Hail The Nutcracker Queen!
III
(Tooryanse, final)
Punition. — Quelle singulière chose que notre façon de punir ! Elle ne purifie pas le criminel, elle n'est pas une expiation : au contraire,elle souille davantage que le crime lui-même.
-Friedrich Nietzche
...la deuxième fois, c'est pire...
-:-
Même en bénéficiant du soutien de son détective, la criminelle était pratiquement au bout de ses forces vers la fin du parcours...et le peu qui pouvait lui rester suite à ce chemin de croix, il l'abandonna au seuil de la pièce qui lui avait ouvert ses portes au détour du couloir de la mort, la poussant à s'agenouiller ou plutôt s'effondrer sur ses genoux, à quelques mètres de la chaise préparée à son attention... L'espace de quelques secondes, elle s'était persuadé qu'une partie de ses dernières volontés avait été balayé du revers de la main, l'exécuteur des basses œuvres la plaçant devant le fait accompli au tout dernier moment, en l'occurrence face à la chaise électrique qui s'était finalement substitué au peloton d'exécution qu'elle avait réclamé à ses juges...
Un malentendu pleinement justifié par la nature du meuble qui lui intimait silencieusement de se tenir à sa place, au sens propre comme au figuré... Il lui serait bien difficile de faire autrement une fois qu'elle se serait installé... Non, une fois qu'on l'aurait installé dessus, de gré ou de force.
Entre les sangles de cuirs qui ne demandaient qu'à s'enrouler autour d'un corps endoloris et les boulons destinés à clouer le siège d'une condamné à un sol de béton, l'empêchant de faire basculer son trône en arrière dans l'espoir d'esquiver les balles au tout dernier moment, ce chef d'œuvre de beauté fonctionnelle semblait inviter une adolescente à s'imaginer par avance les spasmes d'agonie qu'il restreindrait avec une efficacité aussi glaciale que sa surface métallique.
« Vous...m'aviez promis...tu m'avais promis...le peloton d'exécution... »
« Oui... Un seul tireur...une seule balle... C'est tout ce que tu nous a réclamé... et je compte bien respecter mes engagements à la lettre... mais c'est bien toi qui m'avait confié que tu te voyais difficilement passer tes tout derniers instants debout, non ? »
Si les paroles du détective s'étaient voulu réconfortantes, leur succès semblait des plus mitigé si on en jugeait au tremblement qui avait commencé à faire osciller sa captive sur ses propres genoux tout en resserrant ses bras autour de son buste, pour enlacer son propre corps et ériger un semblant de défense derrière laquelle s'abriter, aussi dérisoire soit-elle...
« Je...suppose...que je devrais me sentir touchée...par tant de sollicitude... mais au risque de jouer les petites ingrates, j'aurais préféré...que tu pousse la compassion jusqu'à m'accorder la grâce...ou à tout le moins...un fauteuil plus confortable... »
« Si ça peut te consoler, tu n'auras pas besoin d'y demeurer bien longtemps... »
Le son qui s'échappa des lèvres tremblantes de la condamné semblait écartelé entre le gloussement avorté in extremis et le sanglot ravalé à grande peine...
« C'est...supposé...être drôle.. ? »
Ryuzaki secoua la tête en dissimulant un regard d'excuse derrière ses paupières, et en laissant un semblant de sourire agoniser dans un soupir, un sourire qui s'était efforcé d'être encourageant...du moins autant que le permettaient les circonstances...
« Non. Ça ne l'est pas. »
Constat aussi sincère que désabusé qui se perdit dans le silence. Un silence de plomb sous la surface duquel remuait péniblement les sanglots que sa future victime s'efforçait de refouler. Rouvrant les paupières, le britannique résista à la tentation de les refermer aussitôt, baissant un voile pudique sur l'adolescente qui étreignait son uniforme, sa main placée devant son propre cœur, les lèvres que la panique comprimait sous ses dents, les yeux écarquillés par l'incrédulité face à une situation aussi surréaliste que cauchemardesque, les traits de son visage tordus dans l'expression d'une agonie des plus douloureuse tandis qu'elle donnait l'impression de suffoquer... Bien plus qu'une impression, à ce rythme, elle pourrait rendre son tout dernier souffle avec quelques minute d'avance.
Extirpant une main de sa poche pour mieux l'offrir à celle qui l'implorait du regard, Ryuzaki demeura figé dans sa position pendant un laps de temps dont les contours mal définis oscillaient entre les dimensions d'une seule pauvre minute et celles de la plus interminable des journées...
Il avait commencé à effleurer l'épaule de la condamnée du bout des doigts pour lui faire sentir son maigre soutien et l'inviter à faire les tout derniers pas de sa propre initiative. Sa seule réaction fût de se recroqueviller un peu plus sur elle-même, inclinant la tête au point de caresser un sol de béton de la pointe de sa chevelure.
Une gamine... Là encore, c'est tout ce qu'elle lui évoquait... Une gamine grincheuse dont les parents aurait du agripper la main pour la traîner fermement sur le sol jusqu'au fauteuil du dentiste ou le seuil de la maison qu'il lui faudrait bien franchir, un jour, pour découvrir le monde à l'extérieur, même si c'était pour en passer les premières années derrière les grilles d'une école qui ressemblait plutôt à une prison quand on la contemplait avec des yeux d'enfant... Et il ne sentait guère d'humeur à jouer les parents... ou tout du moins ce type de parents...
La deuxième tentative de renouer silencieusement le contact en glissant la main sur son épaule, loin de dénouer la situation, ne fît que l'accentuer un peu plus... Cessant de flotter quelques centimètres au dessus du sol, son front se décida à embrasser le bitume pour de bon. Elle avait réussi à relâcher l'étreinte que ses bras exerçaient sur son propre corps, mais c'était pour mieux plaquer les mains sur la surface rugueuse où elle demeurait agenouillée, non pas pour bénéficier d'un point d'appui qui lui aurait permis de se redresser l'instant suivant, bien au contraire, elle semblait plus déterminée que jamais à demeurer prostrée ou plutôt prosternée face à lui...
Depuis le début de leur affrontement, il avait tout fait pour inverser les rôles, il y était arrivé bien au delà de ses plus folles espérances... Au point de contempler ce spectacle aussi surréaliste que dérangeant, une divinité était en train de ramper à ses pieds dans une position plus appropriée à l'un de ses propres adeptes venu sacrifier sa dignité à l'autel de sa dévotion, position qui aurait été tout aussi approprié au tout dernier criminel dont le dos était transpercé par un œil bien plus accusateur que celui qui avait poursuivi Caïn jusque sous le tombeau, une présence suffisamment oppressante pour qu'il se sente obligé de lui quémander son absolution tant qu'on lui en laissait encore l'occasion...
Victoire écrasante, en effet... Son adversaire n'était pas prête de s'en relever... Lui non plus du reste, il demeurés estomaqué par les efforts de l'adolescente pour déployer toute la soumission possible à l'égard de son juge, s'abandonnant par avance, corps et âme, au verdict alternatif qui pouvait se substituer in extremis au tout dernier, toutes les peines du monde demeurant préférables à la plus définitive d'entre elles...
Triomphe qui n'avait rien de satisfaisant. Dire qu'il avait savouré par avance le moment où son adversaire si éloquente se retrouverait à court de mots pour le convaincre qu'il s'était trompé, poussant le vice jusqu'à affûter son couteau dans l'anticipation de ces instants bénis où il ne manquerait pas de le remuer dans la plaie... Sucrerie qui l'avait fait mentalement saliver, avant de lui donner la nausée lorsqu'elle se présentait enfin à portée de main, littéralement à portée de main. Tant et si bien que la colère bouscula la compassion pour mieux franchir les lèvres du détective tout en faisant reculer ses doigts qu'elle recroquevilla en un poings rageur.
« Au cas où tu l'aurais oublié, ceux que tu avais fait comparaître à ton propre tribunal, tu ne leur a guère donné le temps de réclamer ta clémence... et quand bien même tu leur offert ce luxe... Non, quand bien même tu te serais offert ce luxe, je doute très fortement qu'ils l'auraient obtenu. Et maintenant que tu as l'occasion unique de voir comment les choses se passaient de l'autre côté, tu voudrais que le dénouement soit différent ? »
Remarque glaciale qui avait fait tressaillir la criminelle, sans la convaincre pour autant de cesser de s'enliser dans sa propre déchéance, elle s'évertuait au contraire à se comprimer de plus belle contre le sol, donnant l'impression de vouloir s'enfoncer sous sa surface si cela pouvait lui permettre de s'abaisser un peu plus devant son détective.
« J...je...sais...bien...m-mais... »
Dieu merci, elle se décidait à relever la tête, même si ce n'était que de quelques centimètres, tout juste assez pour lever les yeux dans sa direction, en quête d'une étincelle de sympathie, tout en sachant pertinemment qu'elle brillerait par son absence.
« ...mais...vous êtes...tu es...censé...valoir mieux que ça...m-mieux...que moi...hein ? Au moins...mieux que...moi...non..?N-non ?»
Visiblement non. Il suffisait de voir la manière dont son juge secouait la tête en renfonçant les mains dans ses poches.
Ce n'était certainement pas cette réaction là qu'il avait voulu susciter.
« Relève-toi, Yagami... »
Même s'il avait donné à ses mots la tonalité d'un ordre assaisonné de mépris et d'un zeste d'impatience, en plus de les enrober d'une expression écœurée, c'était avant tout la fatigue qui se lisait dans le regard qu'un détective s'efforçait de détourner. Oui, la fatigue. Il était fatigué de ce petit jeu qui n'avait rien, non vraiment plus rien d'amusant. Fatigué de cette comédie que personne ne trouvait drôle, à commencer par ceux qui en connaissaient par avance la chute, sans pour autant rire sous cape. Fatigué de cette divinité si humaine... trop humaine... bien trop humaine...
« Ah...t-tu...veux...que je m'agenouille à nouveau...juste après...hein ? Deux fois ? Non...trois fois...Ah hehe...108 fois, j'imagine...Oui...108...si...s-si...ça peut suffire...je peux essayer...oui...essa..yer...au moins essayer... »
Joignant le geste à la parole, et sans laisser à son interlocuteur le temps d'acquiescer ou de refuser, l'adolescente s'était péniblement redressé, sans avoir la force de briser la courbure qui la pliait quasiment en deux face au britannique, oscillant douloureusement sur des genoux qui semblaient bien trop fragile pour endurer le fardeau que constituait son propre poids. Une position précaire qu'elle abandonna au bout de quelques instants pour se prosterner à nouveau, poussant le vice jusqu'à étendre les bras devant le front qu'elle frottait sur le sol. Opération qu'elle renouvela une seconde fois, prélude à la troisième, qui s'enchaîna à la quatrième avant de laisser la place à la cinquième, qui essaya pitoyablement de s'effacer derrière la sixième, chacune des itérations s'avérant plus pénible et humiliante que les précédentes, et pas seulement pour celle qui semblait soulever le monde sur ses maigres épaules avant de succomber sous la pesanteur de sa croix...
Au tout début, Ryuzaki avait été trop hébété par la pantomime pour protester, la seconde fois, il avait simplement secoué la tête, la quatrième fois, il s'était contenté de dévisager le pitoyable spectacle d'une mine renfrogné, espérant que l'insupportable gamine se lasserait d'elle-même, la cinquième fois... si elle pouvait compter, la malheureuse s'étant effondré avant même de se redresser complètement, il avait préféré garder le silence, s'accrochant du bout des ongles au sursit que lui accordait une meurtrière en s'imaginant qu'elle négociait le sien.
La septième fois, ou plutôt la seconde tentative de réussir la cinquième, il s'était finalement décidé à plier le genoux face à une criminelle, même si c'était pour se contenter de l'interrompre en posant les deux mains sur ses épaules en soupirant.
« Je...peux...y arriver... »
« Non, je ne le pense pas. Et quand bien même je te concéderais le contraire, tu sais aussi bien moi que cela ne changerait rien... »
Aucune illusion ne s'était fendillée ou même simplement reflétée dans les yeux qui s'alignaient face aux siens.
« Tu as sans doute raison...mais...qu'est ce que j'ai à perdre... Ah, je n'ai plus rien à perdre justement...plus rien...rien... »
Elle se trompait. Light Yagami n'avait strictement rien à perdre, Kira de son côté avait tout à perdre, dans un cas comme dans l'autre, cela justifiait amplement de couper court aux préliminaires une fois pour toute, quitte à effectuer le reste du trajet à la place de la suppliciée.
« D'une manière ou d'une autre, tu finiras par t'asseoir sur ce siège... Il serait sans doute préférable pour tout le monde que tu le fasses de toi même... »
Serrant les poings sur genoux tout en crispant les paupières, Light avait secoué la tête à son tour.
« Je ne veux pas...Non...je ne veux pas...je...ne veux pas...ne veux pas...veux pas... »
Mantra dont la tonalité se métamorphosait au fur et à mesure de ses variations, l'adolescente bornée régressant petit à petit pour laisser la place à une fillette gémissante se recroquevillant un peu plus sur elle même face aux responsabilité d'adulte qu'on la forçait à endosser avec toutes leurs conséquences... Fillette qui avait encore la force de se débattre quand un détective entreprit de la soulever entre ses bras, une résistance plus symbolique qu'autre chose à ce stade, elle n'avait pas déployé suffisamment d'énergie pour seulement ébranler l'équilibre du britannique au cours des derniers mètres qu'il lui restait à parcourir pour déposer son fardeau à la place qui lui était assigné.
Aizawa comme Matsuda s'étaient finalement décidé à prêter un semblant d'assistance au métis, chacun d'eux exerçant la quantité minimale d'efforts nécessaire pour soutenir l'autre dans sa triste besogne, le premier maintenant le bras d'une adolescente sur un accoudoir tandis que son compagnon resserrait une sangle autour de son poignet avant de verrouiller une boucle. La prisonnière avait tenté de les repousser au cours de l'opération, plaquant sa main libre sur le visage d'un policier pour l'écarter hors de sa portée. Un père de famille avait simplement fermé les yeux, en s'efforçant de déglutir pour chasser la nausée tout au fond de sa gorge.
Les frontières départageant la chaleur d'un foyer de l'atmosphère glaciale d'une prison, elles étaient en train de se dissoudre dans un magma informe où la douceur suffoquait sous l'amertume, tout comme s'effaçait la distance séparant une condamnée à mort de la gamine qui l'avait martelé de ses poings minuscules la nuit dernière, tandis qu'elle essayait de se dégager de l'étreinte du ravisseur bien déterminé à la séquestrer dans sa propre chambre pour qu'elle se décide enfin à y dormir. Parallèle suffisamment troublant pour qu'un inspecteur se substitue à un commissaire l'espace d'un instant, l'instant au cours duquel il avait également substitué sa propre fille à la sienne.
Si le hasard ou le démon malicieux qui se dissimulait derrière s'était décidé à patienter quelques années de plus, est-ce qu'il se serait retrouvé forcé à attacher la chair de sa chair sur ce siège ? Une éventualité qui ne manqua pas de lui arracher un frisson, d'autant plus qu'elle risquait bien de se concrétiser un jour ou l'autre. Étant donné la facilité avec laquelle ce pouvoir avait glissé d'une meurtrière à l'autre, il n'était pas impossible qu'il finisse par se hisser sur la branche la plus basse de son arbre généalogique...
Aizawa regarda son supérieur d'un œil neuf, quand bien même il avait été exilé hors de cette pièce pour le moment. Comment avait-il pu endurer ce calvaire pendant tout ces mois ? Aussi recourbé que puisse être le dos du vétéran suite à la tragédie qu'il avait traversé, son subordonné continuait de le suivre du regard, pour trouver la force de continuer à demeurer dans son ombre, dans l'espoir qu'un jour, il pourrait se montrer à sa hauteur, à tout le moins s'en rapprocher le plus possible... Rêve qui pourrait bien devenir un cauchemar.
Des réflexions morbides qui ne manquèrent pas d'altérer la perspective avec lequel il contemplait un certain détective. Ryuzaki... Par moment, un policier avait peiné à trouver une différence significative entre Kira et sa Némésis, l'un comme l'autre témoignant du même cynisme glacial vis à vis de leurs semblables, s'évertuant à les tourmenter pour les retailler méthodiquement à l'image qu'il s'en faisait, sourds et aveugles aux souffrances des victimes qu'ils martelaient sous leur burin, qu'il s'agisse de l'humanité dans son ensemble pour l'une ou d'une simple adolescente pour l'autre...
Néanmoins... Néanmoins, si le métis était en mesure de mettre fin à cette sombre parodie d'un jeu de chaise musicale, en mettant la main sur cet infâme pouvoir avant qu'il ne se dissimule derrière le visage d'une énième innocente, pour mieux la métamorphoser en meurtrière...S'il pouvait le faire avant que la sombre malédiction ne referme ses griffes sur la fillette qui l'attendait encore à la maison, alors...alors l'inspecteur n'hésiterait pas à le suivre jusqu'en enfer... Un serment aussi silencieux qu'hypocrite... Cela faisait des semaines qu'il l'avait suivi en enfer, quitte à se condamner à y demeurer pour toute l'éternité, le moment venu, pour y rejoindre l'âme en peine qu'ils avaient tourmenté à ses côtés...
Si Matsuda s'était agenouillé de son côté, c'était pour baisser les yeux de peur de croiser le regard de leur victime autant que pour lui attacher les chevilles l'une contre l'autre, enroulant la lanière de cuir avec suffisamment de fermeté pour qu'elle puisse accomplir sa fonction sans entraver la circulation de sa prisonnière pour autant... Là encore, une sollicitude aussi futile qu'hypocrite...
Un soupir avait caressé quelques mèches de cheveux auburn quand le détective acheva de nouer la toute dernière sangle, celle qui enlacerait les épaules de la condamnée.
« Est-ce qu'elles valaient la peine de se battre ou plutôt de se débattre, ces quelques secondes de plus ? Je t'avouerais que j'ai du mal à le croire... »
Elle avait retrouvé un semblant de sourire, aussi pitoyable soit-il, quand elle se décida à relever la tête pour lui répondre.
« Pour être honnête... Non... Mais j'imagine...que c'est une question de principe... Est-ce que ce n'est pas le seul droit que nous laisse le grand Léviathan ? Celui de résister jusqu'au bout quand il se décide à refermer sa gueule pour nous avaler... Personne ne pourrait... Non, personne ne devrait être forcé de collaborer à sa propre mise à mort...Personne... La seule concession que ton compatriote nous laissait avant de nous abandonner corps et âmes au plus froid de tout les monstres froids... Personne ne peut nous retirer le droit de vous dire non...ou à tout le moins celui de refuser de vous dire oui... Ironique, tu ne trouves pas ? L'avocat de tout les despotes avait posé les bases du cinquième amendement... Le fameux droit de garder le silence... et c'est déjà trop demander aux policiers... ici comme ailleurs...Pour ma part, je pense que c'est aussi le droit... non...le devoir...de ne pas se laisser faire...peut-être que de cette manière...vous n'irez pas vous faire trop d'illusion sur ce que vous vous apprêtez à commettre...»
Plaidoirie qui s'interrompit d'elle-même dans un soupir.
« Oui... je ne me sens pas d'humeur à mourir dans la dignité... Vraiment pas...A fortiori si ça peut vous donner l'illusion que des meurtriers ou leurs complices peuvent avoir un semblant de dignité...Il n'y a rien de digne là dedans...rien... »
Ryuzaki n'avait plus le cœur à débattre ou même à discuter. De toutes manière, il se voyait difficilement la contredire. Si bien qu'il usa à son tour du droit qu'elle avait retourné sur sa tête, celui de ne pas s'incriminer face à son juge.
« Est-ce que tu n'es pas censé épingler une cible devant mon cœur avant de le transpercer d'une balle ? »
Deux sourires avaient fait leur aurore, l'un après l'autre, de part et d'autre du miroir, ombre fugitive de la complicité qui avait flotté entre un détective et une criminelle aussi bien qu'entre une adolescente et son amant.
« Ce ne sera pas nécessaire...et ce ne serait pas très juste, tu ne trouves pas ? Tu me l'as avoué toi-même, ce n'est pas cette partie de toi qui réclamait ta mort... et je ne pense pas que c'est celle-ci qui l'a offerte à tes victimes non plus... Si cela avait été le cas, est-ce que que tu m'en aurais laissé suffisamment sur ton passage pour remonter jusqu'à toi ?Non, je ne crois pas, la racine du mal était ailleurs... »
Condamnation qu'il avait souligné d'une légère pichenette sur le front de la condamnée, le juge se dissimulant ou plutôt se dévoilant derrière l'adulte désabusé qui remettait gentiment une gamine à sa place, la sévérité s'éclipsant derrière un amusement mâtiné de tendresse.
« Ah...je suppose que je ne peux guère te contredire sur ce point... La froide raison nous guidera toujours plus loin sur le chemin du crime que la déraison... Sans doute parce qu'elle est plus douée pour se trouver des excuses...Mais je soupçonne que cela te donnera surtout l'occasion de viser une cible qu'il te serait difficile de manquer du premier coup à cette distance... »
Accusation qui accentua le pli moqueur unissant la condamnée au bourreau qu'elle s'était choisie. Pli qui se dissipa instantanément dans une expression horrifiée quand le regard d'une adolescente croisa celui de sa sœur, alors qu'elle se tenait timidement sur le seuil de la pièce, les doigts d'un vieillard sur son épaule tandis que son autre main reposait sur la poignée d'un fauteuil roulant. Contrairement à l'âme sœur qu'elle s'était fantasmé, Misa Amane n'avait pas dédaigné la faveur qu'on lui avait offerte, sans doute parce qu'elle n'avait toujours pas conscience de la gravité de sa situation. On ne pouvait guère lui en tenir rigueur, son future linceul était dissimulé sous une camisole de force, et le regard timide qu'elle dardait autour d'elle n'avait aucune chance de transpercer le bandeau qui demeurait sanglé devant ses yeux.
« Pour...quoi.. ? »
Murmure qui s'adressait à un détective aussi bien qu'à une sœur, même si le premier était le seul susceptible d'y répondre ou de l'entendre résonner en premier lieu. Mais Sayu Yagami n'avait eu aucune difficulté à déchiffrer la question qui avait fait trembler les lèvres de son aînée, elle pouvait se lire à la pâleur du visage dont la coloration était plus approprié que jamais à la toute dernière tenue qu'elle porterait au cours de sa vie.
« En ce qui concerne mademoiselle Amane... Je pense que je n'ai pas besoin d'expliquer les raisons de sa présence ici... »
« ...c'est pratiquement une enfant... Comment... pourquoi...est-ce que tu lui fait...subir ça ? Même si je le méritais...même si...je le mérite...elle...elle... Ils... Ils ne lui ont même pas laissé de famille pour pleurer sa mort...»
Son regard oscillant d'une adolescente à l'autre, il était difficile de savoir laquelle des deux elle cherchait à soustraire au triste sort qui l'attendait. La question était sans doute futile...
« Cela explique beaucoup de choses... à défaut de les excuser... Si j'étais cynique, je dirais que cela nous facilite la tâche.. Même s'il y aura beaucoup de personne pour regretter sa disparition, et je ne m'exclus pas du lot, celles qui en auraient souffert le plus ont déjà tiré leur révérence... Je pourrais aussi pousser le cynisme jusqu'à dire que cela valait sans doute mieux pour eux, comme pour leur fille unique... Tout le monde ne partage pas cette chance, tu es bien placée pour le savoir, non ? Qui plus est, même si tu n'as pas choisi de te substituer aux parents d'une orpheline, tu restais sans doute ce qu'elle avait de plus proche... En conséquence, si tu as des reproches à adresser à qui que ce soit pour ce qui va lui arriver, eh bien, je suppose qu'il faudra les réserver à sa famille... je sais, il serait difficile de la voir dans ces conditions, mais si tu insistes, je peux installer un miroir dans la pièce...»
Aucun sourire n'avait précédé l'observation glaciale, aucun sourire ne l'avait accompagné, aucun ne lui avait succédé lorsque la condamnée baissa les yeux pour que sa propre famille cesse de s'y refléter aux côtés de sa toute dernière victime.
« C'est bien toi qui insistait pour que le juge contemple ses condamnées les yeux dans les yeux avant de rendre la sentence, non ? Est-ce que tu pourrais me rappeler pour quelle raison, déjà ? »
« ...parce que...si l'épreuve est au dessus...de nos forces...c'est...c'est le signe...qu'il faut se poser des questions...sur le verdict... »
Il n'était pas nécessaire de lui apporter un miroir finalement, s'il lui en avait glissé un sous les yeux à l'instant présent, sa réaction n'aurait sans doute pas différé de grand chose. Lui faire savourer sa propre version de la justice, en lui donnant un arrière-goût d'ironie assaisonnée de cruauté, c'était amplement suffisant pour lui faire contempler celle qui s'était dévoilé derrière pour mieux s'y dissimuler aux yeux de Light Yagami... Son propre reflet lui donnait la nausée, au point qu'elle se serait sans doute plaqué la main sur la bouche, pour éviter qu'un flot de bile ne la franchisse, si deux sangles ne lui maintenaient pas les bras sur les accoudoirs de ce siège...
« Tu était peut-être une idiote, Yagami, mais tu n'étais certainement pas une imbécile... Quand tu as commencé ton hécatombe, tu savais pertinemment que tu courrais le risque de rendre des comptes, un jour ou l'autre... Oh, je veux bien admettre qu'au tout début la possibilité ne te paraissait même pas digne de retenir ton attention, mais je pense avoir déployé suffisamment d'efforts pour te la mettre sous les yeux, non ?Cela ne t'as pas convaincu d'arrêter pour autant... Tu veux me faire croire, nous faire croire, lui faire croire que tu t'imaginais sincèrement que tes actes n'auraient aucune conséquence sur ta famille ? Qu'une mère, un père et une sœur n'en seraient pas affecté plus que ça quand tu comparaîtrait au tribunal ? Tu devrais déjà t'estimer heureuse que le jugement comme l'exécution se déroulent à huis clos, à l'abri des caméras...»
La tête d'une adolescente avait fini par basculer en avant sous le poids de ses propres pensées, avant d'osciller timidement de gauche à droite pour répondre à la question comme aux accusations d'un détective.
« Je...ne voulais pas...je n'ai jamais...voulu...ja...mais... »
« Si tu ne l'avais jamais voulu, explique-moi ce que ta petite sœur peut bien faire ici ? »
Sans les lanières de cuir enroulées autour de ses membres, la suppliciée aurait sans doute basculé de ce siège pour s'effondrer à genoux devant l'une de ses victimes, celle qui avait eu le malheur comme le bonheur de partager son foyer, les mêmes parents et quelquefois sa chambre...
« Tu l'as amené ici... pas moi... certainement...pas moi...»
Ryuzaki s'était accroupi devant sa condamnée sans que cette dernière puisse s'offrir le luxe de le regarder de haut pour autant, non, simplement face à face.
« Au cas où tu l'aurais oublié, Yagami...non, Light, j'ai respecté à la lettre tes dernières volontés concernant ta famille... Ton exécution se déroulera à l'abri des regards. Tout les dossiers concernant l'investigation seront méthodiquement détruits suite à ton enterrement. Chacune des personnes qui a contribué à la constitution de ces mêmes dossiers t'a fait le serment de garder le silence sur leur contenu, quitte à le dissimuler sous sa propre tombe si nécessaire... Les générations futures seront libres de s'arracher les cheveux autant qu'elles le voudront, elle n'auront pas le moindre indice à se mettre sous la dent, à tout le moins aucun qui puisse s'associer avec le nom Yagami. Ce nom que tu seras autorisé à faire graver sur ta stèle funéraire, avec l'assurance que personne ne viendra le barrer d'un trait rageur sous un graffiti pour y substituer le surnom d'une tueuse en série...Tes proches seront libre de déposer leurs fleurs sur ta pierre tombale sans faire la queue derrière la foule venu effectuer son pèlerinage ou se photographier devant la sépulture de Kira avant de l'exhiber sur les réseaux sociaux... Que ce soit tes parents ou ta sœur, ils pourront faire leur deuil sans avoir à se justifier ou à rendre de comptes pour les actes de la disparue... Crois-le ou non, tu n'avais pas besoin d'inscrire ses instructions sur ton testament pour que je les appliques. Je n'ai jamais voulu impliquer ta famille...en tout cas au delà du nécessaire...et contre leur volonté... »
Des paroles qu'il lui avait murmuré en glissant les mains par dessus celle de la condamnée. Paroles dont la fermeté avait la chaleur du réconfort bien plus que la tonalité glaciale du jugement. Il avait cherché à la rassurer autant sinon plus qu'à la mettre face à ses responsabilités. Chaque pelletée de terre qu'il avait projeté par avance sur le cercueil de la morte, alors qu'elle était encore en état de se débattre à l'intérieur, il s'était efforcé de faire en sorte qu'elle emprisonne les regrets comme les angoisses de la défunte en même temps que sa future dépouille.
« Si ça ne te suffisait pas, je peux aussi t'assurer que je garderais un œil vigilant sur chacun de tes proches après la destruction de ton dossier... Dans l'éventualité insignifiante où la vérité finirait par bruisser, je te garanties que les programmes de protections des témoins les plus élaborés pâliront en comparaison de ce que je le leur offrirais... Même si ton nom de famille finissait par être éclaboussés, je ferais tout mon possible pour que ceux qui ne peuvent plus s'abriter derrière soient laissé en paix... »
Les doigts d'une criminelle s'était entremêlé aux siens. Et même s'il aurait été en peine de trouver la plus infime trace de gratitude dans son regard, elle l'avait supplié silencieusement d'être à la hauteur de ses promesses. Requête qu'il lui accorda d'un simple hochement de tête.
« Alors ne va pas m'accuser de torturer ta sœur à ta place... Même si la tentation m'a effleuré à une époque, je l'ai laissé derrière moi sur le seuil... Je ne la forcerais pas à rester à ses côtés...mais je ne la forcerais pas pour autant à quitter cette pièce... Alors si tu veux réellement la mettre à l'abri de ce qui va se passer, tu sais qui tu dois convaincre... »
C'est sur cette ultimatum qu'il brisa le contact avec sa meurtrière, s'écartant d'une chaise métallique pour laisser son occupante exposée à un regard aussi suppliant que le sien.
En réponse aux sollicitations silencieuse de son supérieur, Roger avait fait glisser un fauteuil roulant sur le sol de béton, une adolescente se substituant à son ombre tandis qu'il réduisait la distance s'interposant entre Light Yagami et ses deux sœurs, sœur par l'esprit comme sœur par le sang...
Misa avait senti que son monde venait de s'ébranler de nouveau, à défaut d'avoir l'occasion de contempler les alentours ou même de se mouvoir de lui même, le corps de l'aveugle avait pressenti que sa situation était en train d'évoluer, sans qu'elle soit en état de savoir si c'était pour le meilleur ou pour le pire... Ambiguïté qui la poussa à osciller sur elle même, dans la mesure où le lui permettait sa camisole de force comme les sangles qui la maintenaient arrimée à son fauteuil, mitraillant ses ravisseurs de question plus candide les unes que les autres. Candeur qui commençait à renvoyer une sonorité des plus creuses tandis que ses échos bourdonnaient entre les murs d'une prison.
« Uhhh ? Monsieur le kidnappeur ? Mon agence vous a enfin payé la rançon, c'est ça ? Ce n'est pas trop tôt si vous voulez mon avis... Non...vraiment pas...trop tôt... Mais...mais je dois être un peu injuste... Vous avez du leur demander beaucoup... Vraiment beaucoup... Beaucoup trop...même si c'est flatteur...j'imagine...peut-être même qu'ils ont du faire une collecte auprès des fans... Il doit quand même m'en rester un peu non, même après ce hiatus ? Il a du m'en rester assez en tout cas...Ah, il faudra que je les remercie... Oui que je les remercie tous... Un par un... Olalah, je ne vais jamais avoir le temps... je n'ose même pas imaginer les notifications sur ma boite mail. Enfin, je ne vais pas me plaindre, hein ? Ça fait chaud au cœur de penser qu'autant de monde pense à moi... Oui...chaud au cœur... il faudra que je leur avoue que...je n'ai pas arrêté de penser à eux... que sans eux...sans eux...je...n'aurais pas pu sortir...ou m'en sortir tout court...oui, c'est...c'est important...important d'avoir des gens qui tiennent un peu à vous quand même...au moins un peu...un tout petit...peu... mais quand on additionne tout les petits petits peu, ça fait beaucoup... vraiment beaucoup... Misa était trop bête pour comprendre à quel point ça faisait...beaucoup...mais j'ai compris maintenant... Promis, juré... Hehehe...j-je...devrais même vous remercier pour ça, monsieur le kidnappeur... Je...Je ne vous en veux pas trop vous savez...enfin un petit peu mais...pas tellement... pas...trop...Mais la prochaine fois...que vous voudrez...passer un peu de temps avec Misa...est ce que vous pourriez lui demander...avant ?Oui, je sais...c'est pas facile de convaincre mon agent mais...mais vous savez quoi ? Je vous donnerais mon numéro personnel pour la prochaine fois d'accord ? C'est promis...Oui promis... Comme ça vous n'aurez pas besoin... pas besoin...de...de...de...me faire toutes...toutes ces choses... non...vraiment plus...plus besoin... Ahhhhh... ahhh... oui... n'avez...n'aurez plus besoin de...de...me faire...tout ca...vraiment, vraiment, vraiment, vraiment plus besoin...S'il vous plaît... plus rien s'il vous plaît... Misa vous laissera même son linge sale si c'est ce que vous voulez, d'accord ? Vous n'aurez plus besoin de me le voler comme ça, d'accord ? S'il vous plaît... Dites que vous êtes d'accord... Vous ne dites plus grand chose maintenant alors...juste...juste...»
Quand elle se reflétait encore sur les pages de papier glacé des magazines de mode, la petite sœur qui s'était immiscé dans la vie de Light Yagami pour concurrencer la première occupante dans sa fonction, elle lui était bien souvent apparu comme une poupée de porcelaine. Une apparence aussi colorée qu'immaculée pour mieux dissimuler le vide sous la surface... Surface qui s'était fendillée au cours des derniers mois, et le vide qui se dévoilait au travers des zébrures n'était plus aussi irritant et déprimant qu'auparavant, non, il était devenu désespérant... L'adolescente superficielle qui lui bourdonnait autour telle une guêpe, elle semblait être passé entre les mains d'un taxidermiste qui l'avait méthodiquement dépouillé de tout ses organes avant de l'empailler... Arrachant le cœur d'une gravure de mode pour y substituer un module, cet appareil qui ne manquerait pas de faire résonner un des enregistrements programmés à l'intérieur chaque fois qu'on comprimerait la poupée qui lui servirait désormais d'emballage, l'enregistrement des répliques qui avaient jadis constitué le répertoire d'une idole et qui paraîtraient plus artificielles que jamais, ce qui relevait de l'exploit... Un mannequin, c'était devenu littéralement un mannequin, et un mannequin en bien piteux état..
Vision d'horreur qui avait écarquillé les yeux d'une condamnée à mort. Si Misa Amane avait eue la chance de contempler le semblant de famille qu'elle s'était trouvé suite à la perte de la sienne, elle aurait eu la consolation aussi douce qu'amère d'avoir réussi à se ménager la place qu'elle désirait dans le cœur de son aînée... Cette aînée dont la réaction n'aurait sans doute guère différé si Sayu Yagami s'était substituée à sa concurrente sur la chaise qui se positionnait face à la sienne...
« Que...qu'est ce que...vous...lui avez...fait.. ? »
« Rien de plus que le strict nécessaire... Si ça peut te consoler, ça n'a pas été suffisant pour la convaincre de blasphémer une divinité...ou d'accuser la grande sœur qu'elle s'imaginait en train de l'attendre, dehors... »
Des éclairs de haine avaient illuminés par intermittence le nuage d'horreur qu'un euphémisme avait soulevé dans l'atmosphère.
« Tu...co...comment est ce que tu as pu...comment est-ce que...vous avez osé.. ? »
Grondement qui constituait le prélude à la foudre qui ne manquerait pas de s'abattre d'une seconde à l'autre.
« Inutile de me regarder de cette manière. Je ne lui ai strictement rien fait. »
« Ohhhh, je vois... Une fois encore, tu t'es déchargé de la sale besogne sur ton subordonné si dévoué... Je...tu... Rassurez-moi... Vous n'étiez pas au courant... Vous n'étiez pas au courant ? »
C'était une accusation et non une question. Et à la différence d'un détective, deux inspecteurs se retrouvaient dans l'incapacité de soutenir le regard du juge qui avait possédée le corps d'une condamnée à mort, faisant rayonner une aura glaciale dans un périmètre qui aurait sans doute embrassé le bâtiment dans son ensemble au point de faire frisonner ceux qui s'étaient réfugié à sa périphérie...
« Nous...n'étions pas spécialement...d'accord... »
Défense dont l'absurdité avait atteint un tel degré qu'elle avait balayé la fureur derrière l'hébétement.
« Pas...spécialement...d'accord.. ? Vous...vous moquez de moi.. ? »
Visiblement non, et elle aurait préféré que ce soit le cas, aussi indécente que soit la plaisanterie, elle se serait senti le cœur de leur pardonner. Se détournant des deux policiers avec une moue de dégoût, l'adolescente déporta son attention sur un détective.
« Et...tu avais envisagé...de faire...subir...ça...à ma sœur.. ? »
Light Yagami s'efforçait de refouler la légion de possibilités plus dérangeantes et inhumaines les unes que les autres qui se comprimaient derrière cet euphémisme, des possibilités qui traçaient leur ombres à l'arrière-plan de sa conscience malgré tout, des ténèbres qui frémissaient comme autant de tentacules...Ryuzaki avait fermé les yeux de son côté, pour les mettre à l'abri du venin qu'une haine plus intense que jamais distillait spécialement dans sa direction.
« Oh, je ne serais pas allé jusque là... J'ai tout de même un semblant de limites, à défaut d'un sens de la justice...Il y a certaine choses qu'on peut faire subir à une suspecte quand les soupçons à son égard dépassent un certain seuil... des choses qu'on ne peut décemment pas infliger à une innocente, quelle que soit les crimes dont on accuse son aînée... Je me serais contenté de te faire croire que je pouvais aller jusque là...Dans le pire des cas, j'aurais essayé de te persuader que j'avais été jusque là...mais...j'ai hésité... Il faut croire que j'ai eue raison de le faire... dans la mesure où les résultats se seraient certainement montré des plus décevants... »
« ...les résultats...c'est tout...ce qui posait problème...les résultats ?! »
Un soupir s'échappa des lèvres du détective sans prendre la forme d'un nuage de fumée pour autant, malgré la température glaciale qui lui avait arraché un frisson.
« La fin doit justifier les moyens, Yagami... Ce n'est pas moi qui vais te l'apprendre, non ? Néanmoins...je commence à me demander si...ce n'est pas plutôt aux moyens de justifier la fin, au final... Un paradoxe au premier regard, mais...Hmm, sans doute pour ça que je n'arrive pas à me le sortir de la tête... »
Tête qu'il secoua pour bousculer les doutes qui s'agitaient à l'intérieur. Il aurait tout le temps d'écouter leurs suggestions plus tard, un peu plus tard... Le raccourci de la torture, si commode, sans doute trop, il serait relégué au passé à l'avenir...mais pas tout de suite... Il fallait emprunter cette route aussi glissante qu'escarpée une dernière fois... Une toute dernière fois... La toute dernière fois, oui...
Les dents d'une adolescente avaient commencé à se dévoiler, et ce n'était pas un sourire qui avait levé le rideau sur les canines qui se frottaient les unes contre les autres dans un grincement des plus sinistre... Fort heureusement pour l'objet de son ire, un prénom avait timidement résonné dans l'atmosphère, relâchant dans une expression interloquée la rage qui s'emmagasinait de seconde en seconde...
« L...light ? E...Est-ce que c'est toi ? Je...je sais que c'est toi... il...le kidnappeur...il t'a appelé Yagami...Tu...tu es venu me chercher.. ? »
Réalisation qui avait littéralement illuminé de bonheur le visage de l'infortunée, au point que sa camarade d'infortune sentait une écharde s'enfoncer petit à petit dans son cœur, anticipant par avance le moment où il faudrait sonner le glas des dernières espérances d'une pauvre idiote, pour lui faire comprendre qu'elle n'était pas en train de s'éveiller de ce cauchemar...ou plutôt qu'elle allait s'en éveiller, oui, mais pour de bon...
Profitant sans vergogne de l'échappatoire qui lui ouvrait ses portes, ou plutôt des lèvres tremblotantes, Ryuzaki s'était rapproché de Misa, écartant une couette pour glisser un avertissement à son oreille..
« Mademoiselle Amane ? Je vais retirer ce bandeau... mais avant cela, je dois vous prévenir de quelque chose... Cette pièce est sous surveillance, et vous n'avez jamais eu l'occasion de voir ou de connaître celui ou celle qui se trouve de l'autre côté des caméras, le doigt sur un commutateur. Vous sentez ce collier autour de votre cou ? Si une seule personne dans cette pièce venait à manifester les premiers symptômes d'un arrêt cardiaque, ou si la moindre anomalie se glissait dans le comportement d'un seul d'entre nous, une aiguille s'enfoncerait dans votre épiderme pour vous injecter une toxine mortelle. Je n'ai jamais eu l'occasion d'en tester les effets moi-même, mais si j'en juge au rapports qui me sont passés sous les yeux, ils sont extrêmement douloureux, il vaut mieux éviter d'en arriver là, hmm ? »
« Uhhh...uh...h-hein ? Qu'est ce que...qu'est ce que vous racontez..je...hein ? »
Les bras d'une adolescente avaient commencé à remuer sous une camisole de force tandis qu'une multitude d'ondulations glissaient par dessous le carcan métallique qui lui comprimait la gorge.
« Je pense que vous comprenez parfaitement où je veux en venir. Et si ce n'est pas le cas... ma foi, vous le comprendrais très vite, ce dont je serais fort navré, et pas seulement pour vous... »
Sans laisser le temps à la réalisation de s'enfoncer jusqu'au bout dans la conscience de sa seconde prisonnière, le britannique déverrouilla une sangle de cuir avant de faire glisser un masque de cuir au dessus des paupières qu'il recouvrait encore l'instant précédent.
Après ces mois qu'elle avait passé confinée dans les ténèbres, il fallait un certain temps à la prisonnière pour recouvrir la vue. Le tout premier instant, l'éclairage tamisé des lieux lui avait brûlé les yeux avec une intensité comparable à celle des aiguilles que le soleil hérissait en direction des impudents qui osaient le regarder en face. Soleil qui s'éclipsa progressivement derrière un ange auréolé d'une lumière infiniment plus douce, même si elle demeurait aveuglante, lumière qui se refléta sur le visage d'une adolescente au cours de ce qui apparaissait comme une véritable vision béatifique aux spectateurs des retrouvailles. Deux sourires partirent à la rencontre l'un de l'autre, le sourire incrédule de la bienheureuse qui avait finalement l'occasion de contempler sa divinité face à face, le sourire compatissant de la même divinité pour la pécheresse qui comparaissait devant elle pour qu'elle lui ouvre les portes de son paradis. Si les larmes qui glissaient sur une camisole de force pouvait s'expliquer en partie par la brûlure lumineuse dont elles étaient venu éteindre les flammes, c'était bien l'incrédulité face au retour de l'être aimé qui s'y reflétait...
Incrédulité qui se colora d'une nuance des plus inquiétante quand le contexte des retrouvailles commença à s'imprimer douloureusement sur une conscience hébétée, dévoilant plus en détails la nature du trône où reposait l'objet de sa dévotion, plus particulièrement les sangles qui s'enroulaient autour des membres de son occupante.
Le sourire agonisa progressivement sur les lèvres de l'une, il s'accentua légèrement sur celles des autres, tandis qu'elle s'efforçait de soutenir son infortunée compagne.
« Bonjour...Misa... Cela fait...longtemps, hein ? Si longtemps... »
« L-Light ? Que...qu'est ce qui...qu'est ce qui se passe ? Pourquoi est-ce que tu... C'est... C'est ça la rançon qu'ils réclamaient ? Que...que tu prenne ma place? N-non...non ! Il...il fallait... Ils auraient du... Tu aurait du me demander...Je n'aurais jamais accepté... Vous ne pouvez pas faire ça, monsieur le kidnappeur... Non, vous ne devez pas... Surtout pas... »
Un détective comme une criminelle avaient secoué la tête l'un après l'autre en soupirant de concert, tandis qu'un regard terrifié oscillait entre ces deux pôles opposés.
« Ils n'ont...même pas pris la peine de t'expliquer.. ? »
« Crois-moi, ce n'est pas faute d'avoir essayé... »
Soupirant à nouveau, Light baissa les yeux, estimant qu'elle n'aurait pas la force de contempler la réalisation déployer son impact sur le visage positionné devant le sien.
« Rassures-toi, Misa... C'est bientôt terminé...pour toi aussi bien que pour moi... D'ici quelques minutes, ils en auront fini avec moi...avec toi...avec nous... C'est tout ce qu'il te faut comprendre, petite sœur... Ne te casses pas la tête avec le reste, cela n'en vaut vraiment pas la peine... Crois-moi... Dis-toi juste... que c'est juste un cauchemar... Rien de plus oui... et nous arrivons au moment le plus terrifiant...Oui, le plus terrifiant de tous...Essaie de te consoler en te rappelant que c'est aussi celui où tu te réveilleras en laissant ce mauvais rêve derrière toi... Oui, c'est ce qu'il faut se dire... Quelle étaient cette rime de Holderlin déjà ? Ah oui...Voilà...Là où croit le danger, croit aussi ce qui sauve... Rassure-toi, ils vont bientôt venir te sauver...et prendre soin de toi à la place de celle...qui n'aurait jamais du les remplacer... Oui, il seront bientôt là...pour te réconforter, te consoler, te protéger... Je ne sais pas si nous serons autorisé à nous revoir par la suite... mais...je suis certaine que de nous deux...c'est toi qui t'en sortiras le mieux... En tout cas si le juge est plus équitable que moi...et il le sera, oui...il le sera... »
Deux adolescentes s'étaient reflétés dans les yeux de la criminelle quand elle avait murmuré cette promesse, qui s'entremêlait à une prière...
« Uhhh ? Que...Qu'est ce-que tu racontes ? Je... Misa ne comprends pas... Non, elle ne comprends pas tout...en fait, elle ne comprends pas du tout...pas du tout...Je sais que je suis un peu bête...et même beaucoup...mais...mais... »
« Shhhh... Il n'y a rien à comprendre. Vraiment rien. C'est bientôt fini. Très bientôt. Ferme les yeux, petite sœur, quand tu les rouvriras, tout ira mieux...beaucoup mieux... Fais confiance à ta grande sœur, d'accord ? Une dernière fois... Une toute dernière fois... Fais lui confiance... Cette fois, tu auras raison de le faire... Au moins pour cette fois...»
Ce n'était pas une mais trois sœurs que Light s'efforçait de convaincre dans la mesure de ses moyens... Aucune des trois n'avait eue la naïveté suffisante pour se laisser prendre au piège du pieux mensonge qu'on déployait à leur attention, sans avoir pour autant le cœur de déchiqueter le bandeau cousu de fil blanc qu'on leur tissait autour des yeux. Si bien que Misa acquiesça timidement à son aînée, récoltant un sourire attendrie en retour, même si celle qui le lui offrait avait fermé les yeux, de peur que la triste vérité ne s'y reflète... Aucune d'entre elles ne s'éveilleraient de ce cauchemar lorsqu'il atteindrait son apogée... Les deux plus âgées auraient simplement la consolation de sombrer dans un bienheureux sommeil sans rêve, avec l'assurance qu'il n'y aurait plus de détective pour les en extirper de force, cette fois...
