Yukari
L'année touchait à sa fin et Sanjō approchait de son terme, quand un jour sa mère se présenta aux portes du château d'Azuchi en compagnie de sa belle-sœur Kuma.
-Haha-ue ! s'écria sa fille en la retrouvant. Je suis si heureuse de vous voir. Mais vous n'auriez pas dû faire le trajet jusqu'à Azuchi en plein milieu de l'hiver !
-Il était hors de question que je te laisse accoucher seule dans une cabane isolée comme le font les humaines, répliqua sa mère en la serrant dans ses bras.
En réalité, l'accouchement de la concubine d'un seigneur était bien différent de celui d'une paysanne. Mais Sanjō jugea inutile de détromper sa mère. Celle-ci s'en rendrait compte par elle-même.
-En plus, je voulais être présente pour la naissance de mon premier petit-enfant, ajouta Iha.
-Et vous avez amené oba-sama avec vous, dit Sanjō en souriant à cette dernière.
Kuma était la meilleure sage-femme du village. Cela soulageait terriblement Sanjō d'avoir sa mère et sa tante auprès d'elle pendant l'accouchement plutôt qu'une demi-douzaine de servantes débordant de zèle et d'ignorance.
Tante Kuma examina sa nièce. Elle déclara que l'enfant grandissait normalement, qu'il s'était déjà retourné, et que globalement l'accouchement se présentait bien. Après avoir écouté le cœur de l'enfant, elle apprit à sa nièce que c'était probablement un garçon.
-C'est aussi l'impression que j'avais, avoua Sanjō. C'est normal qu'il passe son temps à remuer ?
La jeune fille s'imaginait que la présence de sa mère lui permettrait d'aborder de façon détendue la fin de sa grossesse. Il n'en fut rien. Car Iha désapprouvait hautement l'union de sa fille avec un humain, et ne manquait pas une occasion de le lui faire savoir.
-J'espérais tellement mieux pour toi, se plaignit-elle. Quand je pense que tu aurais pu épouser un gentil oni qui t'aurait été tout dévoué ! Au lieu de cela, tu es devenue la concubine d'un homme qui a déjà une demi-douzaine de femmes.
Sanjō laissait dire. Elle avait compris, aux allusions de ses servantes, que Nobunaga n'avait pas regardé une autre femme depuis la chute de l'Ishiyama Honganji – et deviné que c'était la principale raison de l'hostilité des autres concubines. Elle s'était demandé si le seigneur agissait ainsi par inclination personnelle ou par souci de lui faire plaisir. Cette expérience de la monogamie était assez neuve pour Nobunaga, et la jeune fille redoutait qu'elle ne dure pas. Aussi ne pouvait-elle s'en prévaloir auprès de sa mère.
Les relations entre Iha et Nobunaga étaient un autre sujet de tension. Celle-ci ne cachait pas sa désapprobation envers son gendre. Elle lui faisait clairement sentir qu'elle ne le trouvait pas assez bien pour sa fille. Selon son humeur du moment, Nobunaga trouvait cela comique ou irritant. Il restait heureusement toujours courtois envers sa belle-mère. Mais Sanjō l'avait vu plus d'une fois quitter un peu brusquement la pièce pour ne revenir que plusieurs heures plus tard, en général après une longue promenade à cheval.
Le fils de Sanjō naquit à l'aube d'un jour de décembre, après une journée de travail. La jeune mère avait trouvé le temps interminable, et ce fut avec une certaine incrédulité qu'elle entendit Kuma déclarer que l'accouchement avait été plutôt rapide pour un premier enfant.
Le nouveau-né était long et mince comme son père. Le visage allongé, le grand nez et le menton volontaire étaient typiquement Oda, alors que le front carré, les sourcils épais et la chevelure touffue provenaient indéniablement de son grand-père maternel.
Nobunaga examina l'enfant dans tous les sens, inspectant la tête et les membres avec une curiosité passionnée. A le voir manipuler le bébé ainsi, on n'aurait jamais cru que c'était son onzième fils.
-Est-ce qu'il aura une force surhumaine ? demanda-t-il à Sanjō.
-Certainement, quoique inférieure à celle d'un oni de sang pur, répondit la jeune femme.
-Crois-tu qu'il aura aussi des pouvoirs magiques ?
-C'est probable.
Sanjō avait l'impression que Nobunaga considérait son fils comme une sorte d'expérience.
A ce moment, le bébé ouvrit la bouche pour réclamer à manger. Nobunaga sursauta.
-Il a des dents ! s'écria-t-il stupéfait.
-Tous les oni ont des dents à la naissance, répondit Sanjō en récupérant son fils et en ouvrant son yukata pour le nourrir.
Nobunaga la regarda faire quelques minutes, l'air songeur.
-Si les bébés oni ont des dents, comment faites-vous pour les allaiter ? demanda-t-il. Leurs dents doivent vous abîmer les seins, non ?
-Les oni ont la peau solide, répondit Sanjō fièrement.
-Et quand il s'agit d'un demi-oni dont la mère est humaine ? insista Nobunaga. Comment parvient-elle à le nourrir ?
Sanjō ne s'était jamais posé la question. Elle suggéra au seigneur d'interroger sa tante Kuma. Au cours de sa carrière de sage-femme, celle-ci avait dû mettre au monde un certain nombre de sangs-mêlés.
-J'ai décidé d'appeler cet enfant Yukari, annonça Nobunaga, car il est né grâce à l'alliance entre les humains et les oni, et je souhaite qu'il devienne un lien entre les deux races.
Sanjō trouva le prénom particulièrement approprié. Le caractère que Nobunaga avait choisi comme prénom pour son fils signifiait non seulement "alliance" ou "lien", mais aussi "destin". Et c'était bien le destin qui avait permis la naissance de cet enfant qui n'aurait, d'après la logique, jamais dû exister. A cette pensée, la jeune femme sentit les larmes lui monter aux yeux. Elle s'étonna de se trouver aussi émotive. Elle devait vraiment être épuisée.
-J'avais dit que je lui donnerais une province en apanage, poursuivit Nobunaga. Mais j'ai changé d'avis. Cela me semble une mauvaise idée de donner un si grand territoire à un enfant incapable de le défendre. La richesse attire l'envie et la faiblesse l'agression. Il vaut mieux qu'il se lance dans la vie avec un domaine modeste. S'il devient ce que j'espère, il saura l'agrandir par ses propres moyens.
Sanjō approuva la sagesse de ces paroles.
