A/N : Dernier chapitre, je vous laisse le lire et je vous donne rendez-vous à la fin pour mon blabla habituel !
Birds of a Feather
Chapitre XXXVIII – On our graves we'll carve our victory
Il lui fallut du temps pour se remettre sur pied – trop longtemps à son goût, d'ailleurs. Elle avait commencé par accepter les ordres de Mestre Vyman, et rester alitée toute la journée. Oberyn lui amenait Alec et Jon, ils discutaient, s'occupaient d'eux… Le genre de vie domestique que toute femme normalement constituée rêverait de mener. Oisive, familiale, agréable.
Sauf qu'elle n'était pas n'importe quelle femme et qu'elle se lassa très rapidement de ces journées toujours identiques et parfaitement inutiles. Elle réclama d'abord des comptes rendus des Conseils restreints qu'on renâclait à lui donner, faute de savoir si elle devait être considérée plutôt comme la future reine de Westeros ou comme un membre à part entière du Conseil. A force d'insister, elle avait fini par s'agacer et avait ordonné qu'on lui trouve une chaise roulante pour qu'elle puisse assister aux réunions.
Ça n'avait pas été sans heurts, mais Oberyn avait fini par plier. Même si Stannis ne disait rien et même s'il passait déjà un certain temps à s'entretenir avec elle, elle savait qu'il était soulagé qu'elle soit de retour. Et elle l'était aussi, à vrai dire. Il y avait beaucoup à faire, et toutes ces choses n'attendraient pas la fin de sa convalescence. Pendant son inconscience, d'autres que Tywin Lannister avaient été exécutés. La plupart du temps, des proches de ce dernier qui refusaient de ployer le genou. Les autres avaient été dépouillés de leurs titres et terres. Les plus chanceux avaient été renvoyés de la cour, les autres, envoyés directement au Mur. Quant à Jaime Lannister qui avait été enfermé en même temps que son père, il avait conservé la tête de sa maison sous le strict contrôle de la couronne, en attendant qu'elle puisse prendre efficacement le relai. Ses fils étaient les héritiers de Tywin Lannister – et donc les seigneurs en titre de l'Ouest. Leur… demi-frère administrerait Castral-Roc en attendant qu'ils puissent le faire.
Le rappel de Petyr Baelish à la cour fut probablement le moment le plus jouissif qu'elle ait vécu depuis un long moment. Elle était de nouveau capable de tenir debout plus que cinq minutes, quand il finit par revenir, aussi resta-t-elle plantée devant lui de toute sa hauteur pendant tout le temps que dura son entretien avec Stannis. L'obséquieux volatile s'épancha en compliments, parfaitement conscient qu'il était dans une position plus que dangereuse. Compliments qui n'effleurèrent pas le roi qui, inflexible, le priva des titres ineptes dont il avait été affublé. Il fut renvoyé dans son minuscule château du plus petit des Doigts. Quand il protesta qu'il ne pourrait pas voir sa femme, elle intervint pour l'inciter à la prendre avec lui. Sa belle-mère avait passé suffisamment de temps à faire semblant de diriger son Val. Quant à Robin, il n'était pas plus capable qu'elle de diriger quoique ce soit. Elle n'avait que faire de son avenir. Ce ne serait dans tous les cas pas celui d'un seigneur du Val, quoiqu'il arrive.
Si elle ne fut qu'assez peu consultée sur l'attribution des terres à toutes les maisons alliées, les Tyrell en premier, elle fut en revanche accaparée pendant un long moment par l'état des réserves de grains des différents royaumes de Westeros. Si ceux du Val et du Bief étaient presque pleins et ceux du Nord dans un état convenable, les autres royaumes avaient soufferts de la guerre et il allait absolument falloir rationner les réserves et les répartir. L'hiver arrivait, elle n'avait pas besoin de Jon Snow pour le dire, et ils devaient s'y préparer le plus tôt possible.
En vérité, elle ne s'occupa que très peu de la double cérémonie qui se profilait – le mariage royal et le couronnement officiel de Stannis. Et le mien, par la même, songeait-elle. Elle essaya bien sûr des robes, des bijoux, mais elle avait du mal à se rendre compte que le jour s'approchait de plus en plus.
Il fallut en fait qu'elle voie arriver des seigneurs des quatre coins du royaume pour le comprendre. Tous les grands seigneurs et grandes dames de Westeros se pressaient à Port-Réal, s'entassaient dans le Donjon Rouge, faisaient bruisser le château d'une rumeur constante, tandis qu'elle continuait d'assister aux Conseils en faisant mine qu'elle n'était pas la pièce maîtresse des préparatifs qui avaient lieu tout autour d'elle. Le Septuaire de Baelor n'étant toujours qu'un tas de gravats à peine nettoyé, il n'était pas question que le mariage et la cérémonie s'y tiennent. Au final, ce fut la salle du trône qui fut choisie. Le nouveau Grand Septon renâcla, mais ce n'était pas comme s'ils avaient le choix. Les festivités et le repas auraient lieu dans les jardins, faute de place autre part. Des étendards Baratheon et Arryn avaient fleuri partout et avaient remplacé le blason des Lannister qui avait tout bonnement disparu. Quant à la salle du trône, elle s'était progressivement remplie de gradins toujours plus haut, de tous les étendards des grandes maisons de la pointe de Dorne jusqu'au Mur – en ignorant toujours scrupuleusement l'étendard Lannister.
Et encore – tout paraissait assez irréel. Le jour même du mariage, alors qu'elle était entourée de tous les cadeaux qu'elle avait reçus, elle avait l'impression de revivre une scène douloureusement familière… A ceci près que les cadeaux étaient de la bonne couleur, des bonnes personnes. Toujours des bijoux, toujours des peintures, toujours des tapis magnifiques et des tissus aussi précieux que chers. Toujours le ballet habituel des caméristes qui tiraient, bouclaient, frisaient, chauffaient et tiraient ses cheveux. Toujours les mêmes questions auxquelles elle n'avait pas le temps de répondre. Toujours le même stress et le même empressement.
Tout était identique, et pourtant tout était différent. Les caméristes n'étaient pas en train de la préparer à l'échafaud et elle prenait le temps de les rassurer sur le temps qu'il leur restait. Elle se trouvait dans les appartements de la reine, déjà, où la totalité des cadeaux parvenait avec grande difficulté à loger. Le château était agité, mais cette fois-ci, c'était pour elle et non pas contre elle. Cette fois-ci, elle tenait son destin entre ses mains – même si pour l'instant, elle était plutôt entre les mains de ses femmes de chambre qu'autre chose.
Elles étaient en train de terminer de fixer les minuscules tresses qui retenaient les quelques mèches de cheveux qu'elles n'avaient pas réussi à intégrer à son chignon compliqué quand les portes de la chambre s'ouvrirent. Elle tourna la tête, faute de pouvoir tourner les yeux, pour voir Oberyn entrer. Une partie des caméristes s'outragèrent jusqu'à ce que celles qui étaient habitués à le voir en permanence tourner autour de leur maîtresse leur fassent signe de faire silence et de continuer leur travail. Il fallait encore glisser dans les cheveux pâles de la future reine les dizaines de poinçons mordorés qu'elle avait reçus de la part de la maison Tyrell. Plutôt bons joueurs, pour une maison qui a perdu le trône. Elle avait craint un instant que ce soit un piège du genre de celui qu'ils avaient tendu à Joffrey, mais on lui avait assuré que ce n'était rien de plus que des bijoux de tête.
« Je suis à peu près certaine que vous n'êtes pas sensé être ici, mon prince, » lâcha-t-elle quand il s'approcha de la coiffeuse. « Ne devriez-vous pas vous préparer ?
- Je ne vais pas mettre aussi longtemps que vous, madame.
- Madame ?
- Vous n'êtes pas encore reine. » Il sourit d'un air victorieux. « Laissez-moi profiter du fait de ne pas vous faire des courbettes à n'en plus finir.
- Profitez, profitez. Ce sera bientôt fini. »
Ce fut son tour de sourire. Même si elle savait qu'il ne s'inclinerait jamais qu'avec une dose conséquente de sarcasme, il ne se permettrait pas de lui manquer de respect, ne serait-ce que pour garder les apparences. Même s'ils ne trompaient déjà plus personne depuis un long moment.
Le fait qu'il reste planté là, sans vraiment bouger, la surprenait cependant. Elle avait déjà reçu le cadeau de maison Martell – une tenture de soie rebrodée d'or figurant Westeros. Elle était pendue à son lit, à défaut de pouvoir être accrochée à un de ses murs. Elle attendit plus ou moins patiemment que ses caméristes aient terminé avec sa coiffure pour tourner la tête vers Oberyn. Il tenait quelque chose dans sa main, quelque chose enroulé dans un tissu chamarré. Elle haussa les sourcils et lui fit signe d'approcher.
« Est-ce qu'un retardataire aurait oublié de me faire parvenir son présent ?
- Oh, non. Pas un retardataire, » se mit-il à rire. « Plutôt un très bon ami.
- Un très bon ami. Je vois. Vous devriez savoir que je n'ai que très peu de très bons amis.
- Eh bien vous en avez au moins un. » Il lui tendit le paquet. « Si vous arrêtiez ne serait-ce qu'une seconde de vous moquer vous l'auriez déjà ouverte. »
Eh bien. Elle se mit à rire devant tant d'effronterie et le posa sur ses genoux. Elle défit les nœuds un par un, faute de savoir si le tissu était une partie du cadeau ou non. Elle se figea quand elle comprit ce qui se trouvait à l'intérieur. Elle resta immobile de longues secondes, incapable de continuer à dévoiler le véritable cadeau. Même ses caméristes avaient arrêté de papillonner autour d'elle, visiblement consciente de son trouble. Elle prit une profonde inspiration avant de finir de défaire les derniers nœuds.
Elle avait pensé ne jamais revoir cette épée. Elle avait pensé que Tywin, en apprenant sa fuite, l'avait faite fondre ou l'avait offerte à n'importe quel chevalier un peu zélé. Ou l'avait purement et simplement détruite ou perdue. Elle en avait fait le deuil. Et elle était là. Elle la sortit doucement de son fourreau clair et sentit son cœur faire un bond en la voyant briller aussi puissamment qu'elle l'avait toujours fait. Céleste.
« Quand le roi a fait vider les appartements des Lannister, il a ordonné de mettre de côté tout ce qui paraissait précieux, » expliqua Oberyn en la voyant si terriblement silencieuse. « Je ne sais pas où sont partis les bijoux et les vêtements, mais personne ne savait vraiment quoi faire de cette épée.
- Comment avez-vous su ?
- Je ne savais pas. Pas au début, en tout cas. C'est St… Sa majesté qui m'a dit que votre père possédait une épée bâtarde et qu'elle avait disparu. Un faucon, des ailes, une lame aussi claire…
- Oberyn… »
Elle déglutit difficilement et ferma les yeux quelques instants. Ne pleure pas, idiote. Tu vas ruiner son teint. Ce n'était résolument pas le moment de gâter sa peau. Elle allait être couronnée. Elle respira profondément, s'exhortant au calme, et rouvrit les yeux. Elle se fendit d'un sourire fragile et remit la lame dans le fourreau. Les caméristes revinrent immédiatement à la charge pour commencer son maquillage. Derrière elle, on sortait déjà sa robe. Oberyn resta immobile, les yeux rivés sur elle.
« Je ne sais pas quoi vous dire. C'est probablement le plus beau présent que j'ai reçu aujourd'hui.
- Doran sera vexé, » remarqua-t-il avec un léger sourire. « Ainsi que les Tyrell et tous les autres.
- Peu importe. Votre frère comprendrait, quant aux autres…
- Votre majesté, » intervint une des femmes de chambre. « Nous ne pouvons pas nous occuper de vous si vous bougez.
- Vous entendez, prince Oberyn ? Vous perturbez mes suivantes.
- Très bien, très bien, je m'en vais. Je pensais voir la robe que je devrais vous enlever ce soir mais… »
Elle se mordit la lèvre pour ne pas éclater de rire devant les hauts cris poussés par toutes les femmes autour d'elle. Lui ne se gêna pas et sortit avant qu'il ne se fasse chasser à grands renforts de rires qu'elle continua à entendre une fois la porte refermée. Les plus jeunes de ses femmes de chambre avaient rougi, les plus vieilles s'indignaient dans leur barbe. Elle se contenta de les laisser s'occuper d'elle, un petit sourire aux lèvres. Elle avait toujours l'épée sur les genoux et en caressait le cuir pensivement.
Elle n'eut pas le temps de se voir dans le miroir avant qu'on ne lui ordonne presque de se lever pour qu'on puisse lui enfiler les multiples robes, jupes et manteaux qu'elle allait devoir supporter tout le temps que durerait la cérémonie. Elle n'était pas surprise par la robe – cette fois-ci, elle l'avait choisie. Stannis n'entendait rien à ce genre de détails, et il n'avait fait que donner de vagues ordres quant aux couleurs qu'il souhaitait voir sur sa tenue. Pas de rouge, bien entendu. Du doré, autant que possible, et s'il avait fallu l'écouter, tout autant de noir. Pour un mariage, sérieusement ? Et un couronnement ?
Au final, la tenue était extravagante, évidemment, mais tout en raffinement. Elle n'était pas aussi tape-à-l'œil que les robes qu'elle avait pu porter à l'époque de Tywin Lannister, et encore moins que celle qu'elle avait dû porter pour son mariage. Le tissu de la robe, lourd, était d'un argent très clair et était parcouru d'arabesques brodées d'or. La sur-jupe était complètement dorée, bordée d'un large galon gris, figurant en fils d'argent le faucon Arryn et le cerf Baratheon. Le col bateau de la robe était rigide et dévoilait ses épaules et laissait deviner les courbes pleines de ses seins. Elle s'adressa un sourire dans le miroir tandis qu'on lui attachait le lourd plastron doré qui devait venir habiller son large décolleté. La chaleur environnante l'avait découragée de se faire encore un peu plus inventive sur des quelconques manches. Elle se contentait de manches tulipes suffisamment larges pour presque effleurer le bas de sa robe. L'automne était déjà là, et avec lui les soleils brulants. Il ne faudrait pas longtemps pour que cette chaleur lourde soit remplacée par un froid mordant – même à Port-Réal.
Elle jeta un dernier coup d'œil à sa tenue, ses bijoux et acquiesça silencieusement. Ils s'en souviendraient. Un seul rayon de soleil ferait luire sa robe, les poinçons dans ses cheveux, les métaux précieux dont elle était couverte – un seul rayon de soleil les aveugleraient tous. Personne n'oserait oublier qui était montée sur le trône en même temps que Stannis. Et ils sauraient tous lequel des deux était le plus à craindre. Ses yeux se mirent à luire avec délectation et elle ne se détourna que pour donner l'ordre que l'on prévienne le roi qu'elle était prête.
Elle n'avait personne pour l'amener jusqu'à l'autel. Elle n'avait aucun parent à Port-Réal, et si Stannis fermait les yeux sur sa relation avec Oberyn, cette complaisance n'irait évidemment pas jusqu'à le laisser l'escorter. Par dépit et surtout par praticité, il fut décidé qu'ils s'y rendraient ensemble. Les convenances seraient bousculées, mais ils n'étaient pas à ça près. La cérémonie était bien plus un couronnement qu'un mariage, de toute façon.
Il ne fallut pas longtemps pour qu'un écuyer vienne frapper à sa porte et lui annoncer que tout était prêt et qu'elle était attendue par sa majesté. Elle acquiesça et sortit de sa chambre, une gamine de la suite Tyrell à sa suite pour tenir sa traîne. Elle l'avait complètement oubliée, et avait complètement oublié qu'elle avait fait l'honneur de nommer une Tyrell pour porter cette foutue traîne. Enfin, entre autres. Les autres fillettes attendaient dans la salle du trône. Il faudrait bien ça pour dévoiler la longueur indécente de sa jupe. Elle fut presque surprise de voir que Stannis l'attendait près de la porte qui donnait sur la cour qu'elle devait traverser pour rejoindre la salle du trône. Elle s'arrêta et s'inclina rapidement, tandis qu'il se contentait de l'observer des pieds à la tête. Elle vit l'ombre d'un sourire déformer son masque d'impassibilité et saisit son bras. Cette cérémonie ne l'enthousiasmait pas, même s'il en reconnaissait l'importance. Plus que ça, les concessions qu'il avait faites l'inquiétaient toujours. Comme le fait que la cérémonie et le mariage soient célébrés à la manière des Sept.
Les portes de la salle du trône s'ouvrirent devant eux dés qu'ils les eurent atteintes. Elle releva encore un peu plus le menton et ils entrèrent. Comme elle l'avait prévue, la chaleur était étouffante. Les dames s'éventaient sans discontinuer – du moins, jusqu'à ce qu'ils entrent. Le silence tomba au l'instant où leur pas commencèrent à résonner sur le sol de la salle. Les gradins dévoraient une majorité de l'espace et l'allée centrale était pour ainsi dire limitée à quelques mètres de largeur, à peine. Quelques mètres que sa traîne couvrit dés que les fillettes qui l'attendaient eurent pris place derrière elle, le tissu dans les mains. Le Grand Septon attendait près du trône, sous la rosace représentait l'étoile des Sept. Près de l'estrade se trouvaient les membres du Conseil restreint, Davos Mervault en première place, droit comme la justice dans son pourpoint sombre. Oberyn avait enfilé une superbe tunique aux couleurs de la maison Martell et lui adressa un signe de tête lorsqu'elle posa les yeux sur lui. Il aura tout le temps de me dire à quel point je suis belle plus tard, songea-t-elle en continuant de s'avancer.
Ils furent devant le Grand Septon avant qu'elle ne s'en rende vraiment compte. Il prononça les paroles rituelles, celles qu'elle avait déjà entendu à l'époque où le Septuaire de Baelor était encore debout. On tendit à Stannis la cape rituelle de la maison Baratheon pour qu'il la pose sur ses épaules. Elle n'en portait pas, à ce moment là – elle aurait dû porter celle des Lannister et ça avait bien évidemment été hors de question. Et il aurait été trop long de faire venir celle des Arryn. Alors qu'elle pensait que les traditions allaient s'arrêter là, elle entendit le Septon les autoriser à s'embrasser. Elle eut un instant de surprise avant de voir Stannis se pencher pour déposer un baiser extrêmement chaste et extrêmement formel sur sa joue. J'ai l'impression de recevoir un baiser de mon père. L'idée était aussi étrange que déstabilisante.
Ils se tournèrent vers la foule qui applaudit à tout rompre, sans qu'elle ne sache vraiment s'ils applaudissaient de leur propre gré ou plutôt parce qu'ils avaient peur de ce qu'il se passerait s'ils ne le faisaient pas – dans tous les cas, c'était beaucoup plus chaleureux que le soir de leur victoire. Elle adressa un sourire un peu plus détendu aux courtisans avant que Stannis ne frappe dans ses mains pour annoncer le début de la seconde cérémonie. La seule qui comptait vraiment, finalement. On vint récupérer la cape sur ses épaules et elle s'écarta légèrement pour se rapprocher des membres du Conseil restreint et regarder Stannis rejoindre le trône. Il s'y était déjà assis, depuis son couronnement informel, mais le décorum voulait qu'il attende d'être officiellement couronné pour s'y asseoir, du moins pour aujourd'hui. Elle sourit à la princesse Shireen qui l'avait rejointe. Elle était apprêtée comme pour le jour de son propre mariage et souriait largement. En quelques semaines je serais passée de vierge des glaces à mère de trois enfants. Elle aurait ri, si les circonstances s'y étaient prêtées.
Le Septon s'avança alors, la nouvelle couronne de Westeros dans les mains. Ça aussi, c'était une concession. Stannis avait accepté d'abandonner l'austère couronne figurant des flammes qu'il avait porté jusque là, et avait fait fondre l'ancienne de son frère. Le résultat était une couronne assez similaire à la dernière, à ceci près que les bois étaient moins hauts, qu'il n'y avait plus de pierreries et qu'elle était en acier valyrien, donc beaucoup moins clinquante. Elle allait bien à son propriétaire, en somme.
« En ce jour saint parmi tous les autres, j'en appelle à tous les dieux, » commença à déclamer le Grand Septon. Il n'était pas habitué, et ça s'entendait. Un peu. « Qu'ils bénissent tous notre souverain dans leur immense bonté. Puisse le Père le soutenir dans sa justice et lui accorder la clairvoyance. Puisse la Mère lui inspirer miséricorde et compassion pour les plus pauvres de ses gens. Puisse le Guerrier lui accorder le courage et le protéger en ces temps de périls. Puisse le Ferrant lui donner la force de porter son lourd fardeau. Puisse la Jouvencelle protéger la pureté de son âme. Puisse l'aïeule, qui connaît le destin de chaque homme, lui montrer le chemin qu'il doit emprunter et le guider à travers les noirs séjours qui l'attendent. Puisse l'Etranger l'épargner et chasser la mort de sa route. » Sa longue tirade le laissa presque à bout de souffle. Au moins n'avait-il pas bafouillé. « Dans la lumière des Sept et à ce moment je proclame Stannis de la maison Baratheon premier du nom roi des Andals, de Rhoynar et des Premiers Hommes et Seigneur des Sept Couronnes. Longue vie au roi !
- Longue vie au roi ! »
Elle fut la première à répéter ces mots, avant que le reste de l'assistance ne la suive. Le Septon posa la couronne sur la tête de Stannis qui s'assit lentement sur le trône de fer. Elle sourit avec satisfaction et s'apprêtait à rejoindre le grand fauteuil qui avait été installé près de ce dernier quand elle vit le Grand Septon saisir une seconde couronne. Elle cilla. Il n'avait jamais été question de couronne, du moins pas à sa connaissance. Elle resta immobile, remerciant le ciel que les courtisans soient trop occupés à scander leurs longue vie au roi pour remarquer son trouble. Il fallut que Stannis frappe de nouveau dans ses mains pour que le silence revienne.
« Votre altesse mon épouse, » déclara-t-il de sa voix puissante. « Veuillez vous avancer jusqu'au trône. »
Elle mit quelques instants avant de comprendre qu'elle était l'altesse son épouse, et s'avança lentement, autant pour ne pas risquer de trébucher sur sa robe que parce qu'elle était toujours stupéfaite. Le Grand Septon fit de même. La couronne qu'il portait était la jumelle de celle de Stannis, en tous points si ce n'est la taille. Elle s'agenouilla devant le Septon, ce que Stannis n'avait pas fait en sa qualité de roi.
« J'en appelle à tous les dieux, » reprit le Septon. « Qu'ils bénissent tous notre souveraine dans leur immense bonté. Puisse le Père… »
Elle n'écouta pas la bénédiction des Sept. Elle se contenta de se redresser lorsqu'elle sentit le poids de la couronne sur sa tête. Ce fut Stannis qui lança les longue vie à la reine, cette fois-ci, tandis qu'elle se dirigeait vers son propre trône, tout près du sien. Elle posa ses bras sur les accoudoirs, observa cette foule dense à ses pieds dont les voix s'élevaient pour célébrer sa victoire, sa grandeur. Elle tourna la tête vers la tribune la plus proche tandis que c'était au tour de Shireen d'aller s'agenouiller devant le Grand Septon avant de recevoir le petit diadème doré qui lui avait été réservé. Oberyn lui adressa un sourire plein de fierté, quoique teinté d'un brin de mélancolie. Dans un autre monde, ce mariage aurait été le sien. Elle ne laissa pas cette pensée l'attrister. Surtout pas.
Ils reçurent les félicitations de tous les invités, les uns après les autres. Elle reçut personnellement des félicitations pour son accouchement de ceux qu'elle n'avait pas vus depuis. A chaque fois, ce fut la même réponse : des remerciements courtois, un sourire poli. Ce ne fut qu'une fois le ballet terminé que les festivités commencèrent – et que Stannis se mura pour ainsi dire dans le silence. Ce n'était pas son terrain, c'était celui de Shara. Une fois que tous eurent rejoint les jardins, que tous furent installés à leur table, elle se leva et prit le rôle qu'elle devrait endosser chaque jour que les dieux feraient à partir de ce jour : celui d'une reine. Un rôle qu'elle endossait déjà depuis des mois sans que personne n'ose même le murmurer. Elle prit une inspiration.
« Seigneurs et nobles dames, » déclara-t-elle d'une voix forte et chaleureuse. « Avant que nous ne festoyons et profitions des animations que sa majesté a organisées, je souhaite que nous ayons une pensée pour ceux qui, hors de ces hauts murs, n'ont pas notre chance. Les reliefs de notre magnifique repas leur seront distribués, afin que tous puissent se réjouir comme nous le faisons du renouveau de notre royaume.
- Cela sera fait, madame. »
Stannis acquiesça et fit signe que l'on commence à apporter les plats et que les chanteurs et saltimbanques commencent leur numéro. Tout ceci n'avait pas grand chose à voir avec le mariage ridicule de Joffrey – et pas seulement parce que personne n'allait mourir. Il y avait moins de plats, moins de froufrous ridicules, pas de spectacles de nains. Il n'était pas l'heure de dépenser des milles et des cents pour distraire la noblesse, avait décidé le roi. Elle n'avait fait qu'arrondir les angles.
Hasard des placements ou intention assez mal dissimulée, Oberyn se trouvait juste en face d'elle, à la table des représentants de Dorne. Elle échangea un long regard avec lui et un sourire entendu. Comme une éternité auparavant, elle avait commencé sa propre guerre au même endroit, dans des circonstances similaires. C'était aussi là que tout avait commencé pour eux, sans qu'ils s'en rendent vraiment compte. Entre deux discussions avec Stannis qui avaient bien plus trait à l'état des réserves de grains qu'aux festivités, elle ne quittait qu'à peine du regard son amant qui, de son côté, se fendait difficilement de quelques mots avec ses voisins de table.
Il fallut attendre les premières danses, en fin de repas, pour qu'il puisse se rapprocher de la table royale. Elle offrit évidemment sa première danse à son royal époux qui, raide comme un piquet, manqua à plusieurs reprises de lui marcher sur les pieds. Ils ne suivaient pas le tempo et les musiciens, soucieux de leur plaire, tentaient tant bien que mal de suivre le rythme inégal que sa majesté suivait. Son visage resta fermé tout le long de la danse et elle n'eut guère besoin de lui demander pour savoir que cette mascarade ne l'amusait pas du tout. Les courtisans autour d'eux, tout en feignant de ne pas voir ce spectacle au mieux amusant, peinaient à cacher leurs sourires. Il poussa un soupir de soulagement quand la musique s'arrêta et que le prince Oberyn s'approcha d'eux. Il s'inclina profondément devant eux avant de se tourner vers Stannis.
« Sa majesté me laisserait-elle voler une danse à son altesse la reine ?
- Je vous serai reconnaissant de m'épargner une seconde humiliation, prince Oberyn.
- Votre majesté, » s'inclina-t-elle avant de se tourner vers Oberyn. « Voler une danse à son altesse la reine, hm ?
- J'adapte mon vocabulaire. »
Il se fendit d'un sourire en coin et lui tendit le bras. Elle le saisit et ils se mirent à danser. Oh, elle n'était pas aveugle et elle n'était pas sourde. Elle entendait les murmures et voyait les regards – elle n'en avait juste cure. Oberyn Martell était un excellent danseur, c'était l'un de ses multiples talents, et elle était plutôt douée elle aussi. Il faisait un excellent couple, et les musiciens n'eurent pas à s'adapter à la moindre maladresse. Sa robe entravait les mouvements trop brusques aussi se contentèrent-ils de gestes minimalistes ou lents. Il la dévorait des yeux, ça en devenait presque indécent, surtout devant la totalité de la cour. Je m'y ferai, songea-t-elle. Elle s'y faisait déjà.
« C'était austère, » nota-t-il à voix basse. « Aussi austère que ton cher mari.
- C'était efficace. Personne n'est dupe quant à ce mariage, et nous n'avons que peu de temps à perdre en spectacles.
- Et encore, le peu qu'il y a eu, c'est toi qui l'a imposé.
- Tu médis. » Elle pivota doucement avant de revenir poser une main sur son épaule. « Rappelle-toi que tu parles à…
- Ma reine. Je ne risque pas de l'oublier. Tu es magnifique, c'est presque un gâchis. »
Ses yeux pétillaient. Elle n'avait pas besoin de lui demander pour savoir à quoi il pensait. Il n'y aurait pas de cérémonie du coucher. Pas plus que Tywin Lannister, Stannis n'aurait jamais accepté de se prêter à un tel cirque pour le bon plaisir de la cour. Et ce n'était pas plus mal. Elle n'avait aucune envie de se retrouver dénudée alors qu'elle était la reine. Et pas plus qu'il n'y aurait de cérémonie du coucher aujourd'hui, il n'y aurait jamais de chambre conjugale. Elle conservait les appartements de la reine, bien sûr, mais le roi ne lui rendrait aucune visite nocturne.
Ce privilège revenait à son partenaire de danse. De danse, de fuite, de guerre et de victoire. Elle lui adressa un sourire amusé et rejeta immédiatement les pensées bien plus sombres qui l'assaillaient à chaque fois qu'il était question d'eux deux. Doran avait envoyé ses félicitations pour le mariage et pour le couronnement, évidemment. Et elles étaient sincères… Jusqu'à ce qu'elles ne le soient plus. Et ce jour viendrait suffisamment tôt. S'il faut que nous mourrions, autant que nous vivions à en crever. C'était tout ce qu'ils pouvaient faire, pour l'instant.
« Ne sois pas si impatient, » le tança-t-elle, plus par jeu qu'autre chose. « La journée vient de commencer.
- Tout comme ton règne, ta majesté. » La musique s'arrêta. Il s'écarta et s'inclina avec un sourire. « Longue vie à la reine. »
Et Garlan Tyrell vint prendre sa place. Puis ce fut Edmure Tully et tant d'autres. Et au milieu de l'étourdissement des danses qui s'enchainaient, ces cinq mots continuèrent de résonner dans sa tête et chassèrent les quelques doutes qui subsistaient encore. Elle était la reine de Westeros. Elle ne portait pas seulement la couronne en vertu d'un mariage blanc – elle l'avait gagnée. Et méritée. Et s'il fallait se battre, s'il fallait défendre cette couronne, elle le ferait avec autant de vigueur et de hargne qu'elle s'était battue pour la gagner.
Elle pourrait venir, la Targaryenne avec ses dragons et son arrogance, son armée d'esclave et les traîtres qui la suivaient. Elle pourrait lui prendre l'homme qu'elle aimait, elle pourrait fouler au pied tout ce qu'elle avait bâti, elle pourrait réduire en cendres le semblant de famille qu'elle avait réussi à construire – tout ceci, ce n'était que du superflu. Un superflu doux comme le miel, mais superflu tout de même. Elle avait vécu toutes ces années sans rien de tout cela. Elle défendrait jusqu'à la mort sa couronne, son trône, son royaume. Avec ou sans Oberyn ; avec ou sans ceux qui étaient encore aujourd'hui des alliés.
Elle était la reine Shara Baratheon. Elle avait fait tomber la surpuissante maison Lannister. Elle s'était élevée à la sueur de ses mains jusqu'au trône de fer. Et elle ferait tomber quiconque essayerait de l'en faire tomber, dans le feu et le sang si c'était nécessaire. Et longue vie à la reine.
A/N : Et voilà qui clôt cette première partie de fanfiction. Oui, première partie parce que j'ai tout juste commencé à rédiger la suite. Je ne vous dis rien pour ne pas gâcher le suspens, mais je devrais commencer à la poster d'ici un petit mois je pense (le temps de m'être débarrassée de mes partiels et d'être rentrée en France). Quoiqu'il en soit, je vous remercie du fond du coeur de votre soutien, tout particulièrement ceux dont j'attendais toujours les commentaires (je pense que vous vous reconnaîtrez), c'est vous qui me motivez à écrire la suite... Bon allez, un petit quelque chose à vous mettre sous la dent : cette fois-ci, j'utiliserai plusieurs points de vue. A plus tard, et si je ne suis pas revenue d'ici là, bon courage à tous pour vos examens/concours/partiels/épreuves du bac !
