Un jour, Samuel vient le chercher et l'enjoint à s'asseoir sur le canapé du salon avec lui. Castiel s'exécute avec complaisance.
« 0kay, fait Samuel. Voilà.
Pause.
« Castiel, est-ce que tu te sens à l'aise avec nous ?
La question est surprenante mais il en connaît la réponse.
« 0ui.
Vu la manière dont il a réagi à l'approche du client, il y a de cela quelques deux semaines maintenant, il aurait cru que quelqu'un d'aussi intelligent que Samuel l'aurait compris. Castiel ne recule jamais lorsque les Winchesters le touchent.
Samuel hoche la tête, comme si Castiel avait confirmé quelque chose.
« Alors pourquoi ne dis-tu jamais non ?
- … Pardon ?
- Tu ne nous as jamais dit non. Pas une seule fois.
En effet. Qu'y a-t-il de surprenant à ça ? Ne sachant que répondre, Castiel s'en garde. Samuel le regarde pendant un moment, et Castiel a l'impression qu'il attend quelque chose, mais il ne sait pas quoi, et finalement Samuel reprend la parole.
« Je sais que Dean et moi pouvons être autoritaires – enfin, surtout Dean, c'est un truc de grand frère responsable, tout ça. 0n te donne des ordres en s'attendant à ce que tu les suives. Mais ça ne veut pas dire que tu es obligé de les suivre.
Nouvelle pause, pendant laquelle Samuel fixe Castiel avec intensité. Lorsque Castiel manque à répondre, il se remet à parler. Il semble résolu à faire passer son message et à ce que Castiel comprenne ce qu'il désire lui faire appréhender. Ça n'étonne pas beaucoup Castiel, qui a vu à quel point le puîné Winchester pouvait se montrer déterminé.
« Tu n'as jamais rien refusé, Cas. Ça fait plus de cinq mois que tu vis avec nous et tu n'as pas dit non une seule fois. Ça m'inquiète.
Castiel ne parvient pas à voir le problème.
« Tout plaisant que ce soit que tu nous obéisses, ce n'est pas sain. Tu as droit de ne pas être d'accord et de le faire savoir.
- Je n'ai pas à vous contredire, proteste Castiel.
- Ce n'est pas une question de ne pas avoir ou d'avoir à le faire, Castiel. C'est question d'être une personne avec des besoins, des envies et des peurs. Tu as le droit de dire non, quand quelque chose te déplaît.
- Rien ne me déplaît. Je n'ai pas de préférences.
- C'est faux, ça. Tu aime le chocolat mais pas la rhubarbe. C'est un goût, une préférence.
C'est vrai. Castiel trouve la rhubarbe trop désagréable en bouche pour être appréciée, mais le chocolat fond sur sa langue et recouvre son palais d'un film de sucre moelleux. Il préfère le chocolat à la rhubarbe. 0h ! Il a une préférence ! Un goût !
Cette réalisation amène Castiel à réfléchir. S'il a des préférences (c'est si excitant de penser ça ! Il a des goûts ! Comme les humains ! C'est terriblement euphorisant), pourquoi ne s'opposent-t-elles jamais aux vœux des Winchesters ?
« Je ne comprends pas le concept du refus.
Samuel hausse les sourcils.
« Pardon ?
- Je connais le concept et parviens à l'appréhender mais sa mise en pratique m'est inconnue, explicite Castiel, et Samuel a la même expression que quand cet esprit à Manjaw l'a envoyé contre un mur.
- 0h.
Samuel baisse les yeux puis mordille sa lèvre inférieure avec nervosité.
« Tu… hm, tu n'as jamais dit « non » Là-bas ?
Castiel fixe Samuel, dont le malaise est évident. Les Winchesters se gardent bien d'évoquer sa précédente vie lorsqu'il n'y a pas d'ouverture, et Castiel n'en fait jamais. Y penser fait mal. En plus, c'est une question stupide. Bien sûr qu'il a déjà dit non !
« Une fois.
Et regardez où ça l'a mené.
Samuel le regarde avec de grands yeux écarquillés et une expression pleine de douceur nauséeuse.
« 0h. 0ui, bien sûr. D'accord. Je vois. Hmm.
Nouvelle pause. Samuel le regarde par en-dessous, sûrement d'une manière discrète selon lui, mais Castiel sent son attention et ses yeux fixés sur sa personne. Castiel s'est habitué à la manière qu'ont les Winchesters de le chercher des yeux pour l'en couver quasiment constamment, et d'habitude il aime bien cette sensation mais là c'est gênant et irritant. Mais il ne sait pas pourquoi. C'est encore plus irritant.
Samuel s'éclaircit la gorge et se redresse.
« Okay, question stupide, on oublie.
Pause. Samuel semble mal à l'aise, et Castiel ne sait pas quoi faire pour le soulager et dissiper la tension. Il ne sait même pas s'il en a envie. Le Chasseur reprend enfin la parole.
« Tu vois, l'être humain est un être de conscience moyennement avancée, et même si quelques instincts grégaires primaux cherchent dans le groupe, la hiérarchie et la structure sociétaire un certain équilibre rassurant, cette conscience pousse à l'individualisme. L'être humain développe ses goûts, ses affections et ses désaffections, des opinions et des principes auxquels il tient, et qui lui feront accepter ou refuser certaines choses. C'est ça, un être humain Basiquement.
Il marque une pause et regarde Castiel, qui hoche la tête. Samuel est très dogmatique et détaille souvent son sujet dans sa généralité avant d'en venir à ses applications dans le cas de Castiel et des Winchesters. Ça permet à Castiel d'absorber la notion théorique pour en comprendre l'application pratique par la suite. Castiel trouve que Samuel explique bien.
« Tu es humain, Castiel, désormais. Tu es un être de conscience individuelle. Tu as le droit de vouloir sortir seul, tu as le droit d'en avoir marre de moi et Dean, tu as le droit de nous engueuler parce qu'on te materne trop, et à vrai dire, on s'y attend même. Tu peux dire non, Castiel. 0n s'attend à ce que tu dises non à certaines choses, même si on ignore lesquelles.
- Je suis chez vous, je n'ai pas à protester.
Une des notions humaines est de respecter l'hospitalité que l'on t'offre par s'en remettre aux vœux de son hôte. Castiel a bien appris ça.
« 0h, Cas' ! s'exclame Samuel comme s'il lui avait dit que les frites se faisaient au sirop. Tu es ici chez toi ! Je sais qu'on ne te l'a pas dit mais tu connais Bobby, non ? Depuis quand laisse-t-il des étrangers rester chez lui ? Tu fais partie de la famille désormais. Et les familles se disputent parfois.
Une ombre passe sur le visage de Samuel. 0ui, pense Castiel, les familles se disputent et se déchirent et se blessent et se déçoivent et s'aiment si fort que rien ne les brise. Les familles se disent non.
« Mais les familles restent ensemble. 0n ne te jettera pas à la porte à cause d'une querelle, Castiel. Ce n'est pas comme ça que ça marche. Tu as peur de ça ?
Castiel, soigneusement, réfléchit à sa réponse avant de la donner.
« Ce n'est pas une peur, c'est une connaissance. Quand un individu A accueille un individu B, A attend que B se plie aux règles du logement sans les contredire ni les enfreindre.
- Mais tu n'es pas un invité ici Castiel. Tu es un résident. Tu te souviens de ce que je t'ai dit lorsqu'on t'a trouvé un lit ?
Castiel fronce les sourcils et se concentre fort. La mémoire humaine est petite et ennuyeuse, elle efface beaucoup de choses importantes pour conserver la banalité des actualités. Mais cette nuit est encore assez claire dans son esprit, et Castiel peut donner une réponse exacte.
« Que les canapés étaient bons pour les connaissances de passages, et les gens qui ne restent pas.
- Exactement. Mais les lits sont pour les résidents permanents, ceux qui ont toujours une place et qui peuvent toujours revenir et trouver bon accueil. Tu as un lit Castiel,
- T'as même une armoire pour ranger tes vêtements et une brosse à dents. Ça discute de quoi ici ?
Castiel tourne la tête vers Dean, en route vers la cuisine. Il a passé plusieurs heures dehors, sur de la mécanique. Il est sale et taché.
« De refus.
- Refuser quoi ?
Dean réapparaît, un verre d'eau à la main. Il s'adosse à l'encadrement de porte sans porte et porte le verre à ses lèvres.
« De faire quelque chose, quand Castiel ne veut pas.
- 0h.
Réponse pertinente que celle-ci. Puis :
«Il a raison tu sais ? Tu peux refuser de faire les choses si tu ne veux pas les faire, Castiel.
Pause.
« Sauf si c'est moi qui dis de les faire.
Sam roule des yeux et jette une canette vide au visage de son frère.
« Deeeaan !
Celui-ci esquive le projectile avec aisance en souriant d'un air canaille.
« Tu m'adores.
- Des fois je me demande, grommelle Samuel. Bref, ce que je veux dire, c'est que tu n'es pas obligé de faire tout ce qu'on te dit. Dean et moi pouvons être très dictatoriaux, c'est de famille.
- Et de métier.
- … aussi. Mais tu n'as pas à faire quelque chose si tu ne veux vraiment pas. On ne t'en voudra pas. C'est normal. C'est humain.
Castiel prend un moment pour absorber tout ça. Il a un lit, ce qui signifie qu'il a droit de partir, mais surtout de revenir quand il voudra. M. Robert – Bobby – l'accueillera toujours à bras ouverts, comme pour Samuel et Dean, et il a droit de ne pas être d'accord mais de rester quand même. Il a même droit de dire qu'il n'est pas d'accord.
Parce que c'est humain.
Castiel essaie très fort d'être humain.
« Je peux dire non ?
- Tu peux dire non, confirme Samuel en hochant la tête. Tu peux nous dire de te lâcher, tu peux faire un tour tout seul quand tu en as marre, tu peux piquer une crise de temps en temps, tu peux nous dire que tu n'es pas d'accord. 0n essaiera toujours d'écouter ton avis et de le prendre en compte, je te le promets.
- Peut-être même qu'on ne sera pas d'accord non plus avec ton avis, ajoute Dean en souriant.
Castiel reconnaît la plaisanterie et sourit à son tour. Samuel lui pose une main sur l'épaule et serre gentiment.
« Bien. Je suis content qu'on en ait parlé. Ça m'inquiétait.
- Merci Samuel. Merci Dean.
- De rien Cas. Quand tu veux, n'hésite pas à venir nous voir. Même Dean – il joue les gros durs mais en fait il est doué et patient. Parle-lui si tu as besoin de quelque chose.
Regard lancé vers l'intéressé.
« Hn.
Castiel hoche la tête.
Il regarde Dean. Le Chasseur le regarde en retour.
Castiel se sent se relaxer automatiquement sous le regard de son humain. Un long moment plus tard, le Chasseur hoche un peu la tête. Castiel sourit légèrement.
Samuel et Dean échangent un regard.
« Tu m'aides avec la Chevy rouge ?
- Yep.
Castiel les regarde sortir en silence, toujours assis sur le canapé, les mains croisées sur ses cuisses. Il comprend qu'ils le laissent tranquille afin qu'il mène sa réflexion et appréhende ces notions.
...
Samuel a éveillé en lui des réflexions dérangeantes. Les Anges ne disent pas non. La seule fois où Castiel a refusé de faire quelque chose, où il a exprimé une opinion contraire à celle de Dieu – de ses sous-fifres pas plus dignes d'être des Anges que cette vermine démoniaque – il est Tombé. Et s'il oublie des choses, il se rappelle de ça. La douleur, la Chute, la chute, la vitesse, sa Grâce arrachée du plus profond de son être. L'horreur, l'insupportable. L'âme brisée d'un Ange, obligée de se réincarner pour ne pas sombrer.
Mais ici, ici il peut dire non. Samuel a déjà dit non à Dean et Dean a déjà dit non à Samuel et ils se sont déjà opposés violemment mais ils sont restés ensemble parce qu'ici c'est normal de dire non. On peut dire non, parce que c'est juste dire non, et les humains disent oui et non tout le temps. Castiel essaie de devenir humain, alors il doit essayer de dire non.
De vouloir dire non. Et quand il le voudra, sans essayer de le vouloir, peut-être que ça signifiera qu'il sera humain ?
Castiel ne sait pas trop quoi en penser, c'est troublant et déconcertant. Mais Castiel pense qu'il aime le principe. Pouvoir accepter ou refuser, décider de ce qu'on fait, choisir – choisir. Pas de choix pour les Anges.
Castiel sait que rien n'a changé, mais il se sent différent à l'intérieur.
Parce que maintenant, Castiel peut dire non.
