Traps


Comme Levi s'y était attendu, ses subordonnés, avides d'actions et de retentissements, ne furent pas ravis de voir leur après-midi d'entraînement remplacée par une autre session de ménage. Et quand Jean, la langue toujours bien pendue, se plaignit de ces corvées imprévues, il en gagna instantanément de nouvelles. Après ça, personne ne se risqua à défier l'humeur massacrante du caporal. Sitôt que ce dernier eut réparti les différentes tâches, Armin et Mikasa vinrent le trouver et, sans surprise, le confrontèrent à propos de l'absence d'Eren.

« Hanji réquisitionne Jäger pour la journée, prétexta Levi avec un haussement d'épaule machinal qui, dans un éclair de douleur, lui rappela ses blessures à son bon souvenir.

- Encore des examens ? Demanda Armin avec un froncement de sourcils suspicieux que le caporal n'apprécia guère.

- Je suppose, répondit-il, préférant l'omission à l'embrouillamini d'un mensonge. Ça fait un bail que je ne me préoccupe plus des manies d'Hanji. Mettez-vous au boulot maintenant. »

D'un regard discret, Armin retint Mikasa de répliquer. Quand les deux recrues l'eurent salué, poings sur le cœur, et s'apprêtèrent à tourner les talon, Levi crut bon d'ajouter :

« Ackerman, Arlert. À moins que vous ne vouliez soutenir Kirstein dans ses besognes, je ne veux pas vous voir rôder autour des quartiers d'Eren. »

Le caporal n'ignorait pas que, avec la perspicacité du blond et la méfiance de la sœur, aucun d'eux n'était aisé à duper, qui plus est s'il s'agissait du sort de leur ami. À un moment ou un autre, ils finiraient bien par découvrir le pot-aux-roses, mais Levi espérait le plus tard possible. À la différence d'Eren toutefois, il ne doutait pas tant de la réaction de ses acolytes : leur amitié prévaudrait immanquablement sur les apparences aberrantes de la situation, pensait-il. En revanche, lui n'était pas à l'abri de leur ressentiment lorsqu'ils réaliseraient que Levi avait sciemment encouragé les vices d'Eren. Au reste, quel que soit le lien infaillible qui les unissait, il savait pertinemment que ses amis ne comprendraient et n'accepteraient jamais aussi bien que lui cette part d'ombre et d'horreur qu'abritait le garçon.

Pensif, Levi les observait s'éloigner quand Sasha s'avança à son tour devant lui.

« M'sieur, vous ne m'avez pas assigné mes corvées, dit-elle nerveusement : une erreur d'inattention ne ressemblait pas au caporal et elle craignait visiblement de ne pas avoir compris ses propres affectations.

- Je ne t'ai pas oublié, Braus. Tu es avec moi, répondit Levi. Tu t'y connais en piégeage, non ? »

La brunette acquiesça avec enthousiasme, ravie à l'idée d'exercer ses talents de trappeuse. Pendant que Levi les emmenait jusqu'à l'aile logistique du bastion, il lui fit part de son intention de poser des pièges dans la forêt afin d'avoir régulièrement de la viande fraîche à disposition, notamment s'ils épuisaient, comme alors, leur réserve avant la livraison des nouveaux vivres. Quand Sasha se proposa d'aller chasser elle-même ou bien d'assister Levi, ce dernier l'en défendit, prétextant la menace des carnivores environnants.

« Vous savez, j'y suis habituée. À Dauper, les loups sont aussi gros que les chevaux ! affirma-t-elle.

- Peut-être, répliqua Levi d'un ton sec, mais la forêt montagneuse n'est pas le territoire de chasse des grands félins. »

Intriguée, Sasha l'interrogea. Il lui confia avoir aperçu la robe mouchetée et les crocs démesurés d'un smilodon, mais se garda bien de préciser qu'il avait pu les apprécier de très près. L'anecdote impressionna assez la brunette pour la dissuader d'entreprendre une virée cynégétique par elle-même.

« Je pense qu'on trouvera ce qu'il nous faut ici, dit-il en entrant dans une remise encombrée. J'y ai dégoté un arc à notre arrivée. Il doit bien y avoir des pièges à mâchoires…

- Si je peux me permettre, m'sieur, objecta aussitôt Sasha, ce genre de piège est inutilement barbare. Dangereux pour les chasseurs même. »

Levi, qui n'attachait pas vraiment d'importance au moyen d'acquisition tant qu'il était efficient, lui donna libre court sur la manière de procéder. Lui-même était un novice dans le domaine du piégeage : il en connaissait les rudiments, mais n'avait jamais poussé la curiosité plus loin. Il préférait de loin l'exaltation de la chasse active aux rétributions commodes de la collecte.

Toutefois, la conversation passionnée de Sasha en la matière attisa son intérêt. Quand elle dénicha une bonne longueur de corde fine, elle lui expliqua comment confectionner un piège à collet. La brunette préconisait un nœud particulier, assez compliqué, qui permettait de donner du lest aux collets dès que l'animal piégé cessait de se débattre. La qualité des dispositifs résidait dans la simplicité conjuguée à une ingéniosité discrète, découvrit Levi. Sasha affirmait d'ailleurs que la satisfaction d'un piège artisanal qui s'avérait efficace valait bien celle de l'aboutissement d'une longue traque.

« On peut aussi construire un assommoir avec seulement une grosse pierre et un bâton. L'avantage, c'est que tout ce dont on a besoin se trouve déjà dans la forêt », s'emballa Sasha.

En début d'après-midi, ils étaient déjà parés, équipés seulement du strict minimum : des cordes fines, mais résistantes, deux nasses rouillées qu'ils avaient dénichées au dernier moment, des pommes et du choux frais pour appâter le gibier.

À peine fussent-ils engagés dans le halo vert filtré par la canopée que Sasha interrompit instinctivement son babillage et devint tout à fait silencieuse. La jeune fille évoluait avec l'agilité et l'assurance d'une longue expérience. L'habitude de la forêt, devina Levi, était pour elle une seconde nature.

À l'inverse, lui se trouvait singulièrement maladroit. Et tandis qu'il s'enfonçait entre les arbres, un sentiment de malaise, sorte de chaos d'angoisse et de solitude mêlées, le prit brusquement au corps. Les pénibles réminiscences de la veille attisèrent une paranoïa inhabituelle : face à l'hostilité latente qui le cernait, il se sentait ridiculement vulnérable, comme amputé d'un membre ou privé d'un de ses sens.