juste que c'est pas normal…
– Nous retrouverons la normalité lorsque les Français seront rentrés chez eux et que l'Europe aura trouvé un nouvel équilibre.
Evans jeta un regard sombre dans sa direction.
– Et que se passera-t-il si nous ne réussissons pas à les vider ?
Fitzwilliam partit d'un éclat de rire.
– Nos enfants parlerons français, Evans et ils se marieront, seront heureux et feront des enfants qui, eux aussi parleront français…
Il s'approcha de son intendant.
– Le monde ne s'est pas arrêté quand les Romains sont venus faire de la Bretagne une province romaine. Il ne s'est pas arrêté non plus lorsque les saxons ont réduit les Celtes en esclavage. Et pas non plus lorsque les Normands ont, à leur tour, écrasé les Saxons. Le monde a continué à tourner et des hommes ont continué à mourir pour des causes idiotes. Notre rôle ce sera de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour que nos enfants vivent au mieux et aient moins de problèmes que nous n'en avons connu.
Fitzwilliam poussa un long soupir.
– Nous avons cru trop longtemps à notre invincibilité, mon cher Evans. Nous avons cru que notre trajectoire était toute tracée et qu'elle nous mènerait toujours plus haut.
Evans se laissa aller à sourire.
– Et les Français sont là pour nous rappeler la modestie ?
– Il semble, Evans, il semble… Et, à un moment, d'autres seront présents pour la leur apprendre à leur tour. Et le monde continuera à tourner avec j'espère des petits Darcy et des petits Evans pour s'occuper à mettre de la vie dans Pemberley.
– Et l'autre d'Arcy, le Français, on en fait quoi ?
Fitzwilliam haussa des épaules.
– On en fait rien, Evans. Ou je me trompe fort ou on va avoir le privilège de le rencontrer en chair et en os. Et, si ça se trouve, ce sera lui le nouveau maître de Pemberley. Ce jour-là, Evans, je vous demanderai de le servir comme vous m'avez servi… L'important c'est Pemberley et rien d'autre.
Evans fit non de la tête.
– Désolé de ne pas être d'accord mais Pemberley c'est vous et c'est aussi la future maîtresse. Pemberley sans vous ce sera pas la même chose.
– Mais ce sera toujours Pemberley et ce sera toujours aux Darcy. Tout le monde ne pourra peut-être pas en dire autant. Je veux que vous pensiez à vous et à tous les tenanciers qui resteront ici. Votre vie pourrait ne pas changer beaucoup si vous avez l'intelligence d'accepter le changement qui est sur le point de se produire.
Il laissa un sourire qu'il ne ressentait pas tout à fait prendre possession de ses lèvres.
– Nous avons d'autres perspectives, Evans, nous avons prévu depuis longtemps que nous pourrions perdre ce qui nous semble aujourd'hui si important. Et avec Elizabeth, j'ai plus à emmener avec moi que je n'ai jamais mérité. Alors, on arrête de moudre du noir et on reprend le travail. Tant qu'ils ne sont pas là, nous pouvons encore nous préparer et, peut-être, éviter le pire. Et même s'ils arrivent, on les accueille normalement, la résistance ne viendra pas des villages et pas de Pemberley. Elle viendra des Peaks où nous mettons en place ce qui nous sera nécessaire pour résister.
Evans accepta les arguments de son patron et revint à la raison de sa présence ici.
– Les chariots de grain sont eux aussi prêts à circuler. Les gens sont un peu réticents à voir autant de notre grain partir au Nord.
– Je peux les comprendre mais nous gardons suffisamment pour nourrir tout le monde cet hiver stocké dans les grottes des Peaks et je veux qu'il y ait des rapports qui remontent à l'état major français comme quoi une grande partie de nos réserves de blé sont parties au Nord. Elles ne seront pas perdues et nous éviterons sans doute une razzia généralisée si nous avons des preuves que le surplus est parti ailleurs.
– Ne vaudrait-il pas mieux tout stocker dans les Peaks ?
– Je suis sûr que les Français ont des espions partout. Je veux que nos chariots soient vus en train de gagner le Nord. Ils seront sous bonne garde ?
– Oui, plein de volontaires là encore, ils montent avec leurs familles et rejoindront l'île de Man. J'ai prévu les vaisseaux mais j'ai bien peur qu'une fois sur place, nous n'ayons des problèmes pour assurer le passage. Il risque d'y avoir beaucoup de monde sur la rangs pour traverser…
– Non, répondit Darcy, tout le monde est persuadé que l'Irlande va se soulever dans les jours à venir. Personne n'ira là-bas. Et Man n'est pas, pour le moment encore stratégique. Si nous forçons le train, tout devrait passer avant que les choses ne deviennent trop insurmontables.
Darcy finit par hausser des épaules.
– Et si ça ne marchait pas, ce ne serait pas grave pour autant. Tant que ce ne sont pas Français qui s'emparent de nos chariots, le pire ne sera pas arrivé.
Darcy alla à la fenêtre et regarda le ciel.
– Le ciel est menaçant à l'Ouest, j'ai bien peur que nous n'ayons de la pluie avant ce soir.
Il se retourna vers Evans.
– Vous avez du temps ? J'aimerai visiter quelques voisins avant que le temps ne soit trop inclément.
Evans hocha du chef pour acquiescer.
Dix minutes plus tard, ils partaient vers Lambton.
Elizabeth, toujours sur son estrade les vit s'éloigner et son visage se renfrogna visiblement. Sa tante, toujours très attentive à ce qui se passait autour d'elle jeta un coup d'œil vers le parc et put encore voir Darcy et son intendant s'éloigner.
– Assez d'essayage, décida-t-elle. Notre fiancée a besoin de se changer les idées. Georgiana, Kitty, vous voulez bien vous occuper d'Elizabeth. Moi, sa mère et madame Reynolds en termineront avec les détails. Allez vous changer les idées…
Elles ne se le firent pas dire deux fois. Comme toute jeune fille normalement constituée, l'idée d'un mariage les excitait au plus haut point. L'idée de nouvelles toilettes pour l'occasion –auxquelles Darcy avait tenu pour que tous puissent participer du caractère festif de l'évènement– n'avait pu que plaire plus encore. Mais serrer une préparation de mariage dynastique dans une toute petite semaine tenait de la gageure l'humeur d'Elizabeth suivait une pente vertigineuse malgré les escapades nocturnes et –presque– secrètes dont elle profitait avec Darcy.
Les trois jeunes filles rejoignirent la chambre d'Elizabeth et entreprirent de l'aider à se changer.
Lorsque la fiancée fut, à nouveau dans une des robes simples qu'elle affectionnait, Kitty décida de passer à l'action. La curiosité la démangeait et elle brûlait de connaître la vérité.
Et, elle l'avait appris en seize ans de coexistence avec ses sœurs, rien ne valait l'attaque directe et déstabilisatrice.
Elle ouvrit la porte de la salle d'eau, y jeta un coup d'œil et lança un clin d'œil à sa sœur.
– C'est par là qu'il passe pour te rejoindre ?
Comme prévu, Elizabeth passa au cramoisis le plus prononcé.
Georgiana aussi d'ailleurs, ce qui fit éclater Kitty de rire.
– Vous devriez vous voir, on dirait deux homards jetés ensemble dans l'eau bouillante, on s'attend vraiment à entendre le sifflement des chairs qui se dilatent.
Elizabeth, offusquée que sa petite sœur puisse ainsi manquer de tact, en profita pour tenter une contre attaque.
– Tu devrais avoir honte, gronda-t-elle, ce genre de commentaire est inconvenant au possible.
Mais Kitty avait appris à la meilleure école, celle de Lydia, que personne ne résistait à suffisamment de culot. Elle décida donc d'insister… lourdement…
– Tu peux parler d'inconvenance, toi, riposta-t-elle. Ce n'est pas moi que le beau Fitzwilliam Darcy vient rejoindre de nuit pour me couvrir de baisers lascifs…
Elle fut ravie de l'effet de son commentaire. Georgiana réussissant à devenir plus rouge encore –ce qui était un exploit– et Lizzie se précipitant dans sa direction.
Souple comme une anguille, Kittie passa entre un fauteuil et le lit et sema Lizzie en faisant un roulé-boulé par-dessus le lit.
– Allez, fit-elle tout en se servant du pied du lit pour se protéger d'une féroce attaque sororale, raconte-nous. Nous avons le droit de savoir nous sommes des sœurs et tes amis… Nous ne nous cachons rien.
Elle fut obligée de se jeter en arrière et vers la gauche pour éviter une nouvelle attaque.
– Rien qu'à voir la façon dont tu réagis est un aveu, ricana-t-elle, tu ferais aussi bien de raconter ! Qu'au moins on apprenne quelque chose d'intéressant et pas seulement les ragots que colportent les domestiques…
Elizabeth passa à son tour sur le lit et se lança, en vain à sa poursuite.
– Je vais t'arracher les yeux, Kittie, fit-elle, juste avant de se prendre les jambes dans le pan de sa robe et de tomber tout à fait peu élégamment sur le sol.
Il y eut un choc sourd, un vague cri et Elizabeth resta au sol sans bouger.
Georgiana, les yeux exorbités fut sur le point de crier lorsque Kittie l'en empêcha d'un geste péremptoire.
Habituée de longue date aux pièges lâches de grandes sœurs décidées à attraper leurs pauvres et agiles petites sœurs –pourtant pas nées de la dernière pluie– récupéra un verre et de l'eau et en passant par le lit, en versa dans la nuque de sa grande sœur.
Comme prévu, celle-ci fut immédiatement et à nouveau miraculeusement guérie, lucide et en bonne santé…
– Hi hi hi, ricana Kittie, on ne me la fait pas à moi… Je te connais trop bien… Tu as déjà fait le coup à Jane et contrairement à elle, je ne tombe pas dans les gros pièges trop visibles, moi…
Elizabeth récupéra un coussin et procéda à une attaque en règle en se jetant sur le fauteuil pour le faire se renverser en arrière.
Une fois de plus Kittie sentit le coup venir et échappa à la double attaque…
En passant, elle récupéra un coussin à son tour et en bombarda Georgiana qui ne savait vraiment que penser.
Prise par surprise, elle se prit le coussin en plein visage.
Outrée, elle le récupéra et entreprit de se venger…
Dix minutes plus tard, épuisées, ravies et pantelantes, elles étaient toutes trois affalées sur un lit qui avait besoin de plus que d'un petit redressage.
Elizabeth, les bras en croix et avec Kittie et Georgiana respectivement à sa droite et à gauche, exhala un grand souffle de satisfaction.
Cela faisait des jours qu'elle n'avait pas ri aussi franchement.
Elle se tourna et embrassa d'abord Kittie puis Georgiana qui ne put que faire des yeux ronds devant tant d'affection spontanée.
– Merci, murmura-t-elle. J'en avais besoin. Je commençais à ne plus savoir à quoi m'en tenir. Un peu plus et je finissais aussi hystérique que maman.
Kittie se serra contre sa sœur.
– Maman s'est beaucoup améliorée, murmura-t-elle. Elle est bien mieux dans sa tête ici qu'à Longbourn. Loin de Lady Lucas et tante Philips, elle a presque la tête sur les épaules, tu devrais cesser de la chercher. Ça la rend malheureuse…
Elizabeth poussa un autre long soupir.
– Je sais, je suis désolée, finit-elle par dire. Pour une raison que j'ignore toute la rancune que j'ai amassée à son encontre est en train de ressortir et je ne suis pas capable de ne pas la lui jeter à la tête ma mauvaise humeur.
– Ses nerfs, ça a toujours été sa terreur de nous laisser dans le besoin avec le cousin Collins prêt à nous jeter à la rue. Et le fait de voir le révérend Collins n'a rien fait pour la rassurer quant à la justesse du monde. Là avec tes fiançailles à un des hommes les plus riches d'Angleterre, elle peut se permettre de revivre et d'oublier sa peur. Le fait que tu n'arrives pas à lui pardonner c'est dur pour elle… Il faudrait que tu ailles lui parler.
Kittie se releva et regarda sa grande sœur dans les yeux.
– Mais seulement si tu es prête à lui dire que tu l'aimes et que tu lui pardonnes.
– Sait-elle seulement qu'il y a quelque chose à pardonner ?
– Évidemment qu'elle sait, répliqua Kittie qui, pour avoir été plus proche de sa mère –et donc plus gâtée–, en avait une meilleure connaissance qu'Elizabeth. Elle est peut-être hystérique mais elle n'a jamais été idiote. Elle sait très bien qu'elle t'a négligée et qu'elle t'a laissée de côté à notre profit mais c'est parce qu'elle te trouve trop intelligente pour elle. Elle a toujours eu honte de ce qu'elle estime être de pauvres facultés mentales. Tu l'impressionnes, Lizzie… Parfois je crois même que tu lui fais peur.
Ce fut au tour de Lizzie de se relever d'un bond.
– Je lui ferai peur ? C'est impossible, tu déraisonnes…
Kittie secoua longuement la tête.
– Pas du tout, Lizzie. Tu lui fais vraiment peur. Tu ne t'en rends pas compte, mais parfois tu es plus qu'impressionnante. Tu peux être un véritable monolithe impénétrable lorsque tu te drapes dans ta dignité et que tu nous toises depuis ton pharisaïsme hautain.
– Mon quoi ?
– J'ai cherché longuement, fit Kittie, c'est le mot qui convient. Tu es tellement imbue de toi-même et tellement persuadée d'être supérieure à tout le monde que tu peux être totalement inabordable. Et c'est souvent avec maman que tu es comme ça. C'est aussi pour ça qu'elle n'a jamais fait le premier pas dans ta direction. Elle est sûre que tu es sourde à tout avis autre que le tien, celui de papa ou de Jane.
Un sourire espiègle éclaira le visage sérieux de Kittie.
– Je pense que Fitzwilliam pourrait être intégré dans la petite liste, non ?
Elle s'éloigna un peu.
– Peut-être pas toute la journée mais sûrement la nuit, après qu'il soit ven…
Elle évita avec brio le coussin qui venait de se précipiter dans sa direction.
D'un saut, elle fut à la porte juste avant que le second coussin ne s'écrase contre le bois du vantaux.
Sa tête réapparut.
– Et tu devrais redresser ta literie, sinon la rumeur va finir par dire qu'il passe aussi te voir dans l'après midi…
La chaussure la frôla et elle s'enfuit en riant.
