Chapitre 43 : Une tasse de thé

Serena avançait prudement dans les couloirs du palais, un plateau à thé entre les mains. Arrivée devant la porte du salon d'Anri, elle appela :

- Excusez-moi ? Puis-je entrer ?

- Entrez, la porte est ouverte.

En effet, Serena n'eu qu'à pousser la porte de l'épaule pour que celle-ci s'ouvre. Comme elle s'y attendait, seule Raine était présente. Anri et Eruan étant de nouveau dans le bureau de son père.

- Bonjour Mlle La Valière, dit Raine qui avait reconnu sa voix.

- Bonjour. J'ai préparé du thé et j'espérais que nous pourions le boire ensemble. Pour tout vous dire... je regrette de vous avoir traité aussi durement lors du bal.

- Je ne vous en veux pas. Je vous en prie, asseyez-vous.

Serena posa le plateau sur la table basse et s'assit à côté de Raine sur le canapé. Tout en servant le thé, elle dit :

- Eruan Grant m'a dit que vous travailliez chez son oncle avant l'incendie.

- Oui... Les Grant étaient des gens bien. C'était un réel plaisir de travailler chez eux. Ils ne méritaient pas une telle mort. Et mes parents non plus...

Alors qu'elle allait verser le thé dans la tasse de Raine, Serena suspendit son geste. Eruan ne lui avait pas parlé de ça.

- Je suis désolée pour vous, dit-elle en reprenant ce qu'elle faisait.

- Merci... Mais je n'ai pas trop à me plaindre. Anri-sama s'occupe bien de moi. Il a tant fait pour moi depuis que je l'ai rencontré.

- C'est ce que j'ai pu voir, dit Serena piquée au vif.

Lentement, Serena sortit un petit sachet de sa manche. La poudre qui se trouvait à l'intérieur pouvait tuer instantanément toute personne qui n'en prendrait ne serait-ce qu'une dose infime. Et cela sans laisser de trace dans l'organisme. C'était pour lui remettre ce poison que Kuroyuri était venue lui rendre visite. Pourquoi la membre des célèbres Black Hawks souhaitait-elle la mort de cette roturière ? Cela importait peu pour Serena. Tout ce qu'elle voyait, c'était un moyen de ramener Anri vers elle. Elle versa la poudre dans la tasse de Raine qui ne se doutait pas une seconde que devant elle, Serena était sur le point de sceller son destin.

- Tenez, dit-elle en tendant la tasse à Raine. Buvez tant que c'est chaud.

- Merci, répondit Raine en ouvrant les mains.

Serena lui fit prendre la tasse et dit :

- Votre cécité doit vraiment vous gêner.

- Oui. Mais malgré tout, j'ai bon espoir de pouvoir un jours retrouver mon frère. Je n'ai pas besoin de le voir, le serrer dans mes bras me suffit amplement.

- V... votre frère ?

- Mikage. Je me demande s'il est au courant de la mort de nos parents. Et si lui aussi me cherche. Il me manque tellement.

Le coeur de Serena manqua un battement. Elle avait donc encore un membre de sa famille en vie ? Serena fixait maintenant la tasse empoisonnée que tenait Raine. Sa respiration s'accéléra quand elle la vit lentement porter la tasse à ses lèvres. "Je... Qu'est-ce que je suis en train de faire !" D'un geste vif, Serena arracha la tasse des mains de Raine, la jetant au sol où son contenu se répandit. Serena tremblait et elle eut du mal à calmer sa respiration.

- Mlle La Valière ? Demanda Raine surprise de ce qui venait de se passer.

- Ne buvez pas ce thé...

- Mais... vous avez pris la peine de le préparer...

Non. Serena n'avait eu aucune peine à le préparer. Elle n'était venue jusqu'ici ni pour s'excuser auprès de Raine, ni pour discuter avec elle... mais bien pour... Serena se rendait à présent compte qu'elle avait faillit causer la mort de quelqu'un. Elle était sur le point de prendre la vie de Raine par pure jalousie.

- Vous allez bien ? S'inquiéta Raine.

- Je... ne me posez pas cette question.

C'était la dernière chose qu'elle voulait que Raine fasse. S'inquiéter pour elle.

- Pardonnez-moi.

- ça non plus je ne veux pas l'entendre !

- Je... je suis désolée... je veux dire... très bien.

Serena prit une grande inspiration. Que faire maintenant ? Devait-elle tout avouer à Anri ? Il serait furieux. Peut-être ne voudrait-il plus protéger son père une fois l'annonce publiée. Elle ne pouvait pas prendre ce risque. C'était elle qui l'avait convaincu de suivre le plan d'Anri et ainsi de se mettre en danger. Non. Elle ne lui dirait rien. Mais elle ne pouvait pas non plus ne rien faire. Kuroyuri était venue lui remettre le poison et Serena pouvait aisément deviner que le chef d'état major Ayanami était derrière tout cela. Il viendrait s'assurer qu'elle avait bien empoisonné Raine et en découvrant qu'elle avait échoué il ferait une nouvelle tentative. "Pourquoi vouloir la tuer ? Cette fille est totalement innofensive."

- Qui es-tu réellement ? Murmura Serena pour elle-même.

- Vous dites ?

- Rien. Je vais vous laisser.

Serena ramassa la tasse, épongeant avec son mouchoir le liquide mortel. Puis elle reprit le plateau et se dirigea vers la porte.

- Mlle La Valière ! S'exclama Raine.

Serena s'arrêta, attendant que Raine continue.

- Merci d'être venue. J'espère que nous pourrons de nouveau boire le thé ensemble.

Serena serra les dents, puis sortit sans répondre. Une fois la porte refermée, elle s'appuya contre le battant, les larmes qu'elle avait tenté de retenir s'échappant. "Elle me remercie ? N'importe quel idiot aurait su que j'étais venue pour de mauvaises raisons. Qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez elle ?"

- Serena ?

Elle sursauta en se rendant compte qu'Anri et Eruan s'approchaient.

- B... bonjour, réussit-elle à dire.

- Tu voulais prendre le thé avec moi ? Demanda Eruan.

-...

Elle décida de s'éloigner avant qu'ils ne se rendent compte de quelque chose.

- Non, c'est une évidence, dit Eruan en la voyant partir.

Alors qu'elle passait près de lui, il aperçut une larme tomber sur le plateau que tenait la jeune fille. Immédiatement, il se retourna vers elle et l'appela :

- Serena !

Mais elle ne s'arrêta pas et continua son chemin à grands pas.

- Qu'est-ce qu'elle a ? Murmura-t-il.

- Eruan ?

- Serena, elle... non rien.

Anri le regarda perplexe. Puis il poussa la porte de son salon et sourit à Raine quand elle lui dit bonjour. Eruan n'avait rien dit, car Serena avait voulu cacher ses larmes. Pas à lui, mais à Anri. Il ne pouvait pas trahir les larmes de Serena. Elle lui en voudrait à coup sûr. Mais la voir pleurer était douloureux pour lui. Et il irait la voir pour connaitre ses raisons.

- Serena est passée ici ? Demanda Anri à Raine.

- Oui. Elle voulait boire le thé.

- Vraiment ?

- Oui.

- De quoi avez-vous parlé ? Demanda Eruan.

- Oh... de tout et de rien. Elle voulait s'excuser.

- C'est une bonne chose, dit Anri.

- Et vous ? Demanda-t-elle. Où en êtes-vous ?

- ça avance. Le père de Serena a accepté de nous aider. L'annonce sera bientôt publiée.

- Que contient cette annonce ?

- L'ouverture des négociations. Et la possibilité pour eux de décider du lieu et du moment où elles auront lieu. Cela en gage de notre bonne foi.

- Ils se méfiront tout de même. Peut-être en profiteront-ils pour vous capturer vous aussi.

- Je sais. Mais nous n'avons pas le choix.

Il allait s'asseoir à son bureau quand il remarqua la tache encore humide au sol près de Raine.

- Qu'est-ce que c'est que cette tache ?

- Ce n'est rien. J'ai renversé ma tasse de thé. Ma cécité me rend maladroite.

- Tu t'es brulée ? S'inquiéta-t-il.

- Non.

- Heureusement. Mais fait attention.

Elle lui fit un petit sourire afin qu'il cesse de s'inquiéter et il reprit ce qu'il était en train de faire. Raine n'avait rien dit du comportement étrange de Serena car elle était sûre que la jeune fille ne voulait pas que cela parvienne aux oreilles du prince... de son fiancé. Raine devait être honnête. Elle avait été vraiment choquée de l'apprendre. Et peut-être même... blessée ? "Je ne devrais pas ressentir cela."

oOo

Quand Lise était réapparue à l'église, ils l'avaient tous bombardée de questions. Epuisée, elle avait dû les convaincre que seuls Aria et Teito pouvaient l'accompagner.

- Pourquoi ? Rala Sayu.

- Parce que vous n'avez rien à faire là-bas. Et puis Kazuma se méfie aussi de moi.

- Vraiment ? S'étonna Bastien.

- Oui ! Figure-toi qu'il m'a attachée à une chaise ! Au début, il ne m'a pas prise au sérieux. Heureusement que j'avais le médaillion de Kora.

- Toi ? Rit-il. Attachée à une chaise ?

- Pourquoi est-ce que c'est tout ce que tu retiens ? Enfin bref, on doit repartir immédiatement. Teito, Aria, vous êtes prêts ?

- Oui, dirent-ils.

- Et nous ? Demanda Sayu. Qu'est-ce qu'on fait ?

- Vous allez nous servir de diversion.

- Diversion ?

- Oui. Et je compte particulièrement sur toi Sayu. Ça m'arrangerait que tu fasses apparaître une jolie forêt près des falaises, à l'endroit où nous avons aperçut ce cher Keigo la première fois.

- Je m'en occupe !

- Vous irez tous. Comme ça, l'attention de tout le monde sera dirigée vers vous. Et ils ne se rendront pas compte de notre absence. Seule je n'aurais pas eu de problèmes. Mais à trois ce sera plus difficile de passer innaperçu. Maintenant, allons-y.

Aria donna un baiser d'au revoir à Hakuren et Teito en fit de même pour Kira.

- Il est évident que tu resteras à l'église, lui dit Teito.

- Bien sûr, dit-elle en posant une main sur son ventre encore plat. C'est toi qui devras faire attention. Reviens entier. Et reviens vite.

- Promis.

Comme elle l'avait prévu, il fallut plus de temps à Lise pour retourner au manoir des Raggsiens. Heureusement, la diversion avait fonctionné. Partout où ils passaient, on parlait de la forêt qui était soudainement apparue entre le 1er et le 7e district. Si bien que personne ne faisait attention à eux. Malgré tout ils durent s'arrêter pour une nuit dans une auberge.

- Bonsoir ! Les accueillit le propriétaire. Que puis-je faire pour vous ?

Seule Lise abaissa son capuchon et dit :

- Bonsoir. Je voudrais une chambre pour une nuit.

- Vous souhaitez dîner dans la salle ?

- Non, nous avons déjà dîné. La chambre suffira.

- Parfait. Dans ce cas, ça vous fera trois pièces d'or.

Quand Lise lui eut donné l'argent, il appela :

- Léos !

Un jeune garçon blond arriva rapidement.

- Emmène les à la chambre 10, dit le patron.

Le garçon jeta un rapide coup d'oeil sur les nouveaux arrivants et leur demanda de le suivre. Il leur ouvrit la chambre et lorsqu'ils furent entrés il demanda :

- Je peux faire quelque chose d'autre pour vous ?

- Non merci, dit Lise.

- N'hésitez pas à m'appeler.

Lorsqu'il fut parti et que Lise eut refermé la porte, Teito et Aria purent enfin abaisser leur capuchon.

- Ouff ! Souffla Aria. J'en pouvais plus.

- C'est vraiment necessaire tout ça ? Demanda Teito. Personne nous connait ici.

- Et il vaut mieux que ça continue, dit Lise. Keigo peut avoir des espions partout. Il a surement donné votre signalement.

- Pourquoi pas le tien ? Demanda Teito.

- C'est pas moi qu'il cherche. Je suis la dernière personne qu'il souhaite croiser. Maintenant, allez vous coucher. On partira tôt demain. Vous m'avez suffisament ralentis aujourd'hui.

- Ralentis ? s'exclama Teito. Non mais dis donc la vieill...

- C'est l'heure de dormir Teito, dit Aria en plaquant une main sur sa bouche.

"T'es fou ? Tu veux te faire tuer ?"

Teito et Aria se couchèrent dans le lit double tandis que Lise montait la garde assise près de la porte. S'ils comptaient passer une nuit paisible, il furent déçut. Car quelques heures après qu'ils se soient endormis, un grand fracas ébranla l'auberge tout entière. Quelques secondes plus tard, Léos ouvrit brutalement leur porte. Il se pétrifia quand Lise lui mit sa dague sous la gorge.

- Qu'est-ce qui se passe ? Demanda-t-elle.

- L'au... l'auberge est attaquée.

- Par qui ?

- Des soldats. Ils seront bientôt là. Dépéchez-vous de partir avec les autres clients.

- Des soldats hein ?

Lise le relacha et ordonna à Teito et Aria de se cacher sous leurs capes. Puis elle prit la chaise sur laquelle elle s'était assise et la lança à travers la fenêtre. Le bruit des pas des soldats se fit alors entendre à l'étage, ils criaient :

- Ils sont là !

- Vite ! s'exclama Lise.

Elle attrapa Teito qui était le plus proche et le jeta par la fenêtre.

- Aria à toi !

Alors que la jeune fille allait sauter à son tour, les soldats firent irruption dans la chambre, lançant des vagues de zaiphon à tout va.

- Attention ! Cria Léos en plaquant Aria au sol.

Le garçon poussa un hurlement de douleur, touché au dos. Lise s'occupa des soldats alors qu'Aria trainait Léos jusqu'à la fenêtre.

- Teito ! Cria-t-elle. Attrappe le !

Teito réceptionna Léos du mieux qu'il pu et Aria sauta à son tour, rapidement suivie par Lise. Celle-ci passa le garçon blessé par dessus son épaule et ils s'enfuirent aussi vite qu'ils purent, disparaissant dans la nuit. Lorsqu'ils furent sûr d'être à l'abris des soldats, ils firent une pause pour examiner la blessure du garçon. Lise lui retira le haut de ses vêtement et ausculta sa plaie.

- Hum... la blessure est profonde.

- Il va s'en sortir ? Demanda Aria.

- Pas sans soins d'urgence.

- Qu'est-ce qu'on va faire ?

- On ne peux pas le prendre avec nous.

- Alors on va l'emmener chez un médecin.

- Aria ! La moitié du district nous recherche ! Hors de question qu'on repasse en ville. On aura déjà de la chance d'arriver jusqu'à destination sans se faire suivre.

- Il m'a sauvé la vie ! Je refuse de l'abandonner et de le laisser mourrir.

- Aria...

- Je le porterai moi-même s'il le faut !

- Lise, intervint Teito, je suis d'accord avec Aria. On ne peux pas le laisser là.

- Ha... soupira-t-elle. Le frère et la soeur ! Tous les mêmes dans cette famille.

Elle déchira les vêtements de Léos afin de lui faire un bandage d'apoint. Puis elle le replaça par dessus son épaule et ils repartirent. Ils avançaient à faible allure, mais réussirent tout de même à atteindre leur destination avant la tombée de la nuit. Les Raggsiens leurs réservèrent le même accueil qu'à Lise, à ceci près qu'ils ne prirent pas la peine de les attacher. Lise confia Léos à l'un d'eux, leur recommandant de rester silencieux sur leur identité et si possible, de garder le garçon endormit.