Chapitre 216 : Les Irréguliers de Baker Street (Le 15 décembre)

Le soleil n'était pas encore levé lorsque je m'étirai sur mon lit, dans lequel je n'avais dormi qu'une heure, après avoir fouillé mes archives de fond en comble.

Une odeur agréable vint me flatter les narines et je la reconnu de suite : croissants chauds. À six heures du matin ?

Me redressant, je tendis l'oreille pour tenter de reconnaître un bruit qui émanait de la petite cour de notre logeuse. "Tchac !" "Tchac !"

Bon sang, qui maniait la hache à une heure aussi indue ?

Me levant précipitamment, je passai dans la salle principale de notre meublé et je découvris, sur la table, des croissants tout chauds.

Des parchemins se trouvaient, eux aussi, sur la table, avec un petit mot déposé dessus :

« Voici les fac-similés des pentagrammes découverts dans l'entrepôt. Ceci est une reproduction pour votre usage personnel. Faites-en ce que bon vous semble ! Je les ai recopiés cette nuit. Vous trouverez, ci-joint, des questions que vous pourriez poser à James. Guillaume. »

Bien, je n'étais pas le seul oiseau de nuit, moi. Attrapant les « faux » parchemins, je les épinglai au mur, avec toutes mes autres notes. Juste à côté de l'article de journal relatant un vol audacieux, dans une grande banque londonienne. Cambriolage qui avait eu lieu en 1880, début avril. Les journalistes saluaient l'esprit brillant qui avait monté cette entreprise. En effet, vu la méthode utilisée, ce n'était pas à la portée du premier venu. Seule une personne ayant fait l'université pouvait réaliser des calculs aussi complexes... L'hypothèse, émise par les scribouillards du journal, était que l'un des voleurs avait des connaissances fort poussées dans les mathématiques...

Comme Bradley...

Me reculant, je contemplai mon œuvre. Beaucoup de papiers étaient répandus sur le sol et j'en fis un tas pour les dégager du chemin, avant l'arrivée de mes francs-tireurs.

La voix de madame Hudson se fit entendre dans le corridor et j'allai voir à qui elle s'adressait, de manière si mielleuse.

Sur le palier de notre meublé, le spectacle, qui se déroulait plus bas, me laissa sans voix : Karl ôtait la neige du trottoir devant chez nous... Jusque là, rien d'anormal, sauf l'heure très matinale...

Non, l'anomalie résidait dans le fait que l'avocat était... Torse nu ! Dehors, par des températures plus que négatives !

Madame Hudson, tout sourire, était en train d'admirer les muscles de son dos qui roulaient dans tous les sens, à chaque coup de pelle. À moins que, son regard admiratif, ne fût pour le tatouage que Karl avait dans le dos, et qui représentait un énorme loup-garou.

Je toussotai discrètement et elle se retourna prestement, tout en levant la tête vers le palier, prise sur le fait. Le sourire que je lui adressai était ironique au possible.

- Lorsque vous aurez fini d'admirer les muscles d'un avocat en pleine action, vous pourriez monter du café... Et s'il vous plaît, laissez vos fantasmes dans votre cuisine.

Elle me jeta un de ces regards qui aurait pu clouer, un autre que moi, sur place et elle se dirigea, avec élégance, vers sa cuisine.

- Bonjour, monsieur Holmes, fit la voix de l'avocat. Louis a décidé de vous apporter des croissants ! Il n'a pas encore mangé et je pense qu'il a envie de se mettre à table avec vous deux.

- Pas trop froid, dehors ?

- Non... Tant que je bouge, je ne sentirai pas le froid...

Madame Hudson monta le café, manqua de le renverser en découvrant l'état de la pièce principale et déposa le breuvage fumant en vociférant à mon encontre.

- Il faudra me ranger tout cela, monsieur Holmes ! me dit-elle en désignant les papiers éparpillés sur le sol.

- Tant que mon enquête n'est pas terminée, interdiction absolue de les bouger ! ordonnai-je, menaçant. Déjà que vous avez pris les poussières sur mes dossiers, alors que je vous l'avais formellement interdit ! La quantité de poussière présente sur le dossier, est la meilleure indication du temps qu'il a passé à cet endroit !

- Certains avaient une couche qui devait dater du siècle dernier... se moqua-t-elle, tout en levant les bras au ciel.

Elle sortit ensuite de notre meublé, en grommelant je ne sais quoi, à mon encontre. Si elle avait eu connaissance des rites vaudou, m'est avis qu'elle aurait percé d'aiguilles une figurine à mon effigie.

Louis déboula ensuite dans la pièce principale, et s'arrêta net en découvrant mes papiers étalés partout.

- Waw ! Bonjour, Sherlock. Tu refais toute la décoration ? Je peux jouer, moi aussi, à coller des papiers partout ?

- Elle ne te plaît pas, ma nouvelle décoration ? fis-je nonchalamment.

- Originale...

D'où l'avantage de vivre en célibataire... Une épouse n'aurait jamais accepté ce genre de décoration dans notre meublé. Madame Hudson avait déjà frôlé l'arrêt cardiaque !

- Tu es venu avec ton rongeur ? demandai-je tout en scrutant ses poches.

- Non, je l'ai laissé chez Guillaume, pour ne pas faire peur à madame Hudson. Et comme je devais aller dans sa cuisine... Mais je meurs de faim ! On réveille oncle John en lui chatouillant les pieds ?

- Je t'en prie !

Et l'enfant, après avoir frappé à la porte de la chambre de Watson, s'y engouffra avec un sourire malicieux. Un cri de stupeur résonna dans sa chambre, suivi d'un chapelet d'imprécations, lui aussi à mon encontre. Heureusement pour moi, Watson ne pratiquait pas les rituels vaudou.

Ce fut donc un Watson bougon, grommelant tel un ours, qui vint nous rejoindre à table où il s'affaissa sur la chaise.

- Holmes, je vous prierais de ne pas apprendre les mauvaises manières à cet enfant, fit-il en se servant une tasse de café. Me chatouiller les pieds ! Et je ne te permets pas de rire, toi ! fit-il à l'adresse de Louis qui pouffait de rire dans ses mains.

Ensuite, Watson plongea dans sa tasse de café, avant de relever soudain la tête et de rester muet d'admiration devant mon travail de la nuit.

- Lorsque Madame Hudson verra l'ampleur du désordre, elle va vous donner une bonne fessée, Holmes ! fit-il, goguenard.

- Je travaille ! répliquai-je sèchement. Ordo ab chao ! (1)

- Je ne pense pas que, dans votre cas, l'ordre naîtra du désordre ! fit-il en s'étonnant de mes papiers jetés un peu partout. J'ai beau avoir l'habitude, la surprise est toujours au rendez-vous lorsque vous « fouillez » dans vos archives... D'habitude, vous êtes égal à vous même. Pour cette fois-ci, je dirais que vous vous êtes surpassé. Les papiers épinglés au mur, c'est une première pour moi. Louis, ne t'approche pas du désordre de Holmes, on ne te retrouverait pas.

- En mettant tout ce « désordre », comme vous l'appelez, fis-je piqué au vif, j'ai découvert un certain « ordre » dans notre affaire ! Donc, l'ordre est venu à partir du désordre !

- Vous avez trouvé ce qui s'est passé il y a cinq ans ? me demanda-t-il en prenant un croissant. Chouette, des croissants ! Quel réveil, ce matin.

- Oui, mais je vous le dirai plus tard !

Watson poussa un soupir de frustration, et s'attaqua aux croissants de bon cœur.

OoO

Lorsque nous eûmes terminé le petit-déjeuner, Louis redescendit près de madame Hudson et je fis part, à mon ami, de ce que j'avais trouvé dans les journaux.

- Le 25 avril 1880, il y a eu un cambriolage, dans les coffres de la banque la plus sécurisée du Royaume ! Ils ont eu l'idée de kidnapper le directeur chez lui, à son retour de la banque. Deux des malfrats sont resté avec l'épouse du banquier et leurs trois enfants – sous la menace des armes – tandis que les deux autres sont partis, de nuit, avec le banquier, à son établissement. L'homme n'a pas eu le choix, ils auraient tué sa femme et ses enfants. Le problème était que, si le directeur avait les clés de tout le bâtiment, il n'avait pas celle qui ouvrait le gros coffre, où se trouvait, bien à l'abri, la paie des ouvriers qui prolongeaient le métro ainsi que celle des ouvriers du chemin de fer... Imaginez la somme en billets, si vous additionnez à tout cela, la paie des ouvriers du bâtiments, des lingots en or et deux coffrets avec des diamants et autres pierres précieuses. C'est là qu'est intervenu, encore une fois, selon moi, le génie qui devait les accompagner !

- Encore une fois ?

- Oui ! fis-je en me frottant les mains, fasciné par le génie qui avait mis au point le vol. Personne n'avait encore jamais eu l'idée de kidnapper le directeur d'une banque à son domicile privé. Les voleurs, habituellement, se contentaient de faire exploser les portes blindées. Mais notre génie a réussi à calculer la quantité d'explosifs qu'il lui faudrait pour faire sauter la porte, sans les pulvériser, eux aussi ! Et sans faire écrouler le plafond et les murs de la chambre forte. Le bruit de la déflagration fut même atténué.

- Comment ?

- Calculs mathématiques forts savants réalisés par un des bandits, fis-je admiratif. Il devait avoir eu accès à la chambre forte, avant, pour pouvoir estimer l'épaisseur de la porte... Bref, il a parfaitement dosé la quantité d'explosifs et l'affaire était faite. Il devait être client de la banque, et je vais me renseigner pour savoir si ce n'est pas celle de Bradley... Des lingots et les coffrets remplis de diamants d'un maharadjah... Les auteurs ne furent jamais retrouvés et aucun diamants ou lingots ne sont arrivés sur le marché, depuis ce jour.

- Ils se font oublier pendant cinq ans, et ensuite ils reviennent au pays ?

- Trois hommes sont partis et deux sont restés: le pendu et le génie des mathématiques, sans aucun doute... Ils ont probablement enterré le magot en lingots et pierres précieuses et prélevé une partie en argent liquide, pour leur fuite. (On frappa à la porte) Oui ! Entrez !

Louis entra avec un cake sur un plateau, suivi de son parrain, toujours le torse nu, portant un seau métallique remplit de bûches de bois. C'était donc bien ça le bruit de hache : quelqu'un avait coupé du bois et c'était lui !

- Bonjour, tout le monde ! nous salua joyeusement l'avocat. Je suis juste venu déposer le bois pour le feu, boire un bon café et je redescends.

Il vida une tasse de café brûlant en vitesse et s'en alla comme si de rien n'était.

- Je rêve où il ne porte rien sur le dos ? fit Watson tout en se levant pour aller travailler au Yard.

- Mon parrain, il a jamais froid ! fit Louis avec admiration.

- Fameux tatouage dans le dos...

- Oui ! fit Louis avec envie. Un gros loup-garou ! En plus, il est beau le dessin.

Watson empoigna sa mallette en soupirant :

- Allez, au travail ! Mais comment vais-je faire pour arriver au Yard ? L'épaisseur de la neige est trop importante et les fiacres ne sont même pas sortis...

- Mon parrain est venu avec des chevaux ! s'exclama Louis. Il y a une jument pour toi et elle est brave.

Nous souhaitant une bonne journée, il s'en alla pour aller découper les cadavres, rapatriés hier et qui se trouvaient, maintenant, dans la morgue du Yard.

- Oncle John ne va pas enquêter avec toi ? demanda Louis, faisant comme si sa question était innocente.

- Non, il va jouer au médecin légiste pour Lestrade, lui répondis-je en tendant la main pour prendre une tranche de cake.

Des bruits et des cris d'enfants se firent entendre dans le corridor.

- NON ! vociféra madame Hudson. Pas tout le monde en même temps ! Seul Wiggins peut monter ! (Murmures affligés du reste de la troupe). Mais pour vous récompenser, j'ai un petit quelque chose...

Je fis signe à Louis de se tenir en retrait.

On frappa à la porte et Wiggins se présenta devant moi, la casquette sale entre ses doigts tout aussi crasseux. Les cheveux en bataille et plusieurs vestes enfilées sur le dos, pour éviter d'avoir froid.

- A vot'service, m'sieur Holmes ! me dit-il en faisant le salut militaire.

- Repos, soldat Wiggins ! ordonnai-je. La couche de neige doit être fameuse puisqu'elle t'arrive plus haut que les genoux.

- Oui, fait pas facile à circuler dans Londres. Beaucoup d'échoppes sont fermées, sauf celles dont le tenancier habite au-dessus.

- J'espère que les drapiers et les tisserands de luxe sont à leur travail, alors, lui dis-je en lui tendant un morceau de papier où j'avais écrit les dimensions et la texture du grand tissu noir. Il faudra me retrouver le marchand qui a découpé une grande toile de couleur noire, le tissu était du satin. Faites le tour des riches boutiques.

- On ne nous laissera pas entrer, me dit-il en désignant ses vêtements.

- Trouvez les apprentis, les commis et donnez leur une pièce, cela leur déliera la langue. Si vous ne trouvez pas dans les magasins de luxe, passez à ceux qui se trouvent un cran en dessous et ainsi de suite, jusqu'au ratissage complet de la capitale.

- Et le tarif ? me demanda-t-il nonchalamment. C'est le même que d'habitude ? Parce que avec toute cette neige, c'est pas facile...

- Un shilling par jour, plus les frais ! tranchai-je. Et une guinée si vous me le retrouvez dans les délais les plus brefs.

- Mais... Bon d'accord, m'sieur Holmes, capitula-t-il, avant de redresser la tête avec vigueur. Est-ce que j'peux juste goûter à c'qui sent si bon dans la pièce et qui m'chatouille les narines, depuis l'début ?

- Le cake est derrière toi, prends-en un morceau, l'invitai-je. Les autres ont dû en avoir, par madame Hudson.

En se retournant, il aperçu Louis, qui se tenait dans l'ombre.

- Salut, moi c'est Louis, le salua-t-il en s'avançant vers lui. Toi aussi, tu aides monsieur Holmes ?

Wiggins le toisa de la tête aux pieds et s'esclaffa :

- Tu l'aides, toi ? Et où vas-tu ? Dans les salons feutrés ?

- Quoi ?

- T'es juste un gamin d'bourgeois qu'a jamais eu faim et froid dans sa vie ! Maman et papa sont toujours là pour t'couver. Tu dois pas travailler pour avoir ta pitance dans ton assiette. C'est d'jà étonnant que t'aie pas détallé, en me voyant sapé ainsi.

Je vis le rouge de la colère monter aux joues de Louis et l'instant d'après, il explosa :

- QUOI ? Tu oses me dire que j'ai jamais eu faim et froid ? Tu me connais même pas ! Tes godasses ne portent même pas de trou. T'appelles ça un indigent, toi ? Les miennes avaient la semelle qui se décollait, et mes pieds étaient trop grands. Tu portes trois vestes, sans trous, elles aussi. Moi, j'en avais même pas, lorsque je me suis enfui ! Ton pantalon est un peu juste, mais au moins, il est en état. Et si, je sais ce que c'est, de crever de faim ! Vu comment tu es, tu manges au moins à ta faim tous les deux jours. J'étais plus maigrichon que ça, à un certain moment ! Je f'sais carême plus souvent que tous les cathos réunis, moi !

- M'sieur Holmes ? demanda Wiggins tout déconcerté. C'est vrai ce qu'il raconte ?

- Oui, lorsque nous l'avons croisé, il était en piteux état ! Pire que toi et ta bande.

Ma réponse déstabilisa un peu Wiggins, qui, il est vrai, ne connaissait pas le parcours chaotique de Louis. Il portait des habits neufs, mais lorsque nous l'avions croisé, il avait tout du chien de berger.

Louis n'en avait, apparemment pas, terminé avec Wiggins, car il continua sa charge :

- Oui, je suis bien habillé et je mange à ma faim tous les jours ! Oui je dors dans un lit et plus à même le sol ! Et alors ? Je dois implorer ton pardon qu'il y ait eu une gentille dame pour prendre soin de moi, et m'emmener avec elle ? Je n'oublie pas d'où j'viens ! Ce que j'ai appris, durant mes deux ans d'errance dans la nature, je n'ai pas l'intention de l'oublier !

- T'as quel âge ? fit Wiggins en fronçant les sourcils.

- Sept ans, huit l'année prochaine ! lui dit-il avec rage, tout en s'approchant de lui. Mes parents sont morts quand j'avais quatre ans. Orphelinat pendant quelques mois, puis notre voisine est venue me chercher. Une grosse année à subir les humeurs de son aîné et je me suis enfui ! T'as fait l'orphelinat, toi ? lui demanda-t-il en lui attrapant les pans de la veste.

- Non, non, bégaya Wiggins, terrorisé à l'idée d'y aller. Terry y est allé, il en fait des cauchemars. Il veut pas nous dire c'qu'on lui a fait...

Prêt à intervenir en cas de grabuge, je ne pus m'empêcher de sourire en voyant Louis faire reculer Wiggins, alors qu'il était plus jeune et surtout plus petit que lui !

- C'est pas parce que je suis bien habillé maintenant, que je ne sais pas ce que c'est la vie dure, livré à soi même... Seul, en plus !

- S'cuse mon vieux, j'savais pas... Si t'as vécu seul, à cinq ans, j'dis « respect ».

- Tu vois le cake sur lequel tu lorgnais ? C'est moi qui l'ai fait. M'énerve pas ou le prochain que tu mangeras, sera confit avec des petits gravillons qui te feront tomber les dents !

Wiggins acquiesça, il était dans ses petits souliers. Un « grand » qui se faisait rabattre le caquet par un « petit » de sept ans !

Louis lui lâcha les pans de la veste et se recula, le regard toujours méchant.

- Et oui, Wiggins ! m'exclamai-je en sentant le tension diminuer dans la pièce. Il a sept ans et n'a pas sa langue en poche. Il a de la répartie, ce garnement ! Et encore, tu n'as pas été témoin de ce qu'il répondait à la petite peste de bourgeoise, dans les écuries de l'auberge, en Normandie. Elle en a pris pour son grade !

- Désolé... nous dit-il en triturant sa casquette sale. J'savais pas qu'il v'nait d'la rue, lui aussi.

- Juste des campagnes normandes, dont j'ai sillonné chaque endroit, précisa Louis. Plus les marchés que j'ai écumé... C'est une amie à Sherlock qui m'a recueilli. Pour l'instant, comme elle est... un peu malade, je suis en vacances chez mon parrain. Lui aussi, il s'occupe de moi.

- J't'ai mal jugé. Tu m'pardonnes ?

Pour la peine, il lui tendit le plateau avec le cake et Wiggins engouffra deux tranches.

- Il est chuper bon ! fit-il avec la bouche pleine. Ch't'adore, toi ! Tu peux encore en faire ? J'peux me r'servir ?

Le plateau fut vidé en un tour de main. Louis le regarda, un sourire mauvais aux coins des lèvres :

- Première règle : ne pas sous-estimer les autres, Wiggins, fit-il. Ne pas faire confiance à leur candeur et à leur âge. Et ne jamais mettre toutes ses richesses dans la même poche !

Le petit bonhomme fouilla sa poche et, sous les yeux ébahis de Wiggins, il lui rendit sa vieille montre qui ne marchait pas, sa petite bourse, deux écrous provenant d'un chantier naval, un dé pipé et une vieille pièce.

- Oh ! fit ce dernier, mi-choqué, mi-admiratif. Le sagouin m'a fait les poches pendant qu'il m'engueulait ! Il est terrible, lui !

- Voilà comment on survit dans ce monde, quand on a rien, philosopha Louis.

Le chef des Irréductibles, encore sous le choc qu'on ait réussi à voler dans ses poches, en resta bouche bée.

- Wiggins, fis-je pour le faire redescendre sur terre. Que tes gamins te fassent des rapports le plus souvent possible. En cas de réponse positive, préviens-moi en vitesse en laissant un message. Soit à moi directement, soit à ma logeuse.

- Vous s'rez pas ici, m'sieur Holmes ?

- Non, je dois me rendre, pour neuf heures, à notre rendez-vous, puis aller à la grande bibliothèque, au port pour consulter les registres d'arrivées des différentes lignes ainsi qu'au Yard pour interroger les suspects. Et aussi à la banque...

Je me levai et enfilai mon manteau.

- Je peux t'accompagner ? me demanda timidement Louis. Je te serai utile... Puisque oncle John est pas là pour t'aider.

- Je ne pense pas que tu pourras m'aider, non. Mais si Karl est d'accord pour que tu m'accompagnes, je ne vois pas de contre-indication.

Il sauta de joie et nous descendîmes, tous les trois. Karl, justement occupé à préparer les chevaux, en manches de chemise, donna son accord pour que Louis m'accompagne. Le cheval prévu pour lui était un cheval espagnol croisé arabe, gris souris, pourvu de la selle camarguaise qu'il avait utilisée en Normandie.

Celui de Karl était un des étalons noirs de son ami et il m'avait adjoint un étalon espagnol, bai foncé, avec une longue crinière noire. Les selles étaient toutes recouvertes de peau de mouton pour le confort et la chaleur.

La jument prévue pour Watson était toujours là, donc il n'était pas encore partit. Je le vis sortir de la cuisine de madame Hudson, en compagnie des huit enfants qui composait la vieille garde de Wiggins.

- Les gars, cria Wiggins, le général Holmes nous a confié une mission ! Et j'en profite pour vous présenter Louis, qui pas plus tard q' l'année dernière, à mêm'époque, courrait les campagnes, comme nous on court les rues !

- Il en a pas l'air, fit un des Irréguliers. Bien habillé, bien nourri !

- Il a eu la chance de croiser la route d'une amie de m'sieur Holmes et elle l'a prit avec elle. Respect, il a fait de l'orphelinat !

Un murmure d'admiration mêlé de frayeur s'échappa de leurs lèvres.

- Et il a su prendre des affaires dans mes poches, sans que je le remarque !

Là, ce fut l'émerveillement et Louis fut assailli par la marée des Irréguliers.

- Vous partez, Holmes ? me demanda Watson, grimaçant à l'idée de devoir mettre les pieds dehors.

- Oui, le rendez-vous est pour neuf heures.

Karl avait enfilé sa veste et sa grande cape, il me tendit une autre pour moi, ainsi que pour Watson, demanda à Louis de s'apprêter et d'enfiler son manteau en peau de mouton.

Les Irréguliers reçurent leurs ordres, l'endroit où me joindre, et ils se dispersèrent dans les rues encombrées de neige, de chevaux et de piétons qui avaient du mal à se déplacer.

Ce fut Watson qui lui enroula l'écharpe autour du cou de Louis et ce fut tellement mal fait, que son parrain dû recommencer.

- Faites attention au gamin, me prévint Watson en montant sur la jument pie. Ne le laissez pas traîner dans les courant d'air, faites le manger et boire des boissons chaudes, et surtout, ne rentrez pas trop tard !

- Oui, maman ! firent nos deux voix en cœur.

Le brave docteur haussa les épaules et engagea la jument dans l'épaisseur du manteau neigeux. Il avait gelé et la poudreuse craquait à chaque fois que la bête enfonçait ses sabots et le reste de sa jambe dedans.

Karl m'expliqua brièvement tout ce qu'il avait déposé dans les fontes : thermos de thé chaud, sandwich et poulet froid pour le repas (surtout pour ne pas que Louis meure de faim en ma compagnie), couvertures à déposer sur les reins des chevaux, en cas d'arrêt, et un couteau.

- Les chevaux ont leurs licols en corde sous leur bride et les cordes pour les lier y sont déjà accrochées. Lorsque vous les détachez, enroulez la corde à l'encolure.

Soulevant Louis de terre, Karl l'installa sur son cheval et disposa son long manteau.

- Je constate qu'il est équipé pour affronter le froid, fis-je, tout en prenant place sur la selle.

- Il allait rester chez moi une partie du mois de décembre, alors je lui avais fait confectionner un long manteau, en peau de mouton, pour ne pas qu'il prenne froid. Si tu as froid, enfile la cape par-dessus ton manteau.

- Le cuir extérieur ne laisse pas passer le vent... fit Louis.

- M'en fiche, ne prend pas froid ! lui ordonna son parrain.

Louis passa une petite besace en toile épaisse et la mit en place.

- On dirait une besace militaire, fis-je en distinguant la fameuse « Southern Cross » du drapeau de guerre confédéré. (4)

- Oui ! me dit-il tout fier. C'est Guillaume qui me l'a donnée, pour mettre mes affaires. Elle provient de son musée personnel sur la guerre de Sécession. Elle a appartenu à un soldat sudiste, qui avait le rôle d'estafette. Il y mettait son courrier. C'est le docteur Mortimer qui l'a trouvée et il l'a emportée. J'ai mes carnets avec moi et mes livres !

- Tu aurais pu choisir une avec l'insigne de l'Union...

- Elles sont pas en bon état ! Ceux qui les ont portés sont morts, ici, le gars a filé et a abandonné sa besace, avec des fausses informations pour dérouter les Nordistes. Mais ils ont été plus malin et ne sont pas tombés dans le piège. Le docteur a gardé la besace en souvenir.

Après toute son explication, nous nous mîmes en route. Wiggins, ayant décidé d'accompagner Louis, monta en croupe sur son cheval.

Le trajet ne fut pas facile, mais nous arrivâmes au café où le "frère concierge" nous attendait. Louis fut invité à aller jouer dans l'arrière cour, avec Wiggins et nous nous attablâmes devant un homme d'une soixantaine d'années, portant une fine moustache et un costume gris foncé.

Après les présentations et quelques explications, l'homme accepta de nous parler de Mc Bride. Il n'avait pas envie de faire de la rétention d'information, mais je pense qu'il avait envie de nous faire languir.

Tout ce que j'appris de neuf, c'était que Mc Bride était fort porté sur l'argent et se trouvait toujours à court de liquidité. Pour monter en grade dans sa loge, il avait graissé des pattes et cela lui avait coûté fort cher au final. Les usuriers et les huissiers étaient dans son sillage et notre homme s'était vanté de toucher bientôt une grosse somme d'argent.

Puis, tout à coup, fin avril 1180, il s'était transformé en courant d'air et avait quitté l'Angleterre pour s'exiler en France. Personne n'avait rien compris ! Son logement avait déjà été vidé, bien avant son départ, preuve que tout était prémédité. Un mois avant son départ, il était nerveux, sur les nerfs.

Le frère Concierge se pencha au-dessus de la table :

- Cet homme était envieux, ambitieux, avide d'argent, c'était un parvenu doublé d'un arriviste. Le genre de frère, que des gens comme moi ne peuvent supporter. Il faisait de grands discours sur la fraternité qui nous lie, mais au final, il aurait planté le couteau dans le dos de n'importe qui. Aucune volonté aussi. Plus jeune, il s'était laissé entraîner dans une grave histoire, qui aurait pu lui porter préjudice dans la vie future. Son dossier judiciaire a été effacé. Ils étaient trois voyous, tous l'âge légal, sauf Georges Mc Bride, le quatrième, qui n'avait que douze ans. Ses copains, des bandits, ont voulu voler une dame et ils lui ont arraché le sac. La dame a résisté, la lanière a cassé et la pauvre femme est tombée à la renverse, se brisant le crâne sur la bordure du trottoir. Georges n'avait pas vraiment participé, sauf à détourner l'attention de la dame en la jouant au « pauvre petit qui s'est fait mal en tombant ». Mais il a cavalé avec les trois autres et le sac ! La police les a attrapé, avant que le cadavre de la dame ne soit froid. Coïncidence bienheureuse, les policiers étaient dans le quartier et n'ont eu qu'à les coffrer à leur repaire. On a pendu les trois autres, parce qu'ils n'en étaient pas à leur premier meurtre, même si celui là était « accidentel » mais ce fut tous les autres qui les firent osciller au bout de la corde. Georges ne s'est pas privé pour les charger au procès. Il nous a joué le pauvre petit, obligé de coopérer avec eux dans la combine, sinon « couic».

Le frère passa l'ongle de son pouce sous la gorge. Puis, avalant une gorge de café, il reprit :

- Voilà un portrait, peu reluisant, de cet homme. Il en riait, de la manière dont il avait chargé les autres ! Il me l'a avoué, un soir où il avait bu et il croyait que moi aussi. J'étais sobre ! J'ai eu envie de vomir après son récit. Il ne respectait rien, ni la fraternité, ni l'amitié... Il a magouillé pour être Maître, il a emprunté, et lorsqu'il y fut arrivé, il avait les huissiers et d'autres usuriers aux fesses.

Remerciant l'homme, je sortis avec Karl et les deux enfants, qui avaient fait un bonhomme de neige dans l'arrière cour.

Mc Bride avait donc pris le bateau pour traverser La Manche le deux mai 1880. Une semaine après le cambriolage audacieux. Où se trouvait leur magot ?

- Monsieur Holmes, je vous confie le garnement, il a de quoi manger. Quand vous aurez terminé, confiez les chevaux à la même écurie que l'autre nuit. L'homme en prendra soin. Moi, je serai chez votre logeuse. Elle a encore besoin de bois coupé, elle voudrait bien des étagères à la cave, changer des meubles de place... Bref, j'ai du pain sur la planche !

Il s'en alla vers le 221b et je me mis en route vers la grande bibliothèque de Londres.


Note de l'auteur :

Pour les curieux(ses) qui voudraient voir l'image du loup-garou comme elle pourrait être tatouée dans le dos de Karl, tapez « loup garou » dans Google et sélectionnez « image ».

Le moteur vous affichera des images avant les sites. Une grande à gauche et deux rangées de plus petites à droite. C'est la 2ème en haut, celle avec un loup garou brun, patte ensanglantée posée sur la branche, gueule ouverte, lance indienne dans l'autre patte, ciel bleu nuit, pagne et plumes indiennes. Cela fait des années que j'ai cette image sur une carte et que je l'utilise comme « marque ta page ».

(1) Ordo ab chao : « l'ordre à partir du désordre »

Ordo ab chao : « L'ordre né du désordre »

http:/ fr. wikipedia. org/ wiki/ Liste_des_locutions_latines#O

(2) Les Irréguliers : Les Irréguliers de Baker Street (Baker Street Irregulars) sont un groupe de personnages de fiction créés par Arthur Conan Doyle qui apparaissent dans Les Aventures de Sherlock Holmes. Ils sont aussi traduits en français comme les « Francs-tireurs de Baker Street ».

Les Irréguliers interviennent dans plusieurs romans et nouvelles mettant en scène Sherlock Holmes. Il s'agit d'un groupe de gamins des rues qui vivent dans les alentours de Baker Street. Ils secondent parfois Holmes dans ses enquêtes en se rendant un peu partout dans Londres, en posant des questions, en espionnant les suspects.

Leur chef se nomme Wiggins. Holmes rémunère leurs services au tarif d'un shilling par jour (plus les frais) et leur alloue une guinée (soit 21 shillings) pour toute découverte importante. Ils apparaissent pour la première fois dans Une étude en rouge (1886).

http: / fr. wikipedia. org/ wiki/ Irr%C3%A9guliers_de_Baker_Street

(3) Robes des chevaux :

Noir : Les chevaux appartenant à la famille des chevaux noirs ont toujours des poils, des crins et une peau noire, ainsi que des yeux foncés. Les chevaux noirs sont appelés « zain » lorsqu'ils ne possèdent aucun poil blanc.

Bai foncé : il existe différentes teintes de bai brun. Le bai brun dont le marron est visible et le ai brun foncé dont la couleur prédominante est le noir. Les bais bruns présentent souvent des pommelures. Le fond de robe est marron foncé, jusque dans les tons chocolat, les crins et le bas des membres sont noirs.

Gris souris : poils gris et crins noirs.

Palomino : poils fauves et crins blancs.

http:/ www. lesaboteur. com/menu-cheval/

http:/fr. wikipedia. org/ wiki/ Robe_du_cheval#Famille_des_bais

http: / chassournet-et-compagnie. skyrock. com/

(4)Drapeau des Etats confédérés d'Amérique : Les États confédérés d'Amérique ont utilisé plusieurs drapeaux au cours de leur existence, de 1861 à 1865. Après la fin de la guerre de Sécession, ces drapeaux sont interdits durant toute la période de la Reconstruction, mais l'utilisation personnelle et officielle de drapeaux basés sur ceux de la Confédération s'est poursuivie, non sans susciter des controverses. Les drapeaux actuels du Mississippi et de la Géorgie sont largement inspirés du dessin des drapeaux confédérés, et ceux de l'Arkansas et de l'Alabama ne sont pas sans en rappeler certains motifs.

Le « Stars and Bars » (« Étoiles et barres ») est l'emblème officiel de la Confédération du 5 mars 1861 à mai 1863.

Risquant d'être confondu avec le drapeau nordiste sur les champs de bataille, il y est peu utilisé et se voit finalement remplacé en 1863 par un drapeau arborant la « Southern Cross » du drapeau de guerre confédéré.

http:/ fr. wikipedia. Org / wiki/ Drapeaux_ des_%C3%89tats_conf%C3%A9d%C3%A9r% C3%A9s_d%27Am%C3%A9rique

Demain, le chapitre "souk à la bibliothèque"...