Notes de l'autrice : Ça fait un moment que je n'avais pas mis de chapitre en ligne ! Ça m'avait manqué. Ces derniers mois, j'ai été très occupée parce que je préparais un concours pour monter en grade, et que j'étais crevée à cause du boulot. J'avais aussi mon autre fic que je voulais absolument terminer. Bref, mais maintenant ça y est, me revoilà ! I'm back, bitches !

Leo : Je n'écris qu'un seul chapitre à l'avance, et c'est uniquement pour le plaisir de mettre un petit teaser en fin de chapitre pour donner envie de lire le suivant. C'est pour ça que je suis aussi lente. En tout cas niveau destiel, il va y en avoir de plus en plus dans les chapitres qui viennent ! C'est assez drôle à écrire du point de vue d'un être céleste qui ne comprend pas grand-chose à tout ça lol.

Camille : Merci mile fois pour ta gentille review !

Précédemment : Castiel parcourt le monde entier à la recherche de Dieu en utilisant le collier de Dean. Ses recherches l'amènent à croiser Anna qui s'est échappée du Paradis. Elle fait part à Castiel de son plan d'arrêter l'Apocalypse en annulant l'existence de Sam et Dean. Castiel la tue pour l'empêcher de mettre son plan à exécution. Dean et Sam sont en froid et se sont séparés, et Castiel a pris contact avec Bobby dans l'espoir de trouver l'Archange Raphaël qui selon Anna est descendu sur Terre pour traquer Sam et Dean.

Bonne lecture !

oOo


Une alliance trompeuse

La pression de l'eau alourdit mes ailes. À cette profondeur, je suis amputé de la plupart des sens que j'ai acquis en investissant un vaisseau humain. Non seulement mes mouvements sont ralentis et les sons assourdis, mais les rares rayons de lumière perçant la masse aqueuse qui me surplombe ont été filtrés d'une partie de leurs couleurs.

Malgré tout, les constructions de corail à quelques centaines de mètres sous mes pieds déploient une palette de teintes qui ferait pâlir les plus splendides couchers de soleil que j'ai pu admirer au cours de mon existence. Un banc de poissons ondoie et tourbillonne au gré des courants, leurs écailles scintillant comme de l'argent fluide. La silhouette massive d'une baleine s'approche en ouvrant la bouche, avec dans son regard quelque chose d'ancien et serein.

En d'autres circonstances, j'aurais grandement apprécié la découverte des profondeurs des mers et océans que jamais je ne m'étais aventuré à explorer. Ces paysages de silence et d'obscurité recèlent plus de merveilles que je n'aurais pu me l'imaginer.

Mais le cordon de cuir noué autour de mon poignet et l'amulette qui flotte au creux de ma paume me rappellent constamment l'objectif de ma mission et ses enjeux.

Je déplace mes ailes pour observer autour de moi, l'eau froide se glissant entre mes plumes, déployant les pans de mon trench-coat et faisant onduler mes cheveux comme des algues. Et alors que je brandis le pendentif qui reste encore et toujours éteint, mes derniers espoirs s'éteignent en moi. Cela m'aura pris près de cinquante heures, mais j'ai fini par fouiller toutes les zones immergées de la planète en gardant les yeux rivés sur ce visage grossièrement taillé dans l'argent. J'ai cherché Dieu partout, absolument partout, et je n'ai pu Le trouver. Soit Il m'évite sciemment, soit Il a quitté la Terre. Mais aucune de ces explications ne fait sens. Pourquoi m'avoir ressuscité et mis les frères Winchester dans cet avion si c'était pour nous refuser ensuite Son aide ? Pourquoi intervenir si c'est pour nous laisser dans une situation tout aussi critique, voire pire qu'avant, sans aucun moyen de lutter contre la tyrannie des Archanges et du Conseil ?

La baleine poursuit sa lente trajectoire, m'enveloppant de son ombre avant de se fondre dans les ténèbres bleutées de l'océan. Je ferme les yeux et serre l'amulette contre mon cœur. Mes poumons emplis d'eau salée ne me permettent pas d'utiliser ma voix, mais c'est avec ferveur que j'adresse à mon Père une nouvelle prière intérieure.

Seigneur Tout-Puissant…

Ne permets pas que le miracle que Tu as accompli avec ma résurrection soit vain. Je ne souhaite qu'accomplir Ta volonté, c'est ce à quoi j'ai toujours aspiré depuis le jour où Tu m'as créé.

Mais sans Ton aide, je ne pourrai jamais vaincre les Archanges ni rallier les armées célestes à mes côtés. Je ne suis qu'un Ange, j'ai été déchu, je ne peux arrêter l'Apocalypse et protéger les Winchester à moi seul.

Tu m'as sauvé de la mort, c'est donc que Tu voulais m'aider.

Alors aide-moi à nouveau. Apparais devant moi.

Ou au moins, montre-moi un signe. Juste un signe…

Une soudaine sensation glacée au plus profond de ma Grâce me fait rouvrir les yeux et me crisper. Quelque chose approche, je peux le sentir, et à en juger par l'amulette qui reste éteinte, ce n'est certainement pas Dieu qui répond à ma supplication.

Il est trop tard pour fuir quand j'identifie les auras célestes – déjà, je suis cerné de toutes parts par cinq Anges. Et pas n'importe quels Anges.

Ah, voilà donc où se cachait notre miraculé !

La voix de Zachariah résonne directement dans ma tête sans que ses lèvres n'aient remué. Quelques bulles d'air s'échappent de ses narines, des plumes de ses ailes et de ses vêtements. Il arbore son air suffisant habituel, et l'assurance de son rictus indique que la terreur qui l'animait lors de notre dernière rencontre n'est plus que du passé.

Il prend à parti les autres en m'indiquant d'un geste de main condescendant qui crée un petit tourbillon dans l'eau.

Et dire que le Conseil craignait qu'il organise une révolte céleste, au lieu de quoi le voilà en train de socialiser avec les poissons. Tu t'imagines vraiment qu'ils t'indiqueront où est Dieu ?

Instinctivement, ma Grâce se solidifie pour forger ma lame dans une veine de mon avant-bras, et je m'efforce de l'empêcher de percer la peau pour l'instant. J'observe les Anges qui m'encerclent, analysant la situation et mes options de fuite ou d'attaque.

Zachariah n'est plus un guerrier depuis bien longtemps, je n'ai pas grand-chose à craindre de lui physiquement. Rachel a beau tenir sa lame et barrer toute échappatoire de l'envergure de ses ailes, je sais que notre passé commun ralentira ses gestes si elle devait m'affronter, étant donné qu'elle ne m'a pas dénoncé quand elle en avait l'occasion auprès de la cathédrale. J'ignore ce que fait Leoc ici, ce n'est pas un subordonné de Zachariah ni un guerrier, mais le chef de la division du Plancton, et je ne pense pas qu'il puisse me surpasser en force ni en vitesse. Ce qui ne me laisse que deux adversaires sérieux. Htmorda et Virgil.

Htmorda a prouvé lorsqu'il m'a attaqué dans la maison du Prophète du Seigneur qu'il n'a aucune intention de désobéir aux ordres de la hiérarchie et que notre passé au sein de la Garnison ne l'empêchera pas de me mener à mon exécution. Quant à Virgil, c'est un soldat brutal et efficace avec qui je n'ai aucune affinité et qui partage avec Hester sa haine pour les Humains.

Avec la pression de l'eau qui ralentit mes mouvements et alourdit mes ailes, il me faudra sans doute parier sur le reste de respect et de sympathie de Rachel à mon égard comme faiblesse pour faciliter ma fuite.

Comment sais-tu que je suis à la recherche de Dieu ?

J'ai projeté ma voix dans leurs têtes, plus pour gagner du temps et fomenter une stratégie que par réelle curiosité.

Zachariah roule des yeux d'un air condescendant.

Charger Anpiel de recruter pour toi des rebelles sous mon nez était un mauvais calcul de ta part, Castiel. On m'a rapporté les faits, et je ne cache pas avoir pris grand plaisir à envoyer cette erreur de la nature en redressement.

Mes ailes se crispent dans mon dos. Anpiel, en redressement ? Je connais les effets du redressement, et je sais ce que cela signifie. Je viens de perdre mon alliée la plus solide. Il ne me reste désormais plus que Balthazar – certainement qu'il procède avec plus de prudence dans son recrutement, sans quoi il aurait été arrêté lui aussi et je ne doute pas que Zachariah se serait fait une joie de me l'annoncer. Toutefois, Balthazar n'a répondu à aucune de mes prières depuis que nous nous sommes parlé en Galilée aux abords du lac de Génésareth. Je n'ai reçu aucune information de sa part, et je n'ai aucun moyen de savoir comment se déroule la mission que je lui ai confiée.

Non. Je ne dois pas me laisser déstabiliser. Je dois rester concentré. Et gagner du temps jusqu'à mettre au point une stratégie viable.

Comment m'avez-vous retrouvé ?

Cette fois, ce n'est pas Zachariah mais Virgil qui me répond.

Izraz a suggéré que nous placions des espions sur Terre sur le même modèle que ses crapauds, afin qu'à travers leurs yeux nous puissions vous trouver, toi et tes petits Humains de compagnie. Toutes les sections ont collaboré, y compris la division du Plancton.

Je ne crois pas avoir entendu Virgil prononcer autant de mots à la suite depuis que je le connais. Une sombre satisfaction brille dans ses yeux.

Zachariah resserre le nœud de sa cravate et rajuste le col de sa veste d'un air supérieur, ce qui n'a guère de sens puisque nous sommes immergés à quelques centaines de mètres sous la surface.

Je dois admettre avoir été sceptique sur la méthode, mais ça a fini par payer.

Son sourire satisfait étire les lèvres pâles de son vaisseau.

Et maintenant que nous te tenons, mon cher Castiel, on va enfin pouvoir reprendre le programme de l'Apocalypse. Le Conseil s'impatiente, tu sais. Les démons et Cavaliers s'en donnent à cœur joie pendant qu'on se tourne les pouces. Alors maintenant sois mignon et guide-nous vers les frères Winchester. On a déjà assez perdu de temps comme ça avec tes âneries.

Cette fois, je ne retiens plus la poussée de ma Grâce et laisse ma lame percer la peau et se glisser au creux de ma main.

Jamais je ne vous laisserai avoir Sam et Dean.

J'élève mon arme en prenant une position menaçante.

J'ai déjà tué pour les protéger, vous le savez, et sachez que je n'hésiterai pas à recommencer. C'est la dernière fois que je vous préviens : ne touchez pas aux Winchester. Ils sont sous ma protection.

Le rictus de Zachariah s'efface et ses yeux s'assombrissent de colère froide.

Et dire que je voyais en toi tellement de potentiel. Je t'ai donné toutes les cartes pour mener une carrière brillante dans les hautes sphères de la hiérarchie, et c'est comme ça que tu me remercies ? Et tout ça pour quoi, pour deux macaques irrespectueux ?

À peine ces derniers mots s'introduisent dans ma tête que je me suis déjà propulsé en avant, me ruant droit sur Zachariah. Je vois ses yeux s'écarquiller lorsque j'abats ma lame, et son visage se décomposer lorsqu'il réalise qu'il est trop lent pour m'arrêter.

Même au plus profond de l'océan, la lame de Htmorda qui s'entrechoque avec la mienne sonne comme un coup de tonnerre. Mon ancien soldat qui vient de s'interposer me foudroie du regard, la mâchoire serrée, ses ailes formant un bouclier pour protéger notre supérieur hiérarchique. Son épaisse barbe ondule comme des anémones alors qu'il projette sa voix droit dans ma tête.

Ne rends pas les choses plus difficiles, Castiel ! Aie la décence de te rendre et d'assumer les conséquences de tes actes, comme Camael l'a fait autrefois !

Je resserre ma main sur ma lame, mes plumes se hérissant d'indignation.

Pour finir crucifié comme lui ?

Quelque chose d'indéfinissable traverse son regard, mais je ne perds pas de temps à l'analyser – je peux sentir le cercle se refermer autour de moi, et Virgil s'apprêter à m'attaquer à revers. Je concentre ma puissance dans mon poing et frappe brutalement Htmorda dans le ventre, avec tant de force qu'il est propulsé loin en arrière.

Attrapez-le ! vocifère Zachariah qui s'est placé à une distance respectable. Raphaël se fera un plaisir de l'exécuter, définitivement cette fois !

La vitesse de Leoc me prend par surprise, et une douleur cuisante lacère en profondeur la charpente de mon aile au niveau de mes omoplates. Si je ne m'étais pas décalé au dernier instant, mon aile gauche aurait été tranchée net. Je tournoie sur moi-même et lacère aveuglément sans parvenir à toucher ma cible, en proie à l'insoutenable douleur qui enflamme ma Grâce que je sens s'écouler hors de mon corps et se diluer dans l'eau.

Virgil se joint au combat en écrasant son poing contre ma tempe avec la force brute d'une météorite, si bien que ma Grâce se déconnecte des neurones l'espace de deux terrifiantes secondes où je perds la vue, l'ouïe ainsi que toute sensation provenant de ce corps organique. Lorsque je parviens à reformer les connexions des synapses pour reprendre le contrôle de mon vaisseau, mes bras ont été immobilisés d'une poigne d'acier.

Du coin de l'œil, je remarque que Rachel se tient à l'écart, son tailleur ondulant au gré des courants. Nos regards se croisent, et j'y lis une détresse muette et impuissante.

D'un mouvement d'ailes, Zachariah s'approche jusqu'à se retrouver juste devant moi.

Tu vois, Castiel, si tu m'avais écouté, tu ne serais pas là aujourd'hui. Tu as choisi ton camp, et c'est celui des perdants.

Ma Grâce s'écoule hors de mon corps de chair et de sang en un flux régulier, m'affaiblissant de seconde en seconde. Un vertige me saisit et la douleur irradie en moi comme un incendie. Des points noirs commencent à obscurcir les contours de ma vision.

Dans cet état, non seulement je suis incapable de me battre, mais je vais bientôt mourir si je ne trouve pas un moyen d'empêcher mon essence vitale de me quitter. Et vite.

Ignorant la souffrance aiguë qui irradie de mon aile blessée, je vrille sur Zachariah un regard glacial. Il pense déjà avoir gagné. A-t-il déjà oublié qu'après Anna, j'ai toujours été le meilleur stratège de la Garnison ?

Je ne peux pas perdre, Zachariah. Je sers Dieu.

Il est particulièrement satisfaisant de voir son rictus fondre comme neige au soleil lorsque d'une pensée, je solidifie les particules de Grâce qui se sont écoulées hors de mon vaisseau. Il ne me faut qu'une seconde pour les façonner en quelques centaines d'aiguilles argentées que je braque vers les Anges. Et un claquement de doigts pour les faire filer comme des flèches, criblant leurs vaisseaux organiques de fines aiguilles de Grâce létale.

La prise sur mes bras se relâche aussitôt tandis que des hurlements de douleur s'élèvent dans mon crâne. Je ne perds pas de temps à contempler l'étendue des dégâts et me rue sur Rachel en la bousculant d'un coup d'épaule pour briser le cercle qui m'entoure et m'envoler loin de là aussi vite de mon aile à demi arrachée me le permet.

oOo

L'atterrissage est rude.

Un nuage de poussière grise se déploie au ralenti sous l'impact de ma chute et je me courbe de douleur en recrachant l'eau salée de mes poumons. L'absence d'atmosphère empêche toute respiration et ralentit les fonctions organiques de mon corps.

La Grâce qui ruisselle dans mon dos lacéré me nimbe d'un halo de lumière, projetant mon ombre ailée sur le sol gris. Mais je ne vois déjà presque plus rien, ma vision se troublant, envahie de ténèbres. Grimaçant et le visage pressé dans la poussière froide, je m'efforce de passer une main tremblante par-dessus mon épaule pour palper l'ampleur des dégâts.

Le sang chaud mêlé de mon essence céleste macule mes doigts, et j'utilise le peu de forces qu'il me reste pour augmenter la température au niveau de ma chair à vif. La douleur n'est qu'une information subsidiaire traversant mes nerfs lorsque la chaleur de l'air sous mes doigts atteint un niveau suffisant pour faire fondre l'acier.

Si ma situation n'était pas aussi critique, j'aurais recomposé le réseau de veines et chaque fibre de chair et de peau. Le procédé que je viens d'utiliser est rudimentaire, du travail bâclé mais suffisant pour cautériser la plaie et interrompre le saignement. L'important est que ma Grâce soit à nouveau contenue dans ce réseau de veines.

Sous ma forme véritable, une telle blessure m'aurait été fatale sans un Archange pour me soigner. Les avantages d'un vaisseau organique sont indéniables en situation de combat.

Exténué, je laisse mon corps d'emprunt s'affaisser dans l'épaisse couche de poussière et mes ailes s'étendre de toute leur envergure.

Au travers de mes cils, l'horizon se peint de dégradés de noir et de gris, couronné par un ciel étoilé où brille une sphère bleue et lumineuse. La Terre, dans toute sa glorieuse beauté, brillant au firmament comme le plus beau joyau de la Création.

La Garnison ne viendra pas me chercher sur la lune. Cela ne leur viendrait même pas à l'esprit que je puisse me trouver ici. Voilà qui devrait me laisser assez de temps pour me remettre de ma blessure.

Je n'ai cessé de répéter à Dean de se montrer prudent, pour au final baisser moi-même ma garde suffisamment pour me faire repérer et encercler. Cette quête de Dieu a duré trop longtemps.

Avec chaque jour qui passe, le risque augmente que les Anges ou démons mettent la main sur mes protégés.

Mes mains se crispent dans le sol, la poudre grisâtre s'infiltrant sous mes ongles. La Terre brille dans l'immensité de l'espace, solitaire et si paisible. Je la contemple tandis que ma Grâce se restaure lentement dans mes veines et que les pensées se bousculent dans mon esprit.

J'ai perdu Anpiel, Dieu est introuvable, et le temps presse.

Je n'ai plus le choix.

Je dois trouver Raphaël.

oOo

Les yeux levés vers le ciel, je laisse la grêle marteler mon visage avec une violence qui me rappelle de lointains souvenirs du Déluge. La voûte céleste est obscurcie d'une masse de nuages noirs qui vomissent des arcs de foudre aveuglants.

Les grêlons ne cessent de grossir et de frapper le sol avec une telle force que le bitume s'orne d'une multitude de cratères. Certains atteignent la taille d'un poing et suffiraient à faire voler en éclat un crâne humain.

Je baisse lentement la tête et embrasse du regard la ville d'Hawley en proie à un ouragan qui n'a rien de naturel. Il n'y a qu'un Archange ou un Cavalier pour déchaîner les forces destructrices de la nature à un tel niveau. Il y a quelque chose de biblique dans l'air qui trouve une résonance au plus profond de ma Grâce.

La grêle et le feu. Les saintes écritures des Prophètes l'avaient prédit depuis plus de deux millénaires. C'est ce que voulait le Conseil, ce que la Garnison a œuvré à orchestrer sans même le savoir.

Les mains plongées dans les poches de mon trench-coat détrempé, j'enjambe l'un des nombreux cadavres qui jonchent le pavé, tous mes sens aux aguets. Les chances sont minces que Raphaël ait provoqué ce phénomène, mais je dois être minutieux et ne rien négliger.

Le vacarme de la grêle qui s'abat sur le sol couplé du tonnerre qui gronde s'intensifie alors que l'ouragan fait voltiger ma cravate par-dessus mon épaule et claquer mes vêtements contre mon corps. Au creux de ma main, la sonnerie étouffée de mon téléphone me signale un appel entrant. Je le sors de ma poche en ouvrant le clapet d'un geste du pouce – l'écran indique le nom de Bobby. J'ignore les grêlons qui s'abattent sur le sommet de mon crâne avec la puissance d'un boulet de canon, et presse la touche verte avant de plaquer l'appareil contre mon oreille ruisselante d'eau.

« Bonjour, Bobby.

« …mène toi…vé un…ssa…rrait être ce…andé… »

Je plisse les yeux et presse plus fort le combiné, mais les sons restent saccadés et inintelligibles.

- Je n'entends pas ce que tu dis ! je crie dans le mugissement de l'ouragan. Répète !

« …toir… »

La voix bourrue de Bobby se noie dans des grésillements avant d'être remplacée par la longue tonalité du téléphone indiquant que la conversation a été interrompue. Alors que je referme le clapet et observe l'incendie envahir la ville et une rafale puissante renverser un poteau électrique, ma connaissance sommaire du système de communication humain par ondes me fait réaliser que l'ouragan a dû détruire les dispositifs alimentant le réseau.

D'un battement d'ailes vigoureux, je quitte les vastes plaines d'Oklahoma et l'ouragan qui y fait pleuvoir le feu et la grêle. Une fraction de seconde me suffit à filer au-dessus des États du Kansas, du Nebraska, jusqu'à plonger sur le Dakota du Sud.

J'atterris dans le salon baigné d'ombres de Bobby Singer, juste devant lui.

- Balls ! Ça va pas d'apparaître comme ça ? Tu veux me filer une crise cardiaque ou quoi ?!

Je replie mes ailes avec un bruissement soyeux tandis que le chasseur manque de peu de faire tomber son téléphone. Son autre main s'est crispée sur le fusil à pompe qui repose sur ses genoux inertes.

- Bonjour, Bobby, dis-je à nouveau en baissant la tête pour le regarder. Je n'avais pas de réseau. Que voulais-tu me dire ?

L'Humain plisse les yeux en se renfrognant et glisse son téléphone dans la poche intérieure de sa veste – il porte à nouveau ses vêtements au lieu de la tunique claire de l'hôpital. Ses yeux me détaillent de la tête aux pieds.

- T'as piqué une tête dans une piscine, ou quoi ? dit-il en indiquant l'ensemble de mon corps d'un geste de la main.

Je jette un œil à mes vêtements détrempés qui ruissellent d'eau sur son tapis – une flaque commence à se former autour de mes chaussures.

- J'étais dans un ouragan, j'élude en évaporant l'eau indésirable d'une pensée. Je cherchais Raphaël.

- Justement à ce propos, grommelle-t-il dans sa barbe, j'ai peut-être un truc pour toi.

Bobby me fait signe de le suivre alors qu'il fait pivoter sa chaise roulante, poussant les roues vers son bureau encombré de documents.

Je m'exécute et le suis de près, jusqu'à me pencher par-dessus son épaule lorsqu'il s'immobilise face à ce que je devine être un ordinateur portable, un remarquable outil de recherche si j'en crois ce que j'ai lu dans l'Évangile Winchester. Bobby exhale une odeur aigre d'alcool et de poussière.

Il incline l'écran lumineux vers moi et un texte s'y affiche, illustré d'une photographie d'un bâtiment en ruines d'où s'élève une épaisse fumée, entouré de voitures de police et d'ambulances.

- Regarde-moi ça. Ça s'est passé ce matin à l'aube. Une explosion d'une station service dans le Maine. Rien d'extraordinaire en soi, mais ce qui est intéressant et que l'article ne mentionne pas, c'est que d'après mes sources, il y a eu des dizaines de morts, et que ce n'était pas seulement dû à l'explosion. Ils se seraient entretués avant même que ça explose. À six heures du matin, dans un trou paumé. Ça pue le surnaturel à plein nez, si tu veux mon avis.

Je lis rapidement l'article qui manque d'informations. Seuls la localisation et le principal témoin sont mentionnés – un certain Walter Framingham, adjoint au shérif.

- Rien n'indique que Raphaël y est mêlé, dis-je en fronçant les sourcils. Cela pourrait être l'œuvre d'un Cavalier de l'Apocalypse ou de démons.

- C'est ce que j'aurais dit aussi si j'avais pas trouvé cette vidéo. Dis-moi ce que tu vois, toi.

Bobby fait bouger la flèche et appuie sur une touche. Une vidéo envahit l'écran tandis que le chasseur s'adosse dans son fauteuil en portant une bouteille de bière à ses lèvres.

Un plan fixe en noir et blanc dévoile ce qui, vraisemblablement, est l'intérieur de la station d'essence. Il n'y a pas de son, mais on voit un employé sursauter, et deux individus se ruer à l'intérieur pour l'attaquer avec une violence inouïe. Il est difficile d'affirmer avec certitude s'il s'agit ou non de démons avec une qualité d'image si faible, mais…

J'écarquille les yeux lorsque je vois les vitrines se fissurer et éclater en mille éclats, des arcs électriques traverser la pièce, puis une explosion d'un blanc pur tout dévaster et jeter au sol les Humains comme de vulgaires fétus de paille – la vidéo s'interrompt ainsi.

Pour avoir combattu aux côtés de Raphaël autrefois, je sais que ces arcs électriques sont typiques de sa Grâce. Quant à ce déploiement d'énergie écrasante qui souffle tout sur son passage…

C'est exactement ce même type de lumière mortelle qui a anéanti tant de mes frères lors de la rébellion céleste à la mort de Jésus Christ. Seul un Archange est capable d'une telle pureté dans la destruction.

- Alors ? demande Bobby en me scrutant du coin de l'œil. C'est ce que tu cherchais ?

J'acquiesce lentement et me redresse.

- C'est bien Raphaël. Il n'y a aucun doute.

Bière en main, le chasseur barbu lève les yeux sur moi, les sourcils froncés.

- Ok, et maintenant c'est quoi ton plan ? Aller l'affronter directement ?

Un frisson parcourt mes ailes à la seule idée de me retrouver à nouveau face à face avec l'Archange qui m'a tué d'un claquement de doigts. Mais soutirer des informations sur le Seigneur à Raphaël est la seule stratégie valable qu'il me reste à présent que j'ai rejeté celle d'Anna.

- Non. Ce serait du suicide. Je dois le capturer et l'interroger.

Je sens le regard sceptique de Bobby peser sur ma nuque quand je me détourne pour contourner son bureau à pas comptés.

- Et comment tu comptes faire ça, gros malin ?

Mes doigts effleurent quelques anciens manuscrits qui reposent ouverts sur le bureau.

J'ignore si le sceau de Baradiel fonctionnera sur un Archange aussi bien qu'il a fonctionné sur un puissant et ancien démon, mais je dois prendre ce risque, je n'ai pas d'autre choix.

- De la même manière que j'ai réussi à piéger et capturer Alastair, dis-je d'un ton résolu. Et pour cela, je vais avoir besoin de l'aide de mes frères. Je vais faire appel à eux immédiatement.

- Quoi, ici ? Dans mon salon ?!

J'ignore la protestation de Bobby et m'avance au milieu de la pièce en me concentrant.

Sans Anpiel pour me prêter main forte, je ne peux plus compter que sur Balthazar, en espérant qu'il soit parvenu à rallier assez d'Anges à notre cause, car pour accomplir ce sceau il faut être plusieurs. Il n'a pas répondu à mes dernières prières où je lui demandais des informations sur la situation au Paradis. Mais si ma prière est assez urgente, je suis certain qu'il fera tout le nécessaire pour y répondre.

Je ferme donc les yeux et focalise toute ma Grâce sur mon appel. Les canaux de communication célestes ont beau avoir été coupés pour moi, je peux toujours communiquer en priant comme des Humains le feraient.

Balthazar,

J'ai un plan pour trouver où Se cache notre Père.

Je vais capturer et interroger Raphaël.

Je sais où il est, mais j'ai besoin de ton aide.

Rejoins-moi au plus vite.

J'ai à peine le temps de rouvrir mes yeux qu'un claquement d'ailes retentit juste devant moi.

- Capturer Raphaël ? Par pitié, dis-moi que tu plaisantes, Cassy.

À la vue de mon frère qui se tient là en me fixant d'un air désabusé, ses ailes blanches se repliant avec élégance dans son dos, un soulagement immense m'envahit. Son silence prolongé depuis notre entrevue sur le Mont des Béatitudes m'avait fait craindre qu'il ne se soit fait arrêter en réalisant la mission que je lui ai confiée, ou pire.

- Balthazar. C'est bon de te voir.

Les mains plongées dans les poches de son pantalon, Balthazar arque un sourcil goguenard.

- Je t'ai manqué ? Tu sais, la Garnison n'est plus la même sans toi. Ils tirent tous la gueule et Zachariah nous tape sur les nerfs. J'ai fait une demande de mutation vers un autre service, mais tu sais comment c'est la paperasse, je risque d'attendre des siècles. Littéralement.

Je jette un regard en biais à Bobby qui nous dévisage par-dessous la visière de sa casquette en prenant une gorgée de bière.

- Balthazar, dis-je d'un ton austère. Il va nous falloir une énergie considérable pour capturer et contenir Raphaël. Combien d'Anges as-tu réussi à convertir à notre cause ?

Balthazar lève le menton avec une expression insaisissable dans ses yeux.

- … Aucun.

Je cille, déstabilisé.

- Aucun ? je répète d'un ton incrédule en m'avançant d'un pas vers lui. Tu es l'Ange le plus influent que je connaisse. Comment se fait-il que tu n'aies pas réussi à convaincre ne serait-ce qu'un seul Ange ?

Balthazar roule des yeux avec un soupir ostentatoire.

- Oh, ne te méprends pas, Cassy. Avec mon bagout et mon charme, j'aurais convaincu un régiment entier de braves petits moutons de marcher droit vers l'abattoir si c'était ce que je voulais.

Je m'arrête juste devant lui, scrutant son véritable visage qui apparaît en transparence par-dessus celui de son vaisseau. Ses trois yeux aux couleurs de tourmaline soutiennent mon regard sans ciller.

- Que veux-tu dire ?

- Je veux dire que je n'ai même pas essayé de convertir qui que ce soit. Parce que ton plan de soulever une révolution céleste, d'affronter le Conseil et les Archanges ? Du suicide. Et je n'ai pas l'intention de laisser mon petit frère préféré se faire tuer bêtement en entraînant d'autres idiots avec lui.

Je dévisage avec stupeur celui que je croyais être mon meilleur allié dans cette guerre.

- Tu m'as pourtant encouragé. C'est toi qui m'as suggéré de chercher notre Père pour remporter la victoire.

- Parce que j'essayais de te faire perdre du temps ! éclate Balthazar, son aura s'intensifiant autour de lui. Parce que j'espérais que pendant que tu te baladerais sur Terre à la recherche d'un Dieu qui n'existe pas, l'Apocalypse se déclencherait et s'achèverait d'elle-même sans que tu y perdes tes plumes !

Face à mon silence choqué, il pousse un soupir et reprend son calme en observant les ongles de sa main avec une nonchalance forcée.

- J'essayais de te protéger de ta propre bêtise, Cassy. Et je dis ça avec toute l'affection du monde.

Je me sens vide. Aussi vide et froid que lorsqu'Uriel s'est révélé être un traître et un meurtrier. Suis-je destiné à être trahi par ceux en qui je place toute ma confiance ?

- Alors… L'amulette de Dean…

- Je n'ai pas entièrement menti, si ça peut te consoler. Elle a bien été forgée au firmament par un Ange, mais pas pour détecter la présence de Papounet. C'est une babiole créée par Samandriel pour décupler la fertilité de celui qui la porte. Il en a créé un paquet comme ça après le Déluge quand il fallait repeupler la planète.

Je serre les poings, ma Grâce commençant à bouillonner dans mes veines et se solidifier au niveau de mon avant-bras.

Balthazar m'a trahi. Je devrais le tuer comme j'ai tué Anna, mais je ne peux me résoudre à laisser ma lame percer ma peau et glisser dans ma main.

- Tu m'as menti. Tu m'as trahi.

Mon frère hausse les sourcils haut sur son front, et un sourire sans joie se glisse sur ses lèvres.

- Pendant qu'on en est à laver le linge sale en famille, autant y aller à fond, pas vrai ? Réalises-tu seulement les risques que j'ai pris pour te protéger ? Je me suis démené jour après jour pour détourner les patrouilles célestes de ton chemin. J'ai éliminé grand nombre d'espions avant qu'ils ne puissent signaler ta présence. J'ai même fait libérer Anael et lui ai suggéré l'idée brillante de retourner dans le passé pour éliminer les vaisseaux des Archanges avant qu'ils ne naissent ! Et crois-moi, c'était pas une mince affaire.

J'écarquille les yeux, sous le choc.

- C'était toi.

Balthazar esquisse un geste élégant et ennuyé de la main.

- Elle seule pouvait le faire, tous les autres Anges étant surveillés de près, nul autre n'aurait pu effectuer un retour dans le temps sans que le Conseil soit aussitôt alerté. Et mon plan aurait fonctionné si Anael n'avait pas commis la bêtise d'aller t'en parler. Je n'aurais pas cru que tu irais jusqu'à la tuer, cela dit. Et maintenant, puisque tu nous as privés de cette solution, je vais faire tout mon possible pour aider la Garnison et les Archanges à retrouver tes deux petits Humains de compagnie. Une fois Sam et Dean morts, tu reviendras à la raison.

- Balthazar !

Ma voix n'est plus qu'un sifflement rauque, empli de rage froide. Tout autour de nous, les fondations de la maison commencent à trembler, et les objets à flotter dans l'air chargé d'électricité statique.

- Je croyais que tu étais de mon côté ! j'articule en laissant ma lame se forger et glisser au creux de ma main avec un tintement lugubre. Je croyais qu'on était amis !

Balthazar écarte les mains avec un sarcasme agressif, ses ailes se déployant dans son dos, éclatantes de blancheur.

- Et alors quoi ? Tu vas me tuer comme tu as tué Mgam, Eboza et Anael ? Tu es allé trop loin dans ton obsession pour ces deux Humains, tu devrais me remercier de t'avoir empêché d'être responsable d'un véritable carnage au Paradis ! Et maintenant tu voudrais t'attaquer à un Archange ? Tu as perdu la tête, Castiel !

C'est la première fois depuis des dizaines de milliers d'années que Balthazar m'appelle par mon véritable nom. Ma main crispée autour de ma lame s'abaisse lentement, et ma colère laisse peu à peu place à une sensation de vide.

Je suis seul. Réellement seul, cette fois.

Personne ne m'aidera.

- Va-t-en, dis-je d'une voix rocailleuse qui se brise sur la dernière syllabe.

La maison cesse de trembler et les objets retombent avec des bruits sourds tout autour de moi. Mes ailes s'affaissent dans mon dos tandis que ma lame se dissout et réintègre ma Grâce en s'infiltrant à travers ma peau.

Les yeux rivés au sol sur les chaussures de mon frère, je l'entends soupirer.

- Il y a plus de six milliards d'Humains sur cette planète, pourquoi fallait-il que tu t'attaches à ces deux-là ?

Je relève les yeux en silence pour voir son aile s'étendre, et l'extrémité ciselée de ses plumes immaculées frôle mon épaule en un geste tendre.

- Écoute Cassy. Quoi qu'il advienne, tu restes mon petit frère favori. Mais je ne te suivrai pas dans cette voie, car elle est sans issue. Quand cette lubie te sera passée, quand cette Apocalypse ne sera plus qu'un souvenir de plus derrière nous, quand les Winchester seront morts depuis très, très longtemps… Nous pourrons rire de tout ça, et tout redeviendra comme avant.

Je secoue la tête, laissant toute mon amertume et la douleur de la trahison vibrer dans ma voix :

- Non, Balthazar. Plus rien ne sera jamais comme avant. Si tu ne m'aides pas aujourd'hui, maintenant, j'affronterai Raphaël seul et ceci sera notre dernière conversation.

Balthazar soutient mon regard sans ciller avant d'ôter son aile – le contact a laissé une sensation tiède sur mon épaule.

- Inutile d'être aussi dramatique, Cassy. Si tu tiens vraiment à capturer et interroger Raphaël, je laisserai une amphore d'huile sacrée pour toi dans la ville de Jérusalem. Tu en auras besoin. Qui sait, peut-être que cette fois-ci tu ne te feras pas atomiser. Mais ce sera sans moi.

Et sur ces mots, mon frère disparaît en un claquement d'ailes, me laissant seul avec l'Humain dans son salon. Le regard de Bobby Singer pèse sur ma nuque, et le couinement de ses roues indique qu'il s'approche avec sa chaise roulante.

- Hé bien, dit-il d'un ton bourru. J'imagine que t'aurais pas pu en profiter pour lui demander de me rendre mes jambes, hein ?

Je baisse sur lui un regard qui aurait fait reculer n'importe quel autre mortel. Mais pas Bobby Singer. Une ombre de sourire compatissant se glisse sous sa barbe, et il lève une main pour me tapoter l'épaule.

- On dirait bien que les relations familiales sont compliquées aussi pour les anges. Je sais ce que c'est, mon pauvre vieux. Allez viens, je t'offre un verre.

Je détourne les yeux et ravale ma détresse au plus profond de ma Grâce.

- Volontiers. »

oOo

Dans le chapitre suivant

« Hé, Cas'… Tu comptes quand même pas me regarder comme ça toute la nuit ?

- Pourquoi pas ?

- Je vais pas réussir à dormir si je sens que tu m'observes. C'est flippant.

- Je peux regarder le mur, si tu préfères.

- C'est encore pire. »