CHAPITRE TRENTE-SIX

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Sung-yeon arriva finalement à l'aéroport, soupirant de soulagement en apercevant le portique de sécurité. Elle y était presque.

Après avoir passé les différentes étapes, elle arriva dans le salon d'attente. Observant régulièrement sa montre ainsi que les passagers qui prenaient le même vol qu'elle, elle surveilla que tout se passe bien jusqu'à l'annonce de l'embarquement. Elle se retint de bondir de son siège et suivit le flot de passagers dans la plus grande des discrétions.

XXX

Sung-yeon se laissa presque tomber dans son fauteuil, déposant au passage tous ses soucis du moment. Elle ferma les yeux, respira calmement pendant quelques bonnes minutes, puis les ouvrit à nouveau.

Discrètement, elle jeta un coup d'oeil aux passagers, histoire de vérifier que le visage familier de son père ne s'y trouvait pas. Alors qu'elle inspectait les alentours, elle remarqua un homme asiatique assis juste à sa droite, près du hublot. En scrutant ses traits les plus fins, elle déduisit qu'il était probablement coréen. Elle le détailla : un homme grand et mince avec un visage tout en rondeur, un air très sérieux, un costume d'apparence coûteux mais sobre. Il se tenait bien droit et lisait un livre. En coréen.

« Il doit avoir un poste d'influence pour dégager autant de classe », pensa Sung-yeon.

Après une quizaine de minutes à attendre, l'avion commença à se mouvoir. La jeune fille se retourna et vérifia une dernière fois que son père n'avait pas embarqué. Elle devait avoir l'air particulièrement angoissée, parce que l'homme à côté d'elle lui demanda d'une voix grave en anglais :

- Tout va bien, mademoiselle ?

Elle se retourna vers lui, surprise. Il la regardait avec une certaine bienveillance, dans l'expectative de sa réponse.

- Je vais bien, merci, répondit-elle dans la même langue. Je... n'aime pas les départs en avion, voilà tout.

- Je peux comprendre. On dit pourtant que les voyages en avion sont plus sûrs que ceux en voiture.

- C'est une question d'habitude, je pense.

- Tout à fait.

Il se positionna confortablement dans son siège et reprit sa lecture.

- Êtes-vous Coréen ? demanda-t-elle dans sa langue natale.

- J'en conclus que vous aussi ? sourit-il en plaçant un signet dans son livre, apparemment prêt à poursuivre la conversation.

- C'est un soulagement pour moi de rencontrer quelqu'un de là-bas, répondit la jeune fille en souriant à son tour. Il y a peu d'occasions de parler coréen aux États-Unis.

- Vous avez raison, un retour aux racines ne peut pas faire de mal. La Corée du Sud m'a manqué pendant tout mon voyage.

Ils discutèrent un long moment de choses diverses et variées. Sung-yeon apprit au fil de leurs échanges que l'homme en face d'elle était un écrivain et compositeur à succès, davantage connu sur le continent américain que dans leur pays d'origine. Il découpait son temps libre pour se consacrer à ses passions, la musique et la philosophie, et était doté d'une formidable curiosité qui le poussait à faire des recherches pour lui-même ainsi que pour ses écrits.

- Veuillez m'excuser, nous avons beaucoup parlé mais je ne vous ai toujours pas demandé votre nom.

- C'est très vrai, sourit l'homme. Excusez-moi pour cette impolitesse. Je m'appelle Kim Nam-joon, et vous ?

Sung-yeon réfléchit quelques instants.

- Je m'appelle Min Sung-yeon. C'est étrange, j'ai l'impression d'avoir déjà entendu votre nom quelque part...

Kim Nam-joon n'avait pas la prétention de lui suggérer qu'il était très connu et qu'elle avait rpobablement entendu son nom à la télévision. Ils continuèrent de bavarder, suffisamment pour en arriver à des sujets un peu plus personnels.

- Vous êtes donc en tournée, et vous revenez en Corée du Sud pour vous reposer, résuma Sung-yeon. J'espère que votre séjour sera agréable. J'imagine que vos emplois du temps sont très chargés ?

- C'est aussi moi qui les charge, s'amusa Kim Nam-joon. J'ai cette chance de bénéficier d'une certaine liberté dans ma profession. Et puis, je mène mes recherches avec plaisir. Les relations humaines et les émotions qui nous animent sont vraiment fascinantes, vous savez.

- Je vous crois sans mal... J'aimerais devenir psychothérapeute, plus tard.

- Vraiment ? fit l'homme avec un étonnement ravi. Je vous souhaite alors bon courage pour vos études, c'est une profession passionnante que vous avez choisie. Votre détermination vous mènera jusqu'au bout. (Il profita de l'arrivée du chariot pour commander une bouteille d'eau.) La psychologie, quel vaste domaine... Au cours de mes recherches, j'en suis venu à étudier en profondeur la culpabilité et le manque d'estime et d'amour de soi. On a l'impression que ce sont des sentiments de passage, mais il reste gravés aux niveaux psychosomatique et émotionnel. On a observé ce phénomène chez un couple incestueux, les résultats en étaient effrayants.

Sung-yeon eut un sursaut discret. Elle ne laissa pas passer l'occasion de poser des questions.

- Est-ce que le fait d'aimer son frère ou sa sœur d'une façon inconvenante... occasionne quelque chose d'aussi terrible ?

- Ils se sentent honteux face à des sentiments contre lesquels la raison ne peut pas grand-chose. Or, la honte est un sentiment de culpabilité vis-à-vis de quelque chose que l'on a fait qui va à l'encontre des règles établies. Ce qui signifie ?

Prise de court, Sung-yeon ne sut rien répondre. Elle inclina la tête, gênée.

- Ce qui signifie que c'est uniquement à cause des interdits et des tabous de la société qu'un couple de personnes de même sang mais qui partagent un amour sincère ne peut se former.

- Je vois, donc c'est quelque chose d'extérieur à eux qui leur impose cette culpabilité.

- Cette culpabilité qui va les traumatiser, exactement. Il n'y en aurait pas si aucune attention n'était portée avec autant d'importance sur le regard et le jugement d'autrui. On n'imagine même pas le poids des émotions et des mots, mais la science s'est assez développée pour prouver que ce poids est énorme. Toute personne devrait pouvoir se sentir libre d'aimer, du moment que personne n'est mis en danger.

La jeune fille acquiesça, émerveillée par l'intelligence de l'écrivain. En fait, plus que de l'intelligence, c'était une ouverture d'esprit qui forçait les limites des conceptions habituelles. Et cette ouverture allait dans le sens des sentiments qu'elle éprouvait. En présence d'une telle personne, la jeune fille se sentait intérieurement un peu plus... apaisée. Aimer, être aimée... ce n'était pas si grave.

- Je suis tout à fait d'accord avec vous, renchérit Sung-yeon. Vous avez une façon visionnaire d'aborder un sujet aussi délicat, c'est très agréable de discuter avec vous. Je crois ne pas connaître vos ouvrages, mais s'ils traitent de ce genre de sujet, je me ferai un plaisir de les consulter !

- Voilà qui serait un grand honneur, sourit Kim Nam-joon.

- L'honneur est pour moi, monsieur. Lorsque je vous écoute, je me dis qu'aimer les autres, s'aimer soi-même, peut-être une vraie difficulté. Écrivain ou étudiante, chaque être humain doit s'essayer à l'exercice, je pense.

L'homme en face d'elle approuva, radieux.

- Nous nous entendons bien, je crois. Notre échange m'a fait très plaisir. J'aimerais pouvoir continuer de discuter, mais il me semble que nous sommes presque arrivés.

Effectivement, l'avion avait commencé à plonger et fendait les nuages pour rejoindre l'aéroport. Sung-yeon serra les poings. Il serait bientôt l'heure d'agir. L'appareil aterrit en douceur et commença à ralentir, jusqu'à se stabiliser complètement.

- Vous m'avez dit que vous alliez retrouver votre frère à l'aéroport ? demanda Kim Nam-joon.

- C'est exact. Je vais me dépêcher d'aller le retrouver.

Ils se saluèrent chaleureusement. Juste avant qu'elle lui tourne le dos, il la rappela à l'ordre.

- N'oubliez jamais de vous aimer vous-même. Cela vous servira également dans votre profession.

La jeune fille lui offrit son plus beau sourire et lui fit pleinement face.

- Je vous souhaite de toujours être aussi bienveillant avec vous-même, lui retourna-t-elle. Vous êtes une personne admirable.

- Non, murmura-t-il. J'ai juste rencontré les bonnes personnes, elles m'ont montré le meilleur de moi-même. Se concentrer sur ce qu'il y a de mieux, voilà comment beaucoup de personnes arrivent à être heureuses dans ce monde.

Elle inclina la tête, encore sous l'émotion des paroles de l'homme.

- Merci, monsieur Kim. Portez-vous bien.

Sur ces mots, elle s'inclina respectueusement, serra son sac, trotta jusqu'à la sortie de l'avion qui se vidait, descendit rapidement les escaliers et courut vers les portes.

XXX

Elle rejoignit à la hâte le tapis roulant pour attendre sa valise et une fois devant, elle envoya un message à son tuteur lui annonçant qu'elle était arrivée.

Elle attendit, attendit encore. Dans ce laps de temps, elle consulta les autres vols et constata que le prochain similaire au sien avait lieu le lendemain dans la nuit. Ils auraient le temps. Si-woo ne pourrait les rejoindre plus tôt s'il avait prévu de le faire. À moins qu'il ne prenne un autre vol en faisant escale quelque part pour arriver plus rapidement... ?

Elle mit fin à ses réflexions lorsque les valises commencèrent à émerger sur le tapis, s'empara de la sienne et se retourna, attendant son tuteur. Son cœur battait plus vite, dans l'expectative de la rencontre.

Parmi la foule allant dans tous les sens, elle ne vit pas s'approcher celui qu'elle attendait. Lorsqu'il posa une main ferme sur son épaule, elle sursauta d'abord. Puis, elle reconnut son frère derrière le masque noir qui recouvrait toute la partie inférieure de son visage (un accessoire de mode très populaire). Ses yeux sombres étincelaient et son regard la balaya rapidement de haut en bas comme pour vérifier son état.

- Yeonie... dit-il doucement en lâchant son épaule.

Malgré le bruit environnant, la jeune fille discerna son nom. Elle avait dû se retenir de lui sauter au cou et de le serrer tendrement dans ses bras, car en cet instant, c'était tout ce qu'elle voulait faire.

- Oui... Tae.

Il regarda partout autour d'eux.

- Tout va bien ? Il t'a pas suivie ?

La jeune Coréenne secoua la tête.

- J'ai vérifié, il n'était pas dans mon avion.

Tae-hyung acquiesça et prit la main de Sung-yeon. Presque immédiatement, il sembla changer d'avis et sa main glissa vers son poignet.

- Viens, vite.

Sans attendre de réponse, il l'entraina à sa suite et elle dut trotter pour suivre ses grandes enjambées, la valise roulante à la main. Mais alors qu'elle tâchait de le suivre, elle se sentit brusquement mal. La fatigue, les maux de tête, les vertiges revinrent à la charge comme un bélier sur les portes d'un château médiéval. Elle dut tirer en arrière pour faire ralentir le garçon.

- Attends... Tae-hyung... !

Il se retourna.

- Ça va... ? demanda-t-il doucement.

- Oui... Non, pas vraiment, éluda-t-elle. Il faut qu'on se dépêche d'aller remettre l'échantillon. Mais je ne peux que marcher...

- Alors on va marcher.

Adaptant son allure, le jeune homme guida sa sœur jusqu'au parking souterrain, ils posèrent la valise et embarquèrent en voiture. En silence, il démarra le véhicule sans attendre et sortit. Sung-yeon s'autorisa à se détendre sur le siège passager, convaincue d'être entre de bonnes mains, tout en regardant défiler des paysages familiers.

- Là où on est, il y a un laboratoire d'analyses chimiques à proximité, expliqua Tae-hyung. J'en connais quelques-uns, ils fournissent aussi du bon matériel hospitalier.

Sung-yeon acquiesça et posa les mains sur son sac.

- Combien de temps vont prendre les analyses et l'envoi des résultats ? demanda la jeune fille.

- Aucune idée... Ils vont nous le dire.

La voiture traça jusqu'à atteindre ledit laboratoire, où ils garèrent la voiture. Ils furent accueillis et le tuteur de la jeune fille remplit les formalités administratives concernant l'analyse. Sung-yeon observa le processus pour être au fait de tout. Mais elle dût s'interrompre lorsque son téléphone sonna. La jeune fille s'excusa poliment et coupa le son, mais ne put s'empêcher de jeter un coup d'oeil au numéro entrant. Les mains moites, elle rangea l'appareil. Inconsciemment, elle regarda par la fenêtre. Le ciel entièrement blanc, les indénombrables bâtiments, l'air particulièrement glacé typique des hivers de son pays qui faisait une légère buée sur les vitres... Elle discerna finalement de légères particules tombant du ciel. Elles étaient petites, blanches, légères et encore assez peu nombreuses. Sung-yeon sourit discrètement en voyant ce spectacle. Finalement, Tae-hyung lui fit signe que tout était terminé et ils purent sortir du bâtiment.

Arrivés dehors, Tae-hyung soupira bruyamment.

- Ça, c'est fait, annonça-t-il avec un apparent soulagement. Plus qu'à attendre un peu les résultats et surveiller qu- Sung-yeon, tu m'écoutes ?

- Oui, je t'écoute... murmura-t-elle passivement, un sourire détendu figé sur son visage.

Elle était heureuse. Heureuse d'être là, heureuse d'être sous la neige, heureuse d'être avec une personne qu'elle appréciait sincèrement. Tae-hyung soupira et la regarda tendrement sans qu'elle s'en aperçoive.

- On rentre à la maison... ?

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Note de l'auteure :

Les propos tenus au sujet de l'inceste, dans ce chapitre ou dans tout autre, sont reportés uniquement dans un but scénaristique. Je ne fais ni l'apologie ni la condamnation de cette thématique sérieuse et discutable.