Chapitre 3
Les habitants de Pemberley prirent vite leurs habitudes : Jane et Charles partaient le matin visiter une ou deux propriétés, parfois accompagnés par M. Bennet, même si le plus souvent le gentilhomme préférait s'enfermer dans la bibliothèque pour la journée. Darcy rencontrait Richardson pour discuter du domaine, étudiant tout ce qu'il avait manqué en son absence, et ne rejoignant le salon jaune qu'après avoir passé des heures à étudier des livres ou chevaucher sur les terres de Pemberley. Pendant ce temps, Georgiana, si elle n'accompagnait pas son frère dans ses chevauchées, se levait tard et passait l'essentiel de son temps à pratiquer le piano-forte. Elizabeth se trouva donc avec plus de matinées et d'après-midi libres qu'elle ne s'y était attendue, bien qu'ils dînent et passent leurs soirées ensemble.
Admettre auprès de sa sœur qu'elle était sans doute stérile avait été à la fois libérateur et déprimant pour Elizabeth. Comme elle s'y était attendue, la chose était plus réelle une fois qu'elle en avait parlé à quelqu'un d'autre, mais ne plus garder cette idée secrète était aussi un soulagement. Cela avait presque été facile, de la partager avec Jane, avec qui elle avait partagé tant de secrets au cours de sa vie. Elizabeth savait qu'elle devrait en parler à Darcy, mais elle savait aussi que ce serait une discussion beaucoup plus difficile, une discussion qui ne lui apporterait aucun soulagement, lui dire que l'avenir de son domaine qu'il aimait tant resterait incertain, que les enfants qu'il désirait tant ne viendraient jamais.
Après quelque réflexion, elle avait décidé de suivre le conseil de Jane et de voir d'abord un médecin ; peut-être y avait-il quelque médecine qu'elle pouvait prendre et qui l'aiderait à concevoir un bébé, ou quelque autre solution. Elizabeth partagea ce sentiment avec Jane, qui allait devoir commencer à consulter le médecin local, le Dr Alderman. Les sœurs déterminèrent qu'Elizabeth pourrait discrètement faire appel à ses conseils après le premier rendez-vous de Jane.
Quant à son époux, elle lui demanda une nuit s'il pensait qu'un palefrenier pourrait lui apprendre à monter à cheval ; elle était prête à donner une nouvelle chance aux chevaux.
« Sottises », dit-il, l'air très heureux qu'elle l'ait suggéré. « Mon père et moi avons appris à Georgiana ; je vous apprendrai moi- même. »
C'est ainsi que le lendemain matin, il fit seller un poney d'apparence âgée et le fit mener dans l'un des enclos à côté des étables. Elizabeth le rejoignit là, portant un habit d'amazone encore inutilisé, et se sentant très ridicule.
« Etes-vous sûr que ce poney peut me porter ? » demanda-t-elle, regardant avec scepticisme la selle d'amazone fixée à son dos.
« Bouton d'Or est plutôt robuste, je vous assure », dit Darcy. « Vous êtes très légère, de toute façon ; je ne pense pas que vous pesiez beaucoup plus lourd que Georgiana quand elle a appris à le monter. »
L'avantage du poney, au moins, était qu'il était plus proche du sol, ce qui fit que Darcy eut à peine besoin de la soulever pour la placer en selle. Il y avait très longtemps qu'Elizabeth n'avait pas essayé de monter à cheval ; la selle lui semblait étrange, et cela lui prit un certain temps d'ajuster ses jambes à la place qui lui semblait correcte. Darcy l'aida à les ajuster plus outre, puis resta debout là, une main sur la hanche d'Elizabeth et l'autre sur les rênes du poney.
« Etes-vous bien installée ? » demanda-t-il. « Serrez les jambes, mais vous devriez aussi vous penchez un peu plus en arrière pour compenser le fait que l'essentiel de votre poids est de ce côté du poney. »
Elizabeth se pencha en arrière, puis dit qu'elle était aussi bien installée qu'elle le pensait possible. Il prit les rênes dans sa propre main, et commença à la mener autour de l'enclos. Le poney avançait, certes, mais d'un pas modéré, et c'était très différent de la fois où l'un des palefreniers de Longbourn avait essayé de lui apprendre à chevaucher, en la plaçant en selle, lui laissant à peine le temps de se mettre à l'aise avant de cravacher le cheval de son père, lançant immédiatement l'animal alarmé au trot ; si bien qu'Elizabeth sentit sans tarder ses nerfs se calmer.
« Etes-vous confortable, Elizabeth ? » demanda-t-il.
« Oui, très », dit-elle, lui souriant.
« Très bien », dit-il. « Nous allons faire quelques longueurs, puis peut-être essayer le trot. »
Au cours de la semaine suivante, ils se rendirent chaque jour à l'enclos afin qu'Elizabeth puisse s'exercer. Elle passa du trot au petit galop, le poney solidement attaché à une longe tenue par Darcy, qui se tenait au milieu de l'enclos. Elizabeth sentait sa confiance en elle, ainsi que son amour pour Darcy, augmenter, si cela était possible. Il était extrêmement patient, et ne semblait pas s'inquiéter quand une pluie de printemps imbibait l'enclos, couvrant ses bottes et sa culotte de taches de boue.
Quand Darcy considéra qu'elle avait une bonne balance sur sa selle, il commença à lui enseigner comment tenir les rênes, dirigeant Bouton d'Or, puis, finalement, comment tenir la cravache dans sa main droite et s'en servir pour commander le poney, ses deux jambes de l'autre côté de l'animal. Elle se saisit de la cravache, et n'eut aucun mal à imposer son rythme à Bouton d'Or : d'abord son petit trot nerveux, puis un petit galop plus souple, le long de la barrière, sans se faire aider du tout par son époux.
« C'est très bien, Elizabeth », dit Darcy. « Vous êtes bien partie pour devenir une vraie cavalière. Donnez-moi un moment pour faire seller Crécerelle, et nous pourrons faire une petite promenade dans le parc. »
Elizabeth se sentait nerveuse à l'idée de sortir Bouton d'Or à l'extérieur de l'enclos, mais aussi ravie à l'idée d'aller chevaucher dans le parc de Pemberley avec son époux, même brièvement. Crécerelle fut bientôt sellé, et Darcy le monta. Elizabeth réalisa immédiatement la différence extrême entre leurs deux montures. Ils quittèrent l'enclos, et Crécerelle s'agita sous Darcy jusqu'à ce qu'ils atteignent les champs à ciel ouvert.
« Je vous prie de m'excuser pour un moment, Elizabeth », dit Darcy, avant de laisser le cheval partir dans un puissant petit galop, puis finalement au grand galop à travers les champs. Pour Elizabeth, qui avait travaillé dur avant de se sentir capable de contrôler un poney aussi calme que Bouton d'Or, cela illustrait bien à quel point les talents de cavalier de son époux dépassaient les siens. Crécerelle avançait à toute allure, et Darcy, sur le dos du cheval, bougeait à peine comme ils volaient dans les champs – c'était, et de loin, la chevauchée la plus rapide qu'elle eût jamais vue, et elle se serait inquiétée d'une telle vitesse si quoi que ce soit, chez le cheval ou le cavalier, avait indiqué qu'il y avait un problème. Mais ce n'était pas le cas ; ils semblaient être une bonne équipe au sommet de son talent, appréciant pleinement l'air frais et le gazon spongieux d'avril.
Ils galopaient à l'avant depuis un bon moment lorsqu'Elizabeth se rendit compte qu'elle était seule avec Bouton d'Or, et pas du tout inquiète, et d'un petit coup de cravache, elle lança le poney au trot pour les suivre. Il lui aurait fallu un certain temps pour les rattraper, mais Darcy ramena Crécerelle vers elle, et passa à un élégant petit galop, assis bien droit, et contrôlant clairement son cheval tandis qu'il approchait.
Crécerelle semblait posséder une énergie sans limite, mais une fois que son désir initial de galoper se fut dissipé, il accepta de marcher aux côtés de Bouton d'Or, adoptant occasionnellement le trot dans ces grands champs ouverts. Elizabeth ne pouvait nier qu'il était agréable de chevaucher aux côtés de son époux, couvrant une plus grande distance qu'ils ne l'auraient jamais fait à pied.
Ils se dirigèrent vers les bois, empruntant un chemin dégagé spécifiquement pour les chevaux au loin, Elizabeth pouvait entendre le ruisseau coulant dans son lit jusqu'au manoir, mais le son qui dominait était le cataclop des sabots de chevaux comme ils avançaient. Elizabeth prit une profonde inspiration et se tourna vers son époux avec un sourire satisfait ; sourire qui se fit désabusé comme elle levait la tête pour le regarder, lui qui était déjà plus grand qu'elle, même sans le décalage comique entre leurs montures.
« Nous devons être complètement ridicules, à chevaucher ensemble », dit-elle. « Est-ce pour cela que vous avez choisi un chemin à travers bois ? »
« Je ne peux pas dire que ce soit mon but », rit-il. « Mais oui, dans quelque temps, nous vous ferons passer à des montures plus hautes, et nous finirons par vous trouver votre propre cheval. Si vous vous sentez capable de faire le reste du chemin au petit galop, je pourrai vous montrer plus rapidement ma raison de venir par ici. »
Elizabeth s'en sentait capable, et se lança au petit galop à côté de lui ; Darcy restreignit Crécerelle au trot, sans quoi il aurait rapidement distancé Bouton d'Or et ses solides et courtes pattes. Ils atteignirent un endroit où un vieux mur de pierres tombant en ruines bordait un côté du chemin, puis arrivèrent dans une petite clairière. Elizabeth eut le souffle coupé en apercevant la clairière, car devant elle se trouvait une bâtisse en ruine des plus romantiques, trop réaliste et trop détériorée pour être une foliei.
« Oh, je l'adore ! » s'exclama-t-elle, ramenant Bouton d'Or au pas comme ils approchaient l'angle de ce qui avait jadis été un large bâtiment de pierre. « Qu'était-ce donc ? »
« C'était la demeure originale de Pemberley », dit-il. « D'après ce que j'ai compris de nos archives familiales, elle devait être conservée comme petit manoirii, mais est tombée en ruine pendant la guerre civile. Elle est restée dans cet état depuis lors. »
« Nous devons revenir ici, avec quelqu'un pour garder les chevaux », dit-elle. « J'aimerais l'explorer de plus près. »
« Nous pouvons certainement le faire. Edward et moi y avons passé de nombreuses heures, dans notre jeunesse ; j'imagine que vous trouverez quelques-uns de nos jouets d'enfance jonchant la maison », dit-il, le souci creusant son visage à la mention du colonel Fitzwilliam.
« Les journaux ont dit que son régiment avait réussi la traversée – je suis sûre que dans sa prochaine lettre, Lady Ellen aura une idée plus précise de l'endroit où il se trouve », dit Elizabeth, espérant le rassurer. La guerre, pour elle, avait toujours été une chose distante, ne l'affectant guère plus qu'à travers les quartiers militaires de Meryton. Désormais, elle connaissait tant de monde pour la vie desquels elle s'inquiétait – dont sa propre, imprudente sœur – et elle comprenait parfaitement le poids subi par Darcy et les Fitzwilliam durant la dernière guerre.
« Il n'a jamais eu le temps d'écrire beaucoup », dit Darcy. « Wellesley a toujours tenu ses hommes occupés, aussi bien par leurs devoirs militaires que par la vie en société, s'ils peuvent en trouver. Mais vous avez raison, il écrira au moins à Lady Ellen. Il n'osera pas la mettre en colère, s'il peut l'éviter. »
« Je ne pensais pas que Lady Ellen puisse se mettre en colère. »
« Oh, mais c'est justement cela. Elle ne montre jamais qu'elle est en colère, ce qui rend la chose pire », dit-il. « Quand nous nous attirions des problèmes dans notre enfance, nos pères se contentaient de nous emmener dans l'étable pour y être punis, mais Lady Ellen nous faisait asseoir autour d'un thé au lait et disait, "Là, les garçons, vous m'avez beaucoup déçue". C'était la pire punition qu'on puisse imaginer. »
Elizabeth rit à l'idée de son époux et du colonel Fitzwilliam, calmement réprimandés autour d'un thé par Lady Ellen. Elle ferait de même pour son neveu ou sa nièce, pensa-t-elle ; elle essaierait d'être cette tante élégante, dont la déception serait plus difficile à supporter que tout ce que leur père pourrait faire. Ce qui – connaissant le caractère de Charles Bingley – risquait bien de ne pas être bien difficile.
8 A partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, la folie désigne une maison de plaisance que fait construire l'aristocrate ou le financier, conciliant le besoin d'intimité et le désir de raffinement (ndlt).
9 Petite maison où se retirait une femme à la mort de son mari (ndlt).
