CHAPITRE XXXIX
Dans la salle de bal, il régnait une chaleur suffocante. Elizabeth s'éventait, craignant de s'évanouir à cause de la présence de M. de Guille, la température élevée et son corset trop serré. Elle pourrait peut-être éviter la dernière danse, si elle montait s'assurer que William allait bien et s'attardait plus que nécessaire. Ou elle pouvait aussi sortir dans le jardin, pour prendre l'air et fuir son engagement.
« Lizzie, te sens-tu bien ? – s'inquiéta son époux. – Tu es pâle. »
Elle songea à profiter de la préoccupation de Darcy pour éviter de danser. « Couarde, » se réprimanda-t-elle intérieurement. Elle effaça de son esprit ces idées qui la faisaient divaguer, et résolut de se concentrer sur son époux et le bal.
« C'est la chaleur, tu ne sens pas ?
- Bien sûr que si. Si tu n'étais pas engagée pour la prochaine danse, je t'inviterais à faire quelques pas dehors.
- Ne dis pas cela ! – s'exclama Elizabeth.
- Pourquoi, ma chérie ? – s'étonna Darcy.
- Parce que je regretterai encore davantage d'avoir dit oui à ton associé. »
Darcy lui prit la main et la porta à ses lèvres. M. de Guille s'approcha alors d'eux.
« Madame Darcy*, m'accompagnez-vous pour la prochaine danse ? – l'invita-t-il en s'inclinant brièvement. – Si cela ne dérange pas votre époux, bien entendu. »
Darcy secoua la tête et leur indiqua la piste en signe d'approbation. Elizabeth adressa au Français un sourire forcé, et prit son bras. Ils se mirent en place, Georgiana à côté d'elle dansant avec Peter Archer, un ami de la famille venu de Londres. Elizabeth la regarda, et sa belle-sœur lui sourit joyeusement. La danse commença, et M. de Guille engagea la conversation dès que possible.
« Vous dansez vraiment bien. J'imagine que vous avez assisté à de nombreux bals.
- Je vous remercie, mais je dois mes aptitudes à mes sœurs. Nous nous entraînions chez nous dans le salon, tandis que l'une de nous jouait au piano, - répondit Elizabeth avec courtoisie.
- Sûrement, vous devait avoir été très sollicitée dans les bals, quand vous avez eu l'âge d'être en société, - insista-t-il.
- Non, ma sœur Jane à toujours été la plus populaire, - répliqua-t-elle un peu vivement.
- Votre sœur est certainement très belle, mais vous… Vous, Lizzie, avez des yeux captivants qui révèlent une nature passionnée. »
Elizabeth sentit la main de son cavalier sur sa taille, et cela lui déplut fortement. La danse demandait ce mouvement, mais le commentaire déplacé et le contact de la main du Français lui firent chercher Darcy du regard. Elle ne le trouva pas. Elle respira profondément, et attendit que la musique s'arrête. Puis elle le salua avec civilité et s'éloigna avant qu'il ne lui réadresse la parole.
« Elizabeth, la fête a été merveilleuse, tu ne crois pas ? – s'extasia Georgiana.
- En effet, le repas était exquis, les invités semblent apprécier la soirée et les jeunes gens la danse.
- Nous avons discuté, Richard et moi, de la date de la noce. Nous n'avons pas besoin de temps, et nous pensons que le mieux serait de faire comme vous avez fait : trois mois devraient être suffisants pour préparer notre maison et organiser la cérémonie.
- Ton frère n'y verra pas d'inconvénients. Il m'a déjà soumis l'idée d'aller à Londres se procurer ta robe et ton trousseau.
- Oh, je suis tellement émue ! Je crois que je n'arriverai pas à dormir. »
Elizabeth rit, se souvenant combien ses trois mois de fiançailles lui avaient semblés infinis – surtout, les vingt jours où Darcy avait été absent, entre Londres et Pemberley.
Le jour était presque levé quand les derniers invités se retirèrent. Darcy offrit son bras à son épouse pour l'escorter jusqu'à leurs appartements. Il la laissa quelques minutes, le temps de se changer, et la trouva couchée quand il rejoignit leur chambre. Pour occulter la lumière qui commençait à filtrer dans la pièce, il tira les rideaux du lit et se glissa sous les couvertures.
« Es-tu très fatiguée ? – lui demanda-t-il, tandis qu'elle se pelotonnait contre lui.
- Oui, très. J'espère que William dormira tard, je suis épuisée.
- Tout s'est déroulé comme tu l'avais prévu. Je savais que tu t'en sortirais, je suis fier de toi, - lui dit-il en l'embrassant sur le front.
- Merci, mais je n'y serais pas arrivée sans l'aide de Georgiana et Mrs Reynolds, » répondit-elle en fermant les yeux.
Quelques instants plus tard, Darcy osa l'interroger sur ce qui le taraudait.
« Elizabeth, je voudrais te poser une question : Jean-Pierre t'a-t-il offensée de quelque façon ? – quelques minutes passèrent sans qu'il obtienne de réponse. – Lizzie, dors-tu ?
- Mmm… Désolée, tu disais ? – demanda-t-elle à moitié endormie, et s'efforçant de rester éveillée.
- Rien. Dors, » répondit Darcy en l'enlaçant.
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Les Bennet furent invités à rester quelques jours, jusqu'au départ des Darcy pour Londres. Pour la première fois dans sa vie, la présence de sa mère à Pemberley fut agréable à Elizabeth. Le constant besoin d'attirer l'attention de Mrs Bennet l'éloignait de M. de Guille.
Elizabeth, qui voulait toujours accompagner son époux, dut faire usage de toute sa volonté pour feindre d'avoir envie de voyager.
Le jour du départ, dans la voiture, Darcy et son associé s'assirent côte à côte, et sur la banquette opposée s'installèrent Elizabeth, Georgiana et William. Le colonel les rejoindrait à Londres quelques jours plus tard.
Dans la maison de Londres, tout était près pour accueillir les Darcy. Heureusement, M. de Guille possédait une petite propriété qui venait d'être rénovée. Elizabeth fut soulagée de ne plus avoir à le voir aussi souvent : sûrement, il viendrait parler affaires avec Darcy et resterait à souper, mais elle n'aurait pas à supporter ses regards indiscrets ou ses insinuations hors de propos.
Le soir de leur arrivée, les Darcy soupèrent calmement en famille, puis Georgiana et Elizabeth passèrent le reste de la soirée à discuter de ce qu'elles feraient le jour suivant. Darcy se retira tôt, laissant les jeunes femmes à leurs plans pour la noce.
« Bonsoir, je vous laisse continuer à planifier comment dépenser mon argent, » dit-il, les embrassant toutes les deux.
Elizabeth ne tarda pas à le rejoindre. Elle passa d'abord par la nursery, où William dormait paisiblement elle embrassa tendrement la petite tête de son fils, couverte de douces boucles sombres.
A Londres, ils utilisaient la chambre de Darcy, celle d'Elizabeth ne lui plaisant pas. Son époux lui avait proposé de la faire redécorer, mais elle s'était opposée à ce qu'elle considérait comme une dépense inutile, vu le peu de temps qu'ils passaient en ville. Il lui avait assuré que ce n'était pas un problème de changer ce qui ne lui convenait pas dans la pièce, mais après presque deux ans de mariage, elle restait obstinée.
Elizabeth entra dans la chambre. La lumière était ténue, éclairant faiblement la grande pièce à la chaude odeur de bois. Elle s'approcha du lit : au milieu des draps, Darcy était endormi, un livre ouvert sur la poitrine. Elle le lui retira doucement, en prenant soin de ne pas le réveiller, puis essaya de se coucher dans le peu d'espace qu'il lui avait laissé.
« Désolé, » murmura-t-il en se retirant de son côté, puis enlaçant son épouse avant de se rendormir.
Au matin, Georgiana et Elizabeth partirent en courses. Il y avait tant à faire pour la noce ! Elles décidèrent de s'occuper d'abord de la robe : après ce qui c'était passé pour les fiançailles, Elizabeth craignait que cela soit bien pire avec la toilette de mariée. Aux alentours de midi, elles se rendirent chez les Gardiner, où la tante Mary les reçut charmée et surprise de cette visite inattendue. Les enfants accoururent bientôt, ravis de leur présence, et les supplièrent de rester à dîner. Mais un orage s'annonçait et elles durent décliner, invitant la famille à venir souper dès que possible.
Elles arrivèrent chez elles avec les premières gouttes de pluie.
« Où se trouve Mr Darcy ? – demanda Elizabeth à la domestique qui prenait leurs manteaux.
- Dans son bureau, madame, - répondit poliment cette dernière.
- Est-il en réunion ? – demanda-t-elle encore, craignant que son nouvel associé soit présent.
- Non, madame. M. de Guille et Mr Archer sont partis il y a une demi-heure. »
Elizabeth se félicita de s'être attardée chez son oncle et sa tante, et se dirigea vers le bureau ses paquets dans les bras, pour montrer à son époux les emplettes effectuées. Elle entra sans frapper. Darcy était assis à son bureau, consultant des documents et écrivant des lettres. Il leva les yeux pour voir qui venait d'entrer.
« Je vois que la matinée a été productive, - remarqua-t-il avec un sourire, voyant la quantité de paquets.
- En effet, oui. Mais je t'ai rapporté quelque chose, que tu ne croies pas que je n'ai pas pansé à toi, » répliqua-t-elle moqueusement.
Son époux délaissa ce qu'il était en train de faire, et se leva pour lui accorder toute son attention. Le quart d'heure suivant, il n'y eu qu'un sujet de conversation : les courses.
« C'est dommage que vous ne soyez pas rentrées plus tôt, Jean-Pierre et Peter étaient ici. Ils t'ont laissé leurs salutations. »
A la mention de M. de Guille, instinctivement, Elizabeth s'écarta de son époux et s'approcha de la fenêtre.
« Peter Archer donne un bal samedi prochain, - poursuivit Darcy, ne semblant pas remarquer son trouble. – Il désire te présenter sa sœur, Cassandra, qui vient de se fiancer avec Lord Warburton. Te rappelles-tu de lui ?
- Oui, je m'en souviens, nous avions soupé chez lui. Je crois que Caroline Bingley était très intéressée par lui, selon ce que m'a dit Jane. Elle sera donc à nouveau déçue, - commenta malicieusement Elizabeth.
- Lizzie, j'aimerais te demander quelque chose, et j'attends que tu te montres honnête.
- Quoi donc ? – demanda-t-elle, soucieuse.
- Tu n'apprécies pas Jean-Pierre, n'est-ce pas ? »
Elizabeth resta paralysée l'espace d'un instant. Elle croyait avoir bien caché ses sentiments. Elle baissa les yeux et, avant de répondre, prit une profonde inspiration.
« Non, je ne l'apprécie pas. Certaines attitudes me déplaisent. Mais je ne souhaite pas en parler : il est ton associé, et il n'est pas nécessaire que je l'apprécie personnellement. Je dois aller voir William, » ajouta-t-elle précipitamment, avant de fuir la pièce.
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Les jours suivants, le sujet de M. de Guille fut évité par le couple Darcy. Le matin du bal de Mr Archer, le colonel arriva à Londres. Il s'installa chez son frère, bien que Georgiana eût préféré qu'il reste avec eux.
« Georgie, tu auras le reste de ta vie pour être tous les jours avec lui… jusqu'à ce que tu t'en lasses, et que tu le supplies de partir un mois à Londres, - lui dit Elizabeth au déjeuner, avec un sourire entendu, pour vérifier si son époux qui lisait le Times suivait la conversation.
- Très drôle, vous devriez travailler au cirque, » répliqua Darcy, sans lever les yeux de sa lecture.
Les deux femmes éclatèrent de rire.
« Et…vous m'accompagneriez ? Vous seriez le grincheux du spectacle, - répondit Elizabeth.
- Ha ha ha… Et moi qui pensais vous emmener à la galerie Dulwich (1), mais comme je ne suis qu'un grincheux… » commenta son mari entre ses dents, et guettant sans en avoir l'air sa réaction.
Elizabeth bondit de sa chaise et, de façon très peu distinguée, s'assit sur les genoux de Darcy, passant ses bras autour de son cou.
« Mr Darcy, ne soyez pas cruel ! S'il vous plaît, ne jouez pas avec mes nerfs, » dit-elle, imitant avec talent l'expression de Mrs Bennet.
Darcy laissa alors échapper un de ses forts et tonitruants éclats de rire, difficiles à obtenir mais qui sans doute, valaient de s'en donner l'effort. Georgiana lança au couple un regard de réprobation, secouant la tête avec résignation.
« Tu effrayes ma petite sœur, - lui dit Darcy en plaisantant, et sans relâcher sa taille.
- Elle a peur de se voir accorder de telles attentions à son futur époux, » répondit Elizabeth.
La jeune fille les dévisagea, et ne put éviter de rire de ces commentaires.
Deux heures plus tard, les trois Darcy déambulaient dans la galerie. Elizabeth s'attarda devant une délicate toile de Reynolds (2) seule dans la salle, elle observait avec attention comment le peintre avait représenté sa muse. La sensation d'une présence derrière elle la fit se retourner brusquement.
« Bonjour, madame Darcy*, je ne voulais pas vous effrayer. Quelle heureuse surprise de vous rencontrer ici, » la salua M. de Guille, avec une révérence et lui baisant la main.
Elizabeth la lui retira rapidement, tout en essayant de repérer son époux ou sa belle-sœur parmi les visiteurs.
« Bonjour, monsieur, - dit-elle en faisant mine de s'éloigner, mais le Français lui barrait la voie.
- Je vois que vous admirez ce tableau. Il fort bien réalisé. Il s'agit d'une actrice, n'est-ce pas ?
- Je… je crois que oui, en effet, - répondit-elle nerveuse.
- Comment se fait-il que les femmes les plus attirantes et désirables, appartiennent aux cercles inférieurs ? – demanda-t-il avec audace, lui dirigeant un regard écœurant.
- M. de Guille, je ne puis répondre à cette question. Je suis la fille d'un gentleman, et l'épouse d'un autre. J'exige votre respect, » rétorqua-t-elle, offensée.
A ce moment, Darcy réapparut dans la salle à sa recherche. Il salua d'emblée son associé français, remarquant les joues enflammées de son épouse. La prenant par le bras, ils prirent congé de M. de Guille jusqu'au soir.
Dans la voiture, retournant chez eux, Elizabeth se montra pensive et silencieuse. Darcy avait noté son trouble dès qu'il était entré dans la salle d'exposition, et il n'aimait pas ce qu'il observait. Ce soir-là, il serait attentif, et si M. de Guille s'avérait discourtois avec elle – cela devait être cela, il ne voyait pas d'autre explication – il le remettrait à sa place.
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« Mr Darcy, comme vous êtes élégant ! – s'exclama-t-elle en le voyant entrer dans leur chambre, déjà prêt pour le bal.
- Un tel compliment ne revient-il pas au mari pour son épouse ? – demanda-t-il en souriant.
- Si vous le désirez, je suis toutes ouïes, » lui dit-elle en rejoignant ses bras.
Il l'embrassa tendrement. Puis ils quittèrent la maison pour se rendre au bal, avec un détour pour passer prendre le colonel.
Ils arrivèrent tôt à la fête. Darcy alla féliciter son vieil ami, Lord Warburton, pour ses fiançailles, et ce dernier offrit à son tour ses félicitations pour les fiançailles de Georgiana. Elizabeth fut présentée à Cassandra Archer, une jeune femme timide du même âge qu'elle. se découvrant un goût commun pour la lecture, elles entamèrent bientôt une conversation animée sur livres et auteurs.
Les invités arrivaient et le majordome annonça le souper. Darcy récupéra son épouse et ils allèrent s'installer à table. A ce moment, Elizabeth aperçut M. de Guille. « Dieu merci, on l'a placé loin, » se dit-elle avec soulagement. Le souper fut fort plaisant : elle avait découvert en Miss Archer un esprit semblable, et passa un si agréable moment qu'elle en oublia la présence du Français.
Le bal allait commencer, et Darcy lui apporta une coupe de punch.
« Mon cher époux, ce soir toutes les danses te sont réservées. J'ai décidé que je ne danserai avec personne d'autre que toi.
- Tu me flattes, mais j'aimerais que tu t'amuses, - répondit-il galamment.
- Je ne passerai une bonne soirée que si je danse avec toi, » répliqua-t-elle avec un sourire séducteur.
Darcy lui promit cinq danses – un véritable sacrifice pour quelqu'un qui de goûtait guère cette activité. Le reste de la soirée, Elizabeth s'efforça de ne pas croiser seule M. de Guille. Mais quand elle eut fini de danser pour la deuxième fois avec son époux, l'homme qu'elle fuyait précisément s'approcha du couple.
« Darcy, avec votre permission, j'aimerais inviter votre épouse pour la prochaine danse. »
L'interpellé ne répondit pas, scrutant le visage d'Elizabeth pour jauger de sa réaction. De fait, elle devint visiblement mal à l'aise.
« Jean-Pierre, je suis navré mais ce soir toutes les danses me sont réservées, - répliqua-t-il finalement sur le ton de la plaisanterie.
- William, je crois que j'ai besoin d'air. Je vais aller un moment sur la terrasse, » annonça Elizabeth soulagée, mais désireuse tout de même de quitter la pièce.
Les deux hommes restèrent à discuter tandis qu'elle sortait. Dehors, la brise était réconfortante à quelques jours de l'automne, les nuits commençaient à rafraîchir. Bientôt, ils rentreraient à Pemberley, dont les arbres se couvriraient de feuilles dorées et cuivrées. Elle contemplait le jardin, quand M. de Guille s'avança sur la petite terrasse.
« Belle nuit*, - lui dit-il.
- Oui, très belle, » répondit Elizabeth.
Le Français s'approcha d'elle avec assurance.
« Lizzie… Tu me plais beaucoup*, » lui dit-il quand il fut près d'elle.
Elle recula jusqu'à sentir dans son dos la rambarde du balcon.
« Je vous prie de vous comporter comme un gentleman, je suis une femme mariée. Je ne veux rien vous entendre dire de plus.
- Je me comporterais comme un gentleman, si j'étais en présence d'une dame. Allons, Lizzie, les jeunes femmes comme toi ne courent qu'après l'argent. Je promets d'être discret. »
Indignée, Elizabeth leva la main et le gifla avec rage.
« Tu t'inquiètes pour ton époux ? Tu ne voudrais pas que cette réaction de petite femme fidèle lui crée des problèmes…
- Elizabeth, retourne à l'intérieur, » ordonna la voix grave et décidée de Darcy, qui s'était avancé silencieusement sur la terrasse.
Elizabeth le regarda et se dirigea vers lui.
« Retourne à l'intérieur, - répéta-t-il. – J'ai des choses à régler avec M. de Guille.
- S'il te plaît, viens avec moi et laisse les choses où elles en sont, - le supplia-t-elle avec ferveur, craignant que la situation dégénère.
- Non, je ne peux pas : il t'a manqué de respect et c'est mon devoir de défendre ton honneur.
- Darcy… Ne sois pas stupide, elle m'a provoqué, - intervint alors le Français avec morgue. – Ce sont les risques de contracter un mariage en dessous de sa position. »
Darcy lâcha sa femme et en un éclair, il fut devant de Guille, lui décochant un violent coup au visage. Pris au dépourvu, le Français recula de quelques pas. Quand il reprit ses esprits, il porta la main à sa bouche et vit du sang sur ses doigts.
« William, je t'en prie, allons-nous en, - supplia de nouveau Elizabeth.
- Oui, William, écoute donc ta petite femme, » se moqua de Guille.
Darcy se retourna vers lui pour le frapper à nouveau, mais cette fois, son adversaire était préparé et put lui rendre un coup qui vint percuter son arcade sourcilière. Le coup le surprit, il retira sa veste et la tendit à Elizabeth. Puis il se mit en garde pour reprendre le combat.
De Guille décocha une paire de coups que Darcy esquiva, profitant du moment pour le frapper à la mâchoire. Le Français s'énerva et lança un regard féroce à Elizabeth. Darcy se retourna pour dire encore à sa femme de retourner à l'intérieur, et de Guille saisit l'occasion pour lui asséner un violent revers au coin de la bouche. Le sceau qu'il portait à l'auriculaire lui entailla la lèvre.
Elizabeth laissa échapper un cri, souhaitant se faire homme l'espace d'un instant, pour pouvoir donner à cet être répugnant la rossée qu'il méritait.
Darcy s'essuya la bouche du revers de sa manche, et lança un coup brutal qui fut tituber et s'effondrer le Français. Darcy se pencha et attrapa sa victime par le col.
« Je ne veux plus vous revoir ici. Si vous êtes intelligent, vous retournez à Paris et ne remettrez plus le pied à Londres. Si je vous revois ne serait-ce qu'une fois, si vous parlez de mon épouse… si même vous pensez à mon épouse, je ne serai pas aussi généreux. Je vous demanderai réparation, et pour votre information, je suis aussi excellent tireur qu'escrimeur, - et disant cela, il relâcha un M. de Guille en piteux état.
- William ! Tu vas bien ? – s'inquiéta Elizabeth, lui prenant le visage pour l'examiner.
- Je vais bien. Mais nous devrions nous en aller.
- Parfait, - accepta-t-elle, rendue nerveuse par ce qui venait de se passer. Puis s'exclamant : – Tu saignes !
- Ce n'est rien. Je sortirai par derrière, préviens Richard et Georgiana que nous partons mais sans leur en donner la raison. Je t'attendrai dans la voiture. »
Elizabeth retourna à la fête, et fit ce dont elle était chargée. Quand elle sortit par la porte principale, la voiture l'attendait. Elle y monta rapidement et s'assit à côté de Darcy, qui nettoyait sa lèvre avec un mouchoir.
« Laisse-moi voir, - le pria Elizabeth, le faisant se tourner vers elle. – Mon Dieu ! » s'exclama-t-elle en voyant l'état de son œil et sa lèvre.
Elle saisit le mouchoir et entreprit de nettoyer son visage, où son œil commençait à enfler et prendre une teinte violacée. Sans le vouloir, ses yeux s'emplirent de larmes et elle ne put les retenir. Darcy la prit par la nuque et l'attira contre lui.
« Shhh, c'est passé, - lui murmura-t-il doucement à l'oreille.
- William, je te jure que jamais je ne l'ai provoqué… vraiment… - sanglota Elizabeth.
- Je le sais. Je savais que quelque chose n'allait pas. Il ne mérite pas d'être considéré comme un gentleman.
- Je ne pouvais rien te dire, jusqu'à ce soir il n'avait fait que des commentaires déplacés. J'espérais que ça n'était qu'une impression, et rien de plus.
- Ce n'est pas de ta faute, » la rassura-t-il en prenant son visage entre ses mains et le portant à hauteur du sien.
Elizabeth le regarda, des larmes brillant encore dans ses yeux, et elle ne put retenir son envie de l'embrasser. Leur baiser gagna en passion, jusqu'à ce qu'une plainte de son époux lui rappelle que sa bouche était blessée, le faisant le lâcher immédiatement.
« Je suis désolée, » s'excusa-t-elle, tandis qu'elle passait doucement son doigt sur la coupure.
Darcy la fixa seulement, pour ensuite se pencher sur elle et se réapproprier ses lèvres. Ses mains commencèrent à parcourir son corps et sa bouche frôler sa peau, la faisant échapper un gémissement. Elizabeth releva un peu ses jupes pour s'asseoir sur lui, ses mains terminant de dénouer sa cravate et défaisant les boutons de sa chemise pour lui caresser le torse. Pour Darcy, ce fut la confirmation qu'il pouvait continuer plus loin, et il glissa sa main sous sa robe pour effleurer sa cuisse. Il ne fut capable de la lâcher, seulement pour indiquer au cocher qu'au lieu de rentrer directement, ils souhaitaient faire une longue promenade.
* En français dans le texte
1 La Dulwich Picture Gallery est un musée consacré aux beaux-arts, situé à Dulwich dans la région londonienne. Bâti en 1817 par sir John Soane (architecte britannique, 1753-1837), il est le premier musée d'art public d'Angleterre. La collection de la Dulwich Picture Gallery constituait d'abord d'œuvres réunies par sir Francis Bourgeois (originaire de Suisse) et son partenaire français Noël Desenfans, et destinées originairement au roi de Pologne Stanislas II (destitué en 1795 quand la Pologne fut démembrée).
2 Joshua Reynolds (1723-1792), peintre britannique spécialiste du portrait, et qui fut le premier président de la Royal Academy.
