Chapitre 306 : Art et technique de bouderie

On frappa à la porte et le secrétaire cria « entrez » avant même que son amant ait le temps de dire quelque chose.

Une tignasse blonde passa par l'entrebâillement et Louis demanda s'il pouvait entrer.

– Tu viens me faire la morale aussi ? demanda abruptement le comte, s'attirant un regard courroucé de son compagnon.

Décontenancé, Louis grimaça en pensant que son parrain avait raison de dire que la première chose qui foirait, dans un plan de bataille, c'était le plan lui-même. Mettant au rebus tout son beau discours qu'il avait préparé, il changea de stratégie et décida d'en adopter une qu'il connaissait bien et qui avait déjà fait ses preuves.

– Non, je venais vous donner de bons conseils sur la manière efficace à utiliser dans l'art de la bouderie, déclara-t-il le plus sérieusement du monde.

– Tu te moques de moi ? fit la voix froide du comte.

– Pas du tout ! se défendit l'enfant. Vous n'avez sans doute pas oublié mes quatre années de silence boudeur envers vous ?

Le comte ouvra grand ses yeux, décontenancé par l'enfant qui lui tenait pareil discours. Tournant son regard vers son secrétaire, celui haussa les épaules, ne comprenant rien non plus.

– Si tu ne te moques pas de moi, alors quoi ? l'apostropha-t-il rudement.

– Je serai bref, fit l'enfant en pénétrant dans la chambre et en fermant la porte derrière lui. Lorsque j'avais appris, en 1885, qu'Hélène et vous étiez devenus mari et femme, mon sang n'avait fait qu'un tour dans mes veines, me mettant dans une colère noire.

– Pourquoi ? grommela le comte.

– Parce que j'estimais que ce n'était pas à vous d'épouser Hélène, proclama le blondinet avec assurance. Vous aviez volé la place qui revenait de droit à Sherlock et dans ma tête, je voulais qu'elle et lui vivent ensemble. Donc, j'ai commencé à vous détester. Quoique vous fassiez comme geste envers moi, je n'en voulais pas.

– Ne t'inquiète pas, je n'ai pas oublié, le rassura le comte avec une grimace éloquente. Mais il me semblait que tu m'avais enfin accepté, il y a peu ?

Louis leva sa main comme s'il chassait quelque mouche importune derrière lui.

– Oui, bien sûr, affirma-t-il avec nonchalance, mais ce n'est pas de cela que je suis venu vous parler. Comme vous en êtes à votre première bouderie, je me dois de vous parler de mon expérience personnelle et je me dois aussi de vous donner des bons conseils. Puis-je vous éclairer, monsieur mon père d'adoption ?

Le comte le regarda avec des yeux ébahis tandis que son secrétaire esquissait un sourire pincé, ne comprenant pas trop la manœuvre du garçon.

– Heu, je t'en prie, mon garçon…l'invita, surpris, son père d'adoption.

– Où en étais-je ? se demanda à voix haute l'enfant, levant les yeux vers la gauche et fronçant les sourcils. Ah oui, je vous en voulais à mort et quoique vous fassiez comme tentative d'apaisement était vouée à l'échec. Pourtant, à un moment donné, il s'avéra qu'il était de plus en plus difficile de vous en vouloir. Vous vous occupiez de Liza, étiez gentil avec Hélène, même avec moi qui vous faisait toujours la tête. J'étais fort embêté lorsque je remarquai que je vous trouvais, dans le fond, sympathique ou, du moins, de bonne composition. Alors qu'est-ce que j'allais bien pouvoir faire pour continuer à ne pas vous adresser la parole et à vous faire mon plus noir regard lorsque je vous croisais ?

Appuyé contre l'imposant bureau, bras croisés et lèvres pincées, le comte se fit caustique lorsqu'il déclara :

– Je suis impatient de l'apprendre…

Habitué au ton froid de Sherlock, l'enfant fit comme si de rien n'était et, tout joyeux, lui donna la réponse :

– Et bien, je me suis forcé à vous détester !

– Ah, s'étonna le comte en clignant des yeux d'ébahissement.

Le secrétaire, désireux de ne rien rater, s'appuya lui aussi contre le bois du bureau, laissant entre lui et son patron un grand espace.

– Heu, se trémoussa l'enfant, gêné. Oui, je n'en suis pas très fier. Mais attention, déclara-t-il en reprenant du poil de la bête, bien qu'il faille un peu se forcer au départ, ensuite, ça se fait naturellement, plus besoin de chercher des prétextes.

– Si rapidement ? grinça le comte en repensant à ces quatre années où après avoir tenté de se faire aimer par l'enfant, il avait fini par baisser les bras.

– Oh oui, lui répondit-il, enthousiaste, à la fin, on ne sait même plus trop pourquoi on n'aime pas l'autre. C'est juste « parce que c'est l'autre ».

– Instructif, ironisa le comte en se caressant le mince trait de barbe de son menton.

– Donc, jubila Louis, si vous avez besoin de conseils pour bouder Elizabeth, il ne faut pas hésiter à venir me demander. La technique que j'avais mise au point fonctionnait au-delà de toutes mes espérances.

Tournant son regard vers son secrétaire, Alessandro le fixa intensément. Ce dernier, conscient de l'examen, se garda bien de sourire et conserva son air grave, évitant de regarder Louis dans les yeux de peur de se mettre à rire.

– Il me semble me souvenir que ta bouderie et ta colère sur moi te pesait, non ? fit le comte, sarcastique.

– En fait, je ne m'en rendais pas compte, tout concentré sur le fait que je devais vous haïr, avoua le garçon, passant sa main dans ses cheveux, en proie à une certaine gêne. En attendant, j'ai tout de même tenu quatre ans !

– Hum, grommela l'homme en fronçant les sourcils, les bras toujours croisés, faisant tambouriner les doigts de sa main droite sur son bras gauche.

Ouvrant la bouche, Alessandro la referma aussitôt, ne voulant pas rappeler devant tous à QUI il devait le revirement de comportement du gamin. Rien que de penser qu'il le devait au détective, cela lui fit bouillir de nouveau le sang.

Pourtant, il y avait une chose qu'il aurait aimé éclaircir.

– Dis-moi, Louis, fit-il avec douceur, décroisant les bras et enfonçant ses mains dans ses poches afin de se rendre moins imposant devant le garçon.

– Je vous écoute, fit l'enfant en se redressant afin de se tenir droit.

– Qu'est-ce que vous lui trouvez tous et toutes à ce Holmes ? ne put-il s'empêcher de demander tout en serrant les poings au fond de ses poches et en grinçant des dents.

– Heu, vous voulez dire quoi, exactement ? demanda le blond, hésitant.

Maîtrisant difficilement sa colère, le comte se pencha en avant.

– J'aimerais comprendre pourquoi Elena l'aime, alors qu'il la traite souvent avec condescendance et froideur, ce que toi tu lui trouves aussi, alors qu'il ne te regardait même pas et surtout pourquoi ma petite fille l'adore (son ton monta crescendo) alors qu'il la fait souvent pleurer ! rugit-il à la fin, désireux de laisser sortir sa mauvaise humeur.

Se grattant l'arcade sourcilière, Louis ne sut que répondre.

– Heu, je ne sais pas, se défendit-il. Du moins, je ne peux pas répondre pour les autres, juste émettre des hypothèses. Dans mon cas, cet homme m'a intrigué dès le départ. Je l'avais observé en Normandie, bien caché et cela m'intriguait car il avait l'air de chercher des pistes sur le sol. Hélène, bien que notre première rencontre fut assez « mouvementée », je l'avais appréciée parce qu'elle avait été gentille avec moi et qu'elle m'aidait. Comme je pensais que Sherlock était son mari, si je voulais avoir toutes mes chances, je me devais de l'apprivoiser.

– Tu désirais vraiment qu'elle t'emmène avec elle ? l'interrogea le comte.

Baissant les yeux et frôlant le plancher du bout du pied, le garçonnet hésita à lui confier les pensées les plus secrètes qui l'avait traversé à l'époque.

– Oui et non, répondit-il après quelques secondes. Au début, je n'y avais pas pensé, elle m'avait forcé à me laver dans une grande bassine, aidée par cela par celui que je nommerais ensuite « oncle John » et là, je n'avais pas apprécié du tout.

– Et ? l'encouragea à poursuivre l'Italien.

– Elle m'avait proposé quelques pièces en échange de son cheval brossé et sellé, mais j'étais un peu petit, en plus, je ne savais pas comment faire. Alors, elle m'a appris. J'ai refusé les pièces et préféré monnayer un véritable apprentissage de palefrenier ou lad. Oui, j'avoue avoir rêvé en secret qu'elle m'emmène avec elle. J'aimais bien quand la voisine qui m'avait recueilli me consacrait un peu de temps. C'est agréable de se faire dorloter. Mais un de ses fils ne m'aimait pas, donc, j'étais de nouveau seul.

S'arrêtant quelques instants dans son récit, l'enfant sourit en repensant à cette année où il avait vécu en vagabond.

– J'en avais rêvé, d'être emmené, mais il y avait son mari…

Louis sourit une fois de plus en se remémorant les regards sombres ou exaspérés que le détective lui avait parfois lancé à l'époque. Sombres, mais pas dénués de gentillesse, même s'il la cachait bien. Il lui avait tout de même permis d'entrer dans sa chambre lorsqu'elle était en convalescence, après son plongeon forcé dans la mer.

Ce fut le comte qui le ramena sur terre :

– Pas de chance, Hélène n'était pas vraiment mariée avec monsieur Holmes…

– Ils s'étaient bien gardés de me divulguer leur enquête, sourit l'enfant. Mais bon, puisque je ne le savais pas, je me devais de tenter de me faire apprécier ou, du moins, d'apprivoiser le mari si je voulais entrer dans leur vie de manière perpétuelle.

– Je parie que les morceaux de sucre ne fonctionnent pas, avec un homme tel que Holmes, ironisa l'Italien.

– Autant essayer d'apprivoiser un loup avec de la laitue, s'amusa le plus jeune en repensant à la froideur de Sherlock, lorsqu'il se trouvait avec lui en Normandie.

– Alors ? s'interrogea le comte. D'où vient cette fascination pour cet homme ?

Il n'était pas facile pour le garçon de l'expliquer, alors, il choisit une image :

– Karl me dit toujours que ce n'est pas nous qui apprivoisons le loup, mais lui qui nous tolère dans son environnement, fit Louis. Je pense qu'à force de me voir, Sherlock s'est habitué à ma présence. Je faisais partie des meubles. Sans même faire attention, j'ai creusé mon trou, je me suis imposé discrètement. Tout doucement, un pas après l'autre, le loup a baissé la garde et lâché du lest. Il m'a consolé en me déposant sur la jument d'Hélène, m'a permis de venir la voir, lorsqu'elle était encore inconsciente, j'ai pu dormir quelques heures dans leur chambre, il m'a demandé de faire attention à moi, la nuit… Bien qu'il n'ait jamais eu un geste tendre pour moi, il s'inquiétait de mon sort. Sans même que je m'en rende compte, il me tendait la main et je l'ai prise. Il m'a même défendu verbalement face à un prêtre, comme si j'étais son fils ! Et quand Hélène m'a emmené avec elle en Angleterre, je me suis retrouvé chez Sherlock à boire du café, à lire ses livres, je l'ai suivi sur une enquête, il m'a expliqué sa méthode, m'a rendu mon doudou,… et voilà.

– Mais qu'est-ce que tu lui trouves ? l'interrogea le comte, impatient, parlant plus avec les mains qu'avec ses lèvres.

– C'est Sherlock, fit le garçon en haussant les épaules. Il subjugue.

– Parce qu'il est détective ? lui demanda l'Italien.

– Oui et non. En fait, déclara l'enfant, il est tout à votre opposé. Avec vous, pas besoin de quémander une parole gentille ou un geste tendre, il suffit de demander ou de vous laisser faire. Elizabeth croule sous les câlins et les marques d'affection. Vous lui dites trois fois par jour qu'elle est votre chérie. Avec Sherlock, c'est tout le contraire. Il faut les mériter, et encore ! En sa présence, pas de gestes tendres, pas de mots gentils, rien. Par contre, dès qu'il nous témoigne une marque d'affection, même bien cachée, c'est le bonheur.

– D'accord, s'esclaffa le comte Trebaldi en riant jaune. En fait, il me suffit de ne plus vous regarder, de ne plus vous dire de mots gentils ou de vous témoigner de gestes tendres pour que vous vous vautriez à mes pieds !

– Non, fit l'enfant en secouant sa tête, cela ne marcherait pas. Il vous manquerait un petit quelque chose. Sherlock a une sorte d'aura qui fait qu'il nous subjugue, qui fait qu'on lui pardonne tout, enfin, presque tout… Si oncle John faisait tout comme lui, cela ne fonctionnerait pas. Lui, il est gentil, et on l'adore.

– Suis-je donc condamné à le voir faire souffrir ma fille encore et toujours sans qu'elle ne lui en veuille le moins du monde ? soupira l'homme, abandonnant tout espoir de comprendre un jour le détective et ce qui faisait qu'il subjuguait toute sa famille.

– Attention, il ne doit pas trop tirer sur la corde, déclara Louis, levant son index. Mais oui, il l'attire, il intrigue et comme il est maladroit dans ses excuses… Et encore, quand il demande pardon, ce qui est plus rare qu'une aurore boréale sur Londres. Et bien, oui, Liza passe l'éponge…

– Elena, c'est pareil, alors ?

Ne voulant pas s'avancer et ne voulant surtout pas dévoiler des secrets qui n'appartenaient qu'à Sherlock et Hélène, le garçon se ferma comme une huitre. Il savait ce qu'il pouvait en coûter de divulguer une seule chose que Sherlock voulait maintenir au secret.

Hors de question donc de lui parler des regards qu'il avait autrefois surpris, entre eux deux et encore moins de lui parler de la scène du baiser qu'il avait vu malencontreusement sur le balcon normand de leur suite à l'auberge Napoléon. Sherlock l'aurait tué !

Oui, le détective pouvait faire preuve de gestes tendres et aimants, mais uniquement lorsqu'il savait ou pensait que personne ne le voyait. Il savait mieux que personne masquer ses sentiments. Mais ça, l'enfant n'avait pas l'intention de le divulguer !

– Là, je vous conseille d'aller lui demander vous-même, éluda-t-il, prudent. Ce sont des pensées adultes et je n'y comprends encore rien.

– Le petit ne veut pas se mouiller, railla son beau-père en s'adressant à son secrétaire.

– Il a bien raison, le défendit Lorenzo, adressant un clin d'œil discret à l'enfant. Personne n'aimerait qu'on divulgue ses secrets d'alcôve…

La dernière phrase fut plus appuyée que le début, faisant comprendre à son amant que certaines choses devaient rester sous la dalle du silence.

Sursautant, le comte acquiesça, comprenant bien où Lorenzo voulait en venir. Lui-même n'aurait pas apprécié qu'on divulgue ses petits secrets.

– Bien, les salua le garçon, je vous laisse faire mûrir votre future bouderie et, en cas de panne, je suis là pour donner de bons conseils. A tout à l'heure.

Leur adressant à tous deux un signe de la main, il s'éclipsa de la chambre transformée en bureau et traversa le salon où il découvrit Liza dans les bras de sa mère, les yeux rouges.

– Alors, papa il me boude plus ?

– Nous n'avons pas parlé de ça, lui certifia son frère.

– Liza, lui dit sa mère, laisse un peu ton père tranquille.

– Oh, s'exclama la plus petite en désignant son frère d'un doigt accusateur. Louis veut prendre ma place !

Soupirant, l'enfant blond continua son chemin vers sa chambre et récupéra son rongeur qui était resté sur son lit.

– Et bien, mon vieux Jack, fit-il en s'adressant au rat, j'espère que la méthode « Sherlock » fonctionnera. Elle avait donné de bons résultats, appliquée sur moi.

Le rat fit frémir ses moustaches, pensant à un quelconque morceau de pomme.

– Oui, c'est grâce à la méthode de Sherlock que j'ai compris mon erreur envers Alessandro. Notre détective avait su trouver les mots qu'il fallait.

Dans le bureau, Alessandro faisait les cent pas.

– C'est très gentil de la part de Louis de te donner des conseils en matière de bouderie, fit le secrétaire en italien, plus à l'aise dans sa langue maternelle qu'en anglais, même s'il avait fait des progrès.

– Non mais, s'emporta son patron, ce n'est quand même pas lui qui va le dire ce que je dois faire, non ?

– Il me semble qu'il t'a juste précisé qu'il avait des conseils si tu manquais d'imagination, fit le secrétaire en toute innocence. Rien d'autre…

– Il est hors de question pour moi de bouder ma fille ! s'enflamma le bouillonnant comte. Non mais, je n'ai pas attendu aussi longtemps de fonder une famille pour tout détruire maintenant. Bon sang, j'avais perdu tout espoir il y a quatre ans… Jamais de la vie je ne vais faire comme Louis a fait avec moi. Stupide ! Contre-productif ! Cet enfant a perdu quatre ans d'affection et s'est offert quatre ans d'aigreur d'estomac. J'en étais même devenu malade, à un moment, de cette haine qu'il me vouait. Deux aigreurs d'estomac, deux ! fit-il en imitant une commande au restaurant.

– Pas de doute, c'est plus agréable depuis quelques jours, entre toi et lui, glissa, avec l'air de ne pas y toucher, le secrétaire, se retenant de ne pas sourire en voyant comment le vent était en train de tourner.

– Non mais, tu l'as entendu ? l'interrogea Alessandro, désignant la porte fermée par laquelle Louis était sorti. Il s'est forcé à me détester ! Juste parce que j'avais épousé Elena et que tout ce que lui voulait, c'est qu'elle se marie avec l'autre Anglais. Pourtant, elle lui avait dit que nous n'étions pas amoureux et que ce n'était qu'un mariage de raison. Dieu que les enfants peuvent être bêtes !

– Enfin, maintenant, il navigue avec le vent dans le dos, prononça Lorenzo, admirant ses ongles, et la mer est calme.

– Il était temps, cela me rendait malade, grogna le comte.

Lorenzo n'osa plus rien dire, ne voulant pas donner l'impression à son amant qu'il voulait le pousser à reconnaître qu'il devait le revirement de Louis à Holmes.

Pour le bien de tous, il valait mieux qu'il le reconnût lui-même.

– Quand je pense que nous devons cette remise à flot à l'autre détective, là, cracha-t-il en utilisant le langage des marins. J'enrage !

– Oh, une éclaircie, jubila le secrétaire, regardant par la fenêtre et désignant le massif d'arbustes qui se trouvait éclairé par un pâle rayon qui avait percé la couche nuageuse. Quelle belle image. Le soleil est revenu, ajouta-t-il, mais en anglais, appuyant bien sur le mot « sun ».

Les sourcils de son amant se froncèrent un peu plus en entendant l'allusion au nom de son cheval.

– J'enrage encore plus de lui devoir la vie, à ce stupide anglais, grogna-t-il en se renfrognant un peu plus.

– Stupide anglais si tu veux, déclara tout doucement Lorenzo, mais courageux. Il a mis sur le côté l'antipathie qu'il te vouait pour voler à ton secours. Et je suis sûr qu'il le referait, si cela se reproduisait.

– Silence, je le sais, maugréa-t-il.

– Bon, si nous parlions de ton plan « bouderie » ? proposa le secrétaire en se frottant les mains. On l'inscrit sur papier ? Tu me le dictes ?

– Allez tous vous faire pendre en enfer, fit-il à voix basse, en colère. Tu ne crois tout de même pas que je vais ne plus adresser la parole à ma fille, non ?

Là-dessus, il sortit du bureau, plantant son amant au beau milieu de la pièce. Ce dernier alla à la fenêtre et sourit.

« Sacré garnement, va », prononça-t-il à voix basse.

Et puis, il laissa libre cours à son hilarité.

« Alessandro, mon vieux, tu t'es fait manipuler par un gamin qui a dû appliquer une des méthodes de ton satané détective anglais ».

S'essuyant les larmes de rire qu'il avait au coin des yeux, Lorenzo attendit dix minutes et repassa dans le grand salon où il eut plaisir à découvrir le comte en train de lire une historie à sa fille, blottie dans ses bras.

Les laissant profiter de ce moment, il sortit de la chambre en souriant.

– Alors c'est vrai, tu n'es plus fâché sur moi, papa ? s'assura-t-elle une fois de plus, interrompant le comte dans sa lecture.

– Liza, soupira son père en fermant un peu le livre, je t'ai déjà expliqué que je n'étais pas fâché sur toi.

– Je ne comprends pas très bien le fait que tu boudais monsieur Holmes au travers de moi, fit-elle en fronçant les sourcils, trop jeune que pour comprendre les motivations des adultes. Tu étais en colère sur lui et c'était à moi que tu ne parlais plus.

Se grattant la tête, le comte botta en touche :

– Tu comprendras lorsque tu seras grande. On est tellement fâché que l'on en veut à tout le monde.

– Ah, répondit-elle, pas très sûre. Mais tu sais, ce n'est pas de sa faute, son cœur ne marche pas très bien…

– Liza, lorsque j'ai dis qu'il n'avait pas de cœur, c'était au sens figuré ! plaida-t-il en levant les yeux au plafond. Tous les êtres humains ont un cœur. Tous les animaux, les oiseaux, bref, tout ce qui vit, aussi. Dans le cas de monsieur Holmes, je parlais de sa capacité à aimer les autres : là, il manque de cœur.

– Non, murmura la petite, c'est pas vrai.

– Oh que si ! enchérit son père. Aucun geste d'amour envers toi, de plus, sa dernière tentative dans le but de vous éduquer et de vous empêcher de vous disputer, fut désastreuse.

– Oui, répondit l'enfant, mais je sais qu'il nous aime bien, même s'il ne nous le dit pas. Louis m'a expliqué ce qu'il avait voulu tenter de nous faire comprendre. J'ai compris !

– Drôle de méthode, grommela son père. Des pleurs, voilà le résultat.

– Il a un cœur, mais il le cache bien, murmura Elizabeth, avec un air de conspiratrice. Tu veux garder un secret ?

– Raconte et je te jure de ne rien dire, fit son père en levant la main.

Elizabeth approcha sa bouche de l'oreille du comte et mit ses mains en cornet :

– Quand je l'ai vu à l'auberge, quand j'étais avec maman, et qu'il a compris qui j'étais, et ben, il a dû s'asseoir. Il était devenu tout blanc.

– Normal, maugréa l'homme. J'aurais fait de même en me découvrant père !

Elizabeth lui donna une tape sur l'épaule car il l'avait interrompu.

– Quand je l'ai observé et dit tout ce que je savais sur lui, il en a eu les larmes aux yeux, poursuivit-elle. Oh, il dit que c'était les oignons de la cuisine, mais il ment, il n'y avait pas d'oignons à la cuisine.

Le comte Trebaldi mit sa main devant sa bouche pour étouffer un rire qui lui montait à la gorge.

– Il était fier de moi ! déclara l'enfant, tout aussi fière.

– Oui, grogna Alessandro, il était fier de toi, malgré tout il ne faut pas compter sur lui pour les marques de tendresse.

– Il veut pas qu'on le sache ! énonça l'enfant en parlant plus fort. Je l'ai bien regardé, tu sais, ajouta-t-elle en baissant la voix. Il pense que je ne suis pas attentive, mais je l'espionne quand il croit que non. Son regard envers moi est toujours gentil. Un peu comme le tien, mais toi, tu le montres tout le temps, lui, il fait des cachoteries avec son regard tendre.

– Hum, fit-il pas convaincu pour autant.

– Il a plongé dans l'eau pour me reprendre !

Le comte haussa les épaules.

– J'aurais fait de même, le docteur Watson aussi, Lorenzo pareil et beaucoup d'autres, la contra-t-il. Malgré tout, je le remercie pour cela.

– Il a empêché maman de rejeter le petit chien à l'eau, s'empressa-t-elle de lui expliquer. Maman était en colère sur le chien parce que c'était pour lui que j'étais entrée dans le ruisseau, mais lui il a dit de pas le faire parce que à mon réveil, je voudrais le chien et si on me disait qu'on l'avait plus, et bien, j'aurais été plus malade !

– Ah bon, fit le comte, étonné. Ce détective m'étonne de temps en temps. Malgré tout, cela ne prouve rien. Il t'apprécie, c'est sûr, mais il ne le montre guère.

– Il a peur pour moi, continua la petite, sûre de son fait. Comme les autres, je sais, fit-elle avant que son père ne la contre en disant que tout le monde voulait la protéger. Mais les autres, quand ils me prennent dans leurs bras, ils n'ont pas les mains qui tremblent. Lui, oui !

– Il a la tremblote, se moqua le comte.

– Oui, mais faut pas le lui dire que je le sais et que je te l'ai dis, s'empressa-t-elle de lui rappeler en lui tapant sur l'épaule. Sinon, il fera attention et je ne verrai plus ses preuves qu'il m'aime bien mais qu'il sait pas comment il doit faire.

– Oui ma puce, lui assura-t-il. Dis m'en plus…

– C'est très bref, le tremblement de la main, c'est comme une hésitation, une peur de faire mal. Je vois qu'il voudrait bien mais qu'il n'ose pas trop.

– Pourquoi ?

– Il a peur de nous aimer un peu trop et d'avoir mal quand on devra partir, fit la petite. Et puis, il sait pas comment faire avec nous deux, surtout avec moi. Louis, c'est plus facile, c'est un garçon, ça fait pas de câlins, sauf à maman. Moi, je veux tout le temps des câlins et lui, il sait pas comment s'y prendre. En plus, il en fera jamais devant les autres pour pas montrer qu'il a une faiblesse.

– Ah, murmura son père, tâchant de mieux cerner le détective avec les explications de sa fille. Tu analyses tout, toi.

– Je suis comme lui, répondit-elle, se redressant. Et ça, ça lui fait encore plus peur. Mais il m'aime beaucoup, je le sais. Il était parti, quand j'étais malade après l'eau, mais il est vite revenu près de moi et il a été très gentil avec moi. Et quand j'ai dormi dans ses bras aussi. Il était un peu dépassé, son bras a tremblé et puis, ensuite, ça allait mieux.

– Monsieur a un cœur et il le cache, soupira de dépit le comte, se demandant comment Hélène était tombée amoureuse d'un homme froid tel que lui.

– Demande à maman, elle doit le savoir aussi qu'il a un cœur mais qu'il le cache comme on cache un trésor pour pas qu'on nous le vole. Louis et moi, on est son trésor et les autres doivent pas le savoir, sinon, ils nous chercheront pour nous voler. Alors, monsieur Holmes, il fait comme ceux qui ont caché des trésors : il fait semblant de rien et il couve son trésor des yeux, mais discrètement pour pas que les autres le voient en suivant son regard. Tu comprends ?

– Oui, fit le comte en riant sous cape de l'analyse de celle qu'il considérait comme sa fille.

– Quand on a un trésor, on le regarde la nuit, comme ça, personne le sait, déclara-t-elle satisfaite. On l'admire quand il n'y a personne dans le pièce.

– Chuut, fit le comte taquin, c'est un secret…

– Oui, gloussa Elizabeth en se blottissant dans ses bras. Et quand il est avec maman, il est très gentil quand il croit que personne ne le voit. Elle aussi, c'est son trésor.

– Tout en cachette, ricana Alessandro. Merci, Liza, je pense que ton secret va m'aider à mieux comprendre l'homme qu'il est.

– C'est pas de sa faute, il a eu un méchant papa qui lui a pas montré comment on devait faire les câlins à ses enfants.

– Le mien ne m'a rien montré non plus, murmura avec mélancolie le comte. Nous existions à peine pour lui, quand nous étions enfants. J'ai tout appris tout seul.

– Pourquoi ?

– Parce que je ne voulais pas faire comme lui et encore moins lui ressembler, déclara-t-il en haussant le ton, en colère sur son père.

– Ah, soupira sa fille, tu es fâché sur ton papa et c'est à mon oreille que tu le cries, une fois de plus…

Se rendant compte de l'erreur qu'il était en train de faire, le comte se reprit :

– Tu as raison, je vais tâcher concentrer ma colère uniquement sur la personne concernée. Dommage que mon paternel soit loin d'ici…

– On s'en moque, non ? Tu finis l'histoire, dis ?

– Oui, chef, lui signifia-t-il en ouvrant le livre à la bonne page.

Hélène, quant à elle, étonnée du revirement de son époux, l'avait laissé seul avec Elizabeth dans le fauteuil et était allé trouver Louis dans sa chambre. Le garçon jouait paisiblement avec ses petits soldats.

– Je ne sais pas ce que tu lui as raconté, mais cela à fonctionné, déclara-t-elle.

– Méthode holmésienne qui consiste à noyer le poisson, fit le garçon, déplaçant son armée de petits soldats. J'ai changé un peu la méthode qu'il avait utilisée avec moi afin de m'ouvrir les yeux sur mon imbécillité.

– Celle qui te faisait détester Alessandro ? fit-elle innocemment.

Le garçon fit une grimace affirmative.

– Oui, il avait envié ma chance d'avoir un tel père… Déstabilisant ! Surtout que Sherlock ne fait jamais aucune confidence et encore moins sur son enfance. J'ai un peu changé le principe : il me fallait inciter certains à poursuivre dans leur bêtise et ça a fonctionné du tonnerre.

– Tu es un amour, fit-elle en l'embrassant sur les cheveux.

– Je sais, déclara-t-il avec une fausse modestie.