Note : j'ai passé la semaine dernière dans des magasins de meubles. Je vais connaître les catalogues d'Ikéa et de Fly par cœur.
XLIV
« Tu fais quelque chose de gentil pour moi, je fais quelque chose de gentil pour toi . »
L'odeur de la chair brûlée fit remonter l'acidité de la bile dans sa gorge. Cependant, tout en posant une main contre sa bouche tremblante, Bakura se refusa à vomir, tout comme il s'était refusé à laisser échapper le moindre gémissement malgré les larmes qui l'aveuglaient et qui dévalaient ses joues. S'il laissait échapper le moindre son, les soldats du pharaon le verraient, et les efforts de sa mère pour le cacher dans un des recoins du temple, juste avant qu'ils ne l'attrapent à son tour et ne la tuent de multiples coups de lance, auraient été vains. S'ils le trouvaient, ils l'exécuteraient, tout comme ils avaient tué les autres enfants et les nouveau-nés. Nul ne le prendrait en pitié, parce qu'il n'était que le rejeton d'un clan maudit de parias, fait qu'il avait douloureusement accepté à peu près en même temps qu'il avait appris à parler.
Il était jeune, si jeune, et, malgré tout, il n'avait déjà plus aucune illusion.
Les soldats traînèrent d'autres cadavres et même quelques mourants jusqu'à l'énorme creuset où avait été fondu l'or. Ils les y jetèrent sans se soucier des cris d'agonie glaçants qui résonnèrent sous la voûte du temple.
Les yeux un peu plus agrandis par l'effroi, Bakura grava dans sa mémoire la silhouette du prêtre instigateur du massacre. L'homme réclamait sans cesse que plus de corps soient jetés dans l'or avant que celui-ci ne soit versé dans l'énorme et étrange bloc de pierre qu'ils avaient amené avec eux. À croire qu'il ne serait satisfait que si le village complet se dissolvait dans le liquide doré.
Le regard de Bakura s'égara un instant sur l'objet que le démon au service du pharaon tenait entre ses mains aux phalanges crispées et blanchies. Il n'avait jamais rien vu de tel, pas même chez un des scribes de la grande ville la plus proche. Des feuillets de papyrus, contenu dans une curieuse enveloppe de cuir gravé avec, parfaitement visible entre les griffes du prêtre, un œil aussi brillant que l'or en fusion.
Le frisson qui se répandit dans tous ses membres ne fut pas causé par le massacre abominable, cette fois, mais par la certitude que l'artefact mystérieux recelait des secrets qu'aucun mortel ou même dieu n'aurait dû connaître.
Soudain, un cri.
Le prêtre tourna la tête, ses yeux lançant des éclairs. L'espace d'un instant, Bakura crut qu'il avait été repéré et que les soldats allaient se jeter sur lui pour le précipiter dans l'or en fusion. Cependant, ce ne fut pas lui qu'ils attrapèrent et tirèrent de force vers le creuset, malgré les suppliques et les pleurs. Ce fut un autre jeune homme à la peau aussi claire que la masse vaporeuse de ses longs cheveux blancs.
— Ryô…
Bakura griffa le pilier derrière lequel il se cachait, jusqu'à sentir la douleur percer l'extrémité de ses doigts. Puis, alors que l'autre plantait ses pieds au sol dans une vaine tentative pour ralentir les soldats qui l'entraînaient contre son gré, il sortit enfin de sa transe horrifiée.
— Ryô ! hurla-t-il.
Il quitta son abri sans plus se soucier d'être repéré, la terreur hérissant sa peau tremblante et lui retournant l'estomac.
— Ryô !
Le visage pâle et délicat était désormais obligé de regarder juste au-dessus du creuset qui n'attendait plus que lui. La chaleur fit perler la sueur sur son front, et les billes translucides roulèrent jusqu'à la pointe de son nez pour goutter une à une dans l'or en fusion.
Bakura repoussa les soldats qui tentaient de lui barrer le chemin, mais il savait qu'il ne franchirait jamais la distance à temps pour sauver Ryô. Pas alors que le rejeton d'Akhenaden et son double s'interposaient entre son but et lui, un même sourire vicieux dévorant leurs visages, leurs yeux bleus étincelants de cruauté.
Bakura chassa les larmes qui lui brûlaient les yeux d'un battement de cil et serra les poings. Il refusait de s'abandonner au sentiment d'impuissance qui le submergeait. Il avait perdu sa famille. Il ne pouvait pas perdre Ryô. Même si c'était la dernière chose qu'il devait accomplir, il ne le perdrait pas.
Diabound, je t'en prie, déteste-moi si tu le souhaites, mais sauve-le. Sauve-le !
Le ka ne répondit pas à son appel, pas même quand le dragon blanc aux yeux bleus surgit du néant pour le garder de s'en prendre à ses maîtres.
Bakura cracha des insultes, réclama d'être sacrifié à sa place pour tout le mal qu'il avait causé en trois mille ans et sombra dans le silence quand Ryô tourna la tête vers lui. Une dernière fois. La haine et le dégoût brûlant au fond de ses grands yeux marron.
C'est de ta faute, articulèrent ses lèvres, juste avant que les soldats ne le poussent dans l'or en fusion.
Bakura se redressa en sursaut, la peau recouverte d'une sueur froide et malsaine, le cœur au bord des lèvres. Le temps de se libérer de la fine couette entortillée autour de ses jambes, il se précipita hors de la chambre.
Son estomac ne contenait pas grand-chose de solide, mais cela n'empêcha pas sa gorge de lui brûler et un goût rance de submerger sa langue lorsqu'il vomit dans la cuvette des toilettes.
Il resta ensuite immobile, agenouillé à même le carrelage froid, un bras replié sous sa joue. Ses membres tremblaient, et une sueur glacée avait dégouliné le long de son dos. Hoquetant, il essaya de reprendre son souffle et de chasser les images horribles de son rêve.
— Ce ne sont pas mes souvenirs… ce ne sont pas mes souvenirs… répéta-t-il plusieurs fois d'une voix rauque.
Il se leva au bout de quelques secondes et tituba jusqu'au lavabo.
L'eau froide acheva de le réveiller. Il observa un instant son visage ruisselant dans le miroir tout en se demandant si c'était à cause de sa fatigue physique et de son épuisement moral que ses yeux noirs semblaient si profondément enfoncés dans ses orbites. Puis, il se rendit compte qu'il ne se rappelait pas du dernier vrai repas qu'il avait pu prendre ou, plutôt, ne s'en rappelait pas en avoir pris un seul après le jeudi midi, quand Ryô avait essayé de cuisiner pour eux.
Il sourit. Brièvement. Rattrapé fort vite par la réalité.
Ryô ne risquait pas de lui préparer quoi que ce soit à manger de sitôt et, même si son ancien hôte n'était pas un fin cordon bleu, Bakura aurait aimé que…
Non, à quoi pensait-il ? C'était ridicule, il se moquait bien de…
S'en moquait-il vraiment ?
Bakura secoua vivement la tête pour chasser l'image des larmes de Ryô, de son expression quand il l'avait accusé, de celle qu'il avait eu quand Kaiba – la chose qui possédait son esprit – l'avait accusé.
Oui, il s'en moquait. Il s'en moquait parce que cela n'avait aucune incidence sur son objectif. Et, pourtant, les mots revenaient, les images revenaient, et il se sentait à nouveau comme un déchet qui aurait mieux fait de disparaître de cette réalité. Il serra convulsivement la porcelaine du lavabo entre ses doigts comme s'il espérait parvenir à la fracturer.
Après avoir pris une profonde inspiration, il prit de l'eau dans le creux de ses mains et de se rincer la bouche autant de fois que nécessaire pour chasser le goût atroce. Ceci fait, il hasarda un dernier regard à son reflet – peau blanche, pommettes ciselées, iris vides, crinière claire et en bataille – et se retrouva à se demander, comme il l'avait déjà fait auparavant, si c'était bien lui qu'il contemplait.
Chassant cette interrogation de son esprit, il quitta les toilettes à peine éclairés par l'aube.
Ryô dormait toujours dans le futon ou alors prétendait dormir.
Bakura frissonna à la pensée qu'il avait failli le perdre. Que Kaiba ou du moins l'esprit du dragon avait failli le tuer et que, si Mahad n'était pas intervenu – ironie suprême –, tous deux auraient été incinérés.
Non, tous trois.
Jônouchi aussi aurait été tué, parce qu'il avait essayé de protéger Ryô, parce qu'il s'était interposé entre le dragon blanc et sa proie… Il avait protégé Ryô comme Bakura l'aurait fait. Il l'avait mieux protégé que lui…
Tout ça était arrivé parce que Bakura était devenu faible. Parce qu'il n'avait plus la capacité d'appeler Diabound. Parce que Diabound n'obéissait qu'au roi des voleurs. Parce qu'il n'avait pas de ka assez puissants pour l'emporter contre le dragon blanc qui servait Seth et Kaiba. Parce que, honnêtement, il n'avait jamais gagné face aux alliés du pharaon. Le voleur, oui, grâce à Diabound mais lui, non. Il avait toujours perdu. Zorc avait toujours perdu.
Ryô avait failli mourir parce que Bakura s'était cru plus fort qu'il ne l'était et, désormais, il n'arrêtait pas de se demander si Mahara l'avait envoyé sciemment dans un piège, d'autant plus qu'il n'avait pas réapparu, ne serait-ce que pour lui reprocher son échec. Mais dans quel but aurait-il fait ça ? Se débarrasser de lui ? Non, Mahara aurait pu le tuer. Lui prouver qu'il avait besoin d'alliés ? Qu'il ne pouvait combattre et le pharaon et Seth et Kaiba seul ? Avait-il prévu l'intervention de Mahad ?
Meilleure question : pourquoi Mahad l'avait-il épargné ?
Bakura crispa sa main autour de l'anneau millénaire. Mahad avait puisé dans son ba, à travers l'artefact, mais avait aussi utilisé celui de Yûgi. Le magicien n'avait pas vraiment besoin de lui. Il aurait pu le laisser mourir dans l'explosion ou le vider totalement de son énergie vitale.
— Je déteste ne pas savoir, marmonna-t-il entre ses dents avant de quitter la chambre.
Peu importait toutes ces questions : le fait était qu'il avait échoué et qu'il n'était pas de taille face au dragon blanc aux yeux bleus. Alors, si Kaiba avait survécu…
Il trembla à la pensée de ce que le ka ferait à Ryô et avala sa salive.
Il avait besoin de Ryô.
Bakura se mordit les lèvres. Puis, suivant une impulsion brutale, il se retrouva sous la pluie fine qui n'avait pas cessé de tomber depuis le soir précédent.
Les pans de son imperméable noir claquaient de temps à autre sous les bourrasques de vent. Il descendit la route sinueuse qu'ils avaient emprunté des heures plus tôt dans une voiture de location. En y repensant, Bakura se demanda comment il avait pu avoir l'idiotie d'ordonner à Ryô de conduire, et encore plus de l'avoir laissé faire. Qu'ils soient arrivés jusqu'à la résidence secondaire sans le moindre accident tenait du miracle. Qu'il ait eu la stupidité encore plus grande de repasser chez Ryô parce qu'ils n'avaient rien pris avec eux le jeudi…
Inutile d'épiloguer sur la question. Ils avaient survécu. Et ils avaient dévalisé la maison – ou Bakura avait dévalisé la maison – de tout ce dont ils avaient besoin et même plus sans rencontrer le moindre écueil.
Bakura fredonna sans même sans rendre compte l'une des chansons que la radio de la voiture avait diffusée sur le trajet. Ryô avait dit, d'une voix atone et plus par automatisme que par réelle envie de l'informer, qu'il s'agissait de Never let me down again de Depeche Mode. Il ne comprenait pas les paroles, mais le rythme lui plaisait. S'il avait compris les paroles, il aurait su à quel point elle convenait aux circonstances.
Arrivé au village qui se trouvait en contrebas de la résidence, Bakura entra dans l'unique conbini et empila quelques plats micro-ondable dans un panier sans même prêter réellement attention à ce qu'il prenait. Ceci fait, il s'approcha de la caisse et, alors que l'employé passait mécaniquement ses achats un à un sous le lecteur de codes-barres, il remarqua au bout du comptoir une plaque chauffante et les patates douces qui reposaient dessus.
— Tu es Bakura Ryô, non ?
Bakura pivota lentement pour toiser la vieille femme appuyée sur sa canne qui l'avait interpellé. Petite, chignon gris au sommet de sa tête, un air vaguement familier… À son plissement de paupières soupçonneux, il comprit qu'il avait sans doute mit un peu trop de temps à lui répondre poliment comme son ancien hôte l'aurait fait. Mais à quoi bon se donner la peine de l'imiter, de toute manière ? L'époque où il avait à se faire passer pour lui était révolue.
— Non, je suis son frère…
Il hésita un instant avant d'afficher un sourire en coin.
— Bakura Yamihiko.
Le doute créa quelques rides de plus sur le visage de la vieille femme, mais Bakura décida de faire comme si de rien n'était et se tourna vers le caissier, qui attendait patiemment d'être payé.
— Hum, oui, je suppose que tu l'es, finit-elle par dire. Tu lui ressembles beaucoup, et il n'y a pas beaucoup d'albinos dans le pays.
T'as les cheveux tellement clairs. Je tirerai de toi un bon prix au marché aux esclaves.
Il ignora la nausée qui lui retourna l'estomac. Se concentrer. Ne pas écouter les voix qui le submergeaient. Ne pas prêter attention à ces souvenirs qui n'étaient pas les siens.
— Je ne savais pas que Bakura-san avait deux fils, ajouta-t-elle. Un fils et une fille, oui, mais deux fils…
— Amane ? demanda distraitement Bakura tout en déposant les billets sur le présentoir prévu à cet effet.
— Pauvre enfant.
Bakura cilla. Il n'avait jamais vraiment su de quoi la sœur de Ryô était morte. Ne s'en était jamais préoccupé, pas plus que de sa mère.
— Je vais prendre ça aussi, annonça-t-il avant de jeter un autre regard à la vieille femme qui attendait débonnairement son tour. Le passé est le passé. Mon frère et moi, nous sommes justement là pour le laisser derrière nous.
Elle approuva d'un simple murmure, et Bakura s'empressa de récupérer sa monnaie et de prendre son sac.
— Adolescence difficile ?
— Quoi ?
Bakura, sur la défensive, stoppa pour tourner la tête vers la vieillarde, qui le jaugeait d'un regard perçant. Malgré tout, son sourire avait un quelque chose de bienveillant.
— Tu as la tête de quelqu'un qui se retrouve facilement dans les pires ennuis et qui aime en créer aussi. Rien à voir avec Ryô-kun.
Bakura entrouvrit la bouche, mais ravala dans un soupir les insultes qu'il avait envie de bramer.
— Peut-être…
Si cette femme avait envie de s'imaginer qu'il avait un passé de délinquant et que c'était pour cette raison que le père de Ryô ne l'avait jamais amené là et n'avait jamais parlé de lui, cela lui convenait parfaitement. Sans compter qu'il n'avait guère envie de faire l'effort d'élaborer une autre explication.
— Passe le bonjour à Ryô-kun…
Bakura se contenta de hausser les épaules et franchit la porte automatique du magasin sans se soucier de la pluie qui tombait toujours. De toute manière, ses cheveux étaient déjà trempés.
Remonter jusqu'à la maison prit plus de temps que d'en descendre, et la pluie redoubla de violence alors qu'il n'avait accompli que la moitié du trajet. Il ne s'en soucia guère, jugeant qu'il avait vécu, non, que le voleur avait vécu bien pire : tempêtes de sable, chaleur écrasante, faim et soif, marchands d'esclaves et bandits en tout genre, autres pauvres hères en ayant après sa nourriture pendant que le jeune pharaon se prélassait dans son palais, entouré de richesses, de serviteurs et de victuailles, peut-être même de concubines ou d'épouses diplomatiques, oui, certainement qu'Atem en avait baisé plus d'une alors que lui s'efforçait de ne pas se faire tuer ou violer. Le voleur avait survécu au massacre et la destruction de son village, à l'humiliation de la défaite et de la mort. Alors qu'était un peu de pluie en comparaison ?
Malgré tout, elle était curieusement froide pour une pluie d'été.
Une fois rentré, Bakura jeta ses chaussures sales dans le vestibule, se débarrassa de son manteau trempé à même le sol et abandonna la plupart de ses commissions dans la cuisine. Il remonta ensuite le couloir central à peine éclairé par la lumière diffuse traversant le papier fin des shôji. Le panneau fermant leur chambre bruissa à peine lorsqu'il le fit coulisser d'une main.
Bakura cligna des yeux et repoussa un sentiment de panique lorsqu'il constata que seul son futon et sa couette se trouvaient encore sur le tatami. La voiture était toujours garée devant la maison, et il n'imaginait pas Ryô s'enfuir sans elle sous-prétexte qu'il n'en avait pas les clefs.
Un courant d'air frais le fit frissonner, et, tournant la tête sur sa droite, il se rendit compte que le panneau donnant sur la terrasse était grand ouvert et que ceux protégeant celle-ci des typhons l'étaient aussi pour dégager la vue sur le jardin redevenu depuis longtemps sauvage.
Il fit claquer sa langue en constatant que Ryô avait décidé de déménager sur le parquet dur de la terrasse.
— Est-ce que tu essayes de tomber malade ? gronda-t-il tout en le rejoignant d'un pas aussi rapide que bruyant.
Le jeune homme, allongé sur son futon et emmitouflé dans sa couette, lui répondit à peine par un murmure. Cependant, il était parfaitement réveillé.
La langue de Bakura claqua une nouvelle fois. Un poing sur la hanche, il avisa le jardin détrempé, ainsi que la pluie qui se déversait en rideau de perles le longs des tuiles du toit. Il devait convenir que le tintamarre était curieusement relaxant. Malgré tout, l'air frais lui donnait la chair de poule.
Avec un soupir irrité, Bakura laissa tomber juste devant le nez de Ryô le paquet de papier aluminium encore tiède malgré son long trajet sous la pluie.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Petit-déjeuner.
— Hum…
Ryô sortit une main paresseuse de sous la couette et déballa maladroitement l'objet intrigant. Quand il comprit enfin de quoi il s'agissait, il se redressa d'un seul coup, assis, et mordit dans la patate douce avec un soupir contenté. Bakura le regarda faire, un sourcil arqué, impressionné par le soudain appétit de son ancien hôte, ainsi que par la façon dont son visage s'était illuminé, comme s'il avait oublié ce qui lui pesait sur le cœur.
— Une vieille te passe le bonjour… fit-il sans vraiment y penser.
Pour la première fois, Ryô leva les yeux sur lui. Mais cela ne dura que l'espace d'un instant, et, s'assombrissant à nouveau, il commença à tirer nerveusement sur la peau de la patate douce.
— Misaki-san ? demanda-t-il d'une voix qui sonnait comme : « elle t'a parlé et elle est toujours en vie ? ».
— Pas demandé, et j'en ai rien à carrer…
Ryô se tortilla sous la couette.
— Et quel mensonge tu as inventé ?
— Que je suis ton frère.
— Yamihiko ?
Bakura se contenta d'un murmure positif.
— Je suppose qu'il faudra faire avec ça.
Ryô soupira en pinçant les lèvres, puis le fixa à nouveau d'un regard critique, loin de celui paniqué qu'il avait eu quand il se raccrochait désespéramment à Jônouchi ou suppliait silencieusement Yûgi de l'aider. Bakura serra les poings, s'attendant à un commentaire sarcastique sur le fait qu'ils ne pouvaient dire la vérité sur sa véritable nature, ou encore que son frère, s'il en avait eu un, ne l'aurait sûrement pas violenté, molesté et presque fait tuer. Il l'espérait, au fond de lui, parce que cela signifierait que Ryô était redevenu lui-même au lieu de se laisser manœuvrer avec apathie et de rester immobile face à la menace d'une mort imminente.
— Tu es trempé, constata Ryô d'une voix presque atone.
Il reposa la patate douce dans le papier aluminium. Bakura fronça les sourcils lorsqu'il se leva et passa à côté de lui, en effleurant son bras, pour disparaître dans une autre pièce. Lorsqu'il revint, un peu plus tard, ce fut les bras chargés de serviettes.
Bakura ne bougea pas d'un muscle quand Ryô se planta devant lui et posa l'une des serviettes au sommet de sa tête, sur ses cheveux toujours mouillés et qui n'avaient pas vraiment cessé de goutter. Le froncement de ses sourcils s'accentua quand Ryô déposa une autre serviette sur ses épaules.
— Qu'est-ce que tu crois faire ? grommela Bakura.
Question rhétorique. Il comprenait très bien ce que Ryô faisait. Il ne comprenait pas pourquoi il le faisait. Lui préparer à manger, alors qu'il se croyait abandonné de ses amis, avait une certaine logique, mais un acte aussi domestique, après ce qui s'était passé entre eux, le mettait mal à l'aise. Il aurait préféré que Ryô hurle et se montre ingrat comme il en avait l'habitude. Il lui aurait aussi crié en retour dessus, et peut-être que des objets auraient même volé. C'était… dans l'ordre des choses. Que Ryô commence à lui frotter les cheveux, sans lui répondre et avec un air concentré, ne l'était pas. Lui procurait toutes sortes d'émotions compliquées sur lesquelles il n'avait vraiment pas envie de s'attarder. La plus forte lui donnait envie de serrer Ryô contre lui et d'enfouir son visage dans sa chevelure redevenue presque blanche. Sauf qu'ils auraient sans doute dû parler, ensuite, et qu'il n'avait aucune idée de ce qu'il pourrait bien lui dire, par quoi il pourrait bien commencer.
— Je peux me débrouiller seul, gronda-t-il tout en chassant les mains de Ryô avec brusquerie.
Il se détourna de lui et se laissa tomber bruyamment sur le futon, emmêlant un peu plus ses cheveux en les essorant vigoureusement. Ryô s'installa à l'autre bout du futon, à nouveau emmitouflé dans sa couette, et picora sa patate douce tout en observant la pluie.
— Elle est froide, maintenant, fit-il en la déposant à côté de lui, à moitié entamée.
— J'en ai rien à foutre.
— Je sais…
Bakura jeta la serviette humide sur le côté et lorgna la patate douce avec une irritation grandissante – ce qui correspondait bien plus à son état d'humeur le plus courant, partagé avec le besoin irrépressible de rendre autrui misérable ou d'être le sujet principal de sa colère. Malgré tout, en observant le profil mélancolique de Ryô, il ne parvint pas à repousser le désir irrépressible de se saisir de la patate douce et de retourner dans la cuisine. Là, il regarda longtemps la gazinière, le four et le four à micro-onde sans avoir la moindre idée de comment les faire fonctionner.
Il allait se résoudre à tourner l'un des boutons pour voir si la maison exploserait en réaction ou s'il parviendrait à faire naître une flamme sous la poêle qu'il avait sortie quand la voix de Ryô résonna derrière lui.
— Qu'est-ce que tu fais ?
Bakura explosa en voyant son ancien hôte, juste à l'entrée de la cuisine, la tête inclinée sur le côté avec un air incrédule.
— J'en ai aucune putain d'idée, Ryô ! Je descends à l'aube pour aller chercher de quoi te nourrir, je me retrouve à parler avec une putain de vioc au lieu de juste lui prendre son âme pour éviter des putains de question embarrassantes, et je te ramène une putain de tes patates douces de merde tout ça pour que tu me dises : « oh, elle est froide ! ». Bien sûr qu'elle est froide, triple andouille, j'ai marché sous une putain de pluie glacée, et tu as passé un temps fou à ramener tout ce que cette putain de maison doit avoir comme serviettes au lieu de la bouffer ! Et maintenant je sais même pas comment la réchauffer sauf en foutant le feu à cette baraque, un truc pour lequel je suis toujours doué, au moins ! Merde !
Bakura balança un violent coup de pied dans la porte d'un des placards, puis jura à nouveau en frottant ses orteils douloureux.
Ryô, jusque-là pétrifié et bouche-bée, secoua la tête pour retrouver ses esprits, prit la patate douce posé sur le plan de travail et l'acheva en quelques bouchées. Bakura aurait dû en être satisfait, mais cela ne fit qu'accroître sa mauvaise humeur. Il tira l'une des chaises, s'assit dessus et pianota de ses doigts sur la table tout en suivant d'un regard de biais Ryô qui s'affairait.
Son ancien hôte remplit une bouilloire électrique d'eau et versa son contenu dans une théière préalablement chargée en thé lorsqu'il fut assez chaude. Puis Ryô ouvrit le réfrigérateur, choisit l'un des plats tout fait – un katsudon – et déposa la barquette devant Bakura. Prenant ensuite une fourchette, il la planta une fois dans l'opercule.
— Fais des trous, ordonna-t-il avant de se détourner pour ouvrir l'un des placards.
Bakura fronça le nez dans une grimace de dégoût. Il n'avait pas envie d'obéir. Malgré tout, il commença à martyriser la feuille de plastique recouvrant le plat et trouva ce geste plus défoulant que prévu, même s'il aurait préféré avoir les yeux bleus de Kaiba ou de Seth sous sa fourchette. Lorsque Ryô stoppa soudainement sa main et récupéra la barquette, il grogna son mécontentement en montrant les dents :
— Je n'ai pas fini !
— Et je t'ai dit de percer des trous, pas d'en faire de la bouillie. Pour qui tu te prends, l'autre Marik ?
Bakura souffla fortement par le nez, appréciant fort peu l'allusion.
— Ne me compare pas à lui. Je suis les ténèbres incarnées.
— Et je suis sûr que lui sait comment utiliser un four à micro-onde.
— Certainement parce qu'il aime y mettre des animaux vivants.
Ryô lui adressa un regard réprobateur tout en plaçant la barquette dans le four à micro-onde.
— Maintenant, regarde bien comment on fait, parce que je ne te montrerai pas deux fois.
Les paupières de Bakura s'étrécirent, et il ne put s'empêcher de laisser son esprit errer sans se préoccuper le moins du monde des gestes de Ryô. Il ne comprenait pas pourquoi il agissait ainsi, comme si rien ne s'était passé, ou presque. Bakura percevait tout de même un soupçon d'acrimonie.
Ryô avait-il une arrière-pensé ? Essayait-il d'endormir sa vigilance ? Pour quoi faire ? Fuir ? Le tuer ?
Un tintement se fit entendre, et Ryô rouvrit le four à micro-onde. Il se saisit du plat avec une serviette pour le poser sur le plan de travail. Après avoir prudemment enlevé l'opercule pour éviter la vapeur brûlante qui se dégageait du repas chaud, il le plaça devant Bakura et lui tendit une paire de baguette.
Bakura examina tour à tour les baguettes et le visage de Ryô avant de définitivement se concentrer sur le jeune homme dans l'espoir de décoder le sens de son expression presque indifférente, si ce n'était la légère crispation de ses lèvres.
— Pourquoi ? demanda-t-il enfin.
— Tu as besoin de manger, Bakura.
Le démon se renfonça contre le dossier de sa chaise et croisa les bras.
— C'est à moi d'en décider. Et ce n'était pas le sens de ma question.
— Je ne vois pas de quoi tu parles.
— Tu vois très bien de quoi je parle.
Ryô jeta un coup d'œil en direction de l'entrée de la cuisine, poussa un profond soupir et se résolut à s'asseoir en conservant une distance respectable avec Bakura. Cependant, il ne parla pas immédiatement, et son silence nerveux impatienta de plus en plus Bakura.
— Ryô…
— Tu fais quelque chose de gentil pour moi, je fais quelque chose de gentil pour toi, expliqua l'intéressé avec un autre soupir. Et peut-être que… que ça pourra fonctionner… entre nous.
Bakura fronça les sourcils.
— Je n'ai rien fait de gentil pour toi, Ryô. J'ai failli te tuer.
Ryô s'humecta les lèvres et remua avec fébrilité. Il ne l'avait pas regardé un seul instant depuis le moment où il avait pris place sur la chaise.
— Tu as dit à Yûgi que tu avais menti, déclara-t-il du bout des lèvres.
Bakura le regarda avec incrédulité.
— Et ensuite j'ai menacé de te tuer ! Et avant ça, j'ai…
— Mais tu as dit à Yûgi que tu avais menti, fit Ryô en crispant les mains sur ses genoux. Et tu m'as ramené une patate douce. Je… je sais que ça n'a aucun sens, mais j'ai besoin de me concentrer là-dessus.
Bakura garda le silence pendant quelques secondes.
— Alors parce que j'ai prétendu avoir menti et parce que je t'ai ramené une saloperie de patate douce, tu me donnes des serviettes et tu essayes de me nourrir ? Et tu te moques du reste ? C'est complètement stu…
Il s'interrompit quand les larmes envahirent les yeux de Ryô.
— Si je dois rester avec toi, je veux juste que… je veux juste être heureux, Bakura. Est-ce que tu peux comprendre ça ? Je veux juste être heureux et normal, pour changer… J'ai besoin… J'en ai besoin… Est-ce que tu peux seulement comprendre ça ?!
Ryô s'essuya les joues et les yeux dans sa manche tout en lâchant un juron presque inaudible. Puis il se leva sans rien ajouter de plus, afin de verser du thé dans deux tasses. Ses mains tremblaient tellement qu'il en versa sur le plan de travail, et il passa ensuite plusieurs minutes à frotter la surface, même lorsque toute trace de sa maladresse eut disparu. Bakura se demanda même s'il n'allait pas s'effondrer juste pour ça, mais Ryô, soudain calme, revint à la table pour poser les deux tasses.
— Tu devrais vraiment manger avant que ce soit froid, insista Ryô tout en sirotant calmement son thé, comme s'ils ne venaient pas d'avoir la discussion la plus étrange qu'il soit.
Le plat était déjà plus tiède que chaud, mais Bakura s'empara enfin des baguettes et commença à picorer sans rien dire. Chaque bouchée lui donnait l'impression de vouloir rester coincée dans sa gorge, et les faire passer avec le thé n'aidait pas. Quand il ne réfléchissait pas à ce que la nourriture deviendrait dans son estomac, il songeait au comportement de Ryô, qui semblait avoir décidé de s'enfermer dans ses illusions plutôt que d'affronter la réalité, et quand il ne pensait pas au comportement de Ryô…
Bakura essaya de combattre le nœud qui obstruait sa gorge en se concentrant sur le fait que la nourriture en elle-même, le goût du moins, ne lui déplaisait pas. Ryô n'avait pas tort : son corps n'était pas celui d'un dieu, pas encore, et peut-être jamais au train où allaient les choses, et il ne pouvait pas se permettre de jeûner plus longtemps. Ryô semblait incapable d'invoquer un ka, et quand bien même en aurait-il été capable, Bakura doutait qu'il soit efficace au combat. Cela signifiait qu'il était le seul en mesure de les protéger si Kaiba ou Seth les retrouvait.
À cause de ce qu'il avait fait.
À cause de la proposition de Mahara.
Bakura ferma les yeux un instant tout en appuyant son poing fermé contre son front dans l'espoir de chasser un début de migraine. Puis, tout en se remettant à manger silencieusement, il se résolut à lister tout ce qui ne lui donnait pas envie de vomir sur-le-champ. Au moins, il savait par où commencer : le lait aux fruits, les ramens, les pizzas et, apparemment, le katsudon. Dommage qu'il ne sache pas comment continuer…
— Qu'est-ce que tu aimes manger ?
Ryô le regarda avec surprise, déstabilisé par sa question incongrue, à laquelle il ne semblait d'ailleurs pas pressé de répondre. Bakura serra ses doigts autour des baguettes et respira profondément pour ne pas céder à l'irritation qui menaçait constamment de le submerger. Il n'était pas l'autre Marik. Il pouvait se contrôler.
— Je t'ai demandé…
— J'ai entendu, coupa Ryô dans un balbutiement.
Il baissa ensuite la tête, observant songeusement son thé, et Bakura préféra à son tour se concentrer sur ce qui restait de son repas, parce que le silence de Ryô lui mettait les nerfs en pelote. Il aurait encore préféré qu'il lui dise de se mêler de ses affaires. Au moins, il aurait pu répliquer par quelque chose d'aussi acide que son humeur.
— Les patates douces, mais tu le sais déjà. Les pâtisseries. Surtout les choux à la crème.
Que des choses sucrées qui écœuraient Bakura par avance.
— J'aurais cru que tu l'aurais remarqué, ajouta Ryô du bout des lèvres.
Bakura parvint à occulter l'accusation à peine voilée.
— Ils ne vendent pas de choux à la crème dans le village.
— Bien sûr que non ! Tu n'en trouves que dans les pâtisseries, en ville. Ou dans les centre-commerciaux.
La barquette était vide, et Bakura regretta de ne plus avoir de nourriture à torturer pour éviter de penser au fait qu'il n'avait jamais vraiment eu de discussions de ce genre avec Ryô, si ce n'était durant la nuit du mercredi, peut-être, ou le jeudi matin. Il ne se souvenait même pas que le roi des voleurs ait un jour eu ce genre de discussions. Il n'avait pas d'amis. Seulement des rivaux, des ennemis et ceux dont l'existence ne l'intéressait pas. Les personnes qu'il baisait entraient dans cette dernière catégorie. Indéniablement, le voleur n'aurait pas su où classer Ryô, même après…
Il cligna des yeux quand quelque chose passa devant son visage la main blanche de Ryô, qu'il venait juste d'agiter devant lui pour attirer son attention.
— Et toi, qu'est-ce que tu aimes manger ?
— Hum…
Il considéra sa courte liste mentale.
— Les ramens. La pizza. Peut-être ça.
Ryô appuya un coude sur la table et logea sa joue dans la paume de sa main tout en continuant de le regarder.
— Qu'est-ce que tu aimais manger avant ?
— Je ne mangeais pas avant, rappela Bakura, buté.
— Qu'est-ce que le voleur aimait manger, alors ? reprit Ryô sans se démonter.
Bakura lui lança un regard noir.
— Je ne suis pas le voleur, grogna-t-il.
— Mais tu te souviens…
— Bien sûr.
— Alors qu'est-ce qu'il aimait manger ?
Bakura attrapa brutalement la barquette, la plia sans se soucier de la sauce qui coula sur ses doigts et alla la jeter rageusement dans la poubelle.
— Tu crois vraiment qu'il avait le luxe de se montrer difficile comme le pharaon ? Il mangeait ce que ses parents lui donnaient, quand ils avaient quelque chose à lui donner… et après il s'est mis à manger tout ce qu'il trouvait pour survivre même si ça devait être du scorpion ou du serpent ou même du rat !
Bakura considéra ses mains souillées avec dégoût et alla les placer sous le jet du robinet. Il n'aurait cependant pas admis que les laver lui permettait surtout de cacher les tremblements nerveux qui les agitaient plutôt que de se débarrasser de la sauce.
— Après quoi ? demanda doucement Ryô.
— Une année, les mères n'avaient même pas assez de force pour allaiter, poursuivit Bakura en se frottant frénétiquement les mains au savon. Et les bébés n'arrêtaient pas de pleurer, jusqu'à ce que le village décide de la seule chose humaine à faire, et…
Il s'interrompit lorsque Ryô coupa l'eau du robinet et enveloppa ses mains dans une serviette éponge pour les essuyer.
— Je suis désolé, murmura Ryô sans pour autant le regarder.
Bakura inspira profondément.
— Peu importe. Ça ne me concerne pas. Ni toi, d'ailleurs. Le voleur est mort comme un chien il y a trois mille ans.
Ryô se contenta d'acquiescer dans un premier temps, puis, comme si rien ne venait de se passer, il le regarda avec un léger sourire.
— Jeu ?
Bakura arqua un sourcil.
— Tu n'as pas emporté mon matériel pour Monster World juste pour…
— Je n'ai pas réfléchi, avoua Bakura avec une grimace.
Sans se soucier de savoir si le démon le suivait, Ryô quitta la cuisine. Quand Bakura le retrouva, il s'était installé dans le salon, les jambes repliées sous la couette du kotatsu, ses nombreuses figurines déjà déballées devant lui, y compris celles qu'avait acheté Bakura.
— Elles feront de bons PNJs, déclara-t-il. J'aime beaucoup le magicien.
Bakura tourna légèrement la tête vers la chaîne hi-fi poussiéreuse installée dans un coin de la pièce. La chanson aux sonorités électroniques et au rythme lent et sombre, presque langoureux en adoptant une perspective un peu inquiétante, n'était pas différente des précédentes. Il n'arrivait pas à se rappeler si Ryô écoutait déjà ce groupe avant. Il n'y avait sans doute pas prêté attention si c'était le cas.
— Quel est le titre ? demanda-t-il tout en s'installant de l'autre côté de la table.
Ryô ne répondit pas immédiatement, trop occupé qu'il était à sélectionner la bonne couleur pour les cheveux d'une des figurines à customiser qu'il avait posé devant lui.
— Barrel Of A Gun de Depeche Mode.
— Tu n'as que du Depeche Mode ?
— Hum, ça dépend si tu n'as pris que du Depeche Mode. Attends…
Bakura lui prêta à peine attention lorsqu'il rejoignit la chaîne hi-fi pour explorer la pile de CD et de vinyles en chantonnant.
— Is there something you need from me, Are you having your fun, I never agreed to be, Your holy one. Whatever I've done, I've been staring down the barrel of a gun… Oh !
Ryô interrompit le disque pour mettre un vinyle à la place. Au bout de quelques secondes et craquements, une autre chanson peu différente des précédentes se fit entendre.
— Merveilleux, encore plus de Depeche Mode…
— Non, c'est Tears for Fears.
— Donc l'un des groupes a plagié l'autre…
— C'est de la New Wave, c'est pour ça que ça se ressemble, rétorqua Ryô avec une moue boudeuse.
Bakura haussa les épaules avec une grimace.
— Si tu le dis. De toute manière, je ne comprends presque rien à ce qu'ils racontent.
Il observa Ryô du coin de l'œil alors qu'il se remettait au travail. Il avait finalement opté pour une peinture presque blanche pour peindre la zone des cheveux.
— And I find it kinda funny, I find it kinda sad, The dreams in which I'm dying, Are the best I've ever had, fredonna Ryô avant d'aller changer à nouveau de disque quand plus aucune musique ne sortit du précédent.
Bakura décida de se laisser couler dans la chaleur du kotatsu et de s'allonger sur le tatami, yeux clos. L'attitude de Ryô continuait de susciter sa suspicion, mais il n'y avait rien que son ancien hôte puisse faire, à part décider de partir sous la pluie et de descendre au village, ce qui lui demanderait une bonne heure, dans la crainte d'être rattrapé… Pour le reste, Bakura avait caché les clefs de la voiture ainsi que les deux téléphones portables en leur possession : celui d'Isono et le sien, qu'il avait récupéré lors de leur passage à la maison.
— J'ai fini !
Surpris et désorienté, Bakura sursauta, se cognant presque la tête au rebord de la table. Les yeux encore plein de sommeil, il se redressa sur un coude pour considérer, avec contrariété, ce que Ryô avait « fini ».
— Mini-moi et mini-toi, déclara-t-il fièrement tout en lui présentant deux figurines.
Bakura, lèvres pincées, observa tour à tour la figurine vêtue presque entièrement de blanc, qui ressemblait tellement au magicien que Ryô s'était créé comme avatar, et à celle habillée d'un manteau noir et d'un t-shirt rayé de bleu.
— Est-ce que tu m'as fait des cornes ?
Ryô s'accouda à la table et appuya sa tête entre ses mains.
— C'est pour ton côté Tôzokuôzorukukura, fit-il avec un sourire innocent.
— Je ne vois pas mon côté voleur, dans ce cas, répliqua Bakura tout en prenant sa réplique miniature.
— Imagine que tu as les poches remplies de l'or du pharaon ?
Bakura laissa échapper un ricanement nasal. Il ne savait pas vraiment s'il était amusé ou agacé. Surtout que le sourire en coin de son ancien hôte lui suggérait qu'il n'était pas au bout de ses surprises.
— Où est le voleur ? demanda-t-il avec un soupir irrité.
Non sans un sourire encore plus large, Ryô produisit une troisième figurine, cette fois à la peau brune et au long manteau rouge. Bakura souffla bruyamment tout en la toisant. Le jeune homme avait même eu l'audace de reproduire la cicatrice et de suggérer son impressionnante musculature abdominale.
— Adorable, fit-il d'un ton indiquant le contraire.
— Et ça c'est le mini-moi égyptien ! s'exclama Ryô, extatique, tout en posant une quatrième figurine toujours habillée de blanc mais à la peau sombre sur la table.
Bakura se pinça l'arrête du nez, puis se frotta les paupières tout en essayant de ne pas écouter le dialogue que Ryô était en train d'improviser entre les deux figurines.
— Oh, roi des voleurs, c'est vous ? s'exclama-t-il d'une voix fluette faussement effrayée avant de prendre un ton aux accents arrogants et agressifs. Ryôtep – Ryôtep, c'est mon nom égyptien –, j'ai besoin d'un mage pour m'aider à piller le palais du pharaon ! Piller le palais du pharaon, vous dites ? Mais… Pas de mais ! Une fois que ces trésors seront à nous, ma vengeance sur le pharaon sera complète, je serai l'homme le plus riche du monde, mwahaha…
Le rire faussement maléfique de Ryô mourut sur ses lèvres quand Bakura abattit son poing fermé sur la table, des étincelles de rage dans le regard.
— Devenir riche n'a jamais été le but du voleur ! Il voulait venger les siens, sa famille ! Reprendre les objets millénaires qui aurait dû lui appartenir, utiliser leur pouvoir pour pactiser avec Zorc, combattre les prêtres, il a fait tout ça pour eux !
Ryô se recroquevilla sur lui-même chaque fois que Bakura tapait du poing sur la table afin de ponctuer ses cris.
— Pourquoi les objets millénaires auraient dû lui appartenir… ? chuchota Ryô tout en gardant la tête basse, dans une attitude volontairement soumise.
— Parce qu'Akhenaden a fait assassiner tout le monde pour les forger ! Il a utilisé leurs cadavres pour les forger ! Ils ont tué ses parents pour les forger… !
La voix de Bakura se cassa. Il était à bout de souffle et submergé par un mélange de fureur et de tristesse qui lui compressait le cœur dans un étau. Fourrant son visage entre ses mains avec un grognement, il lutta pour contenir les larmes qui menaçaient de s'écouler de ses yeux.
Merde, ça ne le concernait pas, pas un seul instant ! Pourquoi réagissait-il ainsi, aussi émotionnellement ?
Il osa regarder entre ses doigts en entendant un hoquet étranglé. Ryô le fixait, horrifié, les yeux écarquillés et tout aussi embués de larmes.
— Il a… ils ont… quoi ? Pourquoi… pourquoi personne ne m'a jamais rien dit ?
Note (suite) : je n'ai aucune obsession pour Depeche Mode et d'autres groupes des années 80. Je n'ai pas cherché depuis le début de l'histoire le moment propice pour caser Never let me down again. Et je continuerai de prétendre le contraire même sous la torture.
Sinon les reviews, petits mots et compagnie sont toujours hautement appréciés pour rester motivée :3
