Ce qui restait des défenses terrestres fut bientôt vaincu et Delleb put ordonner une fouille en bonne et due forme des installations.
Beaucoup de technologie lanthienne, une centaine de serviteurs dont la fidélité restait à tester, sept wraiths dont elle avait personnellement inspecté l'esprit, et d'autres ressources utiles, dont la quasi intégralité des recherches menées sur le site, ainsi que tout le matériel de laboratoire, et d'innombrables autres détails qu'elle laissait le soin aux officiers d'inventorier.
« Majesté. »
Elle termina son examen de la garde-robe d'une des invitées d'Yghan'shi, Itasha à en juger par le motif récurrent des broderies, puis saisissant une sous-robe argentée, la tint devant elle.
« Qu'en pensez-vous, Jû'reyn ? » demanda-t-elle, faisant voltiger les pans de la jupe.
« Sublime, Majesté. »
« Je suis d'accord avec vous. Je vais la prendre, elle sera parfaite avec mon manteau rouge. »
« C'est une certitude, très noble régente, mais pardonnez-moi de vous importuner. »
Elle soupira. S'il avait quelque chose à lui dire, qu'il le lui dise au lieu de tourner autour du pot !
« Quoi ? » demanda-t-elle, s'efforçant d'être patiente.
« Nous avons un problème. »
« Quel genre de problème ? »
« Un conflit d'ordres, Majesté. »
« Conflit d'ordres, voilà qui est intéressant. Je vous écoute, Commandant. »
« Rosanna Gady a strictement prohibé l'élimination des larves ennemies, mais vous nous avez ordonné de tuer tout wraith ou humain hostile. »
Elle ne put s'empêcher de pouffer tout en levant une arcade sourcilière surprise.
« Vous avez trouvé des larves ici, Commandant ? »
« Une seule, Régente. »
« Et une, une seule larve vous pose problème ? »
« Elle est agressive, Majesté. Très agressive. »
« Je pense qu'une seule larve est une perte acceptable, d'autant plus si elle est incapable de se tenir tranquille. » répondit-elle, recommençant à fouiller dans la garde-robe.
« C'est-à-dire que, sublime souveraine, c'est une femelle. »
L'information lui fit suspendre son geste, et reposer très lentement le manteau qu'elle examinait pour se retourner vers le commandant qui se tenait très droit derrière elle.
La gifle résonna, sèche et sonore dans la vaste suite voûtée.
« A quel moment, sombre abruti dégénéré, le fait que cette larve soit agressive vous a paru plus important que le fait que ce soit une femelle ? »
« Je vous présente mes plus plates excuses, Majesté, je... »
« La ferme, Jû'reyn... de Silla. Je ne sais même pas pourquoi j'espère encore quoi que ce soit de logique de votre lignée de déviants. Puisque le bon sens le plus bêtement humain semble vous faire défaut, occupez-vous d'emballer ces vêtements pour que je fasse mon choix ultérieurement, pendant que je vais voir de quoi il retourne exactement. »
« A vos ordres, noble régente. »
Elle s'arrêta à la porte, et se retourna. Le mâle s'empressa de s'incliner bien bas, l'esprit contrit et misérable.
« Et soyez reconnaissant que je ne vous destitue pas de votre titre de commandant de ruche. »
« Merci infiniment, Majesté. »
Une pensée, l'ombre d'une pensée effleura son esprit, et elle se figea, le défiant d'oser penser une fois encore qu'elle n'avait aucun pouvoir sur lui, car il était le wraith de Rosanna Gady et qu'il devait obéissance à elle seule. Il eut la sagesse de ne pas le faire.
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Jû'reyn n'avait pas menti. La larve était petite. Elle ne marchait même pas encore, et pourtant, elle avait tranché net d'un coup de dents une phalange au guerrier qui avait tenté de l'arracher à l'étreinte protectrice de son gardien. Gardien qui tentait de faire bouclier de son corps pour la protéger tout en empêchant la petite furie de lui échapper.
D'une pensée, elle fit s'écarter la demi-douzaine de guerriers qui les encerclait.
« Calme cette larve, gardien. Tu as ma parole qu'aucun mal ne lui sera fait. »
Le mâle la dévisagea longuement, sondant sa sincérité, puis d'une pensée lénifiante, tenta de calmer la petite femelle qui cessa de se débattre alors qu'il se mettait à ronronner, espérant que la vibration l'apaiserait.
Elle fit une prière muette à la Déesse qui, dans sa grande sagesse, lui avait offert la clé de voûte parfaite pour finaliser son grand projet.
« Baissez vos armes. » ordonna-t-elle.
Le gardien la dévisagea avec méfiance. Elle ricana.
« Je sais ce que tu te dis, mâle. Pourquoi épargnerais-je cette petite, alors que mes troupes sont en train de s'emparer du territoire de sa mère ? Pourquoi la laisser en vie alors qu'elle risque de devenir une menace pour moi et les miens ? Tu n'as pas besoin d'en connaître les raisons. Sache simplement que cette petite m'est infiniment plus utile vivante que morte. »
Le mâle la dévisagea, les dents découvertes en un rictus méfiant.
« Tu es le géniteur ? »
« Non, mais je suis son protecteur. »
« Qui est le géniteur ? »
« Aucune importance. »
« Le géniteur d'une reine n'est jamais sans importance. Qui est-il ? » demanda-t-elle, s'infiltrant dans sa tête à la recherche de l'information.
Information qui la fit rugir de colère. D'une colère viscérale et douloureuse qui terrifia les guerriers observant la scène en silence.
Dans une envolée des pans de son manteau, elle fit demi-tour.
« Emmenez-les à bord de l'Utopia et placez-les sous bonne garde. Si le mâle tente quoi que ce soit à l'égard de la larve, vous l'abattez. L'existence de cette larve est à protéger à tout prix! »
« A vos ordres, Majesté. »
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« Tu es encore en vie. Par quel miracle, je l'ignore, mais tu es encore en vie. » murmura-t-elle, glaciale.
Le mâle la fixa, puis se releva lentement de l'étroite couchette, s'approchant des barreaux de sa cellule pour mieux la dévisager. Il tendit son esprit vers elle, mais elle le repoussa avec répugnance.
Il sourit.
« Delleb. Que vous êtes belle. Aussi belle que votre mère... et aussi indomptable qu'elle, à ce qui se dit. » susurra-t-il, tendant une main pour tenter d'effleurer une mèche de cheveux échappée de sa coiffure.
Elle la saisit au vol et la tordit contre les barreaux jusqu'à ce que le poignet se brise avec un craquement satisfaisant. Le mâle hurla, retirant sa main blessé qu'il tint contre lui.
« Et vous avez son caractère, aussi. »
« Ne me compare pas à Keluna, répugnante créature ! Je. N'ai. Rien. En. Commun. Avec. Elle. »
Il sourit, lui jetant un regard coulis qui brillait dans la pénombre de la cellule.
« Votre héritage se voit dans vos nobles traits et dans la flamboyance de votre âme, Delleb de Keluna. »
Elle frappa de rage contre les barreaux qui ne bougèrent même pas.
Inspirant et expirant à fond, elle tenta de se calmer.
« Combien ? » parvint-elle finalement à articuler.
« Combien de quoi ? D'années ? De reines ? De portées ? Quinze mille ans dans trois siècles, quatre reines - sans vous comptez, puisqu'un de vos premiers gestes en tant que souveraine a été de vous débarrasser de moi en m'offrant à Jukalite - et une bonne dizaine de portées, en plus des trois fois où j'ai eu l'insigne honneur d'engendrer des reines, bien sûr. »
Elle le fixa, révulsée de sa fierté boursouflée.
« Trois ?! »
« Oui. Yghan'shi, dans sa grande sagesse, a décidé qu'il fallait redonner à notre race ses reines. Elle a fait appel à moi et à mon superbe génome à deux reprises. Il y a trois ans puis, à nouveau, i peine plus d'un an. »
Trois ans. La petite femelle avait sans doute été conçue trois ans plus tôt, mais elle ne s'était pas attendue à ce qu'il y en ait une seconde.
« Où est l'autre ? »
Le mâle sourit d'un air désolé.
« Il a fallu l'abattre, malheureusement. Je lui ai dit pourtant, mais elle n'a pas voulu m'écouter. »
Elle réalisa soudain. Ce n'étaient pas les Ouman'shii qui l'avaient enfermé là. La cellule était presque confortable, et ce n'était pas un vaisseau mais un centre de recherche. Pourquoi le détenir dans un centre de recherche ?
« Pourquoi Yghan'shi t'a-t-elle enfermé ici ? »
« Lorsque Jukalite m'a offert à Yghan'shi, cette dernière s'est bien entendu renseignée sur mon lignage et a de fait été mise au courant de votre petite... tare. »
Rugissant, elle tenta de saisir le mâle à travers les barreaux afin de lui y éclater le crâne. Il se recula précipitamment.
« Alisma n'était pas une tare ! C'était ma sœur ! MA SOEUR ! »
Douze mille ans plus tard, la blessure était toujours là.
« Une sœur jumelle. Un défaut génétique. Une erreur matricielle, rien de plus. »
Elle gronda, tentant de résister à l'envie de réduire son esprit en charpie.
« Quel rapport entre Alisma et cette cellule ? » parvint-elle finalement à cracher.
« Avec des ancêtres comme les vôtres, je vous aurais crue plus vive, Delleb. »
Elle feula, se creusant les méninges. Comment avait-elle pu ne pas comprendre ?
« L'autre femelle... Elles étaient deux. C'étaient aussi des jumelles. C'est pour ça qu'elles ont été abattues. »
Il acquiesça avec un demi-sourire.
« Trois fécondations, dont sont nées cinq reines. Cela a interloqué ma souveraine qui a fait passer au crible toutes les portées de mâles que j'avais précédemment engendrées. Selon ses scientifiques, une mystérieuses particularité de mon génome fait que mes rejetons sont beaucoup moins souvent déviants que la normale mais que les probabilités de gémellité y sont mille fois plus élevées. Une telle tare est bien entendu impardonnable. Elle m'a donc mis à disposition de ses généticiens afin qu'ils puissent découvrir le gène à l'origine de ce phénomène, dans le but que cela ne se répète plus jamais. » expliqua-t-il tranquillement.
Elle eut envie de le frapper. De frapper chacun des scientifiques qui l'étudiaient, de frapper Yghan'shi et chaque être vivant ou ayant vécu et pensant qu'elle pouvait être une erreur, qu'Alisma, qui était sa moitié et son double, ait pu être une erreur. Mais ça ne changerait rien. Alisma était morte de sa main des millénaires auparavant et rien ne la ramènerait jamais. Tout ce qu'elle pouvait faire, c'était tenter tout ce qui était en son pouvoir pour que ce drame ne se reproduise plus jamais.
Elle se força au calme. Elle était Delleb. Qui avait tué sa sœur, puis sa mère. Qui avait emmené vers la mort plus de mille wraiths pour renverser le cours de la grande guerre. Qui avait renoncé à son trône et à sa ruche pour sauver sa race. Elle pouvait affronter tout ça. La Déesse lui offrait une opportunité de changer les choses. De racheter une part de ses fautes.
Elle releva la tête.
« Tu as raison, de telles abominations ne devraient pas exister. Quels monstres sommes-nous, pour forcer des larves à s'entre-tuer ? Pour les abattre avec pour seul tort d'être nées identiques ? A quel moment sommes-nous devenus encore plus fous que les Lanthiens ? »
Il la fixa, un étrange sourire aux lèvres.
« Vous allez me tuer ? Ce serait logique, non ? »
A son tour, elle sourit.
« Non, vieux taré. Tu vas rester en vie. Tu vas rester en vie et un jour, lorsque cette larve que tu as engendrée sera grande, je lui parlerai de toi et de tout ce dont tu es le symptôme... et elle décidera de ton destin. »
Avec un soupir, il retourna s'asseoir sur la banquette.
« Delleb. Cette larve n'est pas Alisma. Elle n'est pas une erreur génétique. Elle est parfaite. Unique et parfaite. Ma plus belle création. »
Elle ricana.
« Le futur nous le dira. Mais n'oublie pas. A cause de Keluna, je suis aussi unique. Unique et parfaite. Je suis une parfaite erreur dans le code trop lisse de notre race. Je suis un bug dans la machine. Un doublon involontaire qui fait s'effondrer tout le programme. Je suis Delleb, le marteau qui s'abat sur les nôtres pour les reforger. J'ai forgé le briquet humain qui a allumé la forge. Je forgerai cette larve. »
« Pour en faire quoi ? Une autre Delleb ? Une parodie de jumelle ? » demanda-t-il, moqueur.
« Non. Elle n'est pas ma jumelle, mais nous sommes complémentaires. Elle sera le bain de trempe. La clé de voûte. La note finale de mon projet. »
Il rit.
« Vous parlez bien. Mais je ne vois que ça. Des paroles. Des promesses en l'air, comme celles que se font des larves le soir tard dans leur cocon. »
La colère la brûla, mais elle la refréna.
« J'ai abandonné mon trône, celui pour lequel j'ai dû tuer la moitié de mon âme, et duquel j'ai arraché le cadavre encore chaud de ma mère, pour créer celui sur lequel un jour elle s'assoira. Je la mettrai sur ce trône et rien dans tout l'univers ne pourra m'en empêcher. Si la mort de ma sœur jumelle, de mon double ne m'a pas arrêtée, rien ne m'arrêtera. »
Il la fixa avec surprise.
« Pourquoi faire ça ? Pourquoi ne pas le garder pour vous ? »
Elle ricana.
« Parce que je le peux et que telle est ma volonté. Je ne veux plus de ce fardeau. J'ai servi sous le joug d'une couronne pendant plus de dix millénaires. C'est assez. Je ferai ma part du travail. Mais depuis l'arrière du trône. On ne m'a jamais laissé le choix de mon destin. Aujourd'hui, je le prends. »
« En forçant une larve à endosser ce dont vous ne voulez plus ? »
« Oui. »
Sans un regard, elle s'éloigna.
« Je suis fier d'avoir engendré une souveraine telle que vous, Delleb. »
Les mots du mâle résonnèrent, semblant la poursuivre longtemps dans les couloirs.
