La scène lui parut d'abord étrange, presque surréaliste...bien qu'il ne s'était pas attendu à une ambiance particulièrement festive.

Il trouva Karl et Rachel debout, face à face à moins de deux mètres, chacun affichant une expression d'intense antipathie pour l'autre. Quant à Alex, à force de se ratatiner, elle avait fini par se retrouver accroupie, appuyée contre la façade du restaurant, le visage toujours masqué. Comme si plus rien n'aurait pu l'atteindre, elle n'eut aucune réaction - pas même un léger soubresaut - lorsque Karl cria une nouvelle fois à Rachel de dégager...ce à quoi l'allemande n'obéit pas, se contentant de rester de glace, en respirant aussi fort que ce que sa colère le provoquait.

Témoin silencieux, Genzô resta un instant ahuri puis s'avança discrètement jusqu'à hauteur de Rachel.

Il aurait presque eu l'impression de déranger s'il n'y avait pas eu la présence, de prime abord « insolite », d'Alex en ces lieux. Cette présence qui, compte tenu des évènements, de ses craintes, de ses soupçons, eut rapidement l'effet d'une main qui le gifla violemment d'abord, pour aller s'emparer de ses entrailles ensuite – entrailles qu'elle prit un plaisir sadique à tordre douloureusement en tous sens. Comment ne pas s'imaginer qu'Alex était mêlée à tout ça ? Comment ne pas...?

Ayant enfin remarqué sa présence, les deux allemands tournèrent brusquement leur regard vers le japonais. L'expression de leur visage changea instantanément du tout au tout. L'animosité et l'emportement qui submergeaient jusqu'à présent Karl disparurent, laissant place à un sentiment de mal-être, contrairement à Rachel, qui, n'ayant plus rien à perdre, se réjouit de la venue inespérée de cette quatrième personne. Un immense sourire aussi singulier que mauvais se dessina alors sur son visage, étirant ses lèvres minces. Elle regardait Genzô, réalisant qu'il serait son ultime et plus redoutable moyen de vengeance.

De plus en plus mal à l'aise, le japonais resta muet, attendant, observant alternativement Karl ou Rachel, en fonction de qui prenait la parole.

- Et bien c'est parfait ! s'exclama finalement en première une Rachel triomphante. Maintenant, nous sommes au complet ! Il ne manquait plus que toi, dit-elle en fixant le japonais, le regard exalté.
- Rachel...menaça lourdement Karl. Méfie-toi de ce que tu vas dire...

Tandis que l'allemande ne prêta aucune attention à cette mise en garde - n'ayant pas l'intention de s'arrêter en si bon chemin – pour la première fois, Alex dégagea timidement ses mains de devant ses yeux et put ainsi découvrir, à son grand malheur, Genzô qui les avait rejoints et qui s'apprêtait à entendre...

- Allons Karl, insista Rachel d'une voix aussi doucereuse que féroce, tu ne crois pas qu'il devrait être au courant lui aussi ?

Elle semblait prendre un véritable plaisir à ménager le suspense jusqu'au bout. L'effet n'en serait que plus spectaculaire, plus violent...

- Car après tout, poursuivit-elle, nous sommes tous autant concernés les uns que les autres par vos...petites cachotteries sentimentales, cracha-t-elle en posant cette fois-ci son regard dégoûté sur Alex.

Cette dernière déclaration eut véritablement l'effet d'une bombe. D'une bombe qui explosa dans le cœur de Genzô, le clouant sur place...clouant tout le monde sur place...

Et ce n'est qu'une fois écoulées les longues secondes nécessaires à l'assimilation de ce qu'il venait d'entendre, que le japonais regarda sa petite-amie, hébété, puis rapidement en quête d'un démenti de sa part - car incapable de croire un seul instant une chose pareille. Oui, bien sûr il avait émis des doutes, mais ce n'était finalement que des spéculations, des incertitudes qui pouvaient être à tout moment remises en cause et laissaient ainsi inconsciemment la porte ouverte à d'autres explications moins pénibles. Cette absence de preuve avait un côté rassurant...

Mais maintenant qu'il se retrouvait là, dans cette situation, mis devant un fait apparemment accompli, il réalisa qu'il ne pouvait, qu'il ne voulait pas y croire...qu'il ne pourrait probablement jamais se résoudre à une telle chose. Alors, il plongea ses yeux dans ceux d'Alex. Elle, il la croirait. Si elle lui disait que Rachel racontait n'importe quoi, il la croirait...ça lui suffirait. Il avait juste besoin de...

Mais tandis qu'il attendait, fébrile, une réponse ou tout autre acte destiné à le rassurer, il ne vit apparaître dans le regard de sa petite-amie qu'une expression navrée qui acheva de l'abattre.

Pourquoi ne pas lui dire bêtement la vérité, qu'il ne s'était rien passé ?...certains auraient pu en jurer...Rien de répréhensible n'avait été commis. Alors pourquoi Alex avait-elle eu cette réaction ?

Parce qu'au-delà de son état émotionnel sérieusement endommagé qui aurait suffi à annihiler le moindre de ses mouvements, de cette sensation de ne plus rien maîtriser, de tout ce qui ne cessait de mal tourner malgré sa bonne volonté et qui contribuait par là même à la décourager de faire ou dire quoi que ce soit, la jeune femme ne le pouvait pas. À ses yeux, ça aurait été un mensonge. Car malgré tout, elle se sentait fautive.

Fautive pour l'ambiguïté des sentiments qu'elle avait récemment ressenti. Fautive de n'avoir su écouter cette petite voix qui l'avait implorée de simplement dire « non ». Et puis, il y avait Karl. En l'état actuel des choses, elle ne savait trop comment rapporter ce qu'il venait de se passer et craignait de l'accabler plus qu'autre chose...et ça non-plus, elle ne le voulait pas.

Voilà pourquoi elle aurait été bien en peine de dire que tout ça n'était pas vrai. Et quant aux fausses vérités terribles qui découleraient inévitablement de son silence, elle n'était de toute façon plus en état d'aller jusqu'à anticiper sur ça...

Genzô baissa la tête, totalement démoli. C'est tout son monde qui s'écroulait, toute sa vie...et il aurait pu s'effondrer sur lui-même à cet instant si la voix douce et légèrement craintive de Karl ne lui avait pas soudain vrillé les tympans et provoqué, à l'opposé, un accès de colère tel qu'il eut sur lui, l'effet d'un coup de fouet.

- Genzô...écoute, je...commença l'allemand.

Mais le regard foudroyant que lui jeta le japonais le fit non-seulement taire, mais reculer d'un pas. Ce n'était pas le moment d'avoir cette explication. Genzô était trop choqué et meurtri. Rien de ce que pourrait lui dire Karl ne le rassurerait ou le convaincrait en aucune manière.

Rachel, elle, était toute à sa joie. Quel doux châtiment que de voir son « ex » dans cette position. Après tout ce qu'il avait pu lui faire vivre, après tout ce qu'il avait pu lui faire endurer, quel juste retour aux choses ! Et dans la continuité de ses émotions, elle se tourna ensuite vers Alex, la couvrant d'un regard cruel et dominant.

Et elle ne fut pas la seule à l'observer. Genzô posa à son tour ses yeux sur sa petite-amie, froid, distant, implacable. Pire que tout ce que la française avait pu ressentir la première fois où elle avait rencontré le gardien...

Le cerveau complètement vide, dénuée de la moindre volonté, Alex en était arrivée à un point où elle aurait aimé qu'ils la laissent juste là et qu'ils l'oublient...et qu'il l'oublie. Toute cette histoire lui donnait furieusement envie de vomir. Pitié ! qu'on la laisse tranquille et qu'on ne lui demande plus rien. Mais malheureusement pour elle...

- Alex. Lève-toi, on rentre.

...Genzô ne semblait pas partager sa vision des choses et souhaitait à l'évidence se retrouver seul à seul avec elle. Sa voix, dépourvue d'affection, fit tressaillir la jeune femme toujours accroupie. Insensible à sa réaction, Genzô ne broncha pas et patienta quelques secondes.

- S'il te plaît, ne me force pas à me répéter, siffla-t-il finalement dangereusement.
- Ne lui parle pas comme ça ! s'emporta soudain Karl. Elle ne le mérite pas !

Alors que les deux filles, pour le coup spectatrices, craignirent de voir la suite dégénérer, Genzô prit une profonde inspiration – nécessaire pour conserver un minimum son sang-froid -, s'avança d'un pas menaçant vers l'allemand qu'il se contenta de toiser, avant de lui lâcher sèchement :

- Toi, n'aggrave pas la situation...ni ton cas...

Pourtant, Karl ne semblait pas décidé à en rester là et s'apprêtait à revenir à la charge afin de prendre la défense d'Alex, lorsque cette dernière se leva enfin et adressa un regard de silence à Karl. Fataliste, elle croisa son regard navré, tourna la tête lorsqu'elle passa devant Rachel, et la baissa lorsqu'elle arriva devant Genzô.

- Dépêche-toi, murmura-t-il sans la regarder, d'une voix d'outre-tombe.

Alex étouffa un spasme et commença à marcher en direction du parking où étaient stationnés les véhicules des joueurs.

Rachel et Karl ne firent pas un geste, pas un commentaire. Ils regardèrent Alex s'éloigner lentement pendant que Genzô rentrait une dernière fois dans le restaurant pour aller y récupérer ses affaires et celles de sa petite-amie.


Un silence pesant s'abattit sur la salle-à-manger sitôt que le japonais y fit son apparition. L'assemblée en était alors à se demander ce qu'il se passait dehors, tandis que Shunko bombardait littéralement Stefan de questions - ce-dernier étant resté trop silencieux, trop grave alors que tout le monde autour de lui s'agitait, pour ne pas en savoir un tant soit peu. Mais le suédois ne manifesta un signe d'intérêt qu'en voyant Genzô s'approcher de la table. Il l'interrogea du regard, le japonais comprit...et ne lui adressa en retour qu'un imperceptible mais éloquent hochement de tête. Il prit ensuite leur veste et sac et s'en alla sans adresser le moindre geste aux autres – qui n'osèrent de toute façon pas lui demander ce qu'il en était.

Une fois Genzô disparu, à la nouvelle surprise générale, c'est Stefan qui se leva dans l'intention de sortir rejoindre son capitaine. Alors qu'il franchissait les portes de la salle, Franck Schneider se leva et s'exclama, totalement abasourdi par tout ce remue-ménage :

- Mais bon sang Stefan ! Qu'est-ce qu'il se passe là ?
- C'est rien coach, soupira le suédois en se retournant vers lui. Restez là, ça va aller...

Comme il s'en était douté, il ne trouva que Karl et Rachel dehors. La jeune femme n'avait pas bougé d'un pouce depuis le départ de Genzô et d'Alex. Son expression satisfaite avait disparu de son visage. Elle paraissait désormais maussade. Elle savait pertinemment qu'une fois sa courte et fausse joie passée, il ne resterait rien de bon de tout cela et que personne n'en sortirait vainqueur. Elle avait définitivement perdu Karl et n'avait donc plus rien à faire ici.

A l'arrivée de Stefan, elle lui lança un regard curieux puis retourna dans l'établissement. Le suédois vint alors s'asseoir aux côtés de son ami - qui avait pris place là où se trouvait Alex il y a encore quelques minutes. La tête appuyée légèrement en arrière contre le mur, il aurait été difficile de dire si Karl pensait, regardait les étoiles scintillantes dans le ciel, dormait les yeux ouverts ou était simplement triste... Aucune réaction, aucune émotion n'émanait de lui. Il était là, c'est tout.

Stefan soupira en s'asseyant mais ne dit rien et ne l'accabla pas plus de regards sévères. Il n'y eut aucune réprimande, aucune brimade. Il pensa que ce que venait de vivre Karl valait toutes les engueulades du monde. Alors, il resta silencieusement à côté de lui, juste en marque de soutien, juste pour qu'il sache qu'il ne se retrouvait finalement pas tout à fait seul...


Apparemment, ils rentraient chez eux.

Jamais Alex ne s'était sentie si mal. Pourquoi ne l'avait-il abandonnée sur place ? Était-ce pour avoir une explication entre quatre yeux ou pour être plus à son aise pour lui dire ce qu'il pensait désormais d'elle ?

Impossible de décrire le malaise grandissant qui s'emparait peu à peu de la jeune femme et la tétanisait. Elle avait l'impression qu'on la menait vers l'échafaud pour y procéder à l'exécution de son couple avant même d'avoir eu droit à un jugement... d'avoir eu le droit de se défendre - bien qu'elle avait eu l'occasion de...

Alors, la petite voix s'éleva à nouveau et tenta de l'inciter à parler, à dire ce qu'il en était, maintenant. Rester dans pareil mutisme ne faisait que compliquer sa situation, elle en avait enfin pris conscience. C'était comme reconnaître une faute qu'elle n'avait pas commise. Mais non-seulement ses lèvres semblaient scellées pour l'éternité, mais elle avait cette horrible intuition que si elle essayait de dire quoi que ce soit, Genzô se montrerait plus hostile que jamais à ses paroles. Elle redoutait tant de l'entendre lui faire des reproches, lui dire tout ce qu'elle avait pu le décevoir... lui dire que c'était fini entre eux.

Alors qu'elle pensait avoir trouvé les portes du paradis, elle avait foncé tête baissée vers ce qui s'avéra être son enfer.

On ne pouvait entendre que le bruit du moteur tandis que la voiture roulait et se rapprochait de leur domicile. Genzô demeura silencieux durant tout le trajet. Il n'avait plus adressé la moindre parole ou le moindre regard à Alex depuis qu'ils avaient quitté le restaurant. Trop de choses l'assaillaient en même temps. Il avait l'impression de vivre un cauchemar éveillé.

Pour le moment, il se laissait plus guider par ses habitudes qu'autre chose. Pourtant, quand ils se retrouveraient tous les deux dans leur appartement, il savait qu'ils ne pourraient pas faire comme d'habitude...parce qu'il s'était passé des choses graves...parce que son couple était en pleine crise, en danger...parce qu'il ignorait même seulement s'ils formaient encore un couple.

Qu'est-ce qu'Alex avait l'intention de faire ? Qu'est-ce lui, avait l'intention de faire ? Si elle voulait le quitter, comment y survivrait-il ? Si elle voulait rester, le souhaitait-il toujours ? Elle l'avait trahi...ils l'avaient trahi...Cet acte lui paraissait toujours tellement impensable, impossible...impardonnable.

Soudain, sans même s'en être rendu compte, il constata que sa voiture était garée à sa place de parking attribuée. C'était comme si quelqu'un d'autre avait conduit pour lui ce soir-là. Le moteur était coupé, pourtant aucun des deux occupants du véhicule ne donnait l'impression d'être arrivé à bon port, ou plus exactement, aucun des deux ne savait quel comportement adopter maintenant que les habitudes n'avaient plus lieu d'être. Une chose était néanmoins certaine pour le japonais, il supportait mal la présence d'Alex pour le moment. Il décrocha donc sa ceinture et descendit de la sportive sans prêter d'attention particulière à sa passagère.

Une fois la portière claquée, Alex s'autorisa enfin à prendre une profonde inspiration destinée à la calmer. Son angoisse n'en retomba pas pour autant, mais le fait de ne plus avoir Genzô à ses côtés lui procura un ridicule sentiment de soulagement.

Mis à part ses lèvres qui avaient réussi à s'entrouvrir pour laisser passer de l'air, elle n'avait fait aucun mouvement. Sa ceinture était toujours bouclée, ses genoux étaient toujours étroitement serrés l'un contre l'autre, ses mains crispées l'une dans l'autre. Elle aurait volontiers envisagé rester dans cette voiture des heures entières, tout le temps qu'il lui faudrait pour trouver le courage d'affronter Genzô et lui parler. Mais une fois encore, le jeune homme ne sembla pas disposé à lui laisser ce temps de répit. Elle entendit distinctement des pas résonner sur le sol du parking couvert et se rapprocher d'elle, jusqu'à ce qu'elle sursaute en sentant sa portière s'ouvrir.

- Tu as l'intention de passer la nuit ici ? lui demanda une voix plus calme mais toujours dénuée d'affection ou du moindre sentiment – sauf peut-être de l'agacement.

Alex ne le regarda pas et lentement, un peu tremblante, déclipsa sa ceinture et descendit à son tour, gardant une tête baissée qui l'empêcha de juger de l'expression qu'affichait Genzô. Elle le suivit docilement jusqu'aux ascenseurs, incapable d'agir ou de faire quelque chose d'intelligent.

La montée jusqu'au troisième étage s'avéra ensuite être une nouvelle épreuve tant l'atmosphère était lourde dans cet espace confiné. Mais Alex redoutait surtout de se retrouver dans leur appartement, où, une fois la porte fermée, elle n'aurait d'autre choix que de s'expliquer. Elle réalisait qu'elle aurait, après son attitude comparable à un aveu non-dit, les plus grandes difficultés à convaincre Genzô qu'il ne s'était pas passé ce qu'il s'imaginait, qu'elle n'avait jamais quitté la table en ce début de soirée dans un autre but que de clarifier une situation qui lui permettrait de ne plus jamais avoir d'inquiétudes au sujet de Karl...et d'elle-même. Animée de bonnes intentions, tout était alors parti à vau-l'eau et maintenant, elle était au bord du désastre.

Arrivés sur le palier, Genzô ouvrit la porte et la laissa entrer, le visage fermé. Se tortillant les doigts comme elle seule savait le faire, Alex se dirigea immédiatement vers le salon – impensable d'envisager prendre le chemin de la chambre ou de la salle de bain pour s'y brosser les dents – où elle se tint droite près du canapé, au fond de la pièce, le visage marqué par l'inquiétude alors qu'elle entendit la porte d'entrée se fermer dans un bruit sourd.

Déglutissant avec difficulté, elle vit ensuite apparaître Genzô. Genzô qui se dirigea vers elle avant de s'arrêter à deux mètres pour s'asseoir dans le fauteuil qui lui faisait face. Il se pencha en avant, les coudes appuyés sur ses genoux, les mains croisées posées contre sa bouche dans une posture de réflexion qu'il garda un court instant, avant de se passer une main sur le front en soupirant profondément.

Son regard était perdu. Lui qui avait toujours été aimant, certes avec un caractère un peu difficile parfois, mais toujours d'une grande sincérité, lui qui l'avait choyée plus que tout, il ne comprenait pas...il ne comprenait pas comment elle avait pu lui faire ça. Il avait besoin de savoir, quitte à souffrir à nouveau...

- Pourquoi ? demanda-t-il alors en fixant intensément la jeune femme.

Elle savait que ce qu'elle allait lui répondre serait déterminant. Mais avec tout ce qu'elle venait de voir, de subir et de faire subir, c'était le bazar le plus total dans sa tête. Elle ne savait même pas par quoi commencer. Pourtant, ce n'était plus le moment de jouer la muette.

- Je...je...Ce n'est pas ce que je voulais, tenta alors vainement d'expliquer Alex. Avec Karl, ce n'est pas ça...ce n'est pas ce que tu crois...

Genzô baissa la tête et la remua lentement, un petit rictus dépité au coin des lèvres. Il avait l'impression d'être dans un mauvais film. Comme s'il s'était attendu à entendre les excuses caractéristiques de la femme volage. Sauf que là, il n'était pas dans un film et que la femme volage, en l'occurrence, c'était la sienne ! Exaspéré, il se leva d'un bond en faisant claquer ses mains sur ses cuisses et tourna délibérément le dos à Alex, se répétant encore et encore que tout ça n'était pas possible, pas réel...un simple mauvais rêve. De son côté, Alex voulait tellement qu'il comprenne. Mais elle avait l'impression de s'enfoncer toujours un peu plus, chaque fois qu'elle ouvrait la bouche.

- Genzô...Je t'en prie, supplia-t-elle doucement. C'est vrai que ça a été compliqué, mais...c'est toi...c'est toi que j'aime...pas Karl. Je le sais...Je n'ai jamais aimé que toi...
- Et ça veut dire quoi ça : « ça a été compliqué », « c'est toi que j'aime, je le sais » ? s'emporta soudain Genzô, contrastant avec la tentative d'apaisement d'Alex, laissant sortir toute la tristesse et la frustration qu'il avait en lui. Tu peux m'expliquer ?

Alex eut un mouvement de recul mais s'apprêtait néanmoins à essayer de lui répondre. Mais à l'évidence, Genzô avait surtout besoin de vider son sac. Alex n'avait pas encore ouvert la bouche qu'il poursuivait déjà sur autre chose.

- Enfin Alex ! Après tous les moments qu'on a passé ensemble, tout ce qu'on a enduré ensemble, si quelque chose n'allait pas entre nous, pourquoi tu ne m'en as jamais parlé ? Pourquoi avoir attendu de...Pourquoi en être arrivé là...?

Sa voix se brisa.

- Parce que je pouvais m'en occuper toute seule, murmura la jeune femme. C'est ce que je voulais en tout cas...
- Ah oui ? rétorqua Genzô ironique. Et toute cette période là, où je me suis mangé la citrouille à essayer de comprendre ce qui clochait chez toi ! Si c'était Hambourg, tes amis, tes études, même moi ! insista-t-il en se tapant le torse de l'index, aussi furieux qu'attristé. Tu m'as laissé là-dedans alors que tu savais très bien ce qui n'allait pas. Le problème, c'est qu'il y avait Karl et que tu m'avais sorti des bobards dont tu n'arrivais déjà plus à te dépêtrer !
- C'n'est pas vrai ! s'écria Alex, le visage écarlate, les yeux brillants. Je ne t'ai jamais trompé ! J'ai toujours fait tout ce que je pouvais pour nous protéger de...
- « Pour nous protéger » ? la coupa Genzô en s'étranglant. C'est une blague ? « Pour nous protéger » ? Regarde un peu où ça t'as conduit de nous protéger : dans les bras de mon meilleur ami !
- Ce n'est pas vrai ! hurla à nouveau Alex indignée avec ce sentiment de ne pas être entendue. Il ne s'est rien passé avec Karl !
- Alors s'il ne s'est rien passé avec lui, dis-moi juste ce qu'il s'est passé tout court, Alex ! Je veux la vérité !

Genzô n'en pouvait plus. Il était prêt à exploser.

- Tu veux la vérité...?, reprit aussitôt Alex qui s'était brusquement arrêtée de crier et parlait à présent d'une voix calme, résignée.
- Je veux la vérité, répéta fermement Genzô, lui aussi sur un ton singulièrement plus posé.

Alex expira longuement, tentant de maîtriser ses émotions, et essaya d'expliquer ce qu'il en était à Genzô malgré sa peur de le perdre s'il ne comprenait pas... Elle s'assit en face de lui sur l'autre fauteuil et chercha les mots les plus justes.

- J'ai eu des doutes. Oui, j'ai eu des doutes, des interrogations, reconnut-elle. Ta jalousie récurrente, les craintes de Maggie quant aux intentions que pouvait avoir Karl, sa gentillesse à lui, tout ce qui... J'étais mal par rapport à ça mais je n'avais personne à qui en parler, personne à qui me confier et qui aurait pu m'aider. Alors j'ai préfé...
- Des doutes sur quoi ? ne put se retenir de l'interroger Genzô un tantinet agressif. Sur moi ? Sur lui ? Sur nous ?
- Des doutes sur...moi, compléta tristement Alex. Des interrogations sur des émotions que j'éprouvais, des réactions que j'avais, et dont je cherchais la signification...

Elle se risqua alors non-seulement à être franche avec Genzô, mais également à l'observer. Mais aux vues du résultat, elle préféra plonger aussitôt ses yeux sur ses doigts entortillés et poursuivre sa phrase, avant qu'une quelconque insistance visuelle n'incite le japonais à exprimer haut et fort ce qui était en train de fomenter dans son esprit.

- Mais finalement, des soucis qui ne rimaient à rien...qui n'auraient même pas dû être, ajouta-t-elle avec un brin de nostalgie. Parce qu'au bout du compte, la seule personne qui ait jamais compté pour moi, quoi qu'il en soit, c'est toi.

Elle avait conclu sans précipitation, volontairement calmement malgré l'orage qui menaçait, espérant marquer ainsi le fait qu'elle était sûre de ce qu'elle avançait. Genzô continua de la regarder, silencieux, attentif.

- Je suis tellement désolée. Tu étais la dernière personne à qui je pouvais en parler Genzô, s'excusa Alex avec douceur. Je ne voulais pas que tu puisses penser un seul instant que je ne t'aimais plus ou même seulement moins, parce que mes doutes ne portaient pas sur notre amour. Et puis, il aura fallu un clash pour me faire réagir et sortir de tout ce dans quoi je m'étais engluée...

Elle le regarda alors droit dans les yeux, comme si ce geste aurait pu le convaincre de sa sincérité.

- Je n'ai jamais aimé que toi et serais incapable de te tromper. Je te quitterais plutôt que de te trahir...parce que ça n'aurait aucun sens pour moi de rester avec une personne que je n'aimerais plus...

Le garçon soupira, indécis et resta silencieux pendant qu'Alex, assise sur le bord de son fauteuil, les mains jointes, priait pour que son petit-ami croit en elle et en sa fidélité...

Quelques instants plus tard, Genzô, qui semblait s'être un peu calmé, se racla nerveusement la gorge et se frotta à nouveau le front de la main.

- Et Rachel ? De quoi est-ce qu'elle parlait alors quand elle a fait allusion à de « petites cachotteries sentimentales » ?

Apparemment, Alex aurait besoin de rentrer toujours un peu plus dans les détails pour répondre aux inquiétudes de Genzô...et elle pouvait facilement le comprendre - même si elle s'en serait fort bien passée. Mais tant pis, la jeune femme lui dirait. Si ça lui permettait de sauver son couple, elle lui dirait.

- Rachel est arrivée au moment où...où Karl me tenait dans ses bras, avoua-t-elle en se doutant de l'accueil qu'allait recevoir cette révélation. Et comme ces derniers temps il s'est montré assez distant avec elle, elle a de suite cru qu'en fait, il la délaissait parce qu'il sortait avec quelqu'un d'autre...moi.
- On se demande vraiment où elle est allée chercher tout ça, railla Genzô sans gêne. Mais, tu pourrais développer l'épisode du « il te tient dans ses bras » s'il te plaît ? grinça-t-il avec un rictus carnassier.

Mal à l'aise, Alex ne s'imagina que trop bien tout ce que Genzô pouvait s'imaginer à cet instant.

- Tu as compris qu'il n'avait jamais été question que je rappelle ma mère...?

Genzô lui adressa alors un bref sourire, satisfait qu'elle ne le prenne pas – ou plus - pour un imbécile.

- J'ai rejoint Karl au début du repas pour parler avec lui de l'accrochage que nous avions eu la veille, et pour m'excuser de m'être énervée contre lui...
- ...attends attends attends, la coupa soudain Genzô. Vous aviez prévu de vous voir ?

Alex remua lentement la tête en signe de négation. Quant au japonais, en fonction de ce que lui disait sa petite-amie, des questions fusaient instantanément en tous sens dans sa tête. Mais au final, il pouvait y en avoir tellement en même temps qu'il oubliait carrément d'en poser certaines. En tout cas, il comprit enfin d'où venait le fameux « trou de mémoire de son capitaine » – si Alex et lui s'étaient vus et disputés la veille, il n'y avait effectivement pas de quoi s'en vanter !

- En fait...heu...Karl m'a envoyée un message me demandant de le rejoindre dehors pour me parler..., avoua doucement Alex.
- Tiens donc ! s'exclama Genzô en croisant les bras.
- J'y suis allée en songeant que finalement, au plus tôt ça serait fait, mieux ça serait...
- Mais pourquoi est-ce que vous vous êtes disputés au fait ?
- Oh...Je me suis plus défoulée sur lui que ce qu'on s'est disputé en vérité...

Genzô attendant un soupçon d'explication supplémentaire,

- Simplement parce que j'étais à nouveau mal lunée, je l'ai envoyé balader sans qu'il ne comprenne vraiment pourquoi...surtout qu'il n'avait rien fait pour, soupira Alex – tandis que Genzô se réjouissait intérieurement en imaginant la scène.
- Et donc...? Qu'est-ce qu'il s'est passé quand vous vous êtes retrouvés ? insista le japonais.

Alex marqua un blanc, se demandant comment tourner la chose sans provoquer les foudres de son petit-ami.

- Et bien...il s'est avéré qu'en abordant le sujet, contrairement à ce que je craignais, il ne m'en voulait pas pour mes multiples sautes d'humeur, dit uniquement la française en risquant un petit sourire.

Ne voyant rien d'autre venir...

- Et du coup, heureux de constater que vous n'étiez pas fâchés, vous vous êtes jetés dans les bras l'un de l'autre et Rachel est arrivée à ce moment là. C'est ça ? se moqua ouvertement le japonais avec un air goguenard (il n'aurait jamais pu avaler un morceau pareil).

Alex en aurait presque ri si elle n'était pas aussi concernée. Elle remua à nouveau la tête et continua lentement.

- Il était en train de me consoler quand elle est arrivée, avoua-t-elle à un Genzô qui commençait à perdre un peu le fil dans tous ces rebondissements. En fait, au début, je pensais qu'on ne parlerait que de notre...querelle. Mais je m'étais trompée, déclara Alex qui avait recommencé à se tordre les doigts. Disons que par rapport au comportement que j'ai eu envers lui ces derniers temps, Karl avait pensé à certaines...choses pouvant expliquer cet état...et voulait aussi m'en parler.

Genzô se retint à grand peine de commenter – surtout qu'une petite analyse assez fine de la nature des « choses » en question l'aurait plus qu'intéressé. Mais tenant absolument à connaître le fin mot de l'histoire, il préféra laisser parler Alex plutôt que de l'interrompre. Il sentait bien que c'était suffisamment difficile pour elle d'avancer – et pour lui de suivre.

- Alors...ben, c'est ce qu'on a fait...on a discuté...

Ça devenait quasiment impossible pour Alex d'aller plus loin. Pourtant, Genzô voulait savoir. Il devait savoir.

- Et... ? Qu'est-ce qu'il s'est passé ensuite ? demanda-t-il clairement avec une impatience accrue.

Alex répondit simplement : « Rien. Il ne s'est rien passé. ».

- Et c'est pour ça qu'il te consolait dans ses bras ? l'interrogea Genzô, parfaitement incrédule. Parce qu'il ne s'est rien passé ? Y'a quelque chose qui cloche. Excuse-moi, mais je ne te suis pas trop là, trouve autre chose.

Le japonais serait sans pitié. Mais c'était nécessaire pour connaître la vérité afin de garder ou non confiance en sa petite-amie.

- Alors...? insista-t-il, pourquoi t'a-t-il consolée ?

Ses yeux noirs flamboyants étaient désormais braqués sur Alex...et ils ne la lâcheraient pas. Il sentait qu'il touchait au but. Elle allait craqué. Elle le savait. Elle ne pourrait pas lui résister. Elle sentait déjà les larmes lui brûler les yeux, mais plus que tout, elle ressentait ce besoin libérateur de lui dire la vérité. Elle espérait simplement qu'il...

- Alex ! Pour-quoi ?
- Parce que j'avais peur ! Parce que j'avais honte de moi ! s'exclama Alex si brusquement que Genzô en sursauta presque. Après m'avoir parlée, m'avoir ouvert son cœur, si je ne tenais pas tant à toi, si je ne t'aimais pas toi, si fort, il aurait pu se passer quelque chose d'inexcusable, confessa-t-elle en retenant ses sanglots tandis que le japonais parvint à encaisser cette nouvelle révélation sans bondir. J'ai pleuré parce que j'avais de la peine pour Karl. Parce qu'il était sincère mais que je ne pouvais rien faire pour lui...parce que c'est avec toi que je veux être, que je suis heureuse, personne d'autre. J'ai pleuré parce que je me suis trouvée indigne de toi, trop faible par rapport à la force dont tu as toujours fait preuve pour nous deux...

Il eut juste le temps d'entrapercevoir ses yeux rouges, ses lèvres frémissantes, avant qu'elle ne baisse la tête, faisant disparaître son visage derrière de longues mèches de cheveux.

- Quand Rachel est arrivée, murmura-t-elle, j'ai compris ce qui allait se passer. J'ai compris que j'avais encore tout fait de travers. Et puis...ça s'est envenimé, tu es arrivé et...et...je n'ai même pas été capable de...

Elle se tut, incapable d'en dire plus. Seul le bruit de quelques reniflements ponctués d'un hoquet parvinrent de derrière sa cascade de cheveux noisette. Genzô eut alors ce réflex de s'avancer vers elle pour la consoler...avant de se figer sur place. Il eut soudain la vision de Karl et Alex proches, très proches, beaucoup trop proches. Une envie de meurtre s'empara alors de lui.

- Donc si je comprends bien, Karl est amoureux de toi ? demanda-t-il au final assez sèchement pour mettre des mots simples sur toutes ces phrases explicatives à rallonges.

Alex acquiesça tout doucement de la tête. Ainsi, même s'il avait commencé à s'en douter depuis un petit moment déjà, à la confirmation de sa question, le japonais eut les pires difficultés à maîtriser sa respiration et l'envie de foncer chez l'allemand – ou n'importe où il pouvait se trouver d'ailleurs - pour lui foutre son point dans la gueule.

- Et toi ? Tu l'aimes ? ne put-il se retenir de demander à Alex, même si...
- Non, affirma la jeune femme en dégageant de son visage les mèches collées par les larmes qui avaient coulées sur ses joues. Je l'aime beaucoup, mais...pas comme ça. Pas comme nous...insista-t-elle doucement.
- Humm...Et je crois que c'est déjà beaucoup trop, commenta Genzô sarcastique - bien qu'il ne s'attendait pas vraiment à avoir une réponse à sa remarque.
- Mais il « sait » maintenant, continua effectivement Alex d'une petite voix comme si Genzô n'avait rien dit. Il sait que je te t'aime, et il ne fera rien. Il le respecte...
- Ah parce que jusqu'à présent il avait un doute sur notre amour peut-être ? bondit Genzô, virulent. Comment ça, « il le respecte » ? Il n'a pas essayé de me piquer la personne que j'aime ? avec qui je vis ? Hé ! Dois-je te rappeler qu'on parle de mon meilleur ami là ?

Il regardait Alex abasourdi, le visage déformé par le ressentiment. Face à cette réaction violente, Alex en avait glissé du rebord de son fauteuil.

- Je t'en prie Genzô...ne crie plus..., le supplia-t-elle alors désespérée, abandonnant tout espoir, ne voyant plus comment une fin heureuse pourrait s'offrir à eux.

Pourtant, contre toute attente, malgré ce qu'elle pensait, pour la première fois depuis ces longues minutes où ils étaient retournés chez eux et où le ton était monté de si nombreuses fois, le japonais entendit cette demande et s'apprêtait à y accéder.

Il était toujours énervé, tellement énervé. Mais il se rendit soudainement compte, ne serait-ce que par le fait d'entendre Alex, que sa colère n'était plus la même, qu'il n'en voulait plus à sa petite-amie...en tout cas, plus de la même façon, plus pour les mêmes raisons. Il la regarda enfin comme il l'avait toujours fait jusqu'à présent : sans froideur ni distance. Ainsi, la voir dans cet état le blessa plus que tout ce qu'il avait pu vivre en cette fin de soirée. Il était allé jusqu'au bout. Elle lui avait dit tout ce qu'il voulait savoir...et d'une certaine manière, ça l'avait rassuré...

Après...oui, ce qu'elle lui avait raconté était tarabiscoté, parfois tordu, mais non-seulement quitte à mentir, on pouvait facilement trouver des mensonges plus simples et plus cohérents, mais en plus - et surtout - il la connaissait malgré tout trop bien pour penser un seul instant qu'elle n'ait pas été sincère avec lui durant leur...petite discussion.

Finalement, il songea tristement qu'ils avaient dû autant souffrir l'un que l'autre dans cette histoire. Qu'aucun des deux n'avait eu le beau rôle au détriment de l'autre, et qu'il était vraiment temps d'en finir...


Maintenant que l'orage semblait s'éloigner, avec ce tempérament qui était le sien, Genzô se surprit même à espérer. À espérer qu'ils parviennent peut-être à surmonter cette épreuve. L'effroi qu'il avait éprouvé en s'imaginant trahi et privé de l'amour d'Alex avait disparu. Et ça, ça n'avait pas de prix. Bien entendu, de nombreux problèmes restaient à être réglés, mais pour le moment, le plus important était qu'ils se retrouvent. Il avait tellement eu peur de l'avoir perdue...tellement...

Alex était absente de la scène, perdue dans ses pensées chagrinantes, elle regardait sans le voir un motif du tapis sur lequel elle s'était retrouvée involontairement assise quelques minutes plus tôt, tandis que Genzô s'approchait délicatement d'elle avec l'intention de la prendre dans ses bras, tout contre lui, pour la réconforter...et se réconforter lui-même aussi...

C'est au moment où le jeune homme s'apprêtait à s'asseoir à ses côtés, qu'Alex revint à l'instant présent et tourna vers lui un regard désolé, les yeux toujours un peu dans le vague.

- Si tu savais..., souffla-t-elle alors mélancolique. Je voudrais tellement qu'on soit simplement heureux tous les deux. Que tout redevienne comme avant...

Ce à quoi le japonais répondit par un petit sourire, mais beaucoup trop rapide et discret pour qu'il soit perçu.

- ...et aussi, que vous restiez amis avec Karl. Parce que vous l'êtes depuis si longtemps et que malgré tout, c'est un gentil garçon...

Ah là, ça eut plutôt l'effet inverse sur Genzô qui sentit instantanément un ressort brûlant rebondir douloureusement et outrageusement dans son estomac. Non seulement il ne voulait plus entendre parler de ce traître, mais alors qu'en plus, Alex en remette une couche, ça, ça eut le don de l'exaspérer au possible. Du coup, plutôt que de s'asseoir et de la prendre dans ses bras, il éprouva un impérieux besoin de prendre l'air.

Ainsi, il fit brusquement demi-tour et, sans donner la moindre explication, se dirigea à grandes enjambées vers la porte d'entrée, en récupérant au passage sur un petit meuble ses jeux de clefs de voiture et de l'appartement. Alarmée - et parfaitement sortie de ses rêveries - Alex se releva instantanément et, une main posée sur son cœur battant à tout rompre, interpella Genzô d'une voix suraigüe :

- Mais où vas-tu ?
- Je sors ! Sinon je sens que je vais tuer quelqu'un !

Là-dessus, il claqua la porte derrière lui et ne s'intéressa même pas de savoir si l'ascenseur était « stationné » ou non à son étage - les escaliers étaient tout indiqués pour son état de nervosité.

Alors qu'il arrivait au sous-sol qui faisait office de parking, il repensa à la dernière intervention d'Alex. Elle était vraiment incroyable ! Après tout ce qu'elle venait de lui avouer, se débrouiller encore à trouver des circonstances atténuantes à quelqu'un comme Karl ! S'il ne la connaissait pas autant « petite sœur des pauvres », il aurait même pu penser qu'elle se foutait carrément de lui. En attendant, tant pis pour elle, elle attendrait qu'il soit calmé et rentré pour avoir un câlin ! Ça lui ferait les pieds !


Debout près de son canapé, déboussolée, sa main restée posée machinalement sur sa poitrine, là où son cœur battait toujours trop fort, Alex garda les yeux rivés durant de longues minutes sur cette porte d'entrée qui venait de laisser partir l'unique personne qui comptait à ses yeux, qui comptait plus que tout. Il avait préféré s'en aller... Qu'il l'ait crue ou non, cela n'avait plus d'importance : elle avait tout détruit.

Fini...c'était fini...Genzô était parti...