Les jours défilent et se ressemblent. Du fond de ma cellule, j'ai l'impression que le temps est une toile sur laquelle je tire sans cesse pour l'allonger, lui donner une certaine notion de pérennité. En règle générale, les Détraqueurs me fichent la paix. De temps en temps, l'un d'entre eux vient s'approcher de ma cellule mais ils ne franchissent jamais le seuil de la porte. Ils se content d'être là, dans toute leur effrayante horreur. J'écoute alors leur respiration sifflante et je me demande ce qu'ils sont.
Est-ce qu'il s'agit de créatures à part entière ou d'humains ayant tellement mal tournés qu'ils en sont devenus monstrueux ? Mon éducation de médicomage me dit que la deuxième solution est complètement aberrante et que, franchement, il y a peu de chance pour que ce soit la bonne. Mais mon côté fantasque et mon imagination très vive se plaisent à vouloir y croire.
Je n'ai pas la moindre idée de l'heure qu'il est. La faim est tellement présente que je ne fais plus la différence entre les crampes et les nausées.
Des pas attirent mon attention et je vois passer un Détraqueur devant ma cellule. Il file à toute allure, probablement chassé par un Patronus. Je me redresse sur mon lit, le regard braqué vers la porte, fouillant désespérément l'obscurité à la recherche de la silhouette argentée qui m'apportera peut-être un peu de réconfort.
Contrairement à ce que l'on peut penser, la prison recèle une certaine activité. Les aurors vont et viennent régulièrement, faisant entrer ou sortir des prisonniers ou trafiquant on ne sait quoi. C'est un tigre argenté qui vient s'arrêter devant ma porte. A nouveau, le temps s'étire. Mon regard est rivé à celui du tigre. Je sais qu'il n'est pas tout à fait réel mais je suis incapable de détourner les yeux. Pourquoi est-ce qu'il ne part pas ? Est-ce qu'il a une raison particulière de rester devant ma cellule ?
Les pas se rapprochent. Dans les secondes qui suivent, le tigre rompt le contact visuel et s'éloigne. Je n'ai pas le temps de m'inquiéter de l'endroit où il est allé que plusieurs personnes s'arrêtent devant la porte de ma cellule. Parmi eux se trouvent Nott, l'une des aurors qui a participé à mon arrestation et oncle Harry. La vue de ce dernier fait louper quelques battements à mon cœur. Je ne sais pas quand il est venu me voir pour la dernière fois, j'ai l'impression que c'était il y a une éternité. Pourtant, ma raison me dit que quelques jours seulement se sont écoulés. Il ne peut pas en être autrement.
J'ai envie de me jeter sur les barreaux et de le supplier de me sortir de là mais les regards de Nott et de l'autre auror dont j'ignore le nom pèsent sur moi. J'aimerais avoir le cran de les foudroyer du regard ou de les défier mais, franchement, je dois plutôt avoir l'air d'un sombral qui a été battu.
D'autres pas résonnent dans le couloir. J'interroge Harry du regard. Il se racle la gorge et je vois un petit sourire se dessiner sur ses lèvres. Immédiatement, une vague de chaleur m'envahit. Je me demande si c'est la proximité du tigre argenté qui provoque cette soudaine sensation de réconfort ou si le sourire de mon parrain agit à lui tout seul comme un Patronus.
Je laisse mes jambes glisser en-dehors du lit. Mes muscles sont rompus par les heures que j'ai passé immobile et mes articulations sont rendues douloureuses par l'humidité ambiante. Je dois avoir, à peu près, un aperçu de ce que je ressentirai dans une cinquantaine d'années quand les heures et les heures de garde à Sainte Mangouste m'auront brisé.
La dernière personne à nous rejoindre devant la porte de ma cellule est la sorcière que j'avais vu à l'entrée la première fois que je suis venu avec Harry, celle qui avait envoyé un Patronus en forme d'ours pour nous escorter. Elle tient un trousseau de clé dans les mains.
Cette fois-ci, je me sens presque euphorique. L'auror s'avance, ouvre la bouche pour parler, mais Harry la pousse légèrement d'un coup de coude et elle recule avant d'avoir prononcé le moindre mot. Elle le foudroie littéralement du regard mais il n'a pas l'air de s'en soucier.
« Le ministère a abandonné provisoirement les charges contre toi, Teddy. »
Assis sur le bord de mon lit, je suis incapable de faire le moindre geste. J'ai envie de hurler de joie mais, d'un autre côté, j'ai du mal d'y croire. Pourtant, mon oncle n'aurait aucune raison de m'annoncer une telle nouvelle sans bonne raison, d'autant plus si elle n'est pas véridique. Mais ces derniers jours ont été tellement éprouvants que je n'arrive plus à me souvenir de ce qu'est l'espoir et malgré l'importance de la nouvelle que vient de m'annoncer Harry, malgré la joie qu'elle est censée me procurer, je n'ose y croire.
« Teddy ? Tu as entendu ce que j'ai dit ? »
J'acquiesce, la gorge serrée.
« Est-ce que… (C'est dingue comme ma voix est raque.) Est-ce que c'est pour de vrai ? »
L'espace d'un instant, j'ai l'impression d'être redevenu un gamin à qui on annonce que le jouet qu'il attendait depuis longtemps est enfin arrivé. Sans se départir de son sourire, Harry incline la tête.
« Tu es tiré d'affaire. Est-ce que tu veux que je te ramène à la maison ? »
J'ai la gorge sèche. Je me rapproche de la porte. La sorcière au trousseau est en train de chercher la clé adéquate. Harry n'a pas menti, je vais sortir. D'ici quelques instants, je serai libre. La simple idée de voir la lumière du jour, de sentir le souffle du vent sur mon visage, même ce vent glacial qui bat les récifs qui borde la prison et qui dépose une pellicule de sel sur votre visage, même ce vent si désagréable me semble mille fois préférable à l'atmosphère putride de ma cellule.
Je regarde d'un œil avide la sorcière insérer la clé dans la serrure et jamais un claquement ne m'a semblé aussi salvateur. La porte s'ouvre en grinçant. Je reste figé moins d'une seconde et avant qu'ils puissent tous changer d'avis, je fais un pas hors de la cellule. Je ne sui pas encore sorti de la prison que je sens déjà le soulagement m'envahir. Un peu plus loin, le tigre argenté patrouille en montrant les crocs. Je me demande qui l'a lancé. Nott ou la sorcière qui a l'air de réprouver totalement ma libération ?
Je consulte Nott du regard. Son visage est vierge d'émotion. Je suis incapable de percer ses pensées. Qu'est-ce qu'il pense de ce qui est en train de se passer ? Après tout, il avait l'air plus que ravi de m'arrêter la dernière fois que je l'ai vu et le fait que je lui ai lancé un sortilège de saucisson n'a pas dû l'aider à m'apprécier davantage.
A cet instant, Harry pose sa main sur mon épaule et la chaleur de sa paume au-travers de mes vêtements achève de chasser l'horreur de ces derniers jours.
Qu'est-ce que ça peut te faire, Teddy, de ce que Nott pense de toi ? Qu'il t'aime ou non, sincèrement, ça n'a aucune importance, parce qu'à cet instant, je suis libre.
« Libre… »
J'ai à peine conscience du souffle qui s'échappe de mes lèvres et j'ai à peine conscience également de suivre Harry au-travers de couloirs. Le tigre nous précède et devant nous, marche l'ours de la sorcière d'entrée.
Harry prend quelques minutes pour signer un registre. J'ai envie de lui faire remarquer, en riant, qu'on n'est pas à l'hôtel ici. Mais je me retiens à grand peine. Je sais que l'émotion et l'excitation qui me fait me retourner sans cesse vers la sortie sont capables de me faire dire n'importe quoi. J'ai l'impression qu'Harry met plusieurs heures à inscrire son nom sur ce fichu parchemin. Est-ce que « Potter » est si long à écrire ou est-ce qu'il se sent obligé en plus d'inscrire tous ses prénoms, sa fonction, sa date de naissance et sa note de défense contre les forces du mal en BUSE ?
Je me sens euphorique lorsqu'il se redresse enfin et que nous nous dirigeons vers la sortie. Mon éducation me fait remarquer d'une petite voix au fond de mon esprit que je devrais dire au revoir. Ce à quoi ma raison réplique en éclatant de rire que ce n'est peut-être pas très adéquat.
J'ai perdu la tête, j'en suis sûr.
Et j'en ai la confirmation lorsque la porte s'ouvre et que nous nous retrouvons sur la plate-forme extérieure battue par le vent. Il fait atrocement froid ici mais il fait également jour. Le soleil nous arrose de ses rayons et j'éclate de rire. Allez savoir pourquoi.
« On va transplaner Teddy. Ça va aller ? »
Je me tourne vers Harry. Il a dû crier pour que je l'entende.
« Fais ce que tu veux ! je lui hurle en retour. Mais qu'on s'en aille d'ici ! »
Et pour la première fois de ma vie, je l'avoue, je suis vraiment heureux de transplaner.
