Chapitre 16
Elizabeth portait sa robe lilas, et Georgiana sa tenue de soie blanche – toutes deux fort soulagées qu'en dehors de Saint James, la robe de cour ne fût pas requise – quand la voiture s'arrêta devant Carlton House. Le capitaine Stanton les attendait avec son oncle, bien que son père fût absent, et avait l'air un peu plus en forme qu'au dîner de son oncle, mais pas assez pour que Georgiana pût espérer danser avec lui au cours de la soirée.
Ayant attendu les Darcy, Lord Anglesey put présenter Elizabeth et Georgiana au prince régent comme ils pénétraient à l'intérieur – Darcy, semblait-il, lui était déjà vaguement connu – et Georgiana plongea dans la plus profonde des révérences, sentant Elizabeth faire de même à ses côtés. Georgiana avait déjà vu la voiture du prince régent en ville, mais c'était la première fois qu'elle l'approchait assez pour l'observer ; elle fut surprise de voir comme il était large, et par son apparente mauvaise santé, et fit le plus grand effort pour que ces pensées ne s'affichent pas sur son visage.
« Voilà donc la jeune dame qui a capturé le cœur de notre tout dernier baronnet, hmm ? » dit le prince, regardant Georgiana. « Je vous félicite tous deux. Et puisque j'ai invité votre pauvre fiancé à un bal auquel il ne pourra pas danser, Mlle Darcy, j'espère que vous ne m'en voudrez pas trop si j'ajoute l'insulte à l'injure et demande votre main pour la troisième danse de la soirée. »
« Bien sûr, Votre Altesse Royale, j'aimerais beaucoup cela », dit Georgiana, la voix tremblante, car malgré ce qu'elle venait de dire, l'idée de danser avec le prince la terrifiait, l'esprit rempli d'inquiétude à l'idée de faire quelque erreur impardonnable devant un tel homme, et une telle assemblée.
Ils pénétrèrent plus avant, dans une demeure encore plus opulente que Georgiana ne se l'était imaginée. Elle avait vécu dans les vastes espaces de Pemberley presque toute sa vie, mais n'avait jamais rien vu en ville de cette taille, ni si ostentatoire. Le plafond du hall d'entrée semblait deux fois plus haut que celui de Curzon Street, et les pièces qu'ils traversaient pour atteindre la salle de bal étaient couvertes de feuilles d'or, et des satins et velours les plus fins, et ces matériaux étaient à leur tour couverts de nombreux tableaux, tous si beaux que Georgiana aurait aimé s'arrêter une heure dans chaque salle pour les examiner. Ils marchaient lentement, ce qui lui offrait quelque temps pour les étudier, mais c'était loin d'être assez.
Lord Anglesey faisait de la politique, et quelques minutes après leur entrée dans la demeure, il aperçut quelqu'un à qui il souhaitait parler, leur fit ses excuses et leur faussa compagnie. Ils continuèrent avec son neveu, qui cessa soudainement de marcher et, comme ils se regroupaient autour de lui, dit, d'une voix extrêmement inconfortable :
« J'aurais dû penser à vous dire cela la dernière fois que je vous ai rendu visite, mais il y aura ici quelques hommes de morale plus dissolue que ceux que vous avez l'habitude de fréquenter. Mme Darcy, Mlle Darcy, assurez-vous qu'après une danse ils vous escortent où ils sont supposés le faire, et ne quittez pas la salle de bal sans M. Darcy ou moi-même. Mlle Darcy, cela concerne aussi le gentilhomme qui vous a précédemment invitée à danser. »
Il la regardait soigneusement, et Georgiana réalisa qu'il parlait du prince régent, même si, bien sûr, il ne le dirait pas. Ce n'était pas un secret en ville que le prince régent avait de nombreuses maîtresses, mais l'idée qu'il lui portât le moindre intérêt la fit rougir comme elle hochait la tête.
« Très bien », dit le capitaine Stanton. « Je n'ai pas l'intention de vous effrayer ; il est fort probable que vous passerez une soirée plaisante, mais je ne veux pas prendre le risque de rester silencieux sur cela, et d'en venir plus tard à le regretter. »
Des domestiques les dirigèrent à travers la demeure et vers une promenade à travers les jardins, où un énorme ensemble de structures avaient été mises en place, parmi lesquelles la grande « tente » ronde de M. Nash, dont Georgiana avait entendu parler dans les journaux l'année précédente ; elle vit qu'il s'agissait en fait plus d'un bâtiment que d'une tente.
Ils se dirigèrent vers la tente, qui servait d'immense salle de bal, et avait été décorée avec une extrême élégance pour l'occasion, le sol couvert de motifs de craie d'une grande finesse. Ils n'étaient pas là depuis longtemps quand une voix tonitruante résonna derrière Georgiana : « Stanton ! Vous voilà ! J'espère que vous allez mieux. »
Le capitaine Stanton s'inclina comme il le pouvait, et Georgiana l'imita, sans savoir à qui elle adressait sa révérence ; elle pouvait voir qu'il portait également l'uniforme de la marine, celui d'un amiral.
« Je vous remercie, Votre Altesse Royale, je me sens un peu mieux. »
« Et voilà sans doute votre fiancée et sa famille. Voulez-vous bien nous présenter ? »
« Bien sûr, monsieur. Voici M. Darcy, Mme Darcy et Mlle Darcy, de Pemberley, dans le Derbyshire », dit le capitaine Stanton, puis aux Darcy, « Je vous présente Son Altesse Royale, le duc de Clarence. »
Georgiana plongea dans une autre révérence – cela semblait la meilleure chose à faire – et sentit Elizabeth faire de même à côté d'elle.
« Je suis enchanté de vous rencontrer, mesdames. J'espère que vous me ferez le plaisir de m'accorder une danse, peut-être les deuxième et troisième de la soirée ? »
« Mlle Darcy est déjà engagée à danser la troisième danse avec le prince de Galles », dit Elizabeth. « Peut-être pourrait-elle donc vous accorder la deuxième, et moi la troisième. »
« Très bien. Et je vois Lady Caroline Russell là-bas ; je vais lui demander la quatrième. »
Le capitaine Stanton sourit à ce nom, et le duc de Clarence, le remarquant, demanda, « Connaissez-vous cette dame ? »
« Non, monsieur, mais pour d'autres raisons, le nom Caroline est très cher à mon cœur. »
Le capitaine Stanton eut la malchance de dire cela juste au moment où le prince régent passait à côté de lui, et le prince s'arrêta et regarda le groupe, le visage rouge, le regard mauvais, particulièrement envers son frère. Georgiana sentit son estomac se serrer ; elle ne suivait pas les affaires de la cour de près, mais elle savait bien sûr que le prince régent et son épouse, la princesse Caroline, avaient eu de mauvaises relations durant presque toute la vie de Georgiana.
« Puis-je vous demander pourquoi ce nom vous est si précieux, monsieur ? » demanda le prince régent. « Plus précieux, semble-t-il, que celui de votre fiancée ? »
Georgiana n'avait jamais vu le capitaine Stanton avoir l'air ne serait-ce qu'un peu effrayé, mais c'était maintenant le cas, comme il répondait, « Je vous assure, monsieur, pas si précieux. Cependant, le HMS Caroline a été le premier navire sur lequel j'aie été capitaine de vaisseau. Je l'ai eue pendant cinq ans, monsieur, une ravissante frégate. »
Georgiana trembla dans le silence qui s'ensuivit, comme ils regardaient tous le prince régent. Finalement, il éclata d'un grand rire qui fit se retourner les autres personnes dans la salle de bal.
« Une frégate ! Ha, ha, ha, une ravissante frégate ! » dit le prince régent. « Eh bien, monsieur, vous m'avez offert une plaisante association avec le nom Caroline, là où je n'en avais pas auparavant. Aimeriez-vous le ravoir ? J'imagine que nous allons bientôt désarmer les vaisseaux de ligne, mais je pense que je peux bien vous mettre au commandement d'une frégate, quand vous serez guéri. »
« Rien ne me ferait plus plaisir, monsieur. »
« J'en parlerai au Premier Lord de l'Amirauté, dans ce cas. Vous pourrez ainsi avoir votre Caroline et votre Georgiana », dit le prince, puis il s'éloigna ; ils l'entendirent encore dire, « une frégate ! » et rire sous cape comme il les quittait. Le duc de Clarence les quitta également, partant à la poursuite de Lady Caroline Russell. Les Darcy et le capitaine Stanton progressèrent dans la salle de bal, jusqu'à des chaises libres installées contre le mur. Quand ils furent assis, le capitaine Stanton murmura à Georgiana, « Mlle Darcy, si je fais quelque chose d'autre ce soir pour me faire jeter à la Tour, je comprendrai que vous mettiez fin à notre engagement. »
Georgiana laissa échapper un éclat de rire nerveux et, un peu soulagée, dit, « Au moins, l'issue a été favorable, mais oui, j'ai été très inquiète pour vous. »
« Certes, elle a été favorable ! Je ne sais s'il donnera suite, mais enfin, la perspective de retrouver un jour le Caroline me fait grand plaisir. »
« J'espère que vous ne l'aurez pas trop tôt », dit Georgiana.
« Bien sûr – j'ai requis six mois de permission », dit-il. « J'aurai du temps pour me reposer, et pour que nous nous marions, et il devrait encore nous rester un bon moment avant qu'on ne considère de me redonner un commandement. »
Georgiana hocha la tête, et sourit, mais considéra que six mois passeraient terriblement vite, et que son seul espoir de bonheur au-delà de ce délai serait la possibilité de vivre à bord avec lui. Elle n'eut pas le temps de le dire avant que l'orchestre ne joue les premières notes de la première danse, et le prince régent et Lady Hertford sortirent de la foule pour mener la danse. Georgiana n'avait pas été invitée à la première danse ; on avait peut-être assumé qu'elle la danserait avec le capitaine Stanton. Elle encouragea son frère et sa sœur à rejoindre la piste, cependant, leur disant qu'elle serait satisfaite de rester assise là jusqu'à la prochaine danse. Georgiana savait que les femmes enceintes devaient au bout d'un certain temps renoncer aux bals, et elle ne souhaitait pas que sa sœur manquât cette opportunité, si ce n'était pas trop tard pour elle.
Ses arguments l'emportèrent ; ils se levèrent et allèrent rejoindre les danseurs, mais son frère se pencha d'abord vers elle et murmura, « Me promettez-vous de suivre le conseil du capitaine Stanton et de rester avec lui dans la salle de bal ? »
« Bien sûr, mon frère. »
En vérité, Georgiana apprécia beaucoup la première danse. La salle de bal était la plus large qu'elle eût vue en ville, et il y avait un bon nombre de danseurs, mais il y avait aussi beaucoup de personnes qui ne dansaient pas ; ils furent nombreux à se rendre auprès du capitaine Stanton, le félicitant pour sa victoire, pour son titre de baronnet, et pour ses fiançailles, et, en apprenant que la dame assise à côté de lui était sa fiancée, demandant à lui être présentés. Ils n'avaient pas tous d'excellentes manières, et de nombreuses dames étaient habillées de façon provocante, mais ils étaient tous très aimables avec Georgiana, et elle fut émue par leur respect pour la victoire du capitaine Stanton.
Elle remarqua à peine la fin de la première danse, jusqu'à ce que le duc de Clarence l'approche et lui offre son bras ; et elle était heureuse de danser avec lui avant son frère. Qu'il porte un uniforme de la marin lui apportait un certain réconfort – oui, c'était un prince, mais il appartenait au même monde que tous les capitaines qu'elle connaissait.
C'était un homme imposant, mais il avait une silhouette plus athlétique que son frère, et dansait bien. Georgiana attendit qu'il parle ; elle estimait qu'il était préférable de lui laisser donner le ton de la conversation.
« Vous avez donc choisi d'épouser le monde marin, Mlle Darcy ? » demanda-t-il après quelques minutes.
« Oui, monsieur. J'admets que ce n'est pas ce à quoi je m'attendais quand j'ai été présentée en société. »
« Ha ! Stanton a gagné votre cœur, n'est-ce pas ? »
« Oui, on peut dire cela. »
« Vous devez me dire si c'était avant ou après qu'il ait pris le Polonais ? »
« C'était avant, monsieur.
« C'est tout à votre honneur. Je suppose que vous voyiez déjà quelle sorte d'homme il était. »
Ils furent séparés par les mouvements de la danse, et quand ils se retrouvèrent, il reprit la parole avant que Georgiana ne puisse répondre.
« La sorte d'homme qui s'attaque à un vaisseau de soixante-quatorze canons avec un vaisseau de cinquante – ah, quelle action. J'ai pensé que c'était de la démence avant qu'il ne nous donne un meilleur compte rendu au cours d'un dîner, et même là, c'est un combat que la plupart des capitaines auraient évité », dit-il, sur un ton indiquant qu'il ne pensait pas que cela aurait été son cas. « Comme j'aurais aimé être là ! »
« Je ne savais pas du tout qu'en penser, sauf qu'en étant assigné au Jupiter, il avait indiqué qu'il aurait peu de chance de mener un combat honorable. »
« Il a donc fait naître ce combat honorable là où il n'aurait pas dû y en avoir. Mais je trouve que nous parlons plus de batailles navales qu'il ne semble approprié avec une jeune dame. »
La danse les sépara à nouveau, et comme ils revenaient ensemble, il dit, « Maintenant que j'y pense, ce doit être de vous qu'il a parlé à ce dîner. Il a mentionné une demoiselle très accomplie qui joue à la fois du piano-forte et de la harpe. Etait-ce vous ? »
« Je joue aussi bien du piano-forte que de la harpe. »
« C'était donc bien vous. »
Georgiana jeta un coup d'œil au capitaine Stanton, encore entouré de personnes lui offrant leur sympathie, et ressentit une vague d'affection. Alors qu'elle craignait qu'il ne pense pas du tout à elle, il avait parlé d'elle, et au duc de Clarence, rien de moins !
Elle n'avait aucune crainte que le duc ne tente de la mener hors de la salle de bal ; leur conversation avait montré son respect pour son fiancé, et, de toute manière, il savait qu'elle avait promis la prochaine danse au prince régent. Il la ramena à sa famille, et saisit la main d'Elizabeth pour la prochaine danse.
Quand il la rejoignit, Georgiana prit le bras du prince régent d'une main tremblante, et le laissa la mener devant les autres danseurs. Il y avait de la sueur sur son front, et elle se demanda pourquoi il continuait à danser alors qu'il n'avait pas l'air assez en forme pour le faire, ni l'apprécier.
Quant à elle, elle avait eu tort de s'inquiéter. La concentration requise pour mener la danse signifiait qu'il avait peu d'intérêt à converser. A un moment, il la complimenta sur ses pas de danse ; elle lui retourna le compliment, bien qu'elle eût conscience d'exagérer en le faisant. Vers la fin de la danse, il s'enquit sur leur domaine familial dans le Derbyshire, et demanda comment se portait le comté, et elle n'eut aucun mal à répondre à cela.
Quand la danse prit fin, elle se souvint brusquement de l'avertissement du capitaine Stanton, mais là aussi, elle n'avait pas eu de raison de s'inquiéter, car il dit, « Venez, je vous ramène à votre famille », et la mena là où Fitzwilliam et le capitaine Stanton étaient assis.
XXX
Elizabeth avait apprécié sa danse avec le duc de Clarence, mais en était revenue le souffle court, et le repos ne l'avait guère soulagée. Ce n'était pas sa grossesse qui posait problème ; dans une autre salle de bal, elle aurait sans doute pu danser plus longtemps. Ici, en revanche, il y avait tant de monde que l'endroit en était devenu chaud et étouffant. Les danseurs avaient détruits les dessins de craie, répandant un nuage de poussière dans l'air. Elizabeth avait trop chaud, elle avait très envie d'air frais, et ce n'est qu'en agitant puissamment son éventail qu'elle supportait cette situation.
S'il ne s'était agi que de sa santé, elle aurait peut-être attendu, et demandé à son époux de lui amener une glace. Mais savoir que la situation actuelle mettait aussi son enfant en danger l'amena à dire, « Je ne sais pas combien de temps je pourrai rester ici. Il fait très chaud – je crois que j'ai besoin de prendre l'air. »
Darcy et le capitaine Stanton la regardèrent tous deux avec inquiétude, l'expression sur le visage de Darcy approchant la panique, et le capitaine Stanton dit, « Vous devriez sortir – retournez aux jardins. Je resterai avec Georgiana. »
Il aurait été plus logique que le capitaine Stanton escortât Elizabeth dehors ; après tout, lui non plus n'étais pas au mieux de sa forme. Darcy, cependant, était si inquiet pour elle qu'il prit immédiatement son bras, remercia le capitaine Stanton, et marcha avec elle jusqu'à la sortie la plus proche, l'allure excessivement inquiète.
Georgiana les regarda partir avec une certaine inquiétude, dont elle émergea en réalisant que son fiancé lui présentait Lord et Lady Waltham. Elle finit par se souvenir que c'était le nom des parents de l'aspirant que le capitaine Stanton avait mentionné dans sa première lettre. Le baron Waltham et son épouse était très enthousiastes quant à la victoire du capitaine Stanton sur le Polonais, essentiellement parce que leur fils, au dire de tous – y compris le rapport officiel du capitaine Stanton –, s'était battu de façon fort honorable au cours de la prise du Polonais, mais était revenu sans la moindre égratignure.
« Son équipe de canonniers tirait à une belle vitesse », disait le capitaine Stanton. « J'espère qu'il aura une chance de retourner en mer. Il a l'étoffe d'un bon officier. »
« Certes », dit Lord Waltham. « Nous ne nous attendions pas à ce que son temps soit si court, mais vu qu'il a participé à la prise d'un tel vaisseau, je ne sais ce que j'aurais pu souhaiter de mieux pour une première sortie en mer. Nous préférerions qu'il reprenne la mer avec vous, s'il le peut. »
« Je l'accueillerais volontiers parmi mes aspirants. Je vous informerai de mes missions, dans l'espoir qu'il puisse s'enrôler. Mais je suis pour l'instant en congé. »
« Votre oncle nous a dit que vous étiez exigeant quant aux jeunes gentilshommes que vous prenez à votre bord. Je suis content d'entendre qu'il a été jugé valable », dit Lord Waltham, tournant son attention vers Georgiana. « Mlle Darcy, je m'excuse d'avoir parlé si longtemps d'affaires de service. M'autoriserez-vous à vous demander votre main pour la prochaine danse, pour me faire pardonner ? »
Georgiana aurait nettement préféré rester assise avec son fiancé, mais elle accepta de danser avec Lord Waltham avec autant d'enthousiasme dont elle pouvait faire preuve. Il passa toute leur danse à raconter comme le capitaine Stanton avait été généreux de prendre son fils à bord, comme son fils avait été courageux, dans la bataille contre le Polonais, et comme il avait l'intention de faire pression afin que le capitaine Stanton reçoive un autre commandement, une fois qu'il serait guéri, afin que le fils de Lord Waltham puisse reprendre sa place à son bord.
Elle répondit par des compliments, sachant, grâce à la lettre du capitaine Stanton, que ses compliments en public à propos du garçon étaient identiques à ses commentaires en privé. Et comme Lord Waltham était bon danseur, elle apprécia cette danse bien plus que la précédente.
XXX
Si Darcy avait dû bousculer quelques personnes pour atteindre les jardins plus rapidement, Elizabeth était certaine qu'il l'aurait fait. Mais ils ne connurent pas de telles difficultés ; ils n'étaient pas les seuls à désirer prendre l'air. Elizabeth inspira profondément comme ils arrivaient à l'extérieur, et bien que cela ne lui apportât pas encore le soulagement désiré, elle sentit que ce serait bientôt le cas. Tous les bâtiments temporaires occupaient la majeure partie des jardins, mais ils trouvèrent bientôt un banc, et s'assirent.
« Comment vous sentez-vous ? » demanda Darcy. « Dois-je faire appeler un médecin ? Il doit bien en avoir un présent, avec tant de monde. »
« Non, cela va aller. Je me sens déjà mieux. L'air était juste trop chaud et trop poussiéreux à l'intérieur », dit-elle. « Je ne sais pas comment Georgiana peut danser. Oh, mon Dieu – nous les avons laissés sans chaperon. »
« Je ne suis pas inquiet pour ces deux-là – pas dans une salle de bal si remplie », dit Darcy. « Et je ne pense pas qu'il se préparerait à s'attaquer à sa vertu en nous avertissant de la morale douteuse de certains autres gentilshommes présents. »
« Fitzwilliam Darcy, vous devez vraiment avoir confiance en lui. »
« Bien sûr que oui. Ou je ne lui aurais pas donné mon consentement. »
Elizabeth s'appuya à lui et regarda les jardins, qui auraient pu être assez beaux, sans les constructions qui y avaient été ajoutées. Ils étaient illuminés par de nombreuses torches, et plusieurs autres couples avaient saisi l'opportunité de se promener là, ou de s'assoir sur d'autres bancs. Un bruissement dans les buissons derrière eux, cependant, indiqua que tous les couples n'étaient pas sortis avec d'innocentes intentions.
« Hmm, je suppose que ce sont les hommes aux mœurs relâchées auxquels faisait référence le capitaine Stanton », murmura Darcy.
« Pour chaque homme aux mœurs relâchées, il semble qu'il y ait une femme qui les partage », chuchota Elizabeth. « Je ne rougirai plus autant quand nous aurons ces interludes dans notre propre résidence. C'est notre demeure, au moins, et nous sommes mariés. »
« Vous allez regretter ces mots, Mme Darcy. »
Elizabeth rit de l'entendre répéter ses propres mots. « Nous ferions mieux de rentrer bientôt à Pemberley, dans ce cas, car je serai bientôt aussi large que Jane. »
« Mais toujours aussi belle que mon Elizabeth. »
« Vous devriez attendre que ma grossesse soit aussi avancée que la sienne avant de porter de tels jugements. »
« S'il s'agit toujours de ma belle épouse portant mon enfant, je ne crains pas de m'engager là-dessus. »
« Vous engager ? »
« Je veux bien parier dix guinées que je vous trouverai toujours belle, à la veille de vos couches. »
« C'est peut-être la chose la plus ridicule que je vous aie jamais entendue dire, Darcy », dit Elizabeth. « Et je monte à vingt guinées. »
« Vingt guinées, soit. Vous sentez-vous vraiment mieux ? » demanda-t-il, lui serrant fort la main.
« Beaucoup mieux, mais pas aussi bien que quand j'aurai vingt guinées dans ma bourse. »
« Il est bien dommage que vous deviez avoir vingt guinées de moins dans votre bourse, dans ce cas. »
XXX
Ayant dansé aussi bien avec le duc de Clarence qu'avec le prince régent, Georgiana avait retenu l'attention de toute l'assemblée, au-delà même de ceux auxquels elle avait été présentée. Au bras de Lord Waltham, elle était retournée là où le capitaine Stanton était assis, et souhaitait rester auprès de son fiancé pour la prochaine danse, car elle n'aimait pas qu'il restât seul, en compagnie uniquement de ceux qui souhaitaient le féliciter. Cependant, un Sir George Wilcox les approcha, fut présenté par Lord Waltham, qu'il connaissait, et l'invita à la prochaine danse. Elle regarda le capitaine Stanton, ne souhaitant pas le quitter, mais il l'encouragea à aller danser.
« Vous ne pouvez rester assise toute la soirée avec un invalide comme moi », dit-il. « Allez-y, et amusez-vous. »
Georgiana suivit donc Sir Wilcox, qui semblait avoir la quarantaine, et aimait beaucoup danser. Il dansait extrêmement bien, et passa l'essentiel de leur temps ensemble à l'interroger sur ses talents, et les découvrant, à la complimenter. Georgiana essaya de l'interroger sur sa propre famille, mais s'il lui dit qu'il avait une épouse et deux filles, il ne sembla pas vouloir élaborer.
Si Georgiana avait passé plus de temps en compagnie d'hommes tels que lui, sa répugnance à parler de sa famille aurait pu lui faire comprendre ce qui allait arriver ensuite, quand, après la danse, il saisit sa main, et dit : « Avez-vous déjà vu la bibliothèque ? Vous devez venir la voir, sinon. Vous ne pouvez venir à Carlton House et ne pas en voir plus, si c'est votre première fois ici. »
Georgiana sentit sa respiration s'arrêter ; même sans l'avertissement du capitaine Stanton, la suggestion l'aurait mise fort mal à l'aise, mais étant avertie, elle comprenait que Sir Wilcox souhaitait que l'inconvenance de ce qu'il proposait soit suivie par une bien plus grave inconvenance. Ils étaient de l'autre côté de la rotonde, aussi loin du capitaine Stanton qu'ils pouvaient l'être. Quand elle se tourna vers son fiancé et, d'un regard désespéré, attira son attention, elle réalisa qu'il mettrait du temps à atteindre l'endroit où elle était.
« Je vous remercie pour la suggestion, monsieur, peut-être m'y rendrai-je plus tard avec ma famille », dit Georgiana, tentant de lui faire lâcher sa main.
« Je pense que vous l'apprécierez plus maintenant », il lâcha sa main, et passa son bras autour de sa taille, la tirant vers la porte la plus proche. « Je vous promets que vous en serez émerveillée. Venez, retournons au palais. »
Il y avait du monde autour d'eux, mais nul ne semblait faire attention à son étreinte inconvenante, ni à la détresse croissante de Georgiana. Elle chercha du regard le capitaine Stanton et sut qu'il ne les atteindrait jamais à temps ; vêtu de son uniforme naval, il avait dû remplacer sa canne par une épée d'apparat, qui lui était bien inutile à ce moment. Et bien qu'il se déplaçât plus vite qu'elle ne s'y était attendue, la foule entravait sa progression.
Elle fut un peu rassurée de savoir qu'il saurait au moins qu'elle avait été menée hors de la salle de bal, et la suivrait, mais décida alors qu'elle ne laisserait pas une telle chose arriver. Si elle voulait vivre sur un vaisseau avec plusieurs centaines d'hommes, elle ne pouvait s'attendre à ce qu'il la protégeât à longueur de journée. Si elle ne pouvait repousser Sir Wilcox, elle n'aurait rien à faire à bord d'un navire, et devrait se résigner à de longues périodes sans son époux.
« Je vous remercie pour l'invitation », dit Georgiana, écrasant ses orteils mal protégés par de fines ballerines, de tout le poids qu'elle pouvait mettre dans ses propres talons, et ce faisant, saisissant sa main et l'écartant de sa hanche. « Cependant, je dois rejoindre mon fiancé. »
« Mais je… » Georgiana ne resta pas pour entendre ce qu'il avait à dire ; elle s'éloigna précipitamment, retrouvant le capitaine Stanton à l'extrémité de la rotonde ; la danse suivante avait déjà commencé.
« Allez-vous bien ? » demanda-t-il, l'air profondément inquiet. Il lui offrit son bras, qu'elle prit pour le réconfort que ce contact lui apportait, tout en s'appliquant à ne pas peser sur lui.
« Je vais bien », dit-elle, sa voix tremblante indiquant que ce n'était pas tout à fait le cas. « Vous aviez raison. Il souhaitait que nous allions voir la bibliothèque. »
« Vous semblez l'avoir brutalement stoppé. Qu'avez-vous donc fait ? »
« Je lui ai écrasé le pied. »
« Vraiment ? Je dois vous dire, Georgiana, c'est la première fois que je vous surprends à agir de façon peu distinguée, et j'en suis ravie. »
XXX
Ils restèrent jusqu'au dîner – ils ne pouvaient partir avant – mais Georgiana ne dansa plus, se disant fatiguée chaque fois qu'elle était invitée. Elle entra dans l'une des salles à manger avec le capitaine Stanton, qui y croisa d'autres connaissances auprès desquelles ils pouvaient s'assoir. Le dîner fut donc essentiellement occupé par son récit de la bataille contre le Polonais, ce qui ne dérangeait pas Georgiana le moins du monde.
Elizabeth et Darcy étaient restés aux jardins jusqu'à ce que quelque frisson dans l'air leur indiquât que le souper allait bientôt commencer, et avaient suivi la foule dans l'une des constructions. Ils furent interceptés par Lord Anglesey, qui sembla surgir de nulle part, disant, « Ah, M. et Mme Darcy, vous voilà. J'aimerais vous présenter Sir George Hunter. Donnez-moi un instant pour voir où il est parti. »
On trouva Sir George Hunter, qui n'était pas loin, et ils furent introduits de la manière suivante : « Sir George, je vous présente M. et Mme Darcy, de Pemberley, dans le Derbyshire. Sir George est employé au comité d'avitaillement de la marine, et puisqu'une grande quantité de blé est requise pour fabriquer le biscuit de mer, j'ai pensé que vous devriez vous rencontrer. »
Ils échangèrent des amabilités, et peu après, Lord Anglesey avait à nouveau disparu, laissant les Darcy dîner avec Sir George. L'époux d'Elizabeth s'absorba dans sa discussion avec le gentilhomme tandis que les premiers plats, fort spectaculaires, étaient servis, et elle observa les autres autour d'eux, la plupart habillés de façon tapageuse, et se pavanant comme des pans comme ils dînaient, ce qui l'amusa beaucoup. Elle se sentait beaucoup mieux, et ces pièces n'étaient pas aussi surpeuplées que la salle de bal, elle n'avait donc pas à s'inquiéter pour sa santé. Elle essaya de manger autant qu'elle le pouvait, songeant à l'enfant qui grandissait en elle, et quand elle reporta son attention sur la conversation de Darcy et Sir George, ils étaient sur le point d'engager une partie des récoltes de blé de Pemberley dans l'avitaillement de la marine, se promettant de s'écrire pour régler les détails.
Quand ils eurent fini de parler affaires, ils essayèrent de trouver des sujets de conversation les intéressant tous, mais ils n'avaient pas grand-chose en commun hors du bal. Cela, cependant, alimenta la conversation jusqu'à la fin du souper, quand un impossible ensemble d'imposants flummeriesi furent amenés, chacun décoré de façon plus complexe que l'autre. Certains laissèrent échapper une exclamation quand ces chefs-d'œuvre vacillèrent dangereusement, comme on les posait sur la table, mais nul n'attachait assez d'importance à l'art pour ne pas goûter à tout ce qu'ils pouvaient. Elizabeth en dégusta quelques-uns, mais apprécia surtout les glaces qui suivirent, qui dissipèrent le reste de son malaise.
Elizabeth furent d'accord pour dire, en quittant la salle où s'était déroulé le souper, qu'ils étaient restés bien assez longtemps, et allaient essayer de trouver le capitaine Stanton et Georgiana, puis de faire venir leur voiture.
« Devrions-nous lui offrir de le ramener chez lui dans notre voiture ? » demande Elizabeth, comme ils se faisaient un chemin au milieu de la foule qui grouillait à l'extérieur, car peu semblaient pressés de retourner dans la salle de bal. « Je soupçonne que son oncle est là pour un bon moment. »
« Je n'en doute pas », dit Darcy. « Georgiana n'a pas cherché à se faire des relations familiales utiles, et je n'attendais pas d'elle qu'elle le fasse, mais il semblerait qu'elle y ait réussi quand même. Et, oui, bien sûr que nous devrions lui offrir une place dans notre voiture, et j'espère qu'il acceptera. »
Elizabeth jeta un œil à l'herbe écrasée sous ses pieds ; elle ne pouvait s'empêcher de penser qu'un mariage avec elle aurait été plus acceptable pour Darcy dès le début, si elle avait eu quelqu'un comme Lord Anglesey dans sa famille.
« Je crois que je sais à quoi vous pensez », dit Darcy, prenant sa main et la serrant. « Georgiana va se marier par amour, comme j'ai eu l'immense chance de le faire. Cela vaut bien plus que n'importe quelle connexion. »
« Merci », dit Elizabeth, rassurée par ces mots. « Maintenant si seulement nous pouvions la trouver. »
Pendant encore quelques minutes, Elizabeth désespéra de jamais retrouver le couple dans cette foule, mais heureusement, ce qu'ils cherchaient était un homme de haute taille en uniforme de la marine, escortant une grande dame vêtue d'une robe blanche, et cette combinaison était unique. Darcy les vit en premier, et leva la main afin que le couple, qui scrutait la foule de la même façon, pût le voir.
Les couples furent réunis, on s'enquit de la santé d'Elizabeth, et elle répondit en termes favorables ; on offrit une place dans la voiture, et celle-ci fut acceptée avec gratitude. Comme il n'y avait guère de monde à quitter Carlton House en même temps qu'eux, leur voiture arriva rapidement. Une fois qu'ils furent montés, le capitaine Stanton dit : « Je dois m'excuser d'être la cause de votre invitation ici. C'est un événement que j'aurais fort bien pu supporter seul. »
« Sottises », dit Elizabeth. « J'ai apprécié mes danses, et si l'air avait été de meilleure qualité, j'en aurais sûrement tenté quelques-unes de plus. Je crois que ce sera les dernières avant la naissance de l'enfant. Et aussi peu que j'aie dansé, je suis sûr que c'est le genre d'événement qui sera plus plaisant à chaque fois que nous le raconterons. »
« Elizabeth a raison », dit Georgiana. « Tout ma vie, je pourrai raconter que j'ai dansé avec le prince régent et le duc de Clarence, et je ne peux imaginer une personne dans le Derbyshire qui ne voudra entendre nos histoires. Et il y a eu de nombreux moments agréables dans la soirée. »
« Tout de même, j'aurais pensé qu'une salle de bal surpeuplée n'est pas l'endroit idéal pour une dame dans votre condition, Mme Darcy. »
« Je vais bien, j'avais juste besoin de prendre un peu l'air, et j'imagine que c'est loin d'être la dernière fois que cela arrivera », dit Elizabeth.
Elizabeth, en effet, semblait tout à fait ranimée. C'est le capitaine Stanton qui s'était fatigué comme la soirée avançait, comme au dîner du comte, et ils furent tous soulagés qu'il dût quitter Londres d'ici quelques jours, et puisse enfin se reposer.
14 Le flummery est une sorte de pudding sucré à base d'amidon, populaire en Grande-Bretagne et en Irlande du XVIIe au XIXe siècle (ndlt).
