Chapitre quarante neuf
Le delta de la Tamise, vendredi 14 août 1801, tôt le matin.
La "Flotte de Londres" fit route dès que les conditions de marée le permirent. Il y avait là une vingtaine de vaisseaux, petits et grands, de la Navy qui avaient attendus dans le Port les ordres leur permettant d'appareiller.
Ces ordres étaient finalement arrivés après une journée et une soirée d'avitaillement frénétique.
Avec l'aide du courant et de quelques voiles, les vaisseaux s'étaient mis en route et avaient, pour la plupart, pour ordres de rejoindre l'Irlande. Certains avisos avaient reçus des missives destinées à rejoindre les avant-postes les plus éloignés de l'Empire et de mettre au courant les responsables locaux que les ports de Grande Bretagne n'étaient plus à la disposition des vaisseaux de la Navy.
Trois de ces vaisseaux, les Victory, Defiance et Polyphemus avaient été chargés de mystérieuses caisses très lourdes et s'étaient vu dotés chacun d'une compagnie de marines supplémentaires spécialement chargés de ne pas quitter ces caisses de vue.
Comme le reste des vaisseaux, ils s'intégrèrent dans le convoi descendant la Tamise et, contrairement à la plupart des autres, ils n'avaient pas ordre de rejoindre l'Irlande mais devaient rejoindre le Cap où de nouveaux ordres les attendraient.
Le vice Amiral Jacquart était le fils et le petit fils d'une longue lignée de flibustiers et corsaires et, contrairement à Surcouf, il avait accepté de servir la Flotte de la République en qualité d'officier général. Qui plus est Jacquart était convaincu que l'avenir de la guerre navale se trouvait dans les vaisseaux dont ils assumait le commandement.
Un message lui était parvenu en début de soirée que les Anglais allaient, finalement, abandonner la Grande Bretagne et tenter de mettre ce qui leur restait de vaisseaux de guerre dans le port de Londres, à l'abri.
Son rôle et il l'avait accepté avec un plaisir intéressé consistait à couler un maximum de ces vaisseaux au moment où ils entraient dans l'embouchure de la Tamise.
En temps normal et contre des adversaires conventionnels, c'était un endroit où ils ne risquaient pas grand-chose avec le courant de la Tamise les poussant et un vent de Nord Ouest leur garantissant une excellente manoeuvrabilité.
Mais le vent et les courants n'avaient pas d'importance pour la flottille de Jacquart.
Ses vaisseaux avaient une chaudière et la vapeur qu'elle produisait actionnait deux vis hydrauliques qui faisaient avancer et manœuvrer ses unités.
Si on ajoutait à cela une absence presque totale de superstructures, un blindage d'acier résistant même aux boulets explosifs et quatre nouveaux canons à longue portée avec chargement par la culasse, Jacquart avait à sa disposition les vaisseaux les plus dangereux de tous les océans.
Et comme ils venait d'être ravitaillé, ses six "cuirassés des mers" comme il se plaisait à les appeler, disposaient de suffisamment de réserves de charbon pour manœuvrer quatre heures.
Et quatre heures seraient plus que suffisantes pour mettre un terme aux exploits de la Flotte qui venait de quitter Londres.
Il donna ses ordres et ses vaisseaux se mirent en position en arc de cercle juste en face de l'embouchure de la tamise.
Telles des baleines attendant un banc de poisson, ses cuirassés se placèrent, immobiles et, à cause de la nuit, totalement invisibles.
William Carnegie, Rear Admiral de sa Gracieuse majesté et responsable de la petite flottille devant se rendre au Cap était à la fois soulagé et inquiet.
Soulagé parce que jusqu'au dernier moment, il avait eu peur que les Français ne le capture à quai. S'ils avaient déboulé en force sur les quais, il n'aurait rien pu faire pour leur échapper. Lui et ses marines auraient chèrement vendus leur peau et leur honneur mais ça n'aurait pas sauvé son vaisseau. Et voir le Victory tomber entre les mains des Français sans même avoir l'ultime honneur d'une bataille navale, lui aurait été insupportable.
Il avait assisté en personne à tout l'avitaillement et n'entendait rejoindre sa cabine que lorsque ses vaisseaux auraient quitté l'embouchure de la Tamise pour se lancer dans la Manche, toutes voiles dehors.
Inquiet aussi parce que bruits couraient dans les antichambres de l'Amrauté que les Français avaient fini par mettre au point des vaisseaux vraiment cuirassés de métal.
Carnegie qui avait participé au études de Cole sur la question était plus que sceptique, les deux vaisseaux qu'ils avaient cuirassés n'étaient quasiment plus capables de se mouvoir et le seul mouvement facile qui leur nouvelle masse leur avait permis avec facilité était le chavirage en cas de vent latéral.
Tous les essais sur des vaisseaux plus bas avaient échoué du fait des vagues qui avaient systématiquement submergés les vaisseaux. Et un vaisseau bas et fortement cuirassé qui se remplissait même d'un peu d'eau avait une désagréable propension à couler à très grande vitesse.
Donc probablement rien que des rumeurs.
Mais ça n'expliquait pas comment les Français avaient éliminé la Navy au large de Brighton.
– Masterman ?
– Oui, Amiral ? fit le commandant du Victory.
– Combien de temps encore ?
– Une heure et nous sommes dans le Channel. Je pense que nous aurons suffisamment de marge de manœuvre pour mettre toutes les voiles dans moins de quarante minutes. Nous pourrons monter notre vitesse à plus de sept nœuds. Nous retarderons à peine le reste de la flottille dans la mesure où le Defiance n'a pas été caréné. A mon avis c'est lui qui nous imprimera sa vitesse de croisière.
– Parfais, encore une heure à tenir donc… Et après cap vers l'Afrique.
Il se tourna vers l'intérieur des terres et se mit à penser à sa famille. Ils étaient loin de Londres et dans leur maison familiale. Sa femme saurait gérer les contingences. Et ses enfants étaient trop jeunes pour faire des choses qu'eux et lui auraient à regretter.
Il poussa un long soupir et eut la surprise d'entre le Capitaine Masterman opina bruyamment.
– Chassés de chez nous, l'entendit-il dire. Jamais je n'aurais cru que nous en arriverions à ça. Et, si j'en juge à ce qui s'est passé ces derniers jours, revenir pour leur reprendre nos terres ne va pas être évident.
Carnegie ne put qu'approuver. Il y avait une petite trace de défaitisme chez son capitaine mais il pouvait le comprendre. Sa famille à lui était à l'abri à des lieues de Londres. Celle du capitaine habitait Londres et pouvait, à tout moment, être victime des troubles qui pouvaient éclater dans els quartiers du port.
Dans un rare geste d'amitié, il posa sa main sur son épaule.
– Ça mettra peut-être du temps mais nous reviendrons et nous reviendrons victorieux.
Masterman fit semblant de le croire.
Jules Perruche détestait son nom depuis toujours et il le détestait encore plus depuis qu'il lui avait valu –sous les quolibets– de se retrouver dans les aérostatiers de la République.
Et cette nuit particulière du 13 au 14 août 1801, il le détestait d'autant plus que c'était à cause de lui qu'il se retrouvait accroché dans un panier –il appelaient ça une nacelle mais ce n'était rien d'autre qu'un gros panier– à plus de deux cents pas de hauteur en train de scruter le ruban noir et brillant de la Tamise.
Le seul plaisir –récurrent à cause des courants d'air et du froid– que Jules Perruche s'octroyait c'était de pisser sur la tête de son chef qui attendait tranquillement –et sans rien risquer– deux cents mètres plus bas sur le château arrière de la frégate Hermione.
Il venait juste de se faire plaisir lorsqu'une ombre passa devant le ruban de la Tamise. Bientôt suivie d'une autre et d'une autre encore.
Il se concentra et compta une vingtaine de vaisseaux de taille militaire en train de passer dans la méandre particulière qu'il avait choisie pour sa facilité à lui montrer le passage d'une ombre.
Il consigna ses observations sur sa carte et rédigea un message d'accompagnement, glissa le tout dans une des quatre "balles creuses" qui lui restait et la lâcha pour qu'elle glisse le long de sa corde d'amarrage.
Corentin, dit le Breton, qui se trouvait à côté de la bite d'amarrage récupèrerait la carte et le message et ferait passer.
Moins d'une minute plus tard une chaloupe quittait l'Hermione pour se diriger vers une des masses noires flottant en arc de cercle dans l'Embouchure de la Tamise.
Jacquart récupéra le message et se mit à sourire. Une vingtaine… Oui, tout ce qui pouvait naviguer était en train d'essayer de quitter l'Angleterre.
A lui de faire en sorte de les convaincre de rester.
Avec les renseignements qu'on venait de lui fournir et sa propre habitude de la Tamise, il avait toutes les données nécessaires pour faire une excellente surprise à ces braves Godons venant lui offrir sa première victoire navale.
Il fit passer aux postes de manœuvre et restreindre la distance entre ses six unités. Les risques étaient à peine plus grands et plus ils seraient proches et mieux la nasse pourrait se fermer.
Le cri de la vigie secoua Carnegie comme rarement.
Son regard passa de la vigie qui beuglait au bosco qui écoutait.
Il fut surpris de la direction que suivit la lunette du premier lieutenant lorsque celui-ci fut mis au courant de la détection du vigie.
Il regarda dans la même direction et finit, dans le soleil levant, par voir un point noir flottant dans le ciel.
– Aérostat, entendit-il Masterman annoncer. Mauvais signe. Les Français sont là et ils nous préparent quelque chose…
– Vaisseaux ?
Tous les officiers du Victory scrutaient fiévreusement la mer pour ne rien voir lorsque le quatrième lieutenant Kirk, pointa le doigt en direction d'une masse noire flottant au raz des vagues.
Toutes les lunettes, y compris celle de l'Amiral convergèrent vers l'endroit désigné et tous purent constater que des hommes se déplaçaient sur ce qui semblait n'être qu'un ponton. Quelques masses noires de forme suspecte étaient en train d'être manœuvrée au centre dudit ponton.
Une minute plus tard une détonation marqua le départ d'un boulet.
Boulet qui passa au dessus du pont du Victory pour s'écraser à deux encablures entre le Defiance et le Culloden. Et après le premier impact du boulet avec l'eau une seconde conflagration, sous-marine celle-ci, projeta des tonnes d'eau vers le ciel.
– Bombes, fit Masterman d'une voix éteinte et leur portée est le double de la nôtre.
Moins de cinq secondes plus tard, une série de sifflements passant au dessus d'eux leur apprit que d'autres "pontons" étaient en mesure de faire feu.
Trois autres "bombes" touchèrent l'eau. Une toucha le Culloden au niveau du château arrière, qui disparut dans une explosion de fumée, de flammes et d'éclats et la dernière toucha le haut du mat de Reckless. Une pluie de flammes s'abattit sur le pont et l'équipage.
Carnegie passa de pâle à livide.
Ses vaisseaux n'avaient pas la moindre chance de résister à ce type de bombardement.
Il lui restait la possibilité de sauver le plus de vies possibles.
– Masterman, ordre à tous les vaisseaux de se jeter sur les rives. S'ils ont de quoi tenir ne serait-ce qu'une demi-heure, nous n'en sauverons aucun. Chacun pour soi et que les hommes se mettent à l'abri.
La seconde volée confirma ses craintes.
Le Defiance prit deux coups au but et lorsque la fumée se fut dissipée, il avait juste disparu.
Le Bedford n'en prit qu'un mais se retrouva immédiatement dans l'impossibilité de manœuvrer.
Et une troisième volée était en vol.
Jules Perruche, pour la première fois depuis qu'il grimpait chaque jour de beau temps dans ce panier, éprouvait une intense satisfaction.
Il voyait tout ce qui se passait. Il voyait chaque obus partir et toucher et il ne ratait rien des résultats d'un coup au but et, grosso modo, il était extrêmement satisfait de n'être pas du côté des marins anglais qui étaient en train de se faire casser.
La vie offrait, de temps en temps, de petites compensations.
