Vous les femmes, vous le charme

Vos sourires nous attirent nous désarment

Vous les anges, adorables

Et nous sommes nous les hommes pauvres diables (…)

Vous les femmes vous le charme

Vos sourires nous attirent nous désarment

Pauvres diables que nous sommes

Vulnérables, misérables, nous les hommes

Pauvres diables, Pauvres diables, Pauvres diables

Vous les femmes : Julio Iglesias


Chapitre 58 : Visite chez le comte (le 2 avril)

Le réveil fut difficile ! Hélène me réveilla à six heures comme convenu et elle fila à la salle de bain comme d'habitude ! Moi, j'allumai ma première cigarette.

Je boitais toujours mais la douleur était moins forte qu'hier. Watson vint nous retrouver à table. L'aubergiste devait nous avoir à la bonne parce qu'il nous soignait comme des rois ! Aujourd'hui, il nous amena du fromage de chèvres (un paysan en élevait dans la région). Hélène en tartina son pain mais trouva que le fromage était trop « pas à son goût » et elle se leva pour aller demander quelque chose à notre aubergiste et revint ensuite, toute fière, avec un pot de miel !

- Du miel ? fis-je étonné.

- Oui, pour adoucir le goût du fromage. En plus, le miel vient de Provence ! C'est un habitué qui lui en apporte lorsqu'il passe dans la région. D'après lui, il devrait passer dans peu de temps… Hum ! Délicieux ! Ça lui donne une autre dimension !

Elle coupa un morceau de son pain et me le tendit :

- Tiens William, goutte-moi cette merveille !

- Non merci ! Le fromage au miel ne m'inspire pas… Je préfère le lait caillé de vache avec de la confiture ! Spécialité Amélia ! Aucun ne lui arrive à la cheville !

- Oh que si tu vas goûter ! J'ai mangé des grenouilles moi ! Alors retour de politesse. Tu ne seras pas déçu, je te jure !

Evidemment ! Avec des arguments pareils, je me voyais mal refuser ! Je ne fus pas déçu, c'était bon ! Je m'en tartinai moi aussi sur du pain.

- Tu as encore gagné ! C'est bon ! Le mélange sucré du miel se marie bien avec le goût plus amer du fromage…

- J'ai toujours raison ! Mais que va-t-on faire aujourd'hui chez le comte ? Il nous fera visiter son manoir, mais ensuite ? Comment s'y prend-on pour voir ce que l'on ne doit pas voir ? Tu as une idée ?

- Des tas, mais vu que je ne sais pas comment est disposé sa maison… Ce que je sais, c'est que l'on prendra un autre chemin pour y aller ! Nous pouvons longer le haut des falaises et couper à travers « champs » pour nous y rendre ! Le chemin est plus direct ! Cela nous permettra de regarder après d'autres sites…

- Ah ! fit Watson. Voilà le chouchou de madame !

Louis arrivait tout fier ! Hélène eu droit à un baiser et nous a un salut de la tête. Paul l'avait aidé pour déposer la selle et lui, il avait fait le reste ! Les fontes étaient posées, les capes liées et les couvertures aussi !

Il s'assit à table avec nous et bu une tasse de lait qu'un des serveurs lui avait apporté à la demande d'Hélène. Ils étaient tous à sa botte ! Elle était très agréable avec eux aussi, jamais un mot plus haut que l'autre, formule de politesse… Autre chose que la petite peste qui faisait de son nez parce que son café était trop chaud ou son eau trop humide.

Le gamin était collé contre Hélène. Pour le décoller, ce serait impossible ! Gros problème en perspective ! Vu les regards qu'il lui faisait… dans une semaine il lui disait « maman » !

Une fois en selle, je pris la tête pour les guider pour un parcours « hors piste » et que j'avais remarqué sur une carte chez monsieur David. Toujours bon à prendre lors de nos sorties nocturnes ! J'avais envie de le connaître pour pouvoir aller plus vite le cas échéant. Si seulement on pouvait l'emprunter à vélo ! Nous chevauchions depuis quelques kilomètres…

Ce fut un bruit de galop qui nous fit tourner la tête. Le bruit provenait d'en bas, sur la plage.

- William ! Regarde ! Une troupe d'une douzaine de cavaliers sur la plage ! Ce ne seraient pas eux tes mystérieux cavaliers qui s'envolent dans le ciel ?

- Peut-être… mais je ne vois pas les chiens…

- Restés au chenil sans doute… Tu as vu leurs chevaux ? Pas n'importe quoi ! Oh, ils nous ont vu !

Effectivement, en passant à notre hauteur, vingt mètres plus bas, le cavalier de tête et ensuite le reste de la troupe tournèrent le regard vers le haut et nous fixèrent tout en continuant de galoper, mais à une allure plus réduite.

De là où on se trouvait, ils n'auraient pas pu nous voir d'en bas ! Le meneur me fit même un petit salut en posant brièvement la paume de sa main contre son front ! Un salut bref, mais impossible de se tromper !

- Ils ont des chevaux espagnols ! fit Hélène tout en joie. Et des arabes aussi ! Tu as vu le cheval du meneur ? On dirait Pharaon en plus grand, plus massif… Joli aussi l'alezan crin lavés ! Et c'est quoi pour des chevaux ceux-là ?

- Lesquels ? Les derniers ?

- Oui, les quatre derniers…

- Un pie, un appaloosa et deux Quarters Horses ! Je croyais que les appaloosa avaient presque tous disparus après la reddition des Nez-Percés en 1877 !

- C'étaient les chevaux des indiens d'Amérique ?

- Oui ! Leurs immenses troupeaux ont été décimés par l'armée américaine qui considérait ces chevaux comme des armes de guerre ! Ils ont même servis de cibles d'entraînement ! Quelle horreur ! Une boucherie ! Il en existe encore… Tant mieux ! Les quatre derniers sont des chevaux américains sans conteste ! Sur une plage de Normandie, c'est plutôt exceptionnel !

- Races inconnues au bataillon pour moi !

- J'ai monté des Quarters lors de mon voyage aux Etats-Unis… Spécial comme cheval ! Sélectionnée pour sa rapidité sur des courses de sprint d'un quart de mile, d'où son nom… Le cheval de la conquête de l'Ouest ! Mais que font-ils ici ? Et où vont-ils ?

- Sur le sentier qui remonte vers le haut ! me répondit Hélène. Droit devant !

- Brillante déduction jeune fille ! Mais je m'en doutais ! Je voulais savoir où ils allaient ensuite parce qu'on ne les a jamais croisés avant !

- J'avais très bien compris ! Mais c'est toi qui as couru…

- Infernale je vous dis ! Continuons notre route, nous devons encore arriver chez Talleyrand…Allez, en route Pharaon !

- Et votre jambe Holmes ?

- Pas de nom John ! Si vous voulez savoir, je souffre le martyre en silence !

- Menteur ! Vous avez emmené quoi dans vos valises ? Cocaïne ou morphine ?

- Tabac, cigares, pipes et cigarettes !

- Vous fumez moins on dirait… Cocaïne ou morphine ?

- Pas le temps de fumer ! Morphine uniquement ! Pour usage médical seulement !

- Menteur ! fit-il en souriant. Je savais que vous en aviez avec vous ! Pour vos injections personnelles oui ! Pas pour usage médical !

- Non ! Mon cerveau est actif ! Pas de morne routine de l'existence à l'horizon ! J'ai une exaltation mentale pendant la durée de cette enquête ! (Exaltation des sens aussi, mais je me gardai bien de lui dire ! Moi qui lui avais fait des diatribes entières sur l'importance du bannissement des sentiments… J'étais mal pris !). Mon cerveau refuse la stagnation, ne l'oubliez pas John !

- Mais vous vous êtes injecté de la morphine hier pour atténuer la douleur !

- Non !

- Il dit vrai John. Pas de morphine dans les veines ! Le flacon est resté dans sa valise. Il n'y a pas touché et il ne simule pas sa douleur…

- Félicitations madame ! Vous avez réussi là où j'ai toujours échoué !

- Je n'ai rien fait John !

- Alors je ne comprends plus rien ! fit-il. Vous fumez moins, mangez beaucoup mieux et plus que d'habitude et en plus, pas de drogue ! Vous nous l'avez changé madame !

- Je ne suis responsable de rien John ! La cuisine et l'air français y sont pour quelque chose sans doute ! L'air est plus sain qu'à Londres…

- Nous n'avons pas le temps de disserter là-dessus, leur dis-je. Poussons un peu l'allure.

Watson avait l'art de remarquer certains détails qu'il n'aurait pas du remarquer !

C'est vrai que je fumais moins, mais à cheval, je n'ai jamais fumé ! Je ne m'étais fait aucune injection, mais mon cerveau était actif ! Et j'avoue que j'avais de l'appétit. J'étais capable de sauter des repas, de manger sur le pouce, de jeûner plusieurs jours, mais le péché de la gourmandise était un de mes préférés, lorsque j'avais le temps j'aimais faire bonne chère !

Bon, avec Hélène j'avais aussi le péché de la chair ! De plus, elle me faisait manger puisqu'elle emmenait le pique-nique et laissait souffler les chevaux ! Mais je me sentais bien en France, avec une enquête et… Hélène !

Nous avons mit les chevaux au trot pour ne pas traîner et cette allure réveilla la douleur. J'avais un énorme bleu violet à l'intérieur de ma cuisse et chaque fois qu'il allait contre le quartier de la selle je serrais les dents !

Les cavaliers aperçus débouchèrent alors du sentier, toujours à bonne allure, et passèrent loin devant notre route. Ils filaient à vive allure dans la campagne, tous en rang : le meneur seul devant, un autre derrière lui et les dix autres répartit en deux rangées de cinq cavaliers. Discipline ! Militaire la discipline ?

Je devrais demander à monsieur David ou à l'aubergiste s'ils étaient au courant de cette troupe de cavaliers.

Nous arrivâmes à destination, John continua sa route seul pour nous trouver une crique romantique digne de ce nom tandis qu'Hélène et moi descendions de cheval.

- Bonjour monsieur Ramsay, fit le comte en venant à ma rencontre. Votre secrétaire est toujours là ?

- Oui, il n'a pas vraiment trouvé un endroit romantique pour nous hier… Il veut faire mieux !

- Venez ! Entrez ! Un palefrenier va s'occuper de vos chevaux. Comment va votre jambe monsieur ?

- Je sais à peine marcher sans boiter ! (J'accentuais mon mal et ma boiterie pour lui ôter tous soupçons). Mais d'ici une semaine cela ira mieux !

Il nous fit pénétrer dans son antre (les marches furent un calvaire et je ne dus pas simuler). Après une tasse de thé, il nous fit faire le tour de sa maison et nous montra sa collection. Pas de pièces appartenant à d'autres ! Pas fou non plus ! Mais j'avais eu droit à une visite guidée !

Même la cave à vin pour Hélène qui se fit une joie de manipuler les bouteilles avec dextérité ! Elle apprit même au comte comment déplacer les vieilles bouteilles !

Si je devais pénétrer chez lui par effraction j'avais l'avantage de connaître la disposition des pièces par cœur !

Nous eûmes droit à un dîner qui n'équivalait pas au niveau de la cuisine de l'auberge et les vins étaient, selon Hélène : pas terrible et médiocre pour certains ! Elle m'en fit part une fois partit du manoir. Leurs noms étaient célèbres mais les années mal choisies ! Il avait dû acheter un stock de bouteilles spéciales « années de merde » m'avait-elle dit en riant.

Je lui avais dit que je ne repartirais pas trop tard parce que je devais passer chez mon employeur pour discuter de deux trois choses. Maintenant que j'avais vu la maison…

Watson avait la journée d'exploration pour lui et il nous rejoindrait à l'auberge pour le souper.

Une fois repartit, je fis signe à Hélène de ne rien dire de suite. Nous chevauchions depuis peu, par un autre chemin, vers la maison de monsieur David lorsque Hélène rompit le silence :

- C'est comme je t'avais dit ! Ce type veut faire bourgeois mais il n'y arrive pas ! Il sert des grands vins à sa table mais il possède des années mauvaises !

- Tu es sûre que toutes ses années sont mauvaises ? Tu as vérifié ?

- Il a classé les vins par année…C'est un grand maniaque de l'ordre lui ! Pas comme certains… La plupart des noms de vins que j'ai aperçu n'étaient pas classés dans les grandes années ou les exceptionnelles ! Il possède une cave à vin spécialisée dans les années « exceptionnellement mauvaises » ! Je me demande même s'il ne colle pas des étiquettes de grands vins sur des bouteilles de piquette ! Certaines bouteilles m'ont parues louches… Il se donne des grands airs mais ne vaut rien ! Mais il veut se faire croire que oui ! Et je quitte sa table en ayant faim ! Pourtant, pour l'ordre, il nous bat ! Son bureau est rangé à l'outrance ! C'est à peine s'il ne place pas son crayon par rapport à l'équateur ! Maniaque pareil, ça ne s'invente pas ! Ses assiettes étaient toutes alignées parfaitement ! Rien ne dépassait !

- Mais j'ai vu tout ce que je voulais voir !

- Tu as vu son carnet de télégramme ?

- Oui, mais je n'ai pas osé l'approcher ! Tu as pu ?

- Evidemment ! (Elle m'étonnait tous les jours elle !) Puisque tu as eu la gentillesse de le retenir devant un tableau pendant que je regardais !

- Vu que je te tournais le dos aussi, je ne savais pas si tu avais eu la présence d'esprit de regarder… Alors ?

- Il a tellement appuyé sur son crayon que cela se voyait en dessous ! Mais je n'ai pas le nom du destinataire… Pas noté dessus ! Juste l'heure pour son assistante…

- Le message Hélène ! lui dis-je un peu énervé.

- Ne t'énerve pas ! me répondit-elle avec le sourire : « Ai préparé caisses de vin – expédie tout par bateau – date prévue confirmée – soyez présent réception » et tu connais la meilleure ? Je te parle en anglais parce que le télégramme était rédigé en anglais ! Il demandait à l'assistante de le faire « le 2 avril, 10h a.m » !

- Comment connaître le nom du destinataire ?

- Tu le demandes à la guichetière ! Un joli sourire et l'affaire est faite !

- Tu crois qu'elle va te montrer ses talons de récépissés ? fis-je en haussant les yeux.

- Si je demande gentiment… On tourne la bride et on cravache jusqu'à la ville la plus proche de chez lui ?

- Et la discrétion ? Si on nous demande ce que l'on est allé faire au bureau de poste ?

- Je devais envoyer un télégramme à une amie…

- Qui va demander à voir les talons…

- Si c'est un homme au guichet, c'est pour moi ! Je te laisse les femmes…

- Adjugé ! Au galop !

Le fait d'avoir étudié les cartes de la région me permis de nous emmener sans encombre à la ville la plus proche du manoir, distante de six kilomètres environ.

Nous descendîmes de cheval avant la ville et nous les liâmes les chevaux – sauf Némésis – à un arbre à l'écart, caché dans des buissons. Pas discret de rentrer dans la petite ville avec des chevaux sellés à l'américaine !

- Hélène, tu es en pantalons !

- J'ai toujours ma jupe avec moi dans les fontes (elle agrafa sa robe au-dessus de son pantalon). Et voilà ! Si c'est un homme, je ferai une échancrure à ma chemise…

- Vous aimer jouer avec votre corps ! Ah, vous les femmes…

- Jaloux ! Viens, allons voir au bureau de poste…

Nous avions de la chance, le bureau des postes et télégraphes était au début le la charmante petite ville dont j'ai oublié le nom. Coup d'oeil discret et vu que c'était un employé, c'était pour Hélène ! Avec un peu de chance, ce n'était plus le même que ce matin.

- Donne-moi ton plan que je vérifie s'il est correct !

- Rien du tout ! Tu me fais confiance ! Va attendre ailleurs !

- Mais…

- Tais-toi ! Observe, admire et prends en de la graine !

Elle dégrafa un peu les boutons de sa chemise, défit légèrement ses cheveux, pris une respiration haletante et profitant qu'il n'y avait plus personne dans le bureau, elle y entra en trombe !

Mon attente fut angoissante ! Allait-elle y arriver ? Je lui faisais confiance mais, si l'employé était méfiant… Mais elle ressortit bientôt, se dirigea vers moi, me fit un petit clin d'œil complice et je la suivis au pas de charge ce qui me fis grimacer de douleur.

- Hélène ? Tu as le nom ?

- Oui ! C'est un avantage indéniable lorsque l'on est une femme et que la nature fut très généreuse sur vos attributs ! Encore un peu il bavait ! Dégoûtant personnage !

- Raconte !

- Quand on sera à cheval !

- A la fin, je serai devenu un véritable misogyne par ta faute ! Tu n'as aucune pitié pour moi ! Encore moins pour ma blessure !

- Pardon. L'excitation me fait tout oublier ! Je ralentis pour que tu puisses me suivre…

- Tu me voles tout ! Même mes répliques favorites à John ! C'est moi qui sous l'excitation de l'affaire doit tout oublier et vous qui devez penser à tout ! Même pas secondé comme il faut !

- Tu parles plus qu'une vieille commère ! Et tu n'as aucune pitié pour tes associés !

Je finirai fou à cause d'une femme : Hélène ! Et j'aimais bien quand elle me rendait fou !

Une fois arrivés à cent mètres de l'endroit où l'on avait caché les chevaux, nous entendîmes Némésis qui hennit de joie en nous sentant arriver. Ma jambe était toujours un peu douloureuse de ma course endiablée !

Une fois remonté à cheval – péniblement pour moi ! – Hélène me conta son aventure :

« - Je suis entrée en trombe et essoufflée pour faire comme si j'avais couru sur le chemin. Si tu avais vu le regard de l'employé quand j'ai poussé la porte ! Un homme d'une cinquantaine d'années, marié mais tellement mal fagoté qu'à mon avis, sa femme ne doit plus trop l'aimer ! Excuse…je dévie du sujet. Ton regard de glace à parler pour toi ! Je m'approche du guichet, lui fait mon plus beau sourire et lui explique en français dans le texte que j'ai peur d'avoir commis une faute lors de la rédaction d'un télégramme. J'avais des tas de choses à penser et je pense que j'ai confondu des destinataires !

« - Puis-je, sans vous commander, vous demander de bien vouloir regarder dans vos souches pour vérifier que je l'ai envoyé au bon destinataire ?

« - Oui, me dit-il, même si en principe je ne peux pas faire ce genre de chose !

« - Oh monsieur ! (Je fais semblant de sangloter) Si jamais je me suis trompée de destinataire, je vais me faire passer un savon ! Pitié (petit sourire et tête penchée).

« - Donnez-moi les données de votre télégramme.

« - Il est rédigé en anglais et il parle de vin et d'être présent à la réception. Vin se dit « wine » en anglais, il a dû être posté aujourd'hui avant dix heures…

« - Le voilà ! Quel destinataire devait-il avoir ?

« - Oh mon Dieu (je joignis les mains et levai les yeux vers le ciel). Faites que je n'ai pas mis comme destinataire monsieur Mcfarlane ! Faites que non… Ce serait une catastrophe ! Oh mon bon monsieur, donnez-moi des bonnes nouvelles !

« - Ce n'est pas le nom que vous venez de citer mademoiselle ! Rassurée ?

« - A moitié ! (Sa réponse ne faisait pas mon affaire ! Je voulais le nom ! Alors je suis devenue un vrai moulin à parole !) Pouvez-vous me dire quel destinataire j'ai noté ? Parce que j'aurais pu quand même l'envoyer à un autre ! C'est moins catastrophique, mais grave quand même parce que je devrai en faire un autre et vu le temps que j'aurai perdu, il serait trop tard ! Oh Dieu du ciel ! Si je me suis trompée… Dites-moi le nom s'il vous plaît ! Je suis un peu superstitieuse et si je prononce le nom du bon destinataire, ce ne sera pas ça ! Tandis que si vous me le dites (j'ai joué le rôle de la fille un peu idiote et à moitié hystérique !) ce sera juste ! Pitié mon bon monsieur !

« - Allez, je ne peux pas mais je le fais rien que pour vous ! Ne le dites à personne que j'ai fait ça !

« - Promis ! Sur la bible ! A condition que vous-même n'ébruitiez pas le fait que j'aie pu me tromper !

« - Vous avez noté comme destinataire : monsieur Coleman, 6 Bown Street à Boston. Est-ce le bon ?

« - Je ne me suis pas trompée ! Oh monsieur ! Je vous embrasserais bien pour vous remercier ! Vous me sauvez la vie !

« - Je ne vous l'interdis pas !

« - Je lui ai fait un bisou sur sa joue moite (dégueulasse entre nous) et voilà le travail ! Satisfait grand maître ? »

- Le résultat seul compte ! Mais chapeau sur l'utilisation de tes atouts de charme ! Qui est donc ce Coleman et que veut dire l'envoi de caisses de vin ? Du vrai vin ou autre chose ?

- Télégraphie discrètement à Londres pour qu'Andrew se renseigne sur lui.

- Je vais bien voir… Cela peut-être dangereux… Prenons un petit trot pour aller plus vite, je voudrais passer chez David pour lui demander qui sont ces cavaliers.

- J'en connais un qui va avoir mal sa jambe ce soir ! Je me demande si John aura trouvé quelque chose à se mettre sous la dent…

- Il m'a fait part de quelques grottes dans la falaise.

- Accès par la mer ?

- Une oui et l'autre par la plage.

- Je continue de penser que son point de chute n'est pas la plage ! Trop dangereux, on pourrait les voir… Tandis que si l'accès est exclusivement par la mer, personne ne peut avoir accès à son lieu de débarquement !

- Tu auras sans doute raison, mais je ne veux négliger aucunes pistes. Si jamais son endroit pour le débarquement des marchandises volées en Angleterre se fait par une plage, je suis fichu ! Pour ce qu'il ramène du continent, il doit aller directement à sa cachette finale. Mais pas moyen de trouver ! Et ça m'énerve !

- Moi aussi !

Puis quelque chose me frappa, avec l'excitation du moment, je n'avais pas remarqué une chose flagrante : l'accent anglais d'Hélène avait presque disparu !

- Hélène ! Où est ton accent anglais ? Tu ne l'as plus ?

- Oh, celui-là ! Je l'exagérais un peu… beaucoup même ! Si on demande à l'employé des postes si la dame qui l'a interrogé avait un accent anglais prononcé, il dira que non !

- Toi alors ! Tu es éblouissante ! Tu m'étonnes tous les jours !

- Je te l'avais dit : observe, admire et prends en de la graine !

- Tu avais encore du lait qui coulait de ton nez que je faisais déjà ce boulot !

- ça te fait râler que je sois meilleure que toi…

- Je vais te servir le plat national de la Normandie comme réponse !

- C'est quoi le plat national ?

- La réponse de normand !

- … ?

- Le silence ! Rien que le silence ! Tu n'auras jamais de réponse à ta question !

Elle me fit sa plus belle langue et me dépassa avec sa jument.

Le reste du trajet se fit à allure assez rapide et nous arrivâmes enfin chez monsieur David. Les grilles étaient ouvertes et nous pénétrâmes dans la cour. Un valet vint à notre rencontre et s'occupa de nos chevaux.

Une fois à l'intérieur, le maître d'hôtel alla annoncer à son maître ma venue et il nous introduisit dans le bureau. Le personnel de monsieur David n'était pas au courant de notre identité.

- Monsieur Ramsay ! Mon maître d'hôtel m'a fait part de votre venue. Que se passe-t-il ? Bonnes nouvelles ou mauvaises pour mon livre ?

- Je me réserve pour plus tard, je ne discute jamais de mon travail quand il est en court. Je voulais juste savoir si vous étiez au courant d'une importante troupe de cavaliers dans la région ?

- Ils ne vous ont pas cherché misère au moins ?

- Non, mais cela m'intrigue et je me demandais si vous étiez au courant de leur venue et surtout ce qu'ils faisaient.

- Ce sont des invités au marquis Armando Castillano. Un italien, originaire de Rome. Il habite dans une grosse maison à environs dix kilomètres d'ici. Ces cavaliers sont des amis à lui, ils viennent de tous les horizons et de temps en temps, une ou deux fois l'an, ils se rassemblent chez lui. Cela fait quelques jours qu'ils sont arrivés. Je sais qu'ils sillonnent eux aussi la région mais pas dans le même but que vous. Eux, c'est pour le plaisir ! Il n'y a jamais eu de problème avec eux. Cela répond t-il à votre question ?

- Oui, merci. Je voulais être sûr qu'il n'y aurait pas de problème avec eux si jamais nous les croisions.

- Ils vous ficheront la paix ! Personne dans les campagnes n'a trouvé à redire sur eux.

- Bien, alors nous rentrons à l'auberge avant que la nuit ne tombe !

- Pas trop peur à causes des rumeurs de disparitions ?

- Je suis trop terre à terre que pour croire à ces sornettes ! Il y a une explication logique à ces disparitions ! Bonne soirée.

- à vous aussi ! En tout cas madame, en robe de soirée vous êtes encore plus ravissante ! Encore désolé pour la fois dernière, le comte m'a surpris avec sa demande de danse mais je n'ai pas osé refuser, cela aurait pu éveiller les soupçons…

- Pas de problème ! Cela a dû faire taire ses soupçons s'il en avait. Et à l'auberge, il y a deux hommes seuls… Ils risquent plus d'attirer son attention que nous trois !

Nous quittâmes la cour et mirent les chevaux au petit galop. Bonne vitesse de croisière. La nuit commençait à tomber et je voulais sortir ce soir pour aller visiter les falaises.

Watson devait rentrer sans nous attendre dès que le soir tombait. Lorsque nous arrivâmes à l'écurie, son cheval était déjà dans sa stalle. Il fumait encore, cela ne faisait pas longtemps qu'il était rentré car malgré le bouchonnage, il n'avait pas encore eu le temps de sécher. Les nôtres furent rentrés, fatigués par leur dure journée, et Paul les prit en charge.

Louis avait disparu ce soir. Paul nous apprit qu'il devait reconstituer son stock de provisions. Je ne voulais même pas savoir comment il se les procurait ! Je le savais !

Nous montâmes faire un brin de toilette – après des longues chevauchées, on ne sent pas la rose ! – et nous descendîmes retrouver Watson à notre table.

Il me fit un petit signe de tête discret à ma question muette qui me réconforta. La journée n'avait pas été infructueuse non plus de son côté.

Une fois le repas expédié, nous montâmes directement dans sa chambre pour discuter de notre journée de recherche. Je demandai à Watson de commencer.

- Je vous avais dit que hier j'avais repéré plusieurs grottes, la première dans la falaise, à hauteur de l'eau, je l'ai revue aujourd'hui, elle ne correspond pas ! Hier, à marrée basse, on y avait accès, mais aujourd'hui, je l'ai revue à marée haute : l'eau s'engouffre dedans et l'entrée est inaccessible ! La deuxième, sur la plage, n'est accessible que par la mer. Les falaises entourent le bout de plage de chaque côté, une sorte de U vu qu'elle est enclavée. Un peu comme on a déjà eu au début. Il n'y a qu'une caverne et seule la marée haute permet une approche. A marée basse, il y a une plus grande distance sur le sable à couvrir. Une autre se trouvait sur la plage même et je suis entré dedans, à oublier, il n'y a rien. Aujourd'hui, je suis allé plus haut puisque le comte pense que je cherche une plage pour votre dîner romantique… pas moins de quatre grottes à fleur de mer ! Vous devrez vous mouiller ! Et vous ?

- Le comte nous a fait visiter sa maison et Hélène a fait forte impression en parlant de la symbolique dans les tableaux !

- Mais de quelle symbolique parlez-vous en fin de compte ?

- Par exemple : un chien dans un tableau, c'est un signe de fidélité – entre autre – et c'est aussi le rôle du chien, après avoir été votre compagnon dans votre vie de vous guider dans l'au-delà. D'Anubis à Cerbère (elle me sourit en repensant à notre rencontre dans les escaliers) il a prêté son visage à tous les grands guide des âmes. Mais bon, je ne vais pas vous faire un cours là-dessus. Trop long et trop complexe ! Le comte a deux excellentes copies de tableaux du peintre Delacroix : « La barque de Dante », Delacroix l'avait exposé en 1822 et elle fut achetée par l'Etat. Il a aussi une copie des « Massacres de Scio ». Bon sang ! Ce type a du mauvais vin dans sa cave mais il connaît des copistes de talent ! J'ai bien aimé les toiles de Delacroix.

- Et le comte laisse traîner ses carnets de télégrammes ! Hélène a pu lire sur le papier le message tellement il avait poussé sur le crayon ! Nous avons le message et le destinataire ! Je vous expliquerai comment elle a fait pour l'obtenir auprès du préposé ! Du grand art !

- Vous êtes sûr que ce n'est pas un piège ? Cela me paraît louche qu'il laisse traîner ses carnets !

- Il ne nous soupçonne pas John ! lui dit Hélène. De plus, le message parle de caisses de vin qui vont être expédiées. Pas de date de l'expédition des dites caisses ! Où se trouverait le piège ? Cela ne nous avance même pas, c'est peut-être de vraies caisses de vin… Il faut demander à quelqu'un à Londres de se renseigner sur le destinataire…

- Je pense que nous sommes hors soupçons. Il ne se méfie pas et est tout content de discuter avec nous ! (Je me levai). Nous allons remonter nous changer et rendez-vous dans une heure chez vous Watson. Pas de contre-indications ?

- Non, ça devrait aller.

Hélène et moi remontâmes dans notre chambre pour nous changer et prendre le matériel. Les cordes et harnais furent rangés dans le sac. Vu qu'il nous fallait attendre je bu une tasse de café, puis deux, puis trois…

- Pourquoi as-tu demandé à Watson s'il n'y avait pas de contre-indications ?

- Il a essayé de la cacher mais je l'ai remarqué : il boite ! Sa vieille blessure de guerre s'est rappelée à son bon souvenir. Mais il ne veut rien me dire parce qu'il sait que je le laisserai au repos cette nuit.

- Tu comptes ne pas l'emmener cette nuit alors ?

- Oui, je vais le laisser tranquille cette nuit ! Il a chevauché, pédalé et couru lui aussi. Mais si sa jambe lui fait mal et que je le laisse à l'auberge, nous ne saurons pas nous débrouiller rien que nous deux cette nuit. Sans Watson, je ne peux pas descendre la falaise, tu es incapable de me remonter toute seule. Gros dilemme !

- Je descendrai moi et tu m'aideras à remonter !

- Hélène, l'escalade et la descente d'une falaise, ça ne s'improvise pas !

- Je t'ai dit qu'Andrew m'avait appris deux ou trois choses… Notamment comment mettre un harnais, l'enlever, passer les cordes dans les boucles, les gestes à faire, comment bloquer sa descente… Tout en fait ! Il m'a fait descendre de la plus haute fenêtre de chez lui et j'ai grimpé aussi. Le tout de nuit !

Elle savait descendre et remonter ! J'en restai sans voix. Encore une fois, elle m'étonnait. Je ne savais pas où elle comptait s'arrêter…

- Avant, j'avais droit à la « surprise du jour », mais de ces temps-ci, il y a plusieurs surprises par jour ! Et bien, si John a trop mal, je te ferai descendre visiter la caverne. Tu sais nager ?

- Non, personne ne m'a appris et comme je vivais loin de l'eau…

- Pas de visite de grottes qui ont les pieds dans l'eau pour toi. Je vais prendre les cartes et Watson me signalera où se trouvent nos futurs lieux de travail. En route !


Note de l'auteur : Hier, le 18 août, c'était la Sainte-Hélène…