Chapitre 295 : Un peu de tendresse avant une mise au point

Louis entra dans ma chambre avec assurance et vint s'asseoir à côté de moi, sur le sol, tandis que sa sœur traînait un peu les pieds, me lançant un regard gris acier très froid.

– C'est pas gentil de crier sur moi comme tu l'as fait, commença-t-elle les hostilités, la mine trop sombre pour son jeune âge.

– C'est pas gentil de venir dans ma chambre alors que je ne le voulais pas, lui rétorquai-je en affichant la même moue boudeuse qu'elle.

Déconcertée, elle le fut et ne réussit pas à le masquer. Le résultat fut à la hauteur de ce que j'avais prédit : elle se retint de pouffer de rire et lutta pour continuer à afficher une mine ulcérée. Peine perdue, j'eus droit à un joli petit sourire.

– Je voulais te faire un câlin parce que tu étais triste à cause de ce que ton méchant papa t'avait dit, déclara-t-elle pour essayer de sauver les meubles et ne pas perdre la face. Et il a encore été plus méchant avec Louis.

Là-dessus, elle croisa ses bras sur le devant de sa robe verte pâle et me regarda en coin.

– Alors, viens me consoler… lui proposai-je en ouvrant mon bras droit dans sa direction.

– J'ai tout donné à mon papa, chantonna-t-elle avec un petit sourire cruel, comme savent si bien le faire les enfants.

Croyant sans doute me rendre jaloux, elle allait jouer la carte du gros câlin à son comte de père. Pas de chance, la jalousie ne marcherait pas avec moi et elle l'apprendrait très vite…

– Ce n'est pas grave, je m'en passerai, lui répliquai-je, savourant sa mine dépitée par ma réponse. De toute façon, Louis peut me faire un gros câlin, n'est-ce pas mon grand ?

Il ne tourna pas la tête vers moi mais il sursauta et son œil gauche parla pour lui. Si la cadette fut dépitée par mon indifférence clairement affichée, son frère aîné devait être dans le même état d'esprit, se demandant si moi, j'avais toujours le mien.

– Heu…, hésita-t-il avec prudence. Ma foi, ben, pourquoi ne pas faire un gros câlin à oncle Sherlock ?

Sa sœur n'attendit même pas qu'il ait terminé sa phrase et se rua sur moi, s'asseyant sur mes jambes étendues, se blottissant contre ma chemise, le dos tourné à Louis, avant de se raviser et de se tourner pour pouvoir étendre ses jambes sur celles de son frère.

– Fais-moi un gros câlin, m'implora-t-elle en se recouvrant d'un pan de ma couverture.

– En principe, c'était toi qui voulait m'en faire un…

– Tu es tellement méchant avec moi que j'ai besoin de réconfort, me rétorqua-t-elle avec assurance.

Le petit jeu entre nous était terminé et je laissai ma fille remporter la dernière bataille. Elle avait voulu jouer avec moi au petit jeu de la jalousie et elle l'avait perdu. Je pouvais bien lui laisser remporter la dernière manche car, c'est un fait, je lui avais parlé un peu trop sèchement, quand elle était entrée tout à l'heure, avec la seule intention de vouloir me consoler.

Alors, passant mon bras droit autour des épaules du blondinet, je serrai aussi ma fille contre moi et je ne les lâchai plus. Ses bras m'enserrèrent le torse et elle me serra très fort, malgré ses bras trop petits.

– Ta chemise elle est toute mouillée dans ton dos, constata la petite.

– Oui, tu es plus trempé que si tu avais couru, enchaîna le blond, tâtant le tissus de ma chemise, dans mon dos.

– Voilà pourquoi j'ai besoin de tendresse de votre part, les enfants.

C'est à ce moment là qu'Hélène entra dans ma chambre avec du thé et nous découvrit, assis sur le parquet.

– Hélène, murmura Louis, Sherlock ne se sent pas très bien, il devient amitieux. Préviens oncle John qu'il doit le faire interner.

– Chuut, lui intima-t-elle en s'asseyant sur le bord du lit, à ma gauche, posant le plateau sur ses genoux. Profites-en, de sa bonne disposition, cela n'arrivera pas tous les jours. Sherlock, veux-tu une tasse de thé ?

– Pas de refus, répondis-je.

– Pas question que tu me lâches ! s'exclama Elizabeth, agrippant le bras que j'avais passé sur ses épaules.

– Idem, ordonna Louis en agrippant le mien. C'est le premier vrai câlin que tu me fais en quatre ans, alors, tu bouges plus durant au moins une heure.

– Vide un peu de thé dans la tasse, ordonnai-je à Hélène. Ensuite, tu sais ce qu'il te reste à faire…

Riant doucement de me voir capituler devant deux enfants, elle versa un peu de boisson chaude dans la tasse et l'approcha de mes lèvres. Hélène leva lentement la tasse et je pus boire un peu de thé fort, sans lâcher ces deux garnements.

– J'ai l'impression d'être un impotent sur son lit de mort, râlais-je, les deux bras toujours immobilisés.

– Un impotent réconforté par l'amour des siens, précisa Hélène.

– Il faudra que tu m'envoies Meredith, ensuite, j'ai à discuter de certaines choses avec elle, fis-je part à Hélène.

– Elle se ronge les sangs dans le salon, évitant d'adresser la parole à ton frère. Ce dernier songe à partir alors qu'il meurt d'envie de rester, mais en présence de Meredith, il hésite. Une chose est sûre : il meurt d'envie de rester pour te parler ensuite.

– De toute façon, nous le verrons demain, pour le repas, fis-je en réclamant une autre tasse d'un signe de la tête.

De nouveau elle remplit la tasse à un quart.

– Je n'ai pas de temps à consacrer à la discussion avec Mycroft, ajoutai-je avant qu'elle ne me fasse boire. Nous en reparlerons un autre jour. Maintenant, c'est avec Meredith que je dois discuter.

– Hé, me gronda Elizabeth, durant les câlins, on ne peut pas d'énerver et là, tu es en colère sur ton frère et sur tante Meredith.

– Fin du câlin dans cinq minutes, les enfants, parce que je dois régler quelques petites choses avec tante Meredith.

Ils rouspétèrent tous les deux de concert, exigeant d'avoir la suite du câlin tout à l'heure. Lorsque je précisai que « non, pas question », ils se mirent à s'écrier que ce n'était pas juste et je dus mettre fin à leurs doléances de manière diplomatique :

– Écoutez, si je commence à vous faire des câlins à tout bout de champ, vous n'aurez plus le plaisir d'être dans mes bras, puisque ce sera devenu banal, normal. Tout le problème vient de la banalisation d'un acte de tendresse. Quelle différence y aura-t-il entre moi et l'Italien ? Aucune, si ce n'est ma brillante intelligence. Tandis que si je vous montre mon attachement une fois de temps en temps, ce sera tellement inhabituel que vous en profiterez beaucoup plus. Laissez-moi dans mon anormalité, les enfants, c'est ce qui fait que je suis unique. Vous avez le comte Alessandro pour les câlins à tout bout de champ, moi, je serai celui qui les distribue avec parcimonie. Un bien rare est cher…

– M'est avis que le prochain, ce sera dans dix ans, grogna Louis.

– Louis, depuis que je te connais, tu n'as de cesse de me tourner autour, guettant la moindre marque d'affection de ma part. Je ne t'en ai pas donné de nombreuses, hormis celle-ci, mais, si tu fais le compte de toutes les petites choses que tu as obtenues de ma part, tous les petits faits et gestes que j'ai accompli pour toi, tu te rendras compte que tu es riche. Très riche…

Il réfléchit durant un petit moment, calculant le nombre de choses que j'avais faite pour lui, même s'il ne s'en était pas toujours rendu compte parce que je les avais accomplies en soupirant, comme si c'était contre mon gré, alors que, dans le fond, je les avais faites parce que je l'appréciais énormément. Les indices de mon affection pour lui étaient légion, mais il ne les avait pas pris en compte, guettant juste une grande marque d'affection comme un sourire, une main sur l'épaule ou un câlin, comme maintenant.

– C'est vrai, Sherlock, me dit-il en souriant, tu as fait de nombreuses choses pour moi, je dois le reconnaître. Des tas, quand j'y repense. Mais vu que tu râlais ou que tu pestais en les faisant, je pensais que tu les accomplissais contre ton gré.

– Sache que je ne fais rien contre mon gré, jeune homme, lui précisai-je en fronçant les sourcils. Du moins, il faudrait une menace importante pour que je fasse un acte contre ma volonté.

– Alors, tu m'aime très fort, ajouta-t-il avec malice.

– N'exagère pas, sale garnement, fis-je en le foudroyant du regard, ce qui eut juste pour effet de le faire sourire encore plus.

– Tu as tout de même traversé la ville pour me ramener mon doudou, une nuit, fit-il malicieusement. Tu m'as expliqué qu'un orage était sans danger, raconté une histoire, porté dans tes bras, tu as cherché le livre de pirates pour me l'offrir,… Il y en a tellement que je ne saurais pas tous les citer. Merci, Sherlock.

Ma seule réponse fut un grognement dû au fait qu'il venait de citer mes faits les plus importants de mon affection pour lui.

– Tu es bizarre, toi, murmura ma fille en croisant ses bras sur son ventre. Au lieu de dire que tu nous aimes, tu dis que tu nous aimes pas. Louis, il comprend qu'en fait, tu nous aimes vraiment, mais moi, je suis trop petite et je comprends pas. Faut pas que tu dises que tu nous aimes pas, parce que moi, je vais vraiment le croire.

J'éclatai de rire.

– Et c'est la championne en herbe de la tromperie qui me fait des reproches ? l'interrogeai-je avec sarcasmes. Diable, c'est la même petite fille qui jouais à l'offusquée, me signifiant qu'elle avait donné toute sa réserve de câlin à son père, juste dans le but de me rendre jaloux ? Tu joues aussi, Liza, tout comme moi, à faire semblant de ne pas aimer quelqu'un, alors que c'est le contraire. Oui, fis-je en la voyant me regarder de travers, tu sais jouer avec les mots et les sentiments que les gens éprouvent à ton égard, d'ailleurs tu m'en as fait la brillante démonstration en entrant dans ma chambre, il y a dix minutes. Tu mourrais d'envie de te ruer dans mes bras, mais tu voulais jouer avant, me faire comprendre que tu étais fâchée, me faire mal… N'est-ce pas ?

Elle tiqua, mordillant sa lèvre inférieure.

– Oui, mais je suis toute petite et je sais pas vraiment ce que je fais, moi… Toi, oui, parce que tu es un grand !

Me décochant un sourire innocent, les yeux pétillants, elle me fixa dans le gris de mes yeux.

– Tu es une petite peste, Elizabeth, lui déclarai-je sans ciller. Tes petits jeux ne marchent pas avec moi.

– Normal, fit-elle en se levant de mes jambes en en brossant sa robe, c'est parce que tu es le plus grand détective au monde, mon petit papa chéri.

Et, déposant un baiser sur mon front, elle me gratifia d'un sourire malicieux de vainqueur. Louis se leva aussi, à contrecœur, s'étira et marcha quelques pas dans la chambre.

– Allez, les enfants, ouste, leur ordonna Hélène. Demandez à Meredith de venir.

– Merci pour le câlin, firent-ils à l'unisson avant de disparaître en courant.

Silencieux, je ne bougeai pas d'un millimètre. Hélène se leva à son tour, emportant le plateau de thé avec elle. Mais avant de partir, elle laissa tomber, de manière innocente :

– Touché en plein dans le cœur…

– Quoi ?

– Le compliment de ta fille t'a touché en plein dans le cœur, tu sais, celui que tu caches au plus profond de toi, proclama-t-elle en souriant. Dire que tu es « le plus grand détective au monde » et ajouter « mon petit papa chéri » t'a touché au plus profond. Ton regard a cillé, Sherlock, brièvement, mais il a cillé. Vacillé, pour être plus précise. La mâchoire s'est contractée une brève fraction de seconde, un bref tremblement et tes yeux se sont voilés. Elizabeth – 1 et Sherlock – 0 !

– Cela me rappelle une certaine enquête en Normandie, cette petite phrase, déclarai-je en me retenant de sourire, et un certain petit jeu entre nous. Elle est terrible, cette petite, tout comme sa mère.

– Tout comme toi, Sherlock !

Je me relevai et m'étirai à mon tour. Hélène s'approcha de moi et posa ses lèvres sur les miennes.

– Tu es sûr que tout va bien ?

– Oui, ne te fais pas de soucis et fais entrer Meredith, lui dis-je en passant mon index sur sa joue, descendant vers sa mâchoire, avant de lui caresser le menton.

oooOOOooo

Ce fut de manière un peu craintive que ma vieille amie entra dans ma chambre, se tordant les mains.

– Tu voulais me voir, Sherlock ? fit-elle, la voix tremblante. Que t'a appris cette lettre ?

– Meredith, y a-t-il des faits que tu m'aurais cachés ? fis-je sans répondre à sa question. Des soupçons que tu m'aurais tu ?

– Qu'est-ce qu'il y a de marqué, dans sa lettre ? m'implora-t-elle, tordant ses mains devant sa robe, bleue, une fois de plus.

L'inquiétude se lisait sur son visage. Son chignon s'était un peu défait et des boucles de cheveux roux cascadaient sur ses épaules.

– Certains détails, mais pas en entier, déclarai-je en chassant l'air avec ma main. Que s'est-il passé ce jour là ?

– Quel… quel jour ? demanda-t-elle, les lèvres tremblantes.

– Tu sais très bien de quel jour je parle, Meredith, fis-je, exaspéré. Celui où son père est venu la récupérer !

– Oh, Sherlock, nous nous sommes disputées, laissa-t-elle tomber, la mort dans l'âme.

– Pourquoi ? la questionnai-je sans lui laisser de répit.

Soupirant, elle secoua sa tête.

– Sa sœur aînée, Anna… Je ne l'aimais pas et c'était réciproque. Cette fille jalousait sa sœur en tout. Si Christine avait un joli foulard, elle le voulait, pour ne plus le porter ensuite. Elle jalousait sa sœur sur tout, lui en voulait parce qu'elle avait de beaux cheveux,… Pour tout. Une fois, j'avais surpris un regard qu'Anna t'avait lancé. Comment t'expliquer ? Pas le regard que je jetterais sur un homme qui me plaît, comme si j'avais envie de le dévorer. Non, brûlant de haine, d'envie, de concupiscence. Cette fille te voulait, pas parce qu'elle t'aimait, mais juste pour te ravir à sa sœur. Tu représentais pour elle l'ultime bien à ravir.

– Tu en es sûre ? lui demandai-je, suspicieux, même si jusqu'à présent elle ne s'éloignait pas de ce que je venais d'apprendre de la main de Christine.

– Sherlock, en matière de regard, je suis bonne, se défendit-elle avec véhémence. Elle te regardait comme elle aurait convoité la poupée de sa sœur, comme elle l'avait toujours fait, d'ailleurs. Et à propos de poupée… Christine avait une poupée, quand elle était gamine, et sa sœur l'a voulait, alors qu'elle en avait deux de plus. La mère a obligé Christine à la lui donner – c'est elle qui me l'a raconté – et au bout de dix minutes, Anna la cassait parce qu'elle ne la voulait plus, ce qui causa énormément de chagrin à Christine, mais on ne lui acheta pas une autre poupée et dut se contenter de jouer avec une vieille en chiffon.

Elle fit une pause, les larmes aux yeux.

– Je ne sais pas si Anna faisait partie de ces personnes qui pensent être plus heureuses en ayant certains objets et que, ensuite, une fois que l'envie est comblée s'en désintéressent, avant de rechercher l'envie avec autre chose. Ou si tout simplement c'était de la jalousie envers sa sœur, ou juste pour lui faire du mal… Tant et si bien que j'avais déjà mis Christine en garde contre les manœuvres de sa sœur, mais elle ne m'écoutait pas. Elle était aveugle ou ne voulait pas voir que sa sœur aînée était perverse et retorse. Le jour où on est venu la chercher, je lui avais fait mon sermon, une fois de plus, lui martelant que même sa sœur ne devait jamais apprendre où elle se cachait. Elle s'est fâchée, m'a traité de folle et d'autres mots, elle m'a conseillé d'aller prendre l'air, ce que j'ai fait, j'ai claqué la porte et je suis partie… Je ne l'ai plus jamais revue…

Elle essuya ses larmes qui dégoulinaient sur ses joues. Au moins, elle ne m'avait rien caché et n'avais rien embelli des faits. La vérité dans son plus simple appareil.

– Je m'en suis voulue ensuite… à mort, hoqueta-t-elle, reniflant, cherchant un autre mouchoir. A cause de mes bêtises, nous nous étions disputées et je n'étais pas là pour la protéger lorsque son père est venu la récupérer.

– Pourquoi ne m'as-tu jamais rien dit ? fis-je sèchement.

Relevant la tête, elle sursauta en entendant le ton que j'avais utilisé.

– Qu'est-ce que cela aurait changé ? me répondit-elle avec véhémence. Elle m'avait dit que j'étais une paranoïaque et que je me faisais un roman. Que personne n'était au courant de l'endroit où nous l'avions cachée. A quoi bon te parler de ce que je pensais sur les manœuvres perverses de sa sœur ? A quoi bon te dire qu'elle avait envie de te ravir à Christine ? A quoi bon te dire que je m'étais disputée avec ? A quoi bon…

– Tu avais des soupçons !

– Mais aucune preuve ! haussa-t-elle le ton. Juste ce que j'avais observé des envies de sa chieuse de sœur. Nous étions quatre au courant de l'adresse. Anna ne savait rien. Je m'en voulais assez d'avoir remis le sujet « Anna » sur la table et que cela ait entraîné une dispute que pour garder le silence et ne pas accuser une autre que moi. Je suis la seule blâmable, Sherlock, j'ai dû être suivie un jour où je fus moins attentive, je ne vois que cette solution. Tu étais trop prudent que pour que l'on puisse te filer et Amélia aussi.

– Anna savait parce que Christine lui avait donné l'adresse, laissai-je tomber brutalement.

– QUOI ? s'écria-t-elle.

– Sa sœur était au courant de l'adresse, Christine le lui avait dit…

Meredith me regarda, abasourdie.

– Sa sœur… balbutia-t-elle en s'appuyant sur le montant du lit. Elle lui avait dit ! Dieu tout puissant…

Posant sa main sur sa poitrine, elle secoua sa tête et se mordit les lèvres.

– Anna… marmonna-t-elle. Ah, la salope !

Prenant de l'air, elle expira avec force.

– Que raconte-t-elle, au juste, la lettre que Christine t'avait écrite ? me demanda-t-elle.

– Tout cet épisode malheureux, votre dispute, tes soupçons et le fait que la trahison venait d'Anna. Son père a dû surveiller la maison et quand il t'a vu partir…

Durant quelques secondes, elle resta silencieuse, immobile, comme si elle réfléchissait intensément.

– Si tout est noté noir sur blanc, pourquoi me le demander, alors ? s'emporta-elle ensuite.

– Pour avoir ta version des faits, pardi ! m'exclamai-je en faisant les cent pas. Jamais je n'avais soupçonné sa sœur, fis-je en réfléchissant à voix haute. Si nous avions su qu'elle avait communiqué l'adresse à sa sœur, cela nous aurait évité bien des questions.

– Elle,… elle, balbutia Meredith, elle a donc écrit noir sur blanc que c'était sa sœur ?

– Oui, acquiesçai-je avec grandiloquence. Sa chère sœur lui a carrément donné le baiser de Judas. Mademoiselle était avec son père lorsqu'il est venu la chercher. Elle jubilait. J'avoue que j'ai eu des sueurs froides en lisant la manière dont Christine a amené le prénom du traître. A un moment, j'ai même pensé qu'elle parlait de toi…

– Quoi ? proféra-t-elle, abasourdie.

J'aurais peut-être remarqué un changement de comportement chez Meredith si j'avais été plus attentif. Mais mon esprit était une fois de plus ailleurs… Alors, je lui fis part des soupçons qui avaient traversés mon esprit, tout à l'heure.

Dépliant la lettre, je me mis face à elle.

– Vu la manière dont elle parlait de cette personne… Je te livre les passages : « Il y a une personne en qui j'avais toute confiance, à qui j'aurais confié ma vie et qui m'a trahi, (…).Tu étais devenu l'objet de sa convoitise et de son appétit sexuel. Tant que tu étais célibataire, tu ne l'intéressais pas, mais une fois avec moi, tu devenais un objet de convoitise, un objet qu'elle désirait. Nous avons nourri un serpent (…) c'est surtout moi qui l'ai nourri en lui racontant les moments que je passais avec toi. Désolé, mais les filles, ça parlent entre elles ! Tu avais raison de dire que l'on ne peut faire confiance à personne et que l'on est jamais aussi bien trahi que par les siens. J'avais toute confiance en elle, je lui racontais quasi tout et j'étais loin de me douter qu'elle était amoureuse de toi (…) J'ai été bête de ne pas avoir remarqué son manège. Déjà, elle enviait mes vêtements et adorait me les emprunter, pour ensuite oublier de mes les rendre ». Et vu que vous piquiez des vêtements, oubliant ensuite de les rendre…

– Sherlock, fit-elle d'une voix blanche. Tu as vraiment cru qu'elle parlait de moi ? Tu as vraiment pensé que je vous aurais trahi ?

– Désolé, Meredith, voilà ce qui arrive lorsqu'on ne réfléchit pas avec sa tête ! m'excusai-je en haussant les épaules. Je le dis toujours que il faut rester froid et je ne l'ai pas fait. Je suis un triple imbécile, tu peux le dire.

– Non seulement, tu m'as forcé à te raconter ce qui s'était passé ce jour là, commença-t-elle d'une voix blanche, m'obligeant à ouvrir cette putain de boite de Pandore que j'ai dans ma tête…

– Meredith, surveille ton langage, il y a des enfants dans la pièce d'à côté ! la réprimandai-je vertement.

– Tu avais tout sous les yeux et malgré cela, tu m'as obligé à aller rechercher ce que j'ai enfoui au plus profond de moi ? fit-elle en se retenant de hurler. As-tu songé un instant à la culpabilité que j'avais ressentie, en revenant et en trouvant la maison vide ? T'es tu soucié un instant du mal que tu allais me faire en m'obligeant à te raconter ce qui me hante depuis ce jour maudit ?

– Écoute… fis-je en vue de concilier les choses.

– Non ! me hurla-t-elle au visage. Je m'en veux depuis toujours, Sherlock ! Elle m'avait dit que personne d'autre que nous trois n'était au courant, hors, c'était faux. Vu que personne de nous trois ne pouvait l'avoir trahie, je m'en étais toujours voulue parce que je pensais que, suite à un manque d'attention de ma part, j'avais été suivie et que j'étais responsable, sans le vouloir, de cette tragédie. Et toi, alors que tu as les explications sous les yeux, tu m'obliges à tout te raconter, comme si tu voulais être bien sûr que je n'allais pas te mentir ! Avais-tu peur que j'embellisse la vérité pour me déculpabiliser ? Ma culpabilité me suit comme mon ombre et elle me ronge depuis des années, cette putain de culpabilité !

– Meredith, calme-toi, enfin !

Peine perdue, les digues étaient rompues. Ce fut elle qui se mit à faire les cent pas, tournant en rond comme un ours dans une cage.

– Depuis sa disparition, je m'en veux à mort de m'être disputée avec mon amie et de n'avoir jamais pu me réconcilier avec elle. Depuis ce jour, je m'en veux d'être partie, je m'en veux de lui avoir, une fois de plus, parlé du mal que je pensais de sa sœur. Ça me bouffe à petit feux depuis des années, Sherlock ! Et toi, au lieu de m'en débarrasser, tu me mets à l'épreuve ? Non seulement, tu me suspectes de l'avoir trahie et ensuite, malgré tout, tu me testes ? J'hallucine ! Après toutes ces années, tu n'as donc pas confiance en moi ? Non, ne réponds pas, tes actes parlent pour toi. Tu m'as suspecté… Moi ? Alors que je te dois tant ! Il aurait fallu que je sois la dernière des dernières pour te trahir, Sherlock. Et une sacré salope que pour la trahir, elle. Que tu y aies pensé un moment en dit long sur la confiance que tu portes à mon égard. Que tu aies osé me faire plonger dans ces horribles souvenirs, dans cette foutue culpabilité, juste pour t'assurer de ce que j'allais te dire en dit encore plus long. C'est petit, mesquin et honteux de ta part.

– Meredith, ce n'est pas…

Je ne m'y attendais pas et sa gifle me prit de court. Elle claqua sur ma joue et un goût de sang envahi ma bouche. L'intérieur de ma lèvre venait d'entrer en contact avec une dent.

– Va au diable, Sherlock ! me cracha-t-elle avec dégoût. Puisque tu ne me fais pas confiance… et que tu as décidé de me planter le poignard dans le dos.

Tournant les talons, elle se dirigea vers la porte.

– Elle ne t'en voulait pas, tu sais… ajoutai-je vivement.

Sa main s'immobilisa sur la poignée de la porte de ma chambre.

– Elle se sentait coupable de s'être disputée avec toi, alors que tu avais raison au sujet d'Anna, poursuivis-je, bien décidé à aplanir notre différend. Elle s'en est voulue et t'a écrit une lettre pour s'excuser, mais tu ne l'as jamais reçue, comme toutes les lettres qu'elle a écrites. Elle doit encore se trouver dans la pile de lettres que je possède. Si tu veux la lire, je vais tout ressortir…

– Il est trop tard pour tes excuses, Sherlock, fit-elle d'une voix entrecoupée de sanglots. C'est me faire-part de son absolution que tu aurais dû me dire en premier lieu. Tu m'aurais lu le passage avec Judas fait femme et ensuite, nous aurions pu parler des soupçons que j'avais eus à l'égard de sa sœur. Là, j'aurais su que tu me faisais confiance. Ici, c'était Scotland Yard avec ses gros sabots. Une torture mentale digne de l'inquisition. Tu as tes démons, Sherlock, mais j'ai les miens aussi et je pense qu'ils sont plus terribles. Là, tu m'as fait plonger…

Elle ouvrit la porte, sortit de ma chambre et la clapa avec violence à tel point que les murs vibrèrent.

Il n'y avait personne pour m'applaudir sarcastiquement, alors, je le fis moi-même, portant un toast à ma grande imbécillité du jour.

Christine me le disais souvent : « les femmes, c'est susceptible ! ». J'aurais mieux fait de m'en rappeler.