Le Moldu

Chapitre LII : Esquive

Remus, comme paralysé par cette effrayante sensation, ne parvint pas à se retourner pour tenter d'apercevoir leur assaillant ; quant à Sirius, il avait trop à faire à essayer d'éviter les obstacles et à négocier les virages dans ces ruelles sombres. Le phare avant de la cylindrée avait été endommagé lorsque l'énorme masse les avait heurtés ; les rétroviseurs avaient également été emportés. Seules la maîtrise technique de Sirius et son habitude à prendre des risques leur permettaient encore d'échapper aussi bien aux accidents potentiels qu'à ce qui les poursuivait ; et c'était là de bien minces remparts face à la haine et à la folie furieuse auxquelles ils avaient affaire. J'ai été stupide, se lamenta Remus, désemparé ; je n'aurais jamais dû entrainer Sirius là-dedans. Je savais que ça me poursuivait ! Comment ai-je pu négliger ça ?! Une virée à moto, en pleine nuit, avec ça qui me poursuit sans arrêt… suis-je donc devenu totalement inconscient ?

Néanmoins, c'était loin d'être le moment propice pour culpabiliser ; l'urgence de la situation accaparait tous les sens du loup garou. Toutefois… que pouvait-il faire ? Si encore il avait été sous sa forme animale, il aurait pu se charger de cette menace, ou tout au moins la retarder le temps que Sirius se mette à l'abri ; mais sous sa forme actuelle, ses possibilités d'action étaient indéniablement réduites…

Ma baguette ! réalisa t-il avec effroi. Merde, mais qu'est-ce qui m'arrive ?

Nageant en pleine confusion, Remus détacha l'une de ses mains du veston du musicien auquel elle se cramponnait à s'en faire blanchir les jointures, et entreprit de fouiller nerveusement dans ses poches ; ses doigts, rendus spongieux par la sueur, glissaient sur les fermetures-éclairs du blouson de cuir. Ce fut seulement lorsqu'il fut parvenu à les ouvrir qu'il réalisa que sa baguette n'avait pas la moindre chance de se trouver dans le blouson que lui avait prêté Sirius ; il s'attaqua donc à ses poches de pantalon, se maudissant de la lenteur de ses gestes et de son esprit – comment diable avait-il pu oublier, même sous le coup de la panique, sa condition de sorcier ? La chose qui les poursuivait avait sans aucun doute un rapport avec la magie ; cela, Remus le sentait bien.

Pendant un bref instant de panique, Remus crut qu'il n'avait même pas emporté sa baguette ; aussi soupira-t-il de soulagement lorsque ses doigts se refermèrent enfin sur le manche souple en cyprès. L'agrippant fermement, il risqua un coup d'œil à l'arrière en se retournant à moitié ; il ne distingua rien. Surpris, il scruta l'obscurité qui défilait derrière eux avec attention, en particulier lorsqu'ils passaient dans des endroits découverts où filtrait la lueur ténue de la lune ou celle, plus crue, d'un réverbère – mais il ne distinguait toujours rien. Seule l'opacité des ténèbres répondait à son regard scrutateur ; même l'odeur malsaine avait disparue.

Perplexe, le loup garou tourna la tête de chaque côté de la route, puis se renversa à demi pour jeter un plus long regard à l'arrière ; mais la menace s'était envolée, aussi soudainement qu'elle était apparue. Visiblement, elle avait abandonné l'idée de l'affronter – pour le moment du moins.

Désappointé, le loup garou reporta son attention devant lui. Sirius aussi avait dû sentir l'éloignement de la menace ; il ralentit progressivement leur allure, sans s'arrêter toutefois - ce ne fut qu'après les avoir sorti du dédale de petites ruelles pour rejoindre une artère principale, bondée en ce début de soirée, qu'il choisit de se ranger sur le bas côté, à proximité d'un arrêt de bus. Il sauta prestement de moto et fit le tour de sa cylindrée d'un air profondément concentré ; puis il laissa échapper un profond soupir désespéré.

« Bon sang… » marmonna-t-il.

Remus descendit à son tour et rejoignit le musicien devant le véhicule ; les dégâts étaient proprement spectaculaires. « L'attaque » de la menace n'avait duré que le temps d'un éclair ; mais elle avait été suffisamment violente pour réduire en bouillie tout l'avant de l'engin, auparavant si rutilant. Il n'y avait plus ni phare, ni rétroviseurs, ni garde-boue ; même le pneu avant était déformé et presque à plat. La fourche reliée au guidon était tordue selon un angle assez inquiétant, que Remus contemplait d'un air sidéré ; cette « masse sombre » qui les avait attaqués possédait une force et une puissance considérables pour infliger de tels dégâts en un seul choc. Sa vitesse aussi était stupéfiante ; sans quoi, elle n'aurait jamais pu les atteindre ainsi en pleine course, et surtout pas surgir ainsi sans que Sirius, qui avait de si bons réflexes, n'ait le temps de réagir. Même Remus ne l'avait aperçue qu'une fois arrivée sur eux ; le loup garou n'avait aucune idée de ce qu'était cette effrayante créature ainsi lancée à ses trousses.

« 'Tain, c'est foutu… répétait Sirius sur un ton démoralisé. Non mais t'as vu ça, un peu ? Je sais pas ce que c'était, mais ça n'y a pas été de main morte… les réparations vont me coûter une fortune ; d'ailleurs, je sais même pas si ça va être réparable. Et si je dois en racheter une… »

Sirius leva un poing vengeur vers le ciel :

« Rhaa ! J'enrage ! C'était mon bébé, cette moto… elle était par-fai-te ! C'est vraiment un sale gâchis. »

Remus, trop secoué pour répondre quoi que ce soit, se contenta de hocher la tête. Avisant son manque de réaction, Sirius se tourna vers lui :

« Ca va, t'as rien ?

- Hein ? Non… non, je n'ai rien.

- On l'a échappé belle, visiblement. » Le musicien poussa un nouveau soupir. « Tu crois que c'était quoi, ce truc ? Un chien ?

- J'en doute » marmonna Remus.

C'était quelque chose de magique ; en aucun cas un banal chien moldu n'aurait pu provoquer de tels dégâts.

« Bon, soupira Sirius ; je suppose que je vais devoir appeler une dépanneuse. Je ne peux plus rouler là-dessus, le pneu est complètement crevé ; je sais même pas comment il a pu tenir suffisamment longtemps pour qu'on en réchappe. »

C'est sans doute grâce à ta magie incontrôlée, Sirius, répondit mentalement Remus.

« En plus, je vais être sacrément emmerdé… à tous les coups, l'assurance ne va pas marcher. Ils ne vont jamais croire à une attaque de bête sauvage ou de chien enragé ; pas en plein Londres. Ils vont juste me prendre pour un chauffard qui a embouti un mur ou une autre voiture… 'tain, je risque même de me retrouver chez les flics ! Surtout que j'ai pas la moindre égratignure. »

De plus en plus démoralisé, Sirius laissa tomber sa tête sur l'épaule de Remus. Les quelques badauds qui attendaient l'arrivée du bus les dévisageaient avec insistance ; mais Remus avait d'autres préoccupations pour le moment – avec, en tout premier lieu, la sécurité de Sirius. C'était déjà un miracle qu'ils aient pu en réchapper… il passa donc une main dans les cheveux sombres de son ami, tout à ses réflexions quant à ce qu'il fallait faire à présent.

« Qu'est-ce que tu me conseilles, Remus ? » se plaignit Sirius contre son épaule.

Le loup garou contempla l'engin endommagé sans dire un mot ; il ne connaissait pas suffisamment les procédures moldues pour adresser le moindre conseil à son ami. Sirius perçut qu'il ne se prononcerait pas ; il poussa alors un nouveau soupir.

« Bon, il ne me reste plus qu'à appeler Rémy, alors.

- Rémy ? répéta Remus.

- C'est lui qui a le plus d'expérience en matière de fraude et autres arrangements illégaux… il a souvent eu des démêlés avec la justice, ces dernières années – sans jamais se faire condamner pour autant.

- Je ne veux même pas imaginer ce qu'il a bien pu faire » s'exclama Remus en riant.

Il n'aurait pas déplu au loup garou de revoir Rémy, son « nouvel allié » aux côtés de Sirius ; mais un coup d'œil à la montre du musicien à ses côtés le dissuada de s'attarder : il était huit heures dix, la soirée était déjà bien entamée. Autant ne pas prendre de retard supplémentaire, s'il ne souhaitait pas se faire sermonner par sa belle-mère – charmante au demeurant, mais aussi sévère avec les adultes qu'avec les enfants. A ses côtés, Sirius entrait déjà dans une cabine téléphonique d'un vieux rouge passé, qui rappelait désagréablement à Remus l'entrée visiteurs du Ministère de la Magie.

« Will ! l'interpella le loup garou. Je vais y aller, la grand-mère de Teddy m'attendait à huit heures – je suis déjà en retard.

- Ok ! Moi, j'appelle Rémy pour qu'il me tire d'affaire – ou du moins pour qu'il réfléchisse à ce qu'il va pouvoir faire pour moi.

- Très bien. Surtout, ne t'éloigne pas des avenues principales, d'accord ? On ne sait jamais… rien ne nous garantit que cette chose a bel et bien quitté les parages.

- Pas de problème, je n'ai aucune envie de me retrouver à nouveau en présence de ce truc. Fais attention aussi en rentrant, ok ?

- Promis.

- Tu fais quoi, tu prends un taxi ?

- Non, je vais prendre le métro ; ensuite, je n'aurai qu'à marcher un peu et j'y serai sans problème. »

Sirius hocha la tête et referma la porte de la cabine téléphonique ; Remus adressa un dernier signe de la main en direction de la vitre semi-opaque et se mit en route. Sirius ne risquait rien tant qu'il restait sur un boulevard aussi fréquenté ; et le loup garou était soulagé qu'il fasse venir Rémy auprès de lui. Avec Rémy, tout irait bien, Remus en était persuadé ; il était d'ailleurs plus prudent que le loup garou s'éloigne, puisque c'était après lui que la menace inconnue en avait. Sa priorité actuelle était donc de s'éloigner le plus possible du musicien, afin de le mettre en sûreté ; en espérant que sa propre odeur, qui devait être présente tout autour de Sirius, ne suffise pas à attirer son mystérieux poursuivant.


Merci pour vos reviews enthousiastes :). Au prochain chapitre, on retrouve le petit Teddy – Harry et Rémy réapparaîtront aussi très bientôt. A samedi :)