Je vous souhaite à tous une très bonne année 2014 ! Voici un petit chapitre pour se remettre dans le bain. A bientôt !


Le Moldu

Chapitre XXXVIII – Confidence fuligineuse

Tout un bric-à-brac, divers et varié, s'entassait dans la petite pièce sombre ; Sirius lui expliqua que la plupart de ces vieilles affaires oubliées provenait des anciens propriétaires, qui avaient laissé la remise en l'état lorsqu'ils avaient vendu la maison. Sirius n'avait jamais trouvé le courage - ou vu l'utilité - de le trier ; aussi, il entreprit de farfouiller à droite et à gauche, penché au dessus du fouillis, les yeux plissés pour mieux percer la demi-pénombre.

« Il y a une lampe torche sur l'établi, près de la porte, lança t-il négligemment sans prendre la peine de se retourner. Tu veux bien me l'avancer, Remus ? »

Le loup garou, qui avait déjà attrapé la lampe et s'apprêtait à faire un pas vers Sirius, s'immobilisa brusquement en réalisant le nom employé par le musicien.

Ce dernier se redressa et s'épousseta nonchalamment les mains sur son T-shirt avant de se retourner ; il tendit alors la main et la posa sur la lampe. Les doigts de Remus lâchèrent prise, et son bras retomba mollement le long de son corps ; quant à Sirius, il reposa la lampe sur une étagère et croisa les bras.

« Alors, tu m'expliques ?

- Je… »

Mais le loup garou s'interrompit. Que dire ? Sirius avait entendu ce nom, prononcé par Harry quelques minutes plus tôt ; et maintenant, il lui demandait des explications. Mais que pouvait-il bien lui répondre ?

Surpris par le mutisme et l'absence de réaction de Remus, Sirius fronça les sourcils et se pencha en avant, essayant de saisir l'expression de son visage.

« Alors ? C'est quoi, un surnom ? Un pseudonyme ? Un deuxième prénom, peut-être ? »

Sirius lui fournissait là autant de portes de sortie que pouvait souhaiter le loup garou ; et pourtant, il ne pouvait en saisir aucune. Les reproches de Harry étaient encore bien trop présents à son esprit ; Remus se trouvait tout bonnement incapable de répondre par un mensonge, ou de tronquer à nouveau la vérité. Il ne le pouvait plus.

« C'est… c'est mon vrai nom » admit-il enfin, à contrecœur.

Il baissa la tête, mais eut le temps de surprendre l'expression de surprise mêlée d'incrédulité qui se peignit sur le visage de son vis-à-vis – cet homme, son meilleur ami, qu'il avait ainsi abusé pendant des mois, allant jusqu'à se présenter à lui sous un nom qui n'était pas réellement le sien.

« Ton… ton vrai nom ? » répéta lentement Sirius, comme s'il s'attendait à un démenti – l'annonce d'une plaisanterie, par exemple, ou un éclat de rire signalant une bonne farce.

Incapable de l'affirmer à nouveau, Remus se contenta de hocher la tête.

Sirius ouvrit à nouveau la bouche ; puis il la referma, sans émettre le moindre son. Quelques minutes s'écoulèrent avant qu'il ne retrouve l'usage de la parole.

« Remus » répéta t-il alors, tout doucement, comme pour goûter la saveur de ce nom étrange.

Le loup garou releva la tête, assez vivement pour surprendre un étrange trouble dans les yeux de Sirius – le même qui avait traversé son regard lorsqu'il avait entendu le nom d'Harry Potter. Mais le trouble en question disparut en un éclair, remplacé par une expression blessée qui fit reculer Remus ; puis cette expression-ci disparut également, chassée à son tour par la colère.

« Pourquoi… pourquoi m'as-tu caché cela ? » murmura t-il avec irritation.

Remus tressaillit. Pourquoi m'as-tu menti ? Moi qui te faisais confiance, moi qui t'ai accepté dans ma vie du jour au lendemain, à bras ouverts ? Le loup garou devinait tout cela dans le simple murmure rauque de Sirius ; il le devinait et le souffrait en silence. Une peur incontrôlable le saisit brusquement : Sirius lui demandait des explications, et il était désormais incapable de lui mentir – il n'en avait plus le droit, il ne l'avait jamais eu. Il ne pouvait plus reculer, il allait devoir tout lui avouer ; et cette perspective effrayante, qui surgissait si soudainement devant lui et dont il avait pensé pouvoir repousser encore l'échéance de plusieurs mois, le fit vaciller dangereusement. Il sentit ses jambes se dérober sous lui et chercha à s'agripper à l'étagère ; mais Sirius fut plus rapide, et en un éclair il avait enserré Remus entre ses bras, l'aidant à maintenir son équilibre.

« Johnny ? » chuchota t-il, l'inquiétude chassant cette fois-ci la colère.

Mais le loup garou secoua la tête, incapable de parler. Il avait la nette impression que s'il ouvrait la bouche maintenant, il allait vomir ; vomir la vérité, vomir les mensonges, vomir ses inquiétudes et ses regrets, ses craintes et ses souffrances. Voir Sirius si inquiet pour lui, réaliser tout ce qu'il lui cachait encore, tout ce qu'il devait - et ne voulait pas - lui révéler… il sentait le monde entier vaciller autour de lui. Il ne voulait pas perdre Will Wands. Il ne voulait rien avouer. Il voulait demeurer John Lupin, un simple moldu sans tourments, sans magie… un homme comme Will.

C'était impossible, bien sûr ; et ce simple mais irréfutable constat parvint à lui faire reprendre pied dans la réalité. Inspirant profondément, Remus chassa une mèche luisante de sueur qui lui tombait devant les yeux ; il s'éloigna quelque peu de Sirius. Ce dernier se contenta de croiser à nouveau les bras, posant toujours sur lui un regard attentif – comme s'il craignait de le voir à nouveau perdre l'équilibre et s'effondrer, comme une chandelle dont on aurait brusquement soufflé la flamme. Après quelques minutes de silence, Sirius ouvrit à nouveau la bouche – mais à cet instant, ils entendirent une série de petits pas précipités, et Teddy déboula devant la remise. En prenant bien garde à rester dans la lumière du jour, il s'avança vers eux et contempla avec inquiétude la demi-pénombre :

« Will ? Tu as trouvé les raflettes ?

- Raquettes, Teddy-chou, corrigea Sirius en se tournant à nouveau vers la lampe de poche. C'est en bonne voie, et j'allais bientôt revenir ; ton papa était en train de m'aider.

- Ne m'appelle pas comme ça ! » protesta vivement le petit garçon, n'accordant aucune attention au reste de la phrase.

Sirius éclata de rire, ce qui eut l'air de vexer Teddy qui croisa résolument les bras d'un air boudeur. En moins de trois minutes, Sirius mit la main sur les raquettes et les volants – ou du moins, sur un volant, un tantinet écrasé et à moitié mangé par les mites, mais qui devrait faire l'affaire. Quant à Remus, il était toujours immobile et silencieux ; avant de sortir de la remise, Sirius se tourna une dernière fois vers lui, et le contempla en silence ; il semblait attendre quelque chose. Un signe, une parole, une explication ; quelque chose qui l'aurait retenu là, près de Remus, quelque chose qui lui aurait permis de comprendre. Mais Remus garda le silence, et Sirius quitta la remise sans un mot, regagnant le devant de la maisonnée derrière le petit garçon turbulent qui l'appelait à nouveau à grands cris – le fils de l'homme qu'il laissait derrière lui, dans la sombre remise empuantie par des années d'abandon et de délabrement.

Lorsque les pas du musicien se furent éloignés, Remus relâcha enfin son souffle ; la tension qui l'habitait depuis une dizaine de minutes le quitta brusquement. Le loup garou s'agrippa à nouveau à la table, malheureux et perdu ; il ne savait plus quoi faire. Il ne voulait pas perdre la confiance et l'amitié de Will ; il voulait être honnête envers lui, être quelqu'un sur qui il pourrait toujours compter ; lui montrer à quel point il avait une place importante dans sa vie et dans son cœur, aussi bien en tant que Sirius Black qu'en tant que Will Wands – puisque qu'après tout, ils formaient deux facettes d'une seule et même personne, une facette libre et enjouée et une facette plus torturée, plus sombre, assujettie par la souffrance et le désarroi suite aux coups durs de la vie.

De la facette lumineuse, Remus avait pour la première fois entrevu la fragilité lorsqu'il avait provoqué cette expression blessée sur le visage habituellement radieux de Will Wands ; pour la première fois, il avait entrevu la faiblesse qui se dissimulait au fond de cet homme d'apparence enthousiaste et frivole, la vulnérabilité de cet être coupé de ses souvenirs, de son monde, de ses ressources. Remus ne voulait plus jamais revoir cette souffrance-là ; il ne voulait plus jamais en être la cause, plus jamais la faire remonter à la surface.

Le loup garou se prit la tête entre les mains, laissant échapper un soupir de désespoir.