Chapitre 38
Felipe était allé rejoindre Diego dans la grotte secrète peu après la fin du repas. Là, il le trouva assis à la table de travail, à moitié vêtu de la tenue de Zorro et à moitié de ses propres vêtements : dans la pénombre de la caverne, le blanc éclatant de sa chemise contrastait étrangement avec le noir de son pantalon qui lui se confondait avec l'ombre ambiante. Seule une petite lampe à huile était allumée, posée sur non loin de lui ; elle projetait sur les alentours immédiats une lueur timide et vacillante, tenant plus d'un halo hésitant que d'une clarté rassurante.
Avachi sur un tabouret, le coude appuyé sur le bois de la table, Diego avait la tète appuyée sur sa main, mi-basse, mi-inclinée sur le côté. Les yeux perdus dans le vague et fixant le vide, il ne bougea même pas lorsque Felipe arriva.
Celui-ci savait bien depuis le matin même, depuis que Diego était rentré du pueblo, que quelque chose n'allait pas. Qu'avait-il appris là-bas ? Une nouvelle machination de l'alcade ? De nouveaux troubles en perspective ? Cela expliquerait au moins pourquoi Diego était en train d'enfiler l'habit noir du Renard. Mais pas pourquoi il s'était interrompu en plein milieu. La situation, quelle qu'elle fût, était-elle si compliquée qu'il était à court de plan pour y remédier ? Mais pourquoi alors ne lui avait-il rien dit ? Jusqu'ici, ils avaient toujours été plus forts à deux face aux difficultés et à l'adversité, alors pourquoi donc le fuyait-il depuis le déjeuner ?
Ou alors… des problèmes avec la procédure d'adoption ?
À cette pensée, la gorge de Felipe se serra. Il eût beau se dire que quoi qu'il advînt officiellement, rien ne changerait ni la nature de l'affection qu'il y avait entre eux ni leur relation personnelle, depuis que Diego avait exprimé la volonté de faire de lui son fils aux yeux de la loi et de tous, Felipe s'était attaché à cette pensée, l'avait chérie, et s'était surpris à attendre avec impatience le jour où tout serait enfin réalisé. Comme une confirmation. Quelque chose que l'on ne pourrait leur enlever. La concrétisation de ce lien entre eux. Et du lien qu'il avait tissé également au fil des ans avec Don Alejandro, qui depuis quelque temps déjà lui tenait désormais bien plus lieu de figure grand-paternelle que de patron.
Mais pour l'heure, à le voir ainsi avachi et abattu, Felipe était plus inquiet encore pour Diego que pour lui-même : que pouvait-il bien y avoir qui pesât ainsi sur lui ? Qui lui affaissât à ce point les épaules ?
Le poids de leur secret était certes énorme, et Felipe lui-même était bien placé pour le savoir – il en payait lui aussi un peu le prix chaque jour – mais jusqu'ici, Diego l'avait toujours plus ou moins bien supporté. Du moins, s'il avait parfois eu de petites baisses de moral ou des accès de frustration et de colère, il les avait toujours surmontés et ne s'était jamais laissé abattre au point de ne plus même essayer de paraître fort devant lui. Pour lui.
Mais maintenant que Diego paraissait accablé, c'état à lui, Felipe, d'être fort pour deux. Mais pour cela il avait besoin de savoir de quoi il retournait. Pour pouvoir le soutenir, encore fallait-il savoir à quoi Diego avait à faire face.
Felipe s'avança et, doucement, délicatement, lui posa une main sur l'épaule. Diego tressaillit, surpris : apparemment il ne l'avait pas entendu arriver. Il redressa la tête vers le jeune homme et vit sur son visage un regard plein d'interrogation. Diego tenta alors de se composer une expression plus neutre avant de détourner la tête et de se lever brusquement pour aller brosser Tornado de nouveau, histoire de se donner une contenance. Cela faisait trop longtemps, pensa-t-il, qu'il mêlait Felipe à ses problèmes d'adulte, et il ne voulait pas cette fois encore déverser le trop plein de frustration de son cœur dans l'oreille attentive et compatissante de ce jeune garçon qui n'était en rien responsable des ennuis sentimentaux, toujours les mêmes, dans lesquels il se débattait une fois de plus.
Mais Felipe, depuis le temps qu'il pratiquait Diego, ne se laissa pas abuser par cette nonchalance qui sonnait si faux à côté de la vision qu'il avait eue de lui en pénétrant dans la caverne quelques secondes plus tôt ; lentement, il s'approcha de Diego qui lui tournait maintenant le dos, et de nouveau posa doucement une main sur l'épaule de l'homme qu'il voyait presque déjà comme son père.
Diego stoppa tout d'abord son geste, la brosse toujours en main, mais ne se retourna pas. Sentant qu'il allait reprendre sa tâche – tout à fait inutile, d'ailleurs, le poil de Tornado luisant déjà comme celui d'un cheval de l'armée un jour de revue militaire – il accentua la pression de sa main sur l'épaule de Diego, serrant celle-ci un peu plus entre ses doigts, comme pour à la fois insister et le rassurer.
Vaincu, Diego se retourna enfin lentement vers lui, une expression indéchiffrable sur son visage légèrement crispé. D'un signe de tête presque imperceptible, Felipe l'invita à se confier à lui. Diego laissa alors tomber le masque d'indifférence qu'il s'était forcé à porter à l'arrivée du jeune homme et laissa échapper un lourd et long soupir, la tête un peu basse.
Puis il prit une grande inspiration avant de parler:
"C'est Victoria," lâcha-t-il simplement.
Oh, pensa alors Felipe, Victoria, bien sûr. Comme toujours, lorsqu'il a le moral en berne. Felipe se jura bien, une fois de plus, de faire très attention à ne jamais se laisser tomber amoureux.
D'une pression sur l'épaule, il encouragea Diego à continuer.
"Nous avons… eu des mots, ce matin," ajouta celui-ci. "Ce n'était pas beau à voir, ou plutôt à entendre," murmura-t-il ensuite.
Puis n'ajoutant rien de plus, il retourna à la table de travail, se laissa tomber sur sa chaise et poussa un autre gros soupir.
Felipe attendit, mais rien de plus ne sortit de la bouche de Diego. Que s'était-il donc passé de plus que d'habitude pour que Diego s'en montrât aussi affecté ?
Diego lut cette interrogation silencieuse dans les yeux du garçon et détourna la tête.
Pendant ce temps, l'esprit de Felipe tournait à tout vitesse : si quelque chose s'était vraiment si mal passé à la taverne ce matin, pourquoi donc la señorita Alacen avait-elle agi ce soir au dîner comme si de rien n'était ?
Avait-elle promis à Diego de ne rien dire? Mais même dans ce cas, elle aurait sûrement témoigné d'une certaine gêne, d'un certain inconfort envers lui ou en sa présence, et pourtant elle s'était montrée d'humeur tout à fait égale à celle de la veille et du petit-déjeuner, sans que rien ne parût l'affecter.
Puis Felipe se souvint que dès qu'elle fut rentrée à l'hacienda, elle était allée se coucher sans paraître au déjeuner ni même de tout l'après-midi… Avait-elle finalement été mise si mal à l'aise par une dispute entre Diego et Victoria qu'elle avait préféré s'isoler et ne voir personne ?
Mais cela n'avait aucun sens… La Señorita n'était qu'une étrangère à Diego et à Victoria, une dispute entre les deux ne pouvait l'affecter à ce point. Et puis, elle avait paru tout à fait à l'aise et insouciante, ce soir… Non, décidément, cette piste-là n'avait ni queue ni tête.
Felipe était toujours très perplexe, et il demanda cette fois clairement à Diego ce qui s'était passé. Celui-ci passa alors ses deux mains sur son visage, glissant le long des arêtes de son nez et s'attardant sur le menton, avant d'inspirer de nouveau.
— Victoria m'a… commença-t-il. Sur le moment, j'ai cru qu'elle avait deviné mon– notre secret, mais non. Elle m'a dit… elle m'a reproché… Pff, que crois que c'en est fini même de notre amitié. Et puis après tout, je lui en veux, moi aussi.
Felipe pointa un doigt vers Diego et signa une rapide question.
— Comment ça, "qu'est-ce que j'ai fait"? Qu'est-ce qui te fais croire que c'est moi qui ai fait quelque chose, dans cette affaire ?
Felipe mit ses poings sur ses hanches, inclina la tête sur le côté et haussa un sourcil. "Ah parce que tu vas me faire croire que tu n'es pour rien dans tout ça ?" était-il en train de lui "dire".
— Non ! Elle s'est… Elle s'est fait des idées toute seule. Quand je pense à ce dont elle a osé m'accuser !
Felipe sentit que cette fois, c'était vraiment grave, et il cessa de le taquiner. Il redemanda à Diego ce qui s'était passé, le questionnant sur ce que Victoria avait dit qui le contrariait tant.
Diego fixa le sol. Ce n'était vraiment pas des histoires pour quelqu'un de l'âge de Felipe, se disait-il. Il n'avait après tout que dix-neuf ans. Et puis cela allait lui rappeler ce dont lui-même venait d'être accusé il y avait à peine quatre jours de cela… Mais d'un autre côté Diego avait le cœur lourd, et besoin de se confier. Il se décida alors à donner un début de réponse.
— Victoria… elle a… elle m'a reproché de… de vouloir profiter de… m'a accusé de… la señorita Alacen… Victoria m'a…
Il s'interrompit, ne voulant pas en dire plus. Il leva les yeux vers Felipe, mais le jeune homme semblait complètement perdu.
— Victoria croit… elle m'a accusé d'essayer de…
Il ne pouvait se résoudre à prononcer ces mots à haute voix. Mais Felipe était toujours autant dans le flou.
—…de… reprit-il.
Nouvelle pause. Puis à voix basse, presque en chuchotant, il finit par lâcher :
—…d'abuser de la señorita.
Felipe ouvrit des yeux ronds. Il pointa ensuite Diego du doigt. "Toi ?" voulait dire ce geste. Cela le laissait plus que perplexe. Puis il fit le geste qui désignait Victoria et pointa son index vers sa tempe, un signe clair que selon lui elle avait perdu l'esprit.
— Évidemment, elle se méprend… crut bon de préciser Diego.
Mais qu'est-ce qui avait bien pu donner cette impression à Victoria ? se demanda Felipe. Question qu'il posa à Diego.
Celui-ci parut soudain plutôt gêné.
— Ah…! répondit-il simplement, faisant de ses mains un geste d'impuissance.
Felipe insista. Cette idée saugrenue n'avait tout de même pas germé toute seule dans l'esprit de Victoria ! Il avait bien dû y avoir quelque chose, une apparence trompeuse, comme pour lui-même et la señorita quatre jours plus tôt sur le Camino Real…
Diego prit une éponge qui traînait sur la table et la jeta avec rage vers un côté de la pièce. Puis un peu hésitant, il répondit:
— Disons que… je l'ai peut-être… un peu fait boire…
Victoria ? Felipe n'en revenait pas.
— Non, corrigea Diego avec une pointe d'agacement, la señorita Alacen !
Elle ? Felipe n'avait pas encore trouvé de signe simple pour la désigner, aussi n'exprima-t-il pas sa stupéfaction en répétant ce que Diego venait de lui dire, mais il n'en était pas moins ébahi.
Mais… pour quoi faire ? réussit-il enfin à demander à Diego. En effet, pourquoi vouloir la faire boire ?
Diego ne répondit pas tout de suite et regarda soudain Felipe d'un air très suspicieux. Presque… accusateur. Pour le jeune homme, c'était bien là la meilleure ! Lui lancer un regard de reproche immérité alors qu'il ne cherchait qu'à comprendre et aider ! Diego, lui, avait fait boire une jeune femme convalescente, blessée, fatiguée et diminuée qui sortait à peine d'une longue perte de connaissance entrecoupée de délires, et Felipe ne se priva pas de le lui dire en face.
Il vit Diego se décomposer lentement sous ses yeux, au fur et à mesure qu'il lui rappelait l'état de la señorita, et lui reposa sa question : pourquoi donc avait-il cherché à enivrer la jeune femme ?
Diego soupira.
— Je cherchais simplement à la faire parler, avoua-t-il. Voilà tout.
Mais de quoi donc ? demanda Felipe avec étonnement.
Là, Diego se durcit de nouveau, se leva de sa chaise d'un bond et toisa le jeune homme.
— À ton avis ? aboya-t-il assez rudement.
Felipe recula d'un pas devant ce ton et ce changement d'attitude. Voyant cela, Diego regretta son accès d'humeur : d'habitude, jamais il ne se comportait ainsi envers Felipe. Il se rassit et lui demanda d'un ton un peu radouci.
— Es-tu certain de n'avoir rien à me dire, que la señorita pourrait m'apprendre également ?
Mais au regard qui accompagnait sa question Felipe sentit que celle-ci était purement rhétorique : Diego avait l'air de vaguement savoir quelque chose, mais s'il avait dû recourir à ce moyen peu glorieux d'essayer de faire parler la señorita Alacen, c'était donc qu'il ignorait encore le matin même de quoi il s'agissait. Et s'il n'était pas venu le voir depuis son retour du pueblo, c'était qu'il l'ignorait toujours…
Et pour le moment Felipe préférait qu'il en demeurât ainsi. Même si un certain désir de céder à Diego, de soulager sa conscience auprès de lui, de se confier à lui commençait à poindre en son cœur – après tout, se dit-il, ce qu'il avait à avouer n'était pas si terrible ! – il en repoussa l'idée sitôt qu'elle lui fut venue : en l'état d'énervement dans lequel se trouvait présentement Diego, ce n'était pas une bonne idée. Son soudain coup de sang d'il y avait quelques secondes à peine était là pour le lui rappeler.
Felipe résolut donc de faire l'innocent, tâchant d'être aussi convaincant qu'il le pouvait. Avec les années il avait de l'entraînement pour ce qui était de dissimuler, de tromper son monde, de mentir – non, pas mentir ! il s'agissait tout au plus de masquer la vérité, de jouer la comédie, n'est-ce pas ? Oui, Felipe était devenu très bon comédien, et lorsqu'il dit à Diego qu'il ne voyait vraiment pas de quoi il parlait, il se trouva si naturel et nonchalant dans ses dénégations qu'il se convainquit presque lui-même.
En tout cas, cette pénible scène lui apprit autre chose : la señorita Alacen n'avait pas parlé. Malgré Diego et son habileté, malgré le vin, elle avait tenu la promesse qu'elle lui avait faite et avait réussi à tenir sa langue : il en eut pour l'inconnue un respect accru.
Et ce que Diego venait de lui dire expliquait maintenant clairement pourquoi elle avait passé une majeure partie de la journée à dormir… Non, elle ne faisait pas une rechute, comme il avait pu le craindre : elle cuvait tout simplement son vin !
Voyant le regard de Diego toujours posé sur lui, Felipe décida prudemment de ramener la conversation sur le sujet qui préoccupait véritablement son bientôt-père : Victoria Escalante.
Qu'allait-il faire, à présent qu'ils étaient fâchés ?
— J'ai besoin de la voir, de lui parler.
Pour arranger les choses ? Pour discuter posément ? Probablement, pensa Felipe.
Dès demain matin ? demanda-t-il à Diego.
— Non, tout de suite, répondit celui-ci.
Oh.
Felipe pointa un index interrogateur à la chemise blanche à demi déboutonnée de Diego et au pantalon noir qu'il avait déjà enfilé.
— Oui Felipe, en tant que Zorro.
Stupide, pensa le jeune homme sans rien en montrer. C'était Diego qui avait un problème à régler avec Victoria, pas Zorro ! C'était à lui de la confronter, de tâcher de s'expliquer face à face avec elle pour régler un problème auquel Zorro, pour une fois, ne pouvait rien !
Mais Diego avait depuis bien trop longtemps pris l'habitude de se cacher derrière Zorro pour intervenir en quoi que ce soit, dès qu'un problème survenait, et maintenant qu'il ne s'agissait plus de troubles à l'ordre public ou d'abus de pouvoir des autorités, mais bien d'un souci personnel entre lui et la femme qu'il aimait, il ne trouvait pas en lui le courage de se battre pour lui-même, à visage découvert. De plaider sa propre cause. D'affronter Victoria et tout ce qu'elle pourrait lui dire de blessant.
Il se cachait, fuyait, comme cet après-midi qu'il avait passé Dieu sait où, seul, comme un animal blessé ; et il se terrait, comme ce soir lorsqu'il était venu se réfugier dans sa tanière souterraine après le repas.
Par lâcheté, reconnut un Felipe déconfit et désillusionné de voir son héros s'écrouler, de le découvrir bassement et simplement… humain. On est toujours impitoyable lorsqu'on voit son mythe vivant s'effondrer, lorsqu'on découvre qu'un père jadis adulé est en fait un homme comme les autres, avec les mêmes faiblesses et petitesses que les autres.
Et impitoyable, Felipe le fut lorsqu'en son for intérieur, il traita Diego de lâche. Lâche. Le qualificatif que jamais il n'aurait cru lui attribuer. Mais il ouvrait maintenant les yeux et constatait que oui, Diego de la Vega, qui ne craignait ni les soldats, ni le fer des sabres, ni le feu des mousquets, ni les menaces de l'alcade, Diego de la Vega avait peur de Victoria Escalante. Reculait devant elle. Et se cachait derrière le masque de Zorro pour oser lui parler.
Quel bien cela pourrait-il donc lui faire, de l'entendre confier à son Renard masqué tout le mal qu'elle pensait de Diego de la Vega ? De l'entendre répéter combien lui, Zorro, était différent de ce Don Diego sur lequel on ne pouvait décidément pas compter ? Quelques baisers donnés à Zorro seraient peut-être un pansement très passager sur la blessure de Diego, mais ils risquaient aussi de creuser, aggraver et envenimer la plaie qu'ils recouvriraient…
C'était stupide et ridicule. Et Diego, ou du moins la part si rationnelle et logique qu'il y avait en lui, ne pouvait l'ignorer. Et pourtant, à chaque fois il y retournait, comme l'insecte attiré par la lumière de la bougie venait se brûler les ailes à sa flamme.
L'amour rendait le plus sensé des hommes complètement idiot. Et pire encore, négligent des dangers.
Non, décidément, se jura de nouveau Felipe en regardant Zorro s'éloigner dans la nuit, jamais il ne se laisserait tomber amoureux !
