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Chapitre cinquante-deux

- Jo? Qu'est-ce que tu veux dire? S'inquiéta Jim face à la détresse de sa femme.

- Comment cela pourrait être votre faute? Demanda à son tour Castle.

Il fallut un long moment à Johanna pour calmer ses pleurs et rassembler suffisamment ses esprits pour leur raconter ce qu'elle soupçonnait. La douleur était aussi intense que le soir où elle avait compris qu'elle ne reverrait jamais plus sa fille. Elle avait l'impression de la perdre une seconde fois. Sauf que cette fois, elle était certaine qu'elle aurait pu éviter ce drame. Elle aurait pu changer le cours des choses. La mort de son enfant résultait de ses actions. Si elle avait agi autrement, Katie serait toujours là parmi eux à faire des projets pour ses prochaines vacances ou pour la suite de ses études.

Rick l'observait en silence, son imagination fertile élaborant déjà plusieurs théories qui pouvaient expliquer pourquoi une avocate aussi douée et incorruptible que Johanna Beckett pourrait en venir à imaginer que le décès de sa fille était sa faute. Il ne voyait qu'une seule explication, elle était devenue gênante pour des personnes très dangereuses et c'était elle, qui était visée en réalité.

Elle pouvait avoir découvert que son cabinet d'avocats servait en fait de couverture à une organisation criminelle, qui voulant l'empêcher de parler l'aurait fait assassiner. Elle pouvait aussi avoir froissé de redoutables criminels, qui auraient décidé de se venger... Peut-être avait-elle contribué à envoyer en prison quelqu'un de très puissant, qui même derrière les barreaux, pouvait mettre un contrat sur la tête de quelqu'un par vengeance… Ou alors, elle avait menacé indirectement la carrière d'un magistrat aux dents longues ou d'un politicien peu scrupuleux…Il avait également lu suffisamment de livres de complots politiques pour élaborer plusieurs dizaines d'autres scénarios plausibles et aucun ne se terminait bien.

Jim tentait de calmer sa femme avec des paroles rassurantes malgré les idées noires qui tournaient en boucle dans son esprit depuis qu'il avait perdu sa précieuse petite fille. Lui qui pensait avoir touché le fond, découvrait avec horreur qu'un abîme pouvait encore s'ouvrir sous ses pieds et lui arracher le peu d'espoir de bonheur qu'il lui restait.

- C'est à cause de cette affaire, dont je m'occupe... Murmura soudain Johanna la voix encore secouée de sanglots.

- Une affaire? Répéta Jim effaré que le travail de son épouse ait pu causer le plus grand malheur de leur vie.

Johanna ne lui parlait pas de ses affaires, elle avait toujours été très secrète au sujet de son travail et il avait toujours respecté cela. Il admirait son intégrité et sa volonté de protéger les secrets que ses clients lui confiaient. Elle allait jusqu'à crypter ses notes à l'aide d'un code dont elle seule connaissait la clé, pour être certaine que personne ne pourrait l'obliger à trahir le secret professionnel. Il n'y avait qu'à sa fille, qu'elle en parlait un peu, pressée par cette dernière, qui rêvait de suivre ses traces pour ensuite la dépasser et faire encore plus... Mais elle restait toujours très évasive et il se souvenait d'un bon nombre de fois où il avait vu sa fille rentrer en marmonnant que sa mère était vraiment trop paranoïaque et qu'il n'y avait aucun risque à lui parler un peu plus de son affaire en cours, que ce n'était pas comme si elle travaillait pour le FBI et que c'était classé secret défense !

Elles étaient aussi têtues l'une que l'autre et campaient sur leurs positions farouchement. Heureusement qu'elles ne lui avaient jamais demandé de prendre parti pour l'une ou pour l'autre, car il n'aurait jamais pu trancher. Et puis leurs querelles se terminaient aussi rapidement qu'elles étaient apparues. Elles finissaient toujours par se retrouver autour d'un pot de crème glacée, blotties l'une contre l'autre devant un épisode de leur soap préféré.

- Il s'agit d'un prisonnier, un mafieux qui clame son innocence depuis des années et dont j'ai accepté le dossier... Continua Johanna en triturant le pauvre mouchoir en tissu que Jim lui avait tendu quelques minutes auparavant. Ce que j'ai découvert au cours de mes recherches laisse penser qu'il a été piégé par quelqu'un de très puissant... Contrairement à beaucoup d'autres, j'avais accepté de l'aider à faire réviser son procès. Ce n'est pas parce que c'est un mafieux, qu'il mérite d'être condamné à tort… Je rassemblais des preuves pour prouver l'innocence de mon client quand…

- Vous avez reçu des menaces? Comprit Castle frissonnant d'effroi.

- C'est fréquent dans mon métier... On essaye de vous intimider pour s'assurer que vous n'irez pas au bout... Mais jamais je n'ai pensé qu'ils s'en prendraient vraiment à moi... Encore moins à ma famille! Répondit-elle effarée avant de s'effondrer de nouveau en larmes.

Blanc comme un linge, Jim la serra contre lui. Quel genre de monstre pouvait s'en prendre à une jeune femme innocente et pleine de vie pour empêcher sa mère de défendre un innocent ?

- Si la personne qui a piégé ce mafieux s'en est prise à Kate, je vous promets qu'on va le trouver et le faire payer, assura Rick sentant la rage monter en lui.

Ouvrant difficilement les yeux, la jeune femme lâcha un soupir en constatant qu'elle se trouvait toujours dans cette sinistre cabane.

- Tu reviens enfin parmi les vivants !

Elle tressaillit, laissant échapper un petit cri.

- Du calme ! Je ne voulais pas te faire peur, s'exclama son geôlier.

- Bah c'est raté, siffla-t-elle en venant se coller dans l'angle du mur contre lequel son lit était installé.

Il ne bougea pas, ne souhaitant pas l'effrayer davantage et resta assis à la table où il dînait au milieu de tout un tas de journaux et de dossiers.

- Si je te voulais du mal, je t'aurais laissé mourir de froid… Affirma-t-il... Deux fois !

Touchée. S'il ne l'avait pas ramassée, elle serait morte de froid dans la neige. Deux fois ? Qu'est-ce que c'était que cette histoire ?

- Je t'ai repêchée dans l'Hudson il y a deux semaines, expliqua-t-il comme s'il devinait ses interrogations.

- Deux semaines ?! Souffla-t-elle horrifiée.

- T'es restée dans les vapes longtemps, répliqua-t-il d'un ton égal avant de mordre dans son sandwich.

- Dans les vapes ? Répéta-t-elle en réalisant qu'elle se sentait nauséeuse et extrêmement fatiguée.

- Tu as eu une fièvre de cheval pendant des jours et des jours, expliqua-t-il. J'ai bien cru que tu allais me claquer entre les doigts ! D'autant que tu es une fichue tête de mule ! Si je n'étais pas revenu assez tôt l'autre jour, c'est ton cadavre, que j'aurais retrouvé dans la neige.

- Qui… Qui êtes-vous ? Demanda-t-elle enfin.

- Tu peux m'appeler Fletcher.

- Fletcher ?

- Ouais Fletcher Grimes.

- On dirait un faux nom… Bougonna-t-elle méfiante.

- C'en est un. Et toi ? Tu as un nom ?

- Evidemment ! Comme tout le monde ! Il attendait visiblement de le connaître. Elle s'apprêtait à le lui donner, quand elle fut frappée d'horreur. Elle ne s'en souvenait plus. Elle avait beau se concentrer, c'était le flou le plus total.

- Ne te torture pas, ça finira par te revenir. Tu as faim ? Ce n'est pas pour me vanter, mais je fais les meilleurs sandwichs du coin.

Elle allait refuser, lui expliquer qu'elle n'avait que faire de ses fameux sandwichs, que tout ce qu'elle voulait c'était retrouver sa liberté, mais son estomac se rappela bruyamment à son bon souvenir. Gênée et rougissante, elle accepta un peu à contrecœur l'encas qu'il lui tendait.

- C'est un bon début, sourit-il dans sa barbe. Tu dois reprendre des forces, tu es encore très faible.

Il s'éloigna d'elle dès qu'elle eut pris son assiette. Elle l'observa intriguée. Il semblait gentil et prévenant. Elle aurait pu le trouver sympathique, même, s'il ne la retenait pas prisonnière. Que cherchait-il ?

- Mange ! Ordonna-t-il d'un ton bourru en revenant vers elle un verre d'eau à la main. Et bois aussi, tu dois te réhydrater… J'ai réussi à te faire boire un peu régulièrement, mais tu es quand même un peu déshydratée, alors...

Ouais. Il tenait tout de même beaucoup du vieil ours mal léché… Affamée et craignant de le mettre en colère, elle grignota doucement son sandwich et se força à le terminer en réprimant discrètement quelques haut-le-cœur. S'il s'agissait d'un psychopathe, il ne valait mieux pas l'irriter.

- Pourquoi vous me retenez prisonnière ? Demanda-t-elle d'une voix qu'elle espérait suffisamment assurée pour cacher sa peur, sans le quitter du regard.

- Tu n'es pas ma prisonnière, répondit-il calmement.

- Ah non ? Alors je peux repartir tout de suite ? demanda-t-elle en sautant sur l'occasion.

- Tu irais où ? Tu ne te souviens même pas de ton nom !

- J'irais trouver la police. Il doit bien y avoir quelqu'un qui me recherche…

- Tu ferais mieux de rester ici, grommela-t-il.

- Ça, c'est votre avis, pas le mien ! Rétorqua-t-elle en se levant.

Elle eut à peine posé un pied au sol, que la pièce tourna autour d'elle et qu'elle s'écroula. Fletcher eut tout juste le temps de se précipiter vers elle pour la rattraper.

- Tu es trop faible ! Tu ne tiens même pas sur tes jambes ! Il faut que tu te reposes, grogna-t-il en la remettant au lit. Elle était si lasse, qu'elle n'eut pas la force de protester. Des larmes de rage contre son impuissance s'échappèrent de ses yeux.

- On va le retrouver ton Rick, marmonna-t-il maladroitement pour la consoler. Elle ouvrit de grands yeux stupéfaits tandis qu'il remontait la couverture sur elle.

- La fièvre te faisait délirer, expliqua-t-il. Tu n'arrêtais pas de prononcer ce prénom… Sans doute quelqu'un de très important pour toi.

- Qui êtes-vous Fletcher ? Demanda-t-elle en luttant pour garder les yeux ouverts.

- Personne, murmura-t-il.

- Alors racontez-moi ce qui m'est arrivé et pourquoi je suis dans cette cabane et non à l'hôpital, proposa-t-elle comprenant qu'il ne voulait pas parler de lui.

Il soupira, sembla étudier la légitimité de cette demande avant de lui répondre.

- J'avais pêché tout l'après-midi. Après avoir remballé mon matériel, je suis allé faire quelques courses, je devais compléter mes réserves, expliqua-t-il en désignant d'un geste vague une trappe située sous la cabane. Quand je suis revenu près de ma camionnette, il faisait noir. Ça tombait bien, parce que j'aime bien me faire discret quand je reviens ici… J'allais me mettre au volant, quand j'ai entendu du grabuge en provenance de la berge opposée. Une voiture était prise en chasse par une autre et roulait à tombeau ouvert. La poursuivante a dépassé la première et lui a coupé brutalement la route, obligeant son conducteur à la précipiter dans l'Hudson.

- J'ai eu un accident de voiture ?

- Non ma grande ! Tu as été victime d'une tentative de meurtre ! Corrigea Fletcher.

- Une tentative de meurtre ?

- Ouais, tu avais un contrat sur ta tête, c'est flagrant… Toi ou la personne qui était avec toi dans la voiture.

- Il y avait quelqu'un avec moi ?

Fletcher acquiesça d'un hochement de tête.

- Quelqu'un qui a eu moins de chance que toi, elle est morte sur le coup. Le choc a été si violent qu'elle n'avait plus de visage…

- Comment… ?

- Le gars de l'autre voiture est sorti pour s'assurer que personne n'en ressortait, puis il est reparti tout aussi vite. C'est à ce moment-là, que j'ai plongé et que je t'ai repêchée. J'ai eu du mal à ouvrir la portière et il a fallu que je coupe la ceinture qui te bloquait…

Machinalement, elle porta la main à son front toujours bandé.

- Je t'ai soignée, j'ai bien cru plus d'une fois que tu allais me claquer entre les doigts, mais on peut dire que tu es une dure à cuire, toi !

- Merci, murmura-t-elle.

Elle avait encore tellement de questions, qu'elle luttait pour garder les yeux ouverts.

- Dors, on verra le reste quand tu seras plus en forme.

Elle acquiesça et se laissa doucement glisser dans le sommeil.