Et, avec ce Chapitre 53 tant redouté, la bataille finale commence enfin en cette soirée de fin d'été ! Bon courage à tous pour la semaine de chapitres qui s'annonce, et en espérant vous satisfaire avec ce final, qui m'aura demandé pas mal de travail. Merci encore pour votre soutien sans faille, et à demain pour la suite ! Bonne lecture~
Disclaimer : Code Lyokô ne m'appartient pas.
Chapitre 53 :
Episode 152 : Fusions_
Un ciel d'un bleu infini s'étendait au dessus de la tête de Mathieu et Kadic jouissait d'une rare quiétude en cette fin de matinée. L'ultime semaine de juin avait fini par tirer sa révérence dans une inhabituelle discrétion et l'été semblait en avoir profité pour déposer sa nappe de chaleur sur l'établissement. Plus qu'une poignée de jours, et les Kadiciens seraient enfin libérés des supplices des révisions et des heures de cours sans fin pour accueillir avec enthousiasme les délices de vacances bien méritées. Néanmoins, en cet instant précis, l'ambiance était loin d'être à la détente parmi les lycéens et une délicate fébrilité semblait avoir pris possession des adolescents, plongeant les salles de classe et l'internat dans un anxieux calme tout relatif. En effet, les épreuves du Baccalauréat s'apprêtaient à commencer pour les élèves de Terminale, et la libération promise par la venue de l'été semblait aussi inaccessible -sinon plus- que des mois auparavant.
Portant la main à la bouteille d'eau qu'il avait posée à côté de lui sur l'herbe fraîche longeant l'orée du parc, Mathieu en avala une gorgée désaltérante, laissant ses yeux bleus se promener un instant à travers l'épais feuillage de l'arbre protégeant sa peau pâle du soleil ardant au dessus de sa tête. La chaleur ambiante était telle qu'il avait préféré laissé son habituel sweat-shirt dans sa chambre le matin-même, troquant les épaisses rayures colorées contre un simple T-shirt blanc à col en V et aux bordures azures. Un reliquat de sa vie passée à Sainte Bénédicte qu'il avait retrouvé au fond de ses affaires quelques jours auparavant, suite à son entretien avec Angel. Leur discussion l'avait comme libéré d'un poids et c'était avec une énergie nouvelle qu'il s'était enfin décidé à faire le tri parmi les affaires de son ancienne vie, vidant les cartons accumulés contre son armoire depuis janvier et triant ses mails avec ardeur. Maintenant que les choses étaient claires entre lui et le beau jeune homme, le désir de tourner une nouvelle page de sa vie avait fini par le saisir et Jérémie, trop heureux de le voir s'accrocher à autre chose qu'aux mystérieuses conspirations des Lyokô-guerriers, avait même tenu à lui prêter main forte.
Néanmoins, à présent que ses pensées lui paraissaient plus claires, Mathieu avait vu son anxiété croître de jour en jour à l'idée du défi qui attendait ses amis –sans compter Angel qui, en dépit de tous ses efforts pour rattraper son comportement passé, s'était montré étonnamment loyal face aux Lyokô-guerriers et avait continué à omettre le moindre signe de plan de défense face à la Green Phoenix. Ainsi, le jour des Épreuves Anticipées de Français était arrivé pour les élèves de Première de Kadic sans même que Mathieu ne le réalise et il avait passé la majeure partie de l'écrit à griffonner distraitement un symbole en forme d'oiseau stylisé sur sa feuille de brouillon, ne prêtant aux complexes textes d'époque tournant autour du romantisme qu'une distraite attention. Si le reste de ses camarades avait vécu le passage de leur première épreuve du Bac dans un incroyable entremêlement d'anxiété et d'excitation, Mathieu s'était lui-même senti comme étranger à cet univers. Lui qui avait toujours accordé aux études l'importance qui leur était due, rédiger des pages et des pages d'analyse de poèmes lyriques d'une autre époque lui avait soudainement paru bien dérisoire en comparaison de ce qui se tramait dans les profondeurs de la vieille usine abandonnée au centre du fleuve.
Cette épreuve datait déjà de plusieurs jours, pourtant, Mathieu ne parvenait pas à oublier les regards éloquents qui s'étaient échangés Aelita et Jérémie entre deux coups d'œil à leur feuillet, avant de s'éclipser rapidement de la vaste salle réservée aux élèves de Première Scientifique, bien avant que la fin de l'épreuve n'ait sonnée. Tout comme lui, les deux adolescents s'étaient montrés incapables de se focaliser sur leur Baccalauréat mais eux, au moins, avait conscience de ce qui se tramait dans l'ombre. Mathieu, de son côté, avait l'impression d'être piégé entre deux mondes, dépourvu du courage nécessaire pour faire face à Aelita et demander à rejoindre le combat de nouveau, et incapable de faire de nouveau face à l'existence d'un lycéen ordinaire.
Depuis cette dure journée, les couloirs de l'internat s'étaient vidés progressivement et la partie réservée aux lycéens s'était faite subitement plus calme, entre l'absence des étudiants externes de Première, le départ prématuré des élèves de Seconde et l'intensité des révisions qui occupaient à présent les Terminales à plein temps. La vie à Kadic semblait avoir subitement décidé de ralentir son rythme, comme pour retenir son souffle en prévision des événements qui ne tarderaient pas à s'abattre sur les Lyokô-guerriers, nul n'en doutait.
Soupirant face à la solitude qui lui étreignait le cœur, Mathieu se tira hors de ses sombres pensées et fit l'effort de se relever, éparpillant les quelques brins d'herbe grasse coincés dans les plis de son jean. Depuis qu'il n'avait plus à transporter son sac de cours d'un point à l'autre de l'établissement, il se sentait étonnamment léger et ce détail contribuait à renforcer la sensation de malaise qu'il ressentait depuis le début des épreuves du Baccalauréat. Où était sa place, à présent ?
Une brise de vent frais bienvenue vint doucement faire danser ses cheveux auburn, devenus trop longs au fil du trimestre, tandis que son esprit dérivait au rythme de ses pas aveugles en direction d'une autre insoluble problématique. Avec la venue des vacances d'été, l'internat de Kadic n'allait pas tarder à fermer ses portes et bon nombre de ses camarades de classe étaient déjà retournés chez leurs parents dés la fin des épreuves de Français, en attendant les dates de la partie orale. Lui-même, en revanche, n'avait aucune idée de ce qui l'attendait une fois les grilles de fer du lycée fermées pour de bon.
La simple idée de devoir rejoindre ses parents une fois les cours clôturés lui semblait presque aussi invraisemblable que le fait de devoir se comporter en bon petit lycéen ordinaire. Il ne leur avait plus adressé la parole depuis son arrivée à Kadic et eux-mêmes n'avaient jamais cherché à le contacter dés lors. Bien entendu, il avait pris soin de vérifier en triant ses mails, à tout hasard, si sa mère ou son père avait pris le soin de prendre de ses nouvelles, mais en dehors de banale transaction d'argent correspondant au strict minimum pour lui permettre de vivre en internat, aucun autre mot n'avait été échangé depuis janvier. Cette réalisation, bien que loin d'être surprenante, avait suffi à rouvrir une plaie au fond de son cœur qu'il avait cru cicatrisée depuis longtemps, probablement occultée jusqu'à présent par le tourbillon de sentiments au sein duquel Angel et son enlèvement l'avaient plongé.
En proie à ses questions sans réponse possible, Mathieu fit un instant abstraction de la chaleur environnante, laissant ses pas le guider vers le préau menant aux salles de classe. L'heure de déjeuner ne tarderait pas à sonner mais l'éventualité de devoir, une fois de plus, occuper une table seul pendant que le reste de ses amis étaient occupés à mettre au point un plan pour défaire la Green Phoenix ou à réviser pour leurs épreuves n'avait rien de réjouissant.
Le fil de ses pensées s'interrompit brusquement lorsque la porte du Foyer des étudiants s'ouvrit brusquement devant lui, manquant de peu de le heurter avec fracas.
Son cœur battant la chamade sous l'effet de la surprise sembla soudain sombrer au fond de sa poitrine lorsque l'individu qui avait failli le propulser en arrière dans sa précipitation se révéla devant lui, la visière de son béret mauve étincelant des rayons du soleil à son zénith.
- O-Odd ! bredouilla-t-il, stupéfait de se retrouver nez-à-nez avec le jeune homme, qui avait tant œuvré à l'éviter au cours des derniers jours.
L'écarquillement qui troubla un instant le regard de son camarade fut suffisant pour lui faire comprendre à quel point la surprise était partagée. Manifestement, Odd avait cru bon de se dissimuler dans le Foyer jusqu'à l'heure du déjeuner de peur de devoir lui faire face, une fois de plus.
- Mathieu… ! s'exclama l'adolescent en faisant mine de refermer la porte derrière lui pour éviter son regard, le ton de sa voix un peu trop suraigu pour faire croire à une manifestation de bonne humeur, excuse-moi, je ne m'attendais pas à te croiser ici… Euh, ça va ?
- Bien ! répondit le jeune homme, incapable d'agir naturellement après l'ambigüité qui s'était installée entre eux depuis le retour d'Angel, oui, plutôt bien… Tu… Les épreuves de français se sont bien passées pour toi ?
Mathieu s'administra une claque mentale. Avec toutes les questions qu'il avait, la frustration qu'il contenait terrée au fond de lui depuis de longues et interminables semaines, il n'avait rien trouvé de mieux à aborder comme sujet que le baccalauréat, qui l'avait pourtant laissé foncièrement de marbre jusqu'à présent !
- Ça allait, grinça Odd, trop heureux de pouvoir s'en tirer avec un sujet de conversation aussi léger, en L on est tombés sur le théâtre et c'était ce que j'espérais, alors… Si tu veux bien m'excuser, il faudrait que j'y aille en fait, je suis un peu pressé.
Dans un hochement de tête vaguement compréhensif, Mathieu fit mine de s'écarter pour le laisser poursuivre son chemin, la mine déconfite. Néanmoins, au dernier moment, ses sentiments canalisés depuis trop longtemps prirent soudain le dessus et il surprit sa main à se refermer sur le poignet d'Odd, l'empêchant brusquement de continuer.
Stupéfait, le jeune homme ne fit même pas l'effort de tenter de se dégager, se contentant de vriller Mathieu d'un regard empli d'incrédulité. Cette soudaine confrontation était aussi inattendue pour l'un que pour l'autre. A croire que sa discussion avec Angel avait fini par l'enhardir.
- Odd, je suis désolé mais… Il faut qu'on discute ! parvint à lâcher l'adolescent aux cheveux auburn, désormais incapable de se contenir.
- Mathieu…
Odd arborait un air déconfit sur le visage, comme s'il avait été tiraillé entre deux émotions d'intensité extrême. Parler à Mathieu de ses sentiments, de sa jalousie… Ou faire comme si de rien n'était et se concentrer pleinement sur la Green Phoenix, comme il l'avait fait jusqu'à présent –ou avait fait semblant de le faire tout du moins.
Ses tripes lui hurlaient de se dégager de la poigne –étonnamment forte- de son ami et de s'enfuir en courant, évitant la confrontation mais son cœur… Oh, son cœur ! Si seulement ce dernier avait pu l'aider à rendre les choses plus claires. Mais au milieu de ces battements désordonnés, de l'étau qui l'écrasait petit à petit un peu plus chaque jour, chaque nuit, ne demeurait qu'une intense confusion. Une confusion qui le paralysait sur place, l'empêchant d'échapper au terrifiant regard, si envoûtant, de l'adolescent qui lui faisait face, le visage à la fois grave et implorant.
Bien déterminé à ne pas le laisser retrouver ses esprits et aussi surpris qu'Odd de le voir ainsi rester sur place, Mathieu se reprit rapidement et ouvrit la bouche, prêt à déverser tout ce qui l'avait tracassé au cours des dernières semaines. Il était temps de parler.
- Odd, écoute… Qu'est-ce qui se passe avec toi en ce moment ? souffla-t-il, je ne te reconnais plus. On s'est à peine adressé la parole depuis quelques semaines et on dirait que tu m'évites. Je sais que la lutte contre la Green Phoenix est importante et qu'Aelita refuse qu'on y participe avec Stéphanie mais…
- Elle a raison, le coupa Odd, parvenant enfin à regagner suffisamment de lucidité pour dégager son poignet d'un geste sec, cette fois-ci ça vous dépasse… Pour autant que je sache, ça NOUS dépasse même plus que ce qu'on aurait pu imaginer, alors il n'est pas question de vous laisser risquer vos vies. Pas après tout ce que vous avez déjà traversé pour Angel.
L'amertume qu'il avait adoptée en prononçant le nom du jeune homme fit tiquer Mathieu mais il ne se laissa pas démonter pour autant, croisant ses bras désormais libres sur sa maigre poitrine, une colère bouillonnante enflant peu à peu au fond de lui.
- Ça te va bien de dire ça, toi qui a été le premier à me mettre sur la piste de l'usine, grinça-t-il avec ironie, mais ce n'est pas de ça dont je voulais parler. Même si je désapprouve votre inquiétude, je la comprends, contrairement à Stéphanie. Ce dont je voulais te parler, c'était de notre relation… Notre relation à tous les deux.
Deux collégiens sortirent du foyer dans leur dos à cet instant, étouffant des pouffements de rire. Comprenant enfin qu'il lui était inutile de tenter de s'esquiver, Odd finit par soupirer profondément avant d'entraîner Mathieu sous les arcades en direction du bâtiment des sciences, un endroit à l'écart et plus tranquille pour discuter à une heure de la journée où la plupart des élèves étaient réunis au réfectoire.
Ils ne s'arrêtèrent, le cœur battant sous l'effet de l'anxiété, qu'une fois arrivés au niveau des escaliers de secours, le métal jalonnant les marches à moitié envahi par la rouille et enseveli sous une dense végétation à laquelle l'été avait rendu toute sa vivacité.
- Bien, fit Odd après avoir nerveusement pris place sur une des marches, l'une de ses jambes tapotant le fer sous ses pieds dans un tintement anxieux, tu voulais me parler je t'écoute. Qu'est-ce que tu as à dire sur notre relation, exactement ?
Désarçonné par la franchise du jeune homme qui avait été si prompt à le fuir quelques instants plus tôt, Mathieu cligna des yeux un instant, le temps de remettre de l'ordre dans ses pensées. Puis, l'image de la chaise vide d'Odd en cours d'Art Plastique lui revint en tête et sa colère, jusqu'à présent contenue légèrement par la bonne volonté de son ami, recommença à bouillir en son sein de plus belle.
- Je veux savoir où on est exactement, lâcha-t-il enfin, les poings serrés, depuis le retour d'Angel… Non ! Depuis qu'Eva a quitté le lycée, on dirait que tu fais tout pour me fuir. Est-ce que… Ces baisers échangés entre les cours n'étaient qu'un passe-temps pour toi dont tu t'es lassé ?
- Bien sûr que non, soupira Odd, trop las pour trouver en lui-même la force de s'insurger contre les accusations de celui dont la simple pensée suffisait à le torturer nuit et jour.
D'embarras, il porta la main à sa nuque, et un rayon de soleil vint rebondir quelques instants à la surface de l-pod Nano violet lui faisant office de montre. Tout était si confus dans sa tête depuis quelques semaines. Son cœur ne cessait de lui dicter des signaux contradictoires tandis qu'Aelita, plus déterminée que jamais à faire face à la Green Phoenix, les tuaient à la tâche en les poussant à s'entraîner à la maîtrise de leurs avatars évolutifs jusqu'à ce que même leurs corps numériques crient grâce. Il était épuisé, aussi bien mentalement que physiquement, avait perdu du poids au cours des dernières semaines, et n'avait surtout pas la force pour une confrontation avec Mathieu en cet instant précis.
- Dans ce cas, quoi ? poursuit l'intéressé, sans se rendre compte de la fatigue qui perçait à travers le regard perlé du beau jeune homme blond, pourquoi est-ce que tu m'évites comme ça ? Qu'est-ce que tu ressens pour moi exactement ? Est-ce que… Même notre amitié ne signifie plus rien pour toi ?
- « Amitié » ?
L'emploi de ce terme si singulier après tout ce qu'ils avaient vécu depuis cette fameuse nuit sur le pont de l'usine fit pulser une soudaine vague de colère à travers les veines d'Odd. Il en avait assez de cette situation ambiguë et sans avenir. Ulrich avait beau dire que Mathieu avait besoin de temps pour remettre ses idées en place après le retour d'Angel, lui ne pouvait plus se permettre ce luxe.
Dans un tintement métallique, il se leva des marches d'acier, dominant Mathieu depuis son piédestal d'un regard foudroyant. Pour la première fois, l'adolescent pris peur face à ces pupilles grises qu'il avait su autrefois trouver si envoûtantes.
- Je pense avoir été très clair sur les sentiments que j'éprouvais pour toi, Mathieu, lança Odd d'un ton cassant, laissant ses pieds fouler de nouveau l'herbe folle au bas de l'escalier de secours, je pensais qu'un baiser au clair de lune, qu'assumer notre relation publiquement en te défendant après la parution de l'article à ton propos sur les échos de Kadic suffirait à te prouver ma sincérité mais, puisque cela ne semble pas être le cas, je vais te le répéter une dernière fois. Je t'aime, Mathieu.
Il s'était rapproché de sortes que son souffle ne soit plus qu'à quelques centimètres des lèvres de son interlocuteur. Troublé, l'adolescent aux cheveux auburn tenta de maîtriser tant bien que mal les tressautements électriques qui lui parcourraient l'estomac face à cette soudaine proximité, soutenant le regard d'Odd à grands peines.
- Je suis amoureux de toi, profondément, affirma une nouvelle fois le Lyokô-guerrier, d'un ton plus affirmé qu'il ne l'avait jamais été, et j'ai déjà fait mon choix entre celle que je pensais être faite pour moi depuis de longs mois, et toi. Maintenant, à tout tour de faire le tient.
Le temps pour Mathieu de parvenir à assimiler les paroles que venaient de lui asséner Odd sans ménagement, ce dernier l'avait déjà contourné, laissant ses pas le guider de nouveau vers la cour principale.
- O-Odd… ! parvint à bredouiller l'adolescent, comme pour l'arrêter.
Mais le reste de ses mots restèrent coincés au fond de sa gorge. Il ne savait que répondre face à une telle déclaration. Il était loin d'être idiot, bien entendu, et avait bien compris à qui Odd avait fait allusion. Néanmoins…
- Mathieu.
Le jeune homme tressauta. A sa grande surprise, l'adolescent au béret avait répondu à son injonction, tournant la tête vers lui d'un air triste.
- Tu as le droit de prendre ton temps pour répondre mais… Ne me laisse pas sans réponse, s'il-te-plait, murmura-t-il si bas que Mathieu dut tendre l'oreille pour l'entendre, j'attendrai.
Une brise légère faisait danser avec volupté les longs rideaux translucides de la bibliothèque, et les rayons de soleil fragmentés à la surface du tissu semblaient se livrer à un ballet ardent à la surface des tables de bois, pleines à craquer d'élèves de Terminale plongés dans un inhabituel silence.
Leur première épreuve du Baccalauréat, la très controversée Philosophie, était programmée pour l'après-midi et en dépit de l'ambiance toute estivale émanant de la douce tiédeur pesant sur la salle et du bleu du ciel insondable à travers les fenêtres, les vacances semblaient encore à des lieux des bacheliers, plongés dans leurs révisions de dernières minutes. Ne venait rompre cette étrange et pesante atmosphère que le tapotement régulier et nerveux du pied de quelques élèves contre les dalles au sol ou, de temps à autre, le bruit feutré d'un surligneur venant mettre en avant un ultime point à retenir à la surface d'une note quelconque.
Yumi, William et Stéphanie, assis au bout de la table la plus longue, juste en dessous d'une des hautes fenêtres cerclée de pierre, ne faisaient pas exception à la règle. La japonaise, plus studieuse encore qu'à son habitude, avait rejeté ses longs cheveux d'ébène dans son dos et s'appliquait à relire pour la troisième fois une recueil de citations fourni avec la pile d'annales qu'elle avait pris le soin d'apporter, alignant soigneusement les petits fascicules à côté de sa trousse avec une précision qui trahissait manifestement son anxiété, à l'inverse de son visage d'ivoire, aussi impassible qu'à l'accoutumé. Ses yeux en amande, tachetés de reflets roux par l'éblouissant soleil extérieur, demeuraient obligeamment fixés à la surface du papier glacé, refusant de n'esquisser ne serait-ce qu'un tressaillement en direction de Stéphanie, envers qui elle s'était appliquée à n'entretenir que des rapports strictement liés aux études depuis la décision d'Aelita de la tenir à l'écart.
William, bien loin d'être aussi organisé que son ancienne petite-amie, farfouillait frénétiquement dans ses notes éparpillées sur son coin de table à la recherche d'une référence bien précise, déchiffrant à grand peine sa propre écriture, tachetée d'encre bavée et de gribouillis quelconques qu'il regrettait à présent d'avoir un jour effectués. De temps à autre, prétextant de dégager ses cheveux trop longs de devant ses yeux, il se laissait aller à jeter un bref coup d'œil aux cours de Stéphanie à sa gauche.
Cette dernière, trônant en bout de table, peinait à se concentrer pleinement sur ses révisions, son regard dérivant constamment des lignes de notes qu'elle relisait sans cesse sans en retenir le contenu pour se plonger dans une contemplation songeuse de ses deux camarades Lyokô-guerriers. Son pied, chaussé de ses éternelles bottes épaisses et compensées, battait la mesure du cœur de plus en plus rapide d'inquiétude du reste des étudiant tandis qu'une toute autre forme de tension la rongeait.
En effet, ce n'était pas le bac de Philosophie qui occupait tout l'esprit de Stéphanie en cet instant précis, mais bien ce qui se tramait au sein de la mystérieuse usine au centre du fleuve à laquelle on lui avait désormais interdit l'accès. En son fort intérieur, aucun grand penseur grec n'égalait l'intérêt trépidant que lui suscitait le plan, soigneusement dissimulé, des Lyokô-guerriers afin de contrer la Green Phoenix.
Mal à l'aise, elle se surprit à tirer les manches de son débardeur noir, comme pour dissimuler ses bras à ses camarades. Elle avait lutté jusqu'au dernier jour mais avait fini par céder et troquer son sempiternel pull raccommodé pour une tenue plus légère et surtout plus adaptée à la nappe de chaleur qui s'était subitement abattue sur Kadic. Elle n'appréciait de dévoiler son corps, dont elle n'appréciait guère les rondeurs qu'elle s'acharnait tant à dissimuler, et se surprenait régulièrement depuis à soupirer à la pensée de la silhouette sculpturale de son avatar virtuel, dont les yeux d'un intense violet commençaient à lui manquer. Il n'y avait que sur Lyokô, au fond, qu'elle se sentait parfaitement en phase avec elle-même, et se retrouver ainsi privée de cet échappatoire la rendait folle.
Incapable de faire semblant de réviser plus longtemps elle se laissa aller en arrière sur sa chaise, la mine boudeuse, prenant bien soin au passage de laisser les pieds de métal grincer contre le sol avec hostilité.
Soudainement happée hors de ses notes par le désagréable bruit, Yumi eut un sursaut surpris avant de relever la tête d'un air intrigué vers son amie qui avait désormais croisé ses bras contre sa poitrine. William, pressentant un nouvel éclat de colère de sa part, fit mine de souligner un passage de son cours avec précipitation.
- Qu'est-ce qu'on fait encore ici ? souffla Stéphanie, suffisamment bas pour que le reste des élèves de Terminale ne se soucient pas de son soudain changement de comportement mais avec assez d'énergie néanmoins pour faire comprendre à ses amis qu'elle n'était pas d'humeur à plaisanter, on est en train de réviser pour un examen stupide et dont la note sera de toute manière totalement arbitraire alors que, en ce moment précis, la Green Phoenix et cette timbrée de Taelia sont sûrement en train de réunir leurs forces pour anéantir Lyokô et mettre la main sur le Projet Carthage ! Comment est-ce que vous pouvez supporter de rester enfermés dans cette bibliothèque avec ce qui pèse sur nos épaules !?
Un léger soupir s'échappa des lèvres parfaitement dessinées de Yumi. Si elle avait su faire preuve de plus de force de conviction que William jusqu'à présent, Stéphanie n'avait pas manqué de la harceler à la moindre occasion quant au problème de la Green Phoenix et elle commençait à se sentir lasse face à ses tentatives répétées d'en savoir plus sur leurs prises de décision. Qui plus était, le stress engendré par l'approche du bac n'aidait guère sa patience, de plus en plus mince, à subsister.
- On en a déjà parlés, Stéphanie, répliqua-t-elle aussi bas que son amie mais avec un calme soigneusement mesuré dans le fond de sa voix, Aelita tient à vous garder, Mathieu et toi, à l'écart de toute cette histoire maintenant qu'Angel est de retour. Et, très sincèrement, je suis d'accord avec elle sur ce point. Je ne veux pas vous voir impliqués plus longtemps dans cette folie, cela devient trop dangereux pour des débutants, même avec vos quelques mois d'expérience sur Lyokô. Fais-nous simplement confiance quand on te dit que la situation est sous contrôle.
- Comment est-ce que je suis supposée vous faire confiance si vous refusez de me dire quoi que ce soit… ? grommela Stéphanie, vexée par le ton condescendant de son amie japonaise, et je pense que c'est à moi de juger si je veux faire face au danger ou pas ! Je sais ce que je risque depuis le temps, Yumi, et je tiens à aider, peu importe mon implication directe ou indirecte avec les événements.
- Justement, non, tu n'as pas conscience des risques encourus, siffla Yumi, d'un ton nettement plus ferme cette fois, pas totalement en tout cas et je ne peux pas endosser la responsabilité de te laisser risquer ta vie, simplement parce que tu estimes en être capable.
Tentant d'apaiser sa colère, Yumi laissa ses longs doigts d'ivoire parcourir une mèche de ses interminables cheveux, mordillant sa lèvre inférieure. Elle détestait avoir à se disputer avec Stéphanie, sa seule véritable amie depuis longtemps… Néanmoins, son comportement impatient et spontané l'inquiétait et elle devait se résoudre à se ranger du côté d'Aelita pour le coup.
- Qui plus est, ajouta-t-elle dans une tentative de distraction, l'épreuve de Philosophie du bac est loin d'être sans importance. Dans notre filière Littéraire, je te rappelle qu'elle est notée coefficient huit. S'il venait à nous manquer ne serait-ce qu'un point de trop, notre réussite entière au baccalauréat pourrait être compromise ! Commençons à assurer notre propre futur avant de penser à celui du monde, tu veux bien ?
Ignorant l'argument avec superbe, Stéphanie darda son regard furibond vers William qui, incapable de prétendre rester concentré sur ses notes plus longtemps, fut bien obligé de relever la tête, une moue d'appréhension surmontant sa barbe mal rasée.
- Ne me dis pas que tu tiens le même discours, toi ! s'exclama la jeune fille, dont la colère semblait se déverser hors d'elle à flots désormais, en m'interdisant ainsi l'accès à l'usine pour « mon propre bien » elle agit exactement comme avec toi lorsque le Supercalculateur a été rallumé ! Tu l'as détestée pendant des semaines à cause de ça et tu n'as même pas hésité à mettre fin à votre relation en conséquence, alors ne fait pas semblant de ne pas comprendre ce que je ressens !
Le souffle de Yumi se fit rauque à la gauche de Stéphanie mais elle fit bien garde de ne pas prêter attention à son visage outragé. Ramener sur le tapis une histoire aussi douloureuse pour les trois adolescents était certes un coup bas de sa part mais il s'agissait là de son dernier recours.
Étrangement calme en dépit de la brûlure infligée au fond de son cœur par le brusque rappel de la trahison de la japonaise à son égard, William pris soin de refermer son porte-documents avant de vriller ses pupilles sombres au sein du regard enflammé de sa camarade de classe.
- Je suis désolé, Stéphanie, lâcha-t-il enfin, même si je comprends ta colère, je ne peux que me ranger du côté de Yumi pour le coup. Tu ne peux pas remettre les pieds à l'usine dans ces conditions.
De surprise, la jeune fille se retrouva incapable de répliquer quoi que ce fut. Même la japonaise ne put retenir un haussement de sourcil surpris face à la réponse, plus qu'inattendue, de son ex petit-ami.
- Stéphanie, écoute, poursuivit William, profitant de ce bref moment d'accalmie, je comprends que tu veuilles aider et tout le reste… Mais je pense que tu ne t'intéresses pas à Lyokô et à la Green Phoenix pour les bonnes raisons. Pour toi c'est… Un jeu, ou un moyen d'échapper à la réalité ! Et crois-moi, je comprends tout à fait à quel point toute cette histoire peut être… Envoûtante. Néanmoins, c'est aussi la raison pour laquelle je sais que tu ne dois pas retourner sur Lyokô. Je ne veux pas te voir commettre les mêmes erreurs que moi, tu comprends ?
Muette de stupeur, Stéphanie sentit le rouge lui monter aux joues. Que pouvait bien savoir William de sa détermination et de son sérieux face à la Green Phoenix ? Comment osait-il émettre un tel jugement sans avancer la moindre preuve ?
Elle devait bien admettre –à regret- que chaque virtualisation avait été pour elle un moment de réel plaisir –une libération même. Néanmoins, son attachement à cet univers virtuel fantasque, sa volonté de faire partie de toute cette histoire allait bien au-delà de tout ce que ses deux prétendus amis semblaient pouvoir imaginer.
Incapable de contenir sa rage plus longtemps, elle ferma son trieur d'un coup sec, faisant légèrement tressauter les deux adolescents.
- J'ai besoin de prendre l'air, cracha-t-elle, peinant à dissimuler à quel point l'accusation de William avait pu la blesser, à tout à l'heure pendant l'épreuve.
Ce fut d'un pas empli de furie sauvage qu'elle quitta la bibliothèque. Aveuglée par la colère et encore sonnée par les paroles de ses camarades de classe, elle prit à peine garde au chemin qu'elle empruntait et, alors qu'elle atteignait enfin la porte de sortie, laissant la lumière du soleil incandescent au dessus de sa tête l'éblouir, quelque chose de dur la heurta brutalement à l'estomac, manquant de l'envoyer valser à la renverse. Son sac orné de personnages de manga encore ouvert dans son départ précipité libéra son contenu en bas des quelques marches menant à la bibliothèque dans un bruit sourd tandis que Stéphanie, sous le choc, tentait tant bien que mal de reprendre le contrôle de sa respiration sifflante.
Sa rage, déjà bien enflammée, ne fit que croître lorsqu'elle parvint enfin à identifier le regard mordoré de l'obstacle qui avait subitement stoppé sa course. Angel, visiblement aussi surpris qu'elle par ce choc frontal, se tenait les côtes avec une grimace de douleur.
- Minerve… ? fit-il tandis qu'elle se précipitait négligemment vers ses livres de révision, en ne prenant la peine de lui accorder qu'un regard dédaigneux, qu'est-ce que tu fous ici ?
- C'est mon lycée je te rappelle, répliqua-t-elle froidement, peu encline à faire preuve de patience en cet instant précis, par contre, j'ai la sensation que cette question te concerne bien plus. Qu'est-ce que tu fais à Kadic ?
Le beau visage d'Angel se teinta momentanément d'un froncement de sourcils agacé. En dépit de son soutien face aux mensonges qu'il avait dû fournir à la police, Stéphanie n'était jamais parvenue, depuis son retour, à dissimuler la franche aversion qu'elle continuait à éprouver pour lui et cette attitude commençait à user sa patience.
- Jérémie m'envoie chercher quelque chose dans sa chambre, répondit-il en faisant négligemment scintiller une petite clef de dortoir au soleil, il ne voulait pas prévenir Mathieu pour ça… Apparemment, la Faille sur Lyokô montre des pics d'activité marqués depuis ce matin et il voudrait récupérer quelques programmes d'analyse complémentaire.
La facilité avec laquelle Angel semblait être parvenu à s'intégrer à l'incroyable monde dans lequel Stéphanie elle-même peinait à trouver pied depuis des mois acheva de la mettre hors d'elle. Elle ne pouvait plus supporter l'arrogance avec laquelle ce garçon, qu'elle avait toujours peu apprécié, se pavanait désormais entre l'usine et le lycée, en contact constant avec les Lyokô-guerriers en dépit de tous les problèmes qu'il leur avait causés tandis qu'elle-même n'avait plus droit à la moindre trace d'information.
- C'est injuste, persifla-t-elle, incapable de se contenir, tu ne devrais pas avoir accès à l'équipement de Jérémie ou même te retrouver ne serait-ce qu'à dix mètres du Supercalculateur tandis que Mathieu et moi sommes coincés ici, impuissants et mis à l'écart.
- Aelita pense que c'est ce qu'il y a de mieux pour vous, répliqua Angel, répétant pour la énième fois la phrase que Stéphanie avait dû s'entendre dire des dizaines de fois au cours des derniers jours, et pour ce qui est de mon rôle, je suis essentiel au plan qu'elle a concocté avec Jérémie et sa mère pour venir à bout de la Green Phoenix, donc…
- Le plan ! Le plan !? explosa Stéphanie, littéralement incapable de se contenir plus longtemps, laissant à nouveau tomber ses affaires au sol sous l'emprise de la colère, ce fameux foutu plan dont personne ne veut rien me dire, hein !?
Amorçant un pas en avant sur les marches, elle leva un index menaçant qu'elle pointa contre la poitrine d'Angel, le prenant au dépourvu, son grand regard teinté d'éclairs mauves.
- Ecoute-moi bien, Mower ! grinça-t-elle entre ses dents serrées de rage, tu as peut-être réussi à berner les autres –y compris Mathieu, avec ton petit numéro de sympathie au Kiwi Bleu d'après ce qu'il m'a rapporté- mais tu ne m'auras pas aussi facilement ! Mathieu est peut-être aveuglé par ses sentiments, mais je n'ai pas oublié tout ce que tu lui as fait subir avant qu'il ne quitte Sainte Bénédicte. Je n'ai pas oublié le genre de monstre ingrat et égocentrique que tu étais à l'époque et je ne compte pas l'oublier de sitôt ! Si je n'ai pas ma place parmi les Lyokô-guerriers, alors ce n'est certainement pas ton cas non plus ! Parce qu'au fond, je sais que, quelles que puissent être tes belles paroles, tu vas finir par te défiler et tout faire capoter…
Le flot de colère intarissable s'écoulant de la bouche de Stéphanie était si intense qu'Angel se retrouva incapable de répliquer. Le regard fuyant, il se contenta de hausser les épaules tandis que la jeune fille, presque à sa taille du haut de ses marches, tremblait d'émotion.
- Peu importe ce que tu penses de moi, Minerve… marmonna-t-il en la contournant, honnêtement, je me moque de ta petite crise de jalousie. Tout ce qui m'intéresse, c'est d'en finir avec cette histoire au plus vite.
- Tu sais que j'ai raison ! lui cria Stéphanie d'un ton mauvais tandis qu'il fuyait ses paroles emplies de haine à travers le couloir, ravalant à grands peines sa fierté, tôt ou tard, ta vraie nature finira par éclater au grand jour ! Et cette fois-ci, il sera vraiment trop tard pour faire amende honorable.
Lorsque l'heure de l'épreuve de Philosophie sonna, la colère de Stéphanie avait à peine désenflée et ce fut en prenant bien soin de mettre le plus de distance entre elle et Yumi et William qu'elle prit place dans la file d'attente des étudiants anxieux de Terminale L, frétillant d'une impatience fébrile sous les arcades de Kadic, insouciants face à ses tracas intérieurs.
La tête haute, elle éteignit son portable d'une pression un peu trop brusque sur un bouton, comme l'exigeait la règle, et le laissa choir au fond de son sac tandis que les surveillants du lycée les encadraient d'un œil sévère.
Elle avait à peine mangé durant la pause de midi, l'estomac trop torturé par ses excès de rage, et mêmes les encouragements de Mathieu face à l'épreuve qui l'attendait n'avaient pas suffi à la dérider. En réalité, elle ne pensait pas s'être jamais sentie aussi peu encline à philosopher quatre heures durant devant une feuille de papier qu'en cet instant précis.
Enfin, et alors qu'il semblait clair que certains élèves de sa classe n'étaient pas loin de perdre connaissance face à l'anxiété accumulée au cours des dernières heures, la sonnerie de l'école se mit à résonner et les portes de la salle réservée aux épreuves officielles s'ouvrirent en grand, dévoilant un large espace carrelé et constellé de bureaux individuels, soigneusement séparés par une distance de sécurité calculée au millimètre près.
« Impossible de reculer maintenant », soupira-t-elle mentalement avant de suivre la cohue à travers l'ouverture béante et menaçante, sa convocation officielle et sa carte d'identité sous la main.
Très rapidement, un petit tas de sacs abandonnés se forma au pied de l'estrade surplombant la salle, sous le regard vigilant de Mademoiselle Soprano, plus ferme que jamais. Entre ses mains griffues, un volumineux paquet de feuilles sous scellé, estampillé du logo officiel de l'établissement et de l'Education Nationale semblait luire d'une aura mauvaise et menaçante.
Malgré elle, Stéphanie, qui n'avait jamais prêté grande attention aux études, sentit son estomac se retourner dans son ventre à cette vue et prit rapidement soin de détourner le regard, se dirigeant d'un pas pressé vers le bureau qui lui était assigné, à en juger l'étiquette estampillée de son numéro de bachelière officielle sur le coin droite.
Posant sa trousse –seule objet qu'elle avait été autorisée à emporter jusqu'à sa place- devant ses poignets raidis, la jeune fille sentit un frisson la parcourir en dépit de la chaleur moite régnant sur la pièce.
Avec une lenteur et une diligence exaspérante, chaque étudiant prit peu à peu place à son tour autour d'elle, jusqu'à ce que Yumi et William ne s'assoient enfin à quelques rangs devant son propre bureau, contre le mur. Pendant un bref instant, les trois adolescents échangèrent un regard empli à la fois de peur et d'encouragement et il leur sembla, durant une merveilleuse et précieuse seconde, qu'aucun de leur différent ne subsistait face à ce soudain regain de solidarité.
Et puis, ce moment de félicité s'évanouit soudain comme il était venu et tous trois tournèrent la tête vers le tableau, les poings crispés contre le bois ancien de la table. Ils étaient prêts. Entre leurs rangs, mademoiselle Soprano, ainsi qu'un surveillant, avait commencé à circuler, disposant tour à tour une copie du sujet gardé jusqu'à présent secret sur chacune des tables, face retournée.
Stéphanie sentit son pouls s'accélérer lorsque sa propre liasse de papiers s'abattit devant elle, accompagné d'un rectangle de papier rose en guise de feuille de brouillon si outrageusement vif qu'il en paraissait moqueur.
- Vous connaissez les règles, clama mademoiselle Soprano de sa voix de stentor une fois toutes les copies distribuées et un silence religieux instauré sur la salle. Vous avez quatre heures pour l'épreuve et n'avez pas le droit de quitter la salle avant au minimum une heure de travail, sous peine de recevoir une note éliminatoire. Les informations nécessaires pour remplir votre en-tête sont au tableau, et n'oubliez pas de numéroter scrupuleusement vos pages…
Solennelle, l'enseignante tira soudain sa montre, scrutant les aiguilles avec ferveur. Stéphanie retint son souffle.
- Il est 13h45. Vous pouvez commencer.
En un instant, une cacophonie de bruissements de feuilles précipitamment retournées vint emplir la vaste salle, comme un gong funeste. Les mains moites et la pensée de Lyokô sérieusement atténuée au fond de son esprit désormais, Stéphanie tira à elle sa propre copie, inspirant un grand coup avant de lancer un coup d'œil aux sujets tant redoutés.
« L'art… La conscience… et la politique », déchiffra-t-elle à travers les circonvolutions linguistiques complexes de chaque intitulés, « aucun ne m'inspire vraiment, mais j'imagine que je dois pouvoir broder quelque chose avec la dissertation ».
Relevant brièvement la tête afin de noter le numéro de l'épreuve sur sa copie, elle surprit William étouffer un soupir de dépit devant elle, sa main puissante grattant ses cheveux noirs emmêlés avec fureur. Yumi, deux bureaux derrière lui, avait déjà commencé à rédiger furieusement ce qui ressemblait à une amorce de plan sur son brouillon et son visage arborait désormais le type d'expression concentrée de laquelle –elle le savait pour l'avoir trop souvent observée au cours des deux derniers trimestres- il était vain de tenter la tirer. Au moins semblait-elle avoir quelque chose à dire.
Tapotant doucement sa tête de l'embout de son critérium, Stéphanie se mit à son tour à réfléchir, mais aucune pensée cohérente ne lui vint. A chaque fois que des bribes de cours semblaient se frayer un chemin à travers les méandres de sa mémoire, l'image de la sombre usine au centre de son îlot resurgissait inéluctablement dans sa tête, lui faisant perdre sa concentration.
Et soudain, alors qu'enfin sa mine de crayon commençait mollement à effleurer le papier, une faible alarme se mit à retentir.
Tout d'abord, incapable d'en identifier la source, Stéphanie faillit se joindre aux murmures agacés de ses camarades de classe avant de subitement réaliser, en se figeant brusquement sur place, que le minuscule « bip » à répétition émanait de son poignet ou, plus précisément, de l'I-Pod Nano qu'elle portait machinalement depuis des mois sans y prendre garde, en guise de montre.
Interdite, et incapable de retrouver le fil de ses pensées, la jeune fille tourna le petit écran dans sa direction, les yeux écarquillés d'effroi, d'un geste comme ralenti par les mauvais pressentiments qui venaient brusquement de la submerger. Et puis, inéluctables, ses craintes se confirmèrent en la forme d'un symbole constitué de cercles concentriques réunis en une forme d'œil menaçant, clignotant doucement d'une lueur lugubre. Un symbole auquel elle n'avait plus pensé depuis des semaines mais qui avait pourtant autrefois été marqué d'une importance vitale.
Petit à petit, l'effroyable réalité se fraya un passage jusqu'à son cerveau, l'empoisonnant d'une horreur absolue. Une attaque était en cours sur Lyokô depuis la Faille.
- Mademoiselle Minerve, veuillez éteindre l'alarme de votre montre je vous prie ! Vous déconcentrez les autres bacheliers.
La voix courroucée de Mademoiselle Soprano la rappela à la réalité en un sursaut et, rouge de confusion, elle s'empressa d'exécuter son injonction, tripotant tant bien que mal les boutons de son I-pod jusqu'à enfin parvenir à faire taire la sonnerie discordante en émanant.
Confuse, elle jeta un coup d'œil précipité en direction de William et Yumi. Tous deux avaient porté la main à leur propre poignet où leur montre personnelle était solidement ancrée, et arboraient le même air livide et terrifié qu'elle. Aucun doute possible, il s'agissait d'une alerte générale.
Songeant brusquement aux paroles d'Angel concernant les étranges signaux mesurés par Jérémie au niveau de la Faille quelques heures plus tôt, Stéphanie se retrouva incapable de nier la vérité plus longtemps, soufflée par sa force avec violence. L'attaque de la Green Phoenix sur Lyokô avait commencé. D'un instant à l'autre, Lyokô et Endo ne feraient plus qu'un et, alors, mettre la main sur le Projet Carthage ne serait plus qu'une question de secondes pour la diabolique organisation.
Ce ne fut cependant qu'en baissant les yeux sur la copie, encore en grande partie vierge, sur son bureau, qu'elle réalisa pleinement à quelle point la situation était désespérée.
L'épreuve de Philosophie venait de commencer et, à ce stade, quitter la salle pour se précipiter vers l'usine était absolument inenvisageable pour chacun des trois Lyokô-guerriers présents. Au sein de son crâne douloureux, les paroles prononcées par Yumi un peu plus tôt s'égrainaient avec la violence d'un boulet de canon.
« La Philosophie est notée coefficient huit », avait-elle clairement énoncé « S'il venait à nous manquer ne serait-ce qu'un point de trop, notre réussite entière au Baccalauréat pourrait être compromise ».
« Vous n'avez pas le droit de quitter la salle avant au minimum une heure de travail », avait ajouté il y avait à peine quelques minutes sa professeur de Philosophie en personne, « sous peine de recevoir une note éliminatoire ».
« En d'autres termes », songea Stéphanie avec horreur « si on quitte cette salle maintenant, notre bac tout entier est fichu. »
Yumi avait eu tord tout compte fait. Il allait bel et bien leur falloir choisir entre l'avenir de ce monde et leur propre avenir.
Et puis, alors que cette terrible pensée s'imposait à elle, Stéphanie réalisa brusquement ce qui la dérangeait vraiment depuis que l'alarme à son poignet s'était déclenchée. Ni William, ni Yumi ne s'étaient levés de leur siège. Ils avaient reçu la même alarme qu'elle, elle en était certaine, et pourtant…
Pourtant, aucun des deux Lyokô-guerriers n'avait fait le choix de se lever.
William, le visage tordu d'indécision, demeurait crispé sur sa chaise, son poing si serré autour de son stylo que celui-ci semblait sur le point d'éclater en une pluie d'encre et de plastique. Quant à Yumi, elle s'était de nouveau hâtivement penchée sur sa copie, renonçant à ses notes pour écrire furieusement sur la version définitive de son rendu, les joues marbrés d'un rouge honteux accentué par l'effort de sa main, désormais si rapide qu'elle en paraissait flou.
Dans un premier temps, Stéphanie se contenta de les dévisager, interdite, avant d'enfin admettre ce que son cœur refusait de croire. Ses amis avaient fait leur choix. Entre leur vie de lycéen, et Lyokô, c'était finalement leur réalité quotidienne qui avait triomphé sur leur devoir de héros.
Scarlet avait, sans doute aucun, parfaitement choisi son moment pour agir. En lançant son attaque lors d'une épreuve aussi cruciale, elle privait leur groupe de trois éléments cruciaux.
« Ou du moins c'est ce qu'elle pense ».
Sans même réaliser ce qu'elle faisait, Stéphanie avait laissé ses jambes se déplier d'elle-même, soulevant son corps engourdi au dessus de la tête des bacheliers, plongés dans leurs dissertations. Quelques murmures surpris agitèrent la salle tandis que sa main tremblante saisissait sa copie blanche et qu'elle laissait ses pas la guider lentement, comme hypnotisée, vers le bureau des surveillants.
Même Mademoiselle Soprano semblait ne pas savoir comment réagir face à son visage livide et muré dans une expression illisible.
Alors qu'elle frôlait la table de Yumi, Stéphanie crut entendre la japonaise lui souffler un « non ! » empli de supplication tandis que sa main gracieuse fusait pour lui agripper le bras. Mais il était trop tard. Tout comme ses deux amis avaient fait leur choix, elle-même était arrivée à sa propre décision.
- Mademoiselle Minerve, chuchota l'enseignante alors qu'elle atteignait enfin l'estrade, la vision trouble sous le coup du déferlement d'émotions contradictoires qui s'agitaient en elle, vous avez conscience que, si vous me rendez votre copie maintenant, je ne suis pas autorisée à vous accorder le moindre point ?
Sans répondre, la jeune fille réunit ses dernières forces pour laisser tomber sa liasse de papier vierge, uniquement ornementée de ses nom et prénom à la surface du bureau avant de faire volte-face vers la porte de sortie.
Sa main happa nonchalamment la hanse de son sac dépassant de la pile au passage et, les oreilles sifflantes et les doigts engourdis, elle parvint enfin à pousser le double-battant, laissant le soleil déferler sur son visage fermé. Derrière elle, les rumeurs et les regards déconcertés semblaient ne plus avoir la moindre importance.
Néanmoins, ce ne fut que lorsque la porte se fut refermée derrière elle, la laissant seule face au gigantesque préau entièrement vide de Kadic, qu'elle sentit enfin le terrible poids pesant sur ses épaules se relâcher.
- Ma décision est prise… Plus de retour en arrière possible maintenant, se murmura-t-elle à elle-même, comme pour se donner de courage.
Et, après une ultime caresse pensive à la surface de son I-pod Nano, elle se mit brusquement à courir en direction du parc, laissant la vitesse réduire son champ de vision jusqu'à ce que seules ses pensées, défilant à toute allure dans sa tête, ne comptent. Sous ses pieds, la terre brunie par le soleil giclait en tout sens et sa couette unique fouettait l'air avec vigueur à mesure que l'adrénaline gorgeait ses veines d'un courage nouveau, effaçant petit à petit la douloureuse pensée de ce à quoi elle venait de renoncer pour ses propres convictions.
Non, Lyokô n'était pas qu'un jeu pour elle. Plus maintenant. Quitte à vouloir jouer les héroïnes, elle comptait bien aller jusqu'au bout et faire enfin ses preuves.
Petit à petit, alors que le feuillage du parc s'épaississait autour d'elle, un petit rire se mit à fuser de sa bouche haletante, jusqu'à se métamorphoser en une incontrôlable hilarité, résonnant à travers les branchages avec force. Jamais, de toute sa vie, elle ne s'était sentie si vivante.
- Attendez-moi Green Phoenix, s'exclama-t-elle, transcendée par la détermination, un immense sourire fendant ses lèvres, je viens vous botter le derrière !
Les halètements de Mathieu emplissaient les parois des égouts d'échos confus et précipités tandis que sa silhouette, courbée sous l'effet de l'effort, fusait à travers les reflets nauséabonds de l'eau souillée qui clapotait doucement sur son passage.
Par intermittence, la lumière de sa montre venait projeter le silhouette de l'ancien Œil de XANA sur les surfaces incurvées des labyrinthiques tunnels souterrains.
Lorsque cette dernière s'était mise à sonner, seulement quelques minutes plus tôt, tirant Mathieu de la lancinante torpeur dans laquelle il s'était laissé doucement sombrer, bercé par la chaleur estivale depuis son dortoir, le jeune homme s'était retrouvé saisi d'effroi en réalisant la situation. Angel et William avaient bien mentionnés quelques intrusions de monstres éclaireurs sur Lyokô au cours des derniers jours, mais aucune n'avait, jusqu'à présent, déclenché une alarme aussi affolante, aussi forte. Dans l'esprit de l'adolescent, il n'y avait aucun doute : la Green Phoenix venait de lancer son assaut final sur le Supercalculateur de l'usine par le biais de la Faille.
Cette alerte aussi subite qu'inattendue à son poignet avait eu tôt fait d'effacer de son esprit toutes les vaines excuses qu'il avait tenté de forger au reste des Lyokô-guerriers pour justifier sa mise à l'écart. En un bond, et sans même y penser, il s'était rué hors de sa chambre, manquant de peu de bousculer un de ses camarades de classe, avant de se précipiter vers l'escalier, le souffle court. Peu importait les dangers contre lesquels Aelita l'avait mis en garde désormais ; seul le combat à venir importait dans son esprit. Rester impassible au lycée en sachant que ses premiers véritables amis risquaient leur vie au même instant à l'usine s'était révélé purement et simplement inenvisageable.
Il ne lui avait fallu qu'une poignée de secondes pour atteindre, essoufflé et éreinté, la discrète plaque d'égout du parc, dissimulant le passage secret reliant Kadic au fleuve.
Faisant taire son appréhension grandissante face à la possible réaction de ses camarades lorsque ceux-ci le verrait arriver à l'usine, il s'était laissé glisser le long de l'échelle et s'était emparé, sans la moindre hésitation, d'une des anciennes trottinettes abandonnées par le groupe des années auparavant.
En dépit de la poussière et de la rouille faisant grincer les roues à chaque virage, le véhicule –un peu trop petit pour lui- s'était révélé suffisamment résistant pour supporter son poids et le trajet vers le fameux pont suspendu au dessus du fleuve sembla défiler en un éclair.
Alors que les grilles débouchant sur le canal se profilaient à l'horizon, laissant percer la lumière éblouissante du jour à travers le boyau obscur et putride du tunnel, Mathieu crut brusquement distinguer une silhouette familière en bas de l'échelle.
De surprise, il actionna la pédale de frein à l'arrière de la trottinette et se laissa ralentir jusqu'à s'arrêter à quelques centimètres à peine du visage rayonnant de malice de Stéphanie.
- Toi aussi tu n'as pas pu t'en empêcher, hein ? sourit-elle, visiblement transcendée de joie par sa présence, je t'ai entendu arriver alors que j'atteignais les échelons… Pas bête d'avoir utilisé une de ces bécanes pour gagner du temps !
- Stéphanie… ? bredouilla Mathieu, profondément surpris par la présence de la jeune fille, mais… Tu n'es pas censée être en pleine épreuve du bac ? Tu…
Sa voix s'éteignit tandis que son regard se posait sur l'I-pod nano de son amie, scintillant du même symbole menaçant que le sien à travers la semi-obscurité. Elle aussi avait été alertée, de toute évidence. Un sourire penaud étirait à présent les lèvres de l'adolescente.
- Ce n'est pas le moment de s'inquiéter de tout ça, trancha-t-elle d'un ton à la fois évasif et ferme, il n'y a pas une minute à perdre ! Les autres sont sûrement déjà sur Lyokô à l'heure qu'il est à lutter contre l'invasion de la Green Phoenix. On ne peut plus les faire attendre.
Gravir l'échelle fut étonnamment rapide et, en l'espace de quelques secondes, les deux anciens étudiants de Sainte Bénédicte avait traversé l'ensemble du pont, se retrouvant face à l'entrée béante et lugubre de la vieille usine désaffectée au sein de laquelle une formidable bataille s'apprêtait à être livrée. Probablement la dernière de leur existence.
Le visage tordu d'appréhension, Mathieu et Stéphanie échangèrent un regard tandis que leurs pieds s'arrêtaient à une poignée de centimètres du vide, au milieu de l'épaisse couche de poussière en suspension régnant en permanence sur la salle cathédrale. Les rayons d'or du soleil filtrant à travers les carreaux crasseux et brisés de la vaste pièce conférait à l'ensemble une ambiance étonnamment paisible.
- Ensemble ? proposa doucement Mathieu en saisissant deux des câbles pendouillant du plafond devant eux avant d'en tendre un obligeamment à Stéphanie.
- Ensemble ! confirma-t-elle dans un sourire.
Et, sans un mot de plus, les deux adolescents se laissèrent glisser le long des cordes métalliques avec souplesse, plongeant main dans la main vers le destin qu'ils s'étaient eux-mêmes forgés.
De violents éclats de voix parvinrent à Stéphanie et Mathieu bien avant que la lourde porte de fer ne coulisse afin de les libérer de l'étroit habitacle du monte-charge de l'usine.
Anthéa, assise sur son fauteuil pivotant, l'air plus maladif que jamais à la lueur verdâtre des écrans, tenait sa tête entre ses mains, ses cheveux roses pâles dégringolant en cascade devant ses yeux désespérés. Sa fille, face à elle, déambulait d'un bout à l'autre de la pièce, son téléphone collé à son oreille, sous le regard d'un Jérémie éperdu.
- Ulrich et Odd ne devraient pas tarder à ramener Angel, souligna Aelita en coupant brusquement la communication, j'ai enfin réussi à les avoir ! Je ne sais pas ce qui s'est passé mais…
Elle s'immobilisa soudain, incrédule, alors que ses yeux se posait sur les deux intrus qui venaient des pénétrer à l'intérieur du laboratoire. Gauches, Mathieu et Stéphanie esquissèrent un sourire gêné tandis qu'Anthéa et Jérémie joignaient Aelita dans son regard choqué.
- Qu'est-ce que vous faîtes ici ? clama-t-elle, on n'a vraiment pas le temps pour ça ! La Green Phoenix…
- Est en train d'attaquer, on sait, la coupa Stéphanie en tapotant son I-pod nano d'un geste désabusé, c'est précisément pour ça qu'on est ici justement. Tu ne croyais tout de même pas qu'on allait rester au lycée à se tourner les pouces alors que la folle furieuse qui te sert de demi-sœur est en chemin pour mettre la main sur le Projet Carthage !
- Techniquement parlant, on a encore un peu de marge, répliqua Jérémie derrière l'écran de sa tablette, dissimulant son expression dans un halo de lumière, la Faille est définitivement en train de s'étendre à un rythme alarmant, d'où les alertes sur nos montres, ce qui ne peut signifier qu'une chose : l'attaque finale de la Green Phoenix est en marche. Néanmoins, nos systèmes de surveillance ont réussi à repérer la menace à temps… Ça devrait nous laisser le temps nécessaire pour mettre notre plan de défense en place.
- Ça aurait dû, rectifia Aelita avec amertume, si seulement ils n'avaient pas choisi d'attaquer en plein milieu des épreuves du bac ! Taelia a parfaitement choisi son moment : sans Yumi et William, on perd deux précieux atouts pour cette bataille et on ne peut pas se le permettre.
- Ça tombe bien, risqua Mathieu, hésitant, avec Stéphanie on est deux justement ! Quel que soit votre plan, on est prêts à…
- C'est hors de question, l'interrompit la jeune fille aux cheveux roses d'un ton sec, on en a déjà discuté à de multiples reprises : ce n'est plus votre affaire. Toute cette bataille… C'est trop dangereux pour impliquer d'autres innocents. Vous devriez…
La fureur au sein de ses yeux verts s'éclipsa brusquement en un battement de cils tandis que l'adolescente dévisageait Stéphanie pour la première fois depuis son arrivée, un air hébété pendu à son visage en forme de cœur.
- Tu… fit-elle à l'adresse de l'élève de Terminale, incapable de se contenir, tu ne devrais pas être en pleine épreuve du bac, à cette heure-ci ? Ne me dis pas que…
Mais avant que la jeune fille à l'interminable couette brune n'ait eu le temps de confirmer ses soupçons, la porte du monte-charge dans leur dos coulissa une seconde fois dans un chuintement sinistre, laissant transparaître à travers les panaches de poussières déplacées les silhouettes bien bâties d'Ulrich et Odd, encadrant un Angel vaguement intimidé tels deux gardes du corps d'aspect loufoque.
- Oh… murmura le garçon brun, haussant un sourcil broussailleux en poussant ses deux camarades à l'intérieur de la salle, figés sur place de stupeur face à la présence de Stéphanie et Mathieu devant eux, voilà qui est inattendu…
- Ce n'est pas le moment de faire de l'esprit, Ulrich, lâcha son colocataire en reprenant brusquement le contrôle de son corps, empoignant Mathieu par le bras comme pour le tirer à l'écart, je peux savoir ce qui te prend ? Qu'est-ce que tu fous ici ?
Mais, bien déterminé à ne pas le laisser le prendre de court comme plus tôt dans la journée, l'adolescent se dégagea brusquement pour rejoindre Stéphanie, le regard flamboyant, à la grande surprise du jeune homme au béret.
- Je suis là parce que c'est ici que j'ai envie d'être en ce moment, clama-t-il d'une voix plus forte et plus fière que jamais, à vos côtés, en train de combattre pour sauver notre monde. Peu importe les risques. Cela fait des mois que nous avons appris à vous connaitre, à connaitre votre combat et à y prendre part. Nous voulons être là jusqu'au bout et, en ce moment précis, vous avez besoin de nous… Alors ne nous rejetez pas, s'il-vous-plait.
Aelita eut un profond soupir. Les regards déterminés mêlés de Stéphanie et Mathieu semblaient faire resurgir en elle les sentiments coupables qu'elle s'était forcée à enfouir tant bien que mal au cours des dernières semaines.
Anthéa profita de ce court moment d'accalmie, durant lequel tout le monde semblait retenir son souffle, pour se racler discrètement la gorge, attirant l'attention sur elle.
- Aelita, souffla-t-elle en pointant l'écran principal du doigt, je suis désolée mais nous n'avons vraiment plus le temps de discuter… L'alerte est au maximum, le point de fusion entre Endo et Lyokô risque d'arriver d'un moment à l'autre. On ne peut pas se permettre de perdre plus de temps !
En effet, une fenêtre tressautait désormais devant l'informaticienne, représentant deux sphères ne cessant de s'entremêler et de se démêler en un ballet incessant. Si la communion entre les deux univers virtuels semblait demeurer instable pour l'instant, les moments où les deux images se superposaient paraissaient gagner en fréquence à chaque seconde et une alarme, clignotant sur l'écran de droite, se déclenchait avec un peu plus de force à chaque fois.
Un simple coup d'œil dans la direction du panneau de contrôle suffit à faire comprendre à Aelita l'urgence de la situation.
- Tu sais que vous avez besoin de nous, Aelita, murmura doucement Stéphanie, et nous vous proposons notre aide volontairement et en toute connaissance de cause alors… Laisse-nous prendre part au combat.
Jérémie et la jeune fille aux cheveux roses échangèrent un regard lourd de sens. Ils n'avaient plus le choix.
- Très bien, lâcha l'adolescente, arrachant au jeune homme au béret une mimique horrifiée, maman, fais chauffer les scanners ! Jérémie, Ulrich et Odd, descendez à l'étage inférieur et filez sur Lyokô. Mieux vaut prendre un peu d'avance, je vais briefer les nouveaux sur le plan.
- Aelita… Non ! s'exclama Odd, incapable de se contenir tandis que son colocataire et celui de Mathieu s'empressaient de se diriger vers la trappe dissimulant l'échelle menant à la salle des scanners, je… C'est trop dangereux ! Tu étais la première à le dire ne serait-ce que ce matin, ils ne sont pas prêts !
- Ce matin, je ne savais pas encore que Taelia comptait attaquer aujourd'hui même en profitant du bac pour réduire nos effectifs, trancha la jeune fille, son regard vert étincelant à travers la pénombre, maintenant file rejoindre un scanner. C'est notre seule option viable pour le moment.
Confus, l'adolescent la dévisagea un instant, incapable de réunir ses pensées, avant de subitement céder et de se jeter dans les bras de Mathieu, l'enserrant dans une étreinte plus forte que jamais. Angel, resté en arrière-plan adossé contre la porte du monte-charge, retint à grand peine une grimace de dégoût tandis que le jeune homme aux cheveux auburn sentait ses joues s'embraser malgré lui.
- Je t'en supplie, n'y va pas… murmura Odd au creux de son oreille, la voix tremblante, cette fois-ci, ce ne sera pas comme nos dernières batailles… Les deux mondes vont entrer en collision, ce sera un chaos total et tu risques de tomber dans la Mer Numérique à chaque instant ou… Ou pire, de te faire capturer par une Méduse et effacer à jamais de l'univers numérique. Je ne peux pas te laisser prendre ce risque… Je t'aime, Mathieu.
Le cœur de l'adolescent se mit à battre la chamade. Pourtant, ce fut avec douceur, mais fermeté qu'il s'arracha à l'étreinte d'Odd.
- Ecoute Aelita et va rejoindre les scanners, Odd, fit-il calmement en détournant la tête, s'il-te-plait.
Pendant un bref instant, les regards des deux adolescents se croisèrent, mêlant perle et azur en un complexe tourbillon de sentiments contradictoires.
Sans rien ajouter, incapable de quitter des yeux l'homme qu'il aimait, Odd amorça quelques pas en arrière vers la trappe menant à la salle des scanners. Lorsque l'ultime trace violette de son béret, illuminé par la vive lumière en contrebas s'évanouit enfin à l'intérieur du trou béant, Mathieu était parvenu à contourner la tête, réprimant à grands peines la désagréable sensation de vide au creux de son estomac. Il aurait souhaité que les circonstances lui laissent l'occasion de discuter avec Odd plus avant de ses sentiments et de sa volonté, mais le temps pressait.
- Très bien, lança Aelita tandis que sa mère s'activait docilement devant son clavier. En fond sonore, résonnant avec force sous leurs pieds, le coulissement métallique des portes des scanners leur parvint dans un grincement lugubre, puisque nous n'avons pas d'autre choix que de vous intégrer à notre plan de défense, je pense qu'un petit topo s'impose avant votre virtualisation. Angel, cela vaut pour toi aussi.
Tendus, Mathieu et Stéphanie hochèrent doucement la tête en signe d'acceptation. Ils avaient obtenu ce qu'ils désiraient et le moment de faire des vagues était passé. Ce fut donc avec une étonnante diligence qu'ils écoutèrent le discours de leur meneuse, débité à toute allure dans la pénombre des profondeurs de l'usine, un bruit d'alarme rythmant la mesure de ses paroles.
- Comme vous le savez déjà, Endo a été conçu pour servir d'antagoniste parfait à Lyokô, récita-t-elle, chacun de ses Territoires a pour but, lors de la Fusion par le biais de la Faille, de détruire l'un de ceux protégeant le noyau de Lyokô contenant le projet Carthage. Si les Territoires de la Green Phoenix parviennent à prendre l'ascendant sur les nôtres, ce sera la fin.
- Sur quoi va se jouer le rapport de puissance dans ce cas ? interrogea Mathieu, inquiet, je veux dire… Endo n'est qu'une copie de Lyokô réalisée à partir de ses versions beta laissées par ton père ? Elle devrait au mieux être de puissance égale et imploser en même temps que Lyokô lors de la Fusion ou je me trompe ?
- C'est grossièrement résumé mais en théorie tu as raison, approuva gravement la jeune fille aux cheveux roses, cependant, c'est là qu'Angel –ou plutôt sa copie numérique sous forme de programme- vient jouer en notre défaveur.
L'interpellé releva la tête, sourcils froncés en une expression sauvage, mais Aelita ne lui laissa pas le temps de répliquer, poursuivant très vite ses explications.
- En le copiant, la Green Phoenix est sans doute parvenue à concevoir un programme multi-agent suffisamment performant pour diriger l'attaque d'Endo contre Lyokô, fit-elle, en clair, la copie numérique d'Angel au cœur d'Endo sera à même d'activer les Tours des Territoires pour renforcer leur puissance et ainsi assurer la victoire de Taelia. Et, ne possédant pas les clefs d'Endo, je serai dans l'incapacité de les désactiver, comme pour la Tour Noire de leur Cinquième Territoire.
Un silence macabre s'abattit sur le petit groupe. En arrière-plan, la silhouette en fil de fer de trois guerriers numériques achevait de se charger à la surface des écrans multiple, leur halo vert illuminant les cheveux d'Anthéa de nuances malsaines.
- Mais c'est là que j'interviens, pas vrai ? lâcha soudain Angel dans un rictus, attirant l'attention sur lui.
Aelita lui répondit d'un sourire doux.
- Exact, affirma-t-elle, ce ne sont que des spéculations de notre part, mais en nous laissant libérer Angel, je pense que la Green Phoenix a commis une erreur. En effet, leur programme multi-agent a été calqué sur la signature numérique d'Angel, ce qui en clair signifie…
- …Qu'Angel est en mesure de désactiver les Tours d'Endo ! compléta Stéphanie en plaquant la main sur sa bouche, suivant son train de pensée. Voilà pourquoi tu étais si prompte à accepter sa venue dans le groupe par rapport à nous ! Son rôle est crucial dans votre plan.
- Tu as tout compris, approuva une nouvelle fois l'adolescente, voilà donc notre plan : chaque Lyokô-guerrier va se charger de défendre un Territoire sur cinq. Coupez les câbles d'alimentation des Tours d'Endo, abattez-les… Bref, faites tout ce qui est en votre pouvoir pour empêcher la Green Phoenix de maintenir leur ascendance sur Lyokô. Pendant ce temps Angel, sous la protection de l'un d'entre vous, parcourra l'ensemble du monde numérique pour désactiver les Tours Noires en parallèle. C'est là notre seule chance de faire pencher la balance en notre faveur et de parvenir à détruire Endo avant qu'il ne nous détruise nous.
- Attendez un peu ! répliqua Mathieu tandis que Stéphanie commençait à frétiller d'impatience à ses côtés à l'idée de partir au combat, ça ne vous parait pas un peu bancal comme plan ? La Green Phoenix va sûrement nous envoyer des tas de Monstres pour nous empêcher de progresser ! Et puis rien ne nous garantit que Lyokô puisse tenir suffisamment longtemps pour nous permettre de résister ! Combien de Tours devrons-nous désactiver ? Six ? Sept…
Aelita eut un regard sombre.
- Pour être franche, je pense plutôt que la Green Phoenix n'hésitera pas à activer chacune des Tours de leur monde virtuel. Autrement dit, pas moins de Quarante-et-une Tours au complet, en comptant celle du Cinquième Territoire.
Le nombre si impressionnant vint assommer les deux adolescents étrangers au plan sur place. Il était beaucoup trop élevé ! Comment pourraient-ils parvenir à désactiver chacune de ces Tours avant la destruction totale de Lyokô ? Cela paraissait impossible, et leur petit nombre face aux armées de Monstres de la Green Phoenix ne jouait pas en leur faveur. Plus Aelita en dévoilait, et plus il leur paraissait que ce bel étalage de paroles décrivait plus une mission-suicide qu'autre chose. Ils comprenaient à présent les réticences de leurs amis.
- Mais… Vous pouvez activer des Tours de votre côté, pas vrai ? fit judicieusement remarquer Stéphanie en se remémorant le halo vert enveloppant les édifices lors de leurs précédentes Translations, avec le Hopper ou depuis votre panneau de contrôle ! Il n'y aurait pas moyen d'équilibrer la balance le temps pour nous de prendre l'ascendant ?
- La puissance d'un opérateur depuis sa console n'égalera jamais celle d'un programme multi-agent, répliqua sombrement Aelita, en détournant l'énergie du Supercalculateur, il nous serait peut-être possible d'activer deux ou trois Tours, mais rien de plus. Mais ne vous inquiétez pas pour cela ! Même si Lyokô est privé de XANA depuis longtemps en guise de programme guide, nous avons notre propre plan pour pallier à ce manque.
- Aelita ! l'interpella subitement Anthéa depuis son siège, les scanners sont libérés et les dernières défenses environnant Lyokô sont prêtes à céder. Il faut les envoyer dans le monde virtuel maintenant avant que tout ne devienne trop chaotique !
La jeune fille eut un soupir. Ils ne pouvaient plus reculer désormais.
- Vous avez entendu ? lança-t-elle à l'adresse des trois adolescents, figés sur place, filez en salle des scanners ! Il faut que l'un d'entre vous se dévoue pour remplacer William qui devait s'occuper du Territoire du Désert. Quant à Yumi, elle était chargée de servir d'escorte à Angel. Il est bien trop important dans ce plan pour risquer une dévirtualisation trop rapide. Qui veut bien prendre sa place ?
- Si ça ne vous embête pas, je préférerais que ce soit Mathieu qui m'accompagne.
La déclaration aussi abrupte qu'inattendue d'Angel fut accueillie avec une silence incrédule. Mathieu, incapable d'en croire ses oreilles, dut cligner des yeux plusieurs fois avant d'admettre que c'était bel et bien lui que le beau jeune homme désignait du regard, les muscles saillants de son corps soigneusement découpés par l'éclairage tamisé de la pièce. De surprise, il ne put contenir un rougissement involontaire.
- C'est une bonne idée, approuva Anthéa en hochant doucement le menton, Mathieu est la personne à posséder les pouvoirs les plus défensifs du groupe. Il serait parfait pour le rôle.
- Ça vous va ? questionna Aelita, plus réservée, l'histoire du passé tumultueux entre les deux jeunes garçons encore fraîche dans son esprit, Stéphanie, tu te sens prête à défendre un Territoire toute seule ?
- S'il le faut, je veux même en défendre deux ! affirma l'adolescente avec fougue, non sans un ultime regard mauvais à l'adresse d'Angel, de toute façon on n'a plus vraiment le temps d'en discuter… Vous êtes prêts les garçons ?
D'un geste, les deux adolescents approuvèrent avant de se précipiter vers la trappe menant à la salle des scanners, Mathieu menant la marche.
Ce ne fut que lorsqu'il eut disparu derrière les échelons que Stéphanie saisit de ses longs ongles colorés l'épaule d'Angel, dardant un regard violacé menaçant en direction du jeune homme.
- Tu n'as pas intérêt à profiter de la situation pour lui faire du mal, je te préviens, souffla-t-elle si bas que seul l'adolescent aux cheveux sombres put l'entendre, il y a beaucoup plus en jeu que tes bêtes préjugés.
Avec un grognement, le jeune homme se dégagea avant de s'accroupir lui-même face à la trappe.
- Je ne suis pas idiot, Minerve, railla-t-il d'un ton insolent, commence par montrer si tu es à la hauteur de ta propre tâche avant de t'inquiéter de mes possibles erreurs.
Sans rien ajouter et après s'être délecté un dernier instant du regard furibond de la jeune femme, l'adolescent se laissa à son tour glisser le long des échelons, laissant la lueur mordorée émanant des scanners le happer.
Il était temps pour lui de faire ses preuves à son tour.
Un calme olympien régnait sur la salle des scanners, baignée dans sa douce lueur jaune. Depuis le caisson au sein desquels Stéphanie, Mathieu et Angel avaient respectivement pris place, les sons extérieurs leurs parvenaient comme atténués, diffus et ils avaient l'impression d'être prisonniers d'un cocon de sérénité, à des lieux de l'alarme menaçante résonnant toujours à l'étage supérieur.
Sentant la nervosité le gagner, Mathieu eut un faible regard à l'adresse de Stéphanie qui se contenta de lui adresser un bref sourire peu convaincant. Angel, curieusement raide au sein de son propre scanner, conservait son regard obligeamment braqué en direction du plafond, comme pour fuir ses propres inquiétudes. Sa présence au sein de cet espace sacré pour les Lyokô-guerriers après l'avoir combattu durant si longtemps leur paraissait surréelle.
- Vous êtes en place ? résonna la voix d'Anthéa à travers les haut-parleurs grésillants de la haute pièce, une fois sur Lyokô je vous ouvrirai un canal de communication afin de vous permettre de garder le contact entre vous si vous le souhaitez durant la bataille.
- Et Aelita ? s'enquit Mathieu, comme dans une ultime tentative pour retarder l'inévitable.
La réponse qui lui parvint était enrobée de mystères :
- Elle a son propre rôle à accomplir sur le Cinquième Territoire, trancha l'informaticienne avant de se mettre à pianoter sur son clavier, allez, je lance la procédure… Bon courage à tous les trois.
Et, dans un sinistre chuintement, les portes en arc-de-cercle des caissons se mirent à coulisser avant de se joindre en un claquement abrupt, coupant toute retraite aux trois jeunes Lyokô-guerriers.
L'habituelle lueur douce qui avait tant manqué à Stéphanie au cours des dernières semaines se mit à pulser doucement le long des parois.
« Je suis prête », songea-t-elle dans une ultime once de détermination, sourde au monotone sempiternel décompte d'Anthéa depuis ses hauts-parleurs.
Mathieu, les poings serrés, laissa le disque de lumière s'élever de la pointe de ses pieds jusqu'à la racine de ses cheveux analysant pour la dernière fois –ou tout du moins l'espérait-t-il- sa structure moléculaire.
« Si c'est pour protéger Angel et ce monde, alors je suis prêt à sacrifier ma vie dans un autre s'il le faut » tenta-t-il de se convaincre à travers une dernière pensée, les dents serrées d'anticipation.
Angel n'avait pas cillé durant toute la durée de la procédure. Néanmoins, son cœur se mit à battre la chamade involontairement lorsque la vive lumière se dégagea du socle, l'enveloppant petit à petit tout entier dans un halo intangible.
« Non, souffla-t-il en son for intérieur, je me suis fait une promesse. Ne plus fuir, quelles que soit les circonstances. Je veux faire ce en quoi je crois réellement pour une fois, me montrer digne de ceux qui m'ont secouru ».
Et puis, à mesure que le corps des trois adolescents s'évanouissait en une vive déflagration, une seule et unique pensée leur vint à l'esprit, résonnant à travers les parois vibrantes des scanners dans une indicible harmonie.
« Je viendrai à bout de la Green Phoenix ».
Ce fut sous un ciel d'un jaune aride que la silhouette translucide de Stéphanie se virtualisa. Pixel après pixel, son avatar virtuel de plantureuse gothic lolita vint prendre forme avant que la force mystérieuse qui la maintenait dans les airs ne relâche enfin son emprise, la laissant chuter vers le sol.
Dans une pirouette souple, l'adolescente parvint à se réceptionner avec agilité sur ses bottes de cuir, les trois aiguilles accrochées à sa cuisse tintant doucement.
Les sourcils froncés au dessus de son regard violet, intensifié par la virtualisation, Stéphanie se redressa et inspecta les alentours, détaillant le paysage qu'elle ne connaissait que peu avec intérêt. Elle se trouvait sur un long plateau ocre et nu à perte de vue, à l'exception de quelques vagues formations rocheuses d'aspect coupant sur sa droite.
A sa gauche, des câbles mi-électriques mi-organiques s'entremêlaient avec fougue, plongeant et émergeant du sol jusqu'à une Tour non loin de là, dont le halo bleu désactivé tranchait étrangement sur la vivacité du soleil numérique.
Il n'y avait aucun doute, elle était bel et bien arrivée sur le Territoire du Désert.
Plissant ses paupières virtuelles, elle tenta un bref instant de repérer au loin le doux clapotis de la Mer Numérique orangée lorsqu'une violente secousse ébranla tout le plateau, la projetant au sol de surprise.
Stupéfaite, la gothic lolita releva la tête vers le ciel avec précipitation pour repérer, avec une grimace d'horreur, l'origine de ce tremblement de terre.
Là, perchée au dessus du Territoire telle une immonde lésion infectée, la Faille colorait le ciel d'un rouge sanguin, se profilant à perte de vue sous formes d'horribles veinules boursouflées. Fendant sa surface, une longue plaie d'un noir si profond qu'il semblait absorber la lumière, pourtant radieuse, du Territoire paraissait la toiser d'un air moqueur.
- Ça craint, siffla-t-elle entre ses dents en dégainant instinctivement ses armes, c'est bien pire que la dernière fois que je me suis rendue sur Lyokô ! On dirait que le ciel est prêt à exploser !
Une nouvelle pulsion vint ébranler le sol sous ses pieds sans parvenir à la désarçonner néanmoins. Le monde virtuel tout entier semblait ravagé par les séismes, comme s'il était sur le point de s'effondrer sur lui-même et, pour la première fois depuis qu'elle avait pris la décision de se battre, Stéphanie se surprit à prendre peur.
La sensation de bourdonnement dans ses oreilles, l'absence de sensation au bout de ses doigts, sa poitrine immobile face au souffle d'air inexistant… Tout cela ne suffisait plus désormais à lui ôter de l'esprit que la situation dans laquelle elle se trouvait n'avait rien d'un jeu. Cette fois-ci, c'était sans conteste sa vie qu'elle allait risquer.
- Stéphanie, je t'envoie un véhicule par précaution, lui fit au loin la voix d'Anthéa tandis qu'un grésillement de virtualisation parvenait à ses oreilles, j'ai également entamé un décompte : la Fusion aura officiellement lieu d'ici moins de trois minutes. Bon courage.
Jugulant à grand peine le stress causé par la durée de temps à présent clairement énoncée, la jeune fille préféra se concentrer sur son moyen de transport. Une grimace de déception vint lui barrer le visage lorsqu'elle reconnut les formes arrondies et métallisées de l'Overwing. Elle aurait préféré faire usage du véloce Overbike en ce moment de crise, mais sans doute Ulrich avait-il préféré faire usage de sa propre moto plutôt que de la lui céder.
Acceptant son sort à regret, la gothic lolita enfourcha le véhicule volant, sa jupe plissée ondulant sur son passage dans une vague de drapés rouges avant de se concentrer de nouveau sur l'horizon, au centre duquel la Faille pulsait avec de plus en plus de férocité, déterminée à briser les défenses de Lyokô.
Loin de l'effrayer, cette vision l'emplit soudain d'une colère sourde. Elle ne pouvait pas se laisser aller à la peur qui la taraudait : pas face à la Green Phoenix. Elle était prête à lutter jusqu'au bout.
- Ramenez-vous avec vos Monstres, persifla-t-elle en faisant tournoyer l'une de ses aiguilles du bout du doigt dans un sifflement aigu, je vous attends de pied ferme !
Sous le coup de la détermination qui la transcendait désormais, elle ne remarqua pas les pixels d'or illuminant son avatar tandis que la forme translucide d'un nouvel étau se dessinait au niveau de son bras droit. Lorsque sa montée de niveau s'imposa enfin à son esprit, un nouveau set de trois aiguilles avait déjà fait son apparition pour compléter sa tenue, comme pour la préparer au défit qui l'attendait.
Ce fut donc avec un sourire plein de confiance qu'elle regarda la voûte céleste virer petit à petit au noir le plus sombre sous l'influence grandissante de la Faille.
Jérémie, la pâle silhouette de son avatar illuminé par la douce lueur émanant des cubes bleutés l'environnant, faisait nerveusement les cents pas au sein de la salle circulaire dans laquelle il se trouvait. De temps à autre, les reflets d'une lueur mystique au dessus de sa tête venaient ricocher sur son armure, sans qu'il n'y accorde la moindre importance. L'entièreté de son cerveau était désormais canalisé sur la tâche faramineuse qui l'attendait, mais également sur le rôle que sa bien-aimée Aelita s'apprêtait à endosser.
Combien de fois au cours des derniers jours avait-il tenté de la dissuader de prendre un tel risque ? Néanmoins, l'entêtement de la jeune fille aux cheveux roses avait toujours triomphé face à ses inquiétudes et il n'avait pu que se résoudre, la mort dans l'âme, à se plier à son plan.
Stoppant sa marche au milieu du Cinquième Territoire de Lyokô, le jeune homme leva ses lunettes analytiques vers la voûte de la salle, délimitée par une large plateforme circulaire ornementée de cercles concentriques. Juste au dessus de sa tête, il le savait, se trouvait l'Aréna, l'unique zone de virtualisation possible de ce mystérieux Territoire où Aelita allait probablement être envoyée d'un instant à l'autre pour le rejoindre.
Naturellement, comme happé par sa vive lueur, son regard dévia en direction de la sphère lumineuse perchée juste en dessous de la Voûte, flottant avec grâce dans les airs.
Protégé derrière deux barrières mouvantes en forme de cubes, le Cœur de Lyokô, parfaite réplique miniature du monde virtuel et de ses Territoires, oscillait doucement, insensible au danger qui le guettait.
Jérémie se laissa un instant absorber dans la contemplation de ce joyau virtuel avant qu'un soudain battement d'ailes ne le tire de sa rêverie.
Aelita, de nouveau sous sa forme d'ange rose pâle aux oreilles pointues, venait de jaillir d'une ouverture circulaire à même le sol, plongeant droit dans les abysses du Territoire. Elle avait dû faire le tour depuis l'Aréna tandis qu'il était perdu dans ses pensées.
Sans un mot, l'elfe laissa ses ailes l'élever en direction du Cœur tandis que Jérémie lui emboîtait le pas tant bien que mal, escaladant les parois saillantes de la salle formant comme une sorte d'escalier en colimaçon le long des murs sous la forme d'un assemblage complexe de cubes.
Lorsque Jérémie, légèrement essoufflé, parvint enfin au sommet, Aelita avait déjà fait usage de son pouvoir de création pour générer une mince plateforme sous le Cœur de Lyokô sur laquelle elle se tenait désormais, pensive, la lueur rosée émanant de ses ailes se mêlant à la blancheur nacrée de la sphère si précieuse. Son regard d'un vert profond, perdu dans ses pensées, semblait s'être égaré à travers ses méandres fantasques.
Sans un bruit, Jérémie s'avança le long de la plateforme pour rejoindre son ex petite-amie, une sourde appréhension battant contre ses tempes.
- Tu te sens prête ? souffla-t-il tandis qu'une faible secousse en provenance de l'extérieur faisant trembler le support sous leurs pieds.
Aelita prit une profonde inspiration. Elle s'était jurée de ne pas laisser son cœur flancher mais à présent qu'elle se trouvait ici, virtuelle, face à son destin, ses vieilles peurs longtemps réprouvées menaçaient à chaque instant de la submerger de nouveau sous leur ombre.
- Sans intelligence pour le guider et activer ses Tours, Lyokô n'a pas la moindre chance face à Endo, raisonna-t-elle pour se rassurer, il faut que je le fasse, Jérémie. Je suis la seule à posséder les Clefs de Lyokô ici. Mon père avait sans doute pensé à une situation pareille en me conférant des pouvoirs m'offrant une telle symbiose avec son univers numérique. Je suppose que le temps est venu pour moi de remplir mon rôle.
Un instant de flottement passa entre les deux adolescents, tandis que tous deux se perdaient dans la contemplation des mouvements subtils du Cœur au dessus de leur tête. A l'extérieur, les grondements en provenance de la Faille s'intensifièrent.
- Je ne peux pas attendre plus longtemps, se reprit soudain Aelita en secouant sa tête, à moi de jouer.
Écartant doucement les bras, l'elfe virtuelle déploya ses ailes et décolla de quelques centimètres, laissant ses pieds flotter au dessus du sol avec délicatesse. Les minces filaments reliés aux cadrans de ses mains ondulaient avec harmonie autour d'elle dans une danse somptueuse.
Fasciné, Jérémie émit un pas de recul, réprouvant tant bien que mal la peur qui le tenaillait.
Lentement, toujours aussi gracieuse, Aelita ouvrit la bouche et laissa son chant de création déferler de ses lèvres. Mystique, pur, exaltant, il emplit peu à peu tout l'espace, résonnant au-delà du Cinquième Territoire même, emplissant Lyokô d'une douce mélodie plus puissante qu'elle ne l'avait jamais été.
L'adolescent à l'armure irisée retint son souffle, son poing serré contre son bâton, tandis qu'Aelita s'élevait progressivement dans les airs au rythme de son chant, jusqu'à faire face au Cœur de Lyokô.
- Non, murmura-t-il dans un ultime élan d'appréhension, tendant vainement la main vers la silhouette, de plus en plus lumineuse, de sa bien-aimée.
Mais il était trop tard pour faire machine arrière.
En un souffle, un vif flash tirant sur le vert vint englober Aelita et le Cœur, les unissant en une seule et unique entité de lumière éblouissante.
Jérémie sentit le sol trembler sous ses pieds sous la puissance de la déflagration, cette fois-ci causée par quelque chose de bien plus puissant que la simple Faille de Lyokô.
Lorsqu'il parvint à rouvrir les yeux, un spectacle incroyable l'accueillit, lui coupant le souffle.
Flottant à quelques mètres au dessus de sa plateforme, les bras en croix au centre de la salle, se tenait Aelita, irradiante de beauté. Sa tenue comme ses cheveux, habituellement d'un rose vif, étaient désormais d'un blanc éclatant et, tout autour d'elle, des dizaines de filaments ondulaient le long de son corps, comme autant de fines barrières. L'œil de Lyokô, autrefois au centre du Cœur, étendait désormais ses cercles concentriques au sommet de son front, ses branches pulsant d'une délicate lueur barrant ses yeux mi-clos, desquels filtrait un intense éclat vert.
Dans son dos, deux paires d'aile d'un blanc nacré, de deux fois l'envergure de la jeune fille, se déployèrent avec volupté, emplissant l'espace avec prestance. A présent, Aelita et le Cœur de Lyokô ne faisaient plus qu'un.
- Son niveau ne cesse d'augmenter, scanda la voix anxieuse d'Anthéa à travers la voûte, Vingt…Vingt-et-un… ! Sa puissance est incommensurable ! Elle n'aura aucun mal à activer les Tours pour nous à ce rythme.
- C'est incroyable, murmura la jeune fille d'une étrange voix pleine d'échos, comme si son esprit s'était trouvé à des kilomètres de distance, je peux ressentir Lyokô à travers chacune de ses racines, de ses fragments de pixels. Il souffre… La Faille le fait souffrir.
Le visage impassible en dépit de ses paroles emplies d'émotion, Aelita leva sa main, désormais dépourvue d'arme, et une lueur verte s'en échappa presque aussitôt, générant comme un minuscule vortex d'énergie.
L'instant d'après, sous l'air stupéfait de Jérémie, des dizaines de sphères lumineuses jaillirent des doigts de l'adolescente, fusant à travers les murs du Territoire pour disparaître au loin à toute allure.
- Toutes ces Créatures à ma portée… Les virtualiser est si facile ! lâcha Aelita du même ton étrange, lointain. Je… Je suis Lyokô !
Jérémie se retint de déglutir. Cette vision, bien que d'une beauté envoûtante, que lui offrait l'élue de son cœur l'emplissait d'une irrépressible crainte.
Sans oser lui répondre, il se contenta de positionner son bâton face à lui à l'horizontal, le laissant flotter à quelques centimètres de lui avant de se mettre à pianoter à sa surface hexagonale, un froncement de sourcils concentré barrant son front. Petit à petit, des dizaines de copies de son armes jaillirent de ses extrémités, s'assemblant et s'arquant dans un ballet soigneusement calculé jusqu'à s'organiser en une sorte de cage circulaire autour d'Aelita et du Cœur qu'elle renfermait à présent en son sein. Elle était désormais protégée.
- Je ne les laisserai pas t'atteindre, Aelita, souffla Jérémie d'un ton déterminé, tandis que le regard de la jeune fille se perdait de nouveau dans le lointain, concentré sur la tâche faramineuse qui était la sienne, tu as ma parole.
Mathieu et Angel observaient avec angoisse le ciel nocturne du Territoire de la Banquise virer peu à peu au rouge sanguin sous l'influence de la Faille, transperçant la Voûte de milliers de zébrures écœurantes, pulsant d'une lueur malsaine.
L'ange de la mort, sa faux à la main, faisait mine de rester impassible, mais le guerrier numérique virtuel aux oreilles de lapin ne pouvait s'empêcher de dénoter le léger tremblement de ses doigts face à ce spectacle cauchemardesque. De son apparence virtuelle attribuée par Endo, presque rien n'avait changé pour le jeune homme à l'exception de la sphère d'or ornant son plastron, à la surface de laquelle son symbole si atypique avait désormais disparu. Du reste, son aile unique et ses drapées noires demeuraient, tranchant sur le paysage d'un bleu glacé du Territoire.
- Ça va aller ? s'enquit timidement l'adolescent aux oreilles de lapin, soucieux, tu n'as pas encore vraiment l'habitude d'évoluer dans un monde numérique après tout…
Surpris d'être ainsi interpellé, Angel eut un bref instant d'hésitation avant de lui accorder un sourire gauche. Au dessus de leurs têtes, le Chant de Fusion d'Aelita emplit soudain de nouveau l'atmosphère tandis que des dizaines de sphères d'un vert lumineux se mettaient à fuser aux quatre coin du territoire, prenant petit à petit la forme d'anciens Monstres de XANA, cette fois à leur service. Des alliés inattendus dont ils ne pouvaient se passer face à l'armée de la Green Phoenix qui s'apprêtait sans nul doute à déferler sur Lyokô.
- J'ai eu le temps de m'entraîner depuis ma libération, répondit d'un ton évasif le ténébreux jeune homme, balançant sa faux d'avant en arrière comme pour chasser ses inquiétudes, ne t'en fais pas pour moi et contente-toi de te focaliser sur ta mission : à savoir, me garder en vie le plus longtemps possible.
Soudain, une secousse bien plus forte que les précédentes vint ébranler tout le plateau, manquant de peu de les précipiter au sol. Lorsque les deux adolescents relevèrent la tête, ce fut pour se retrouver face à un spectacle de cauchemar. Au dessus d'eux, le ciel semblait s'être déchiré et une obscurité morbide s'était subitement abattue sur le Territoire, nimbant la Mer Numérique en contrebas, bouillonnante, de reflets noirs.
- On dirait bien que c'est le moment, souffla Angel, tu es prêt, Mathieu ?
A la grande surprise de l'adolescent, l'ange déchu lui tendit soudain la main, comme dans un désir d'étreindre la sienne en un geste réconfortant face à l'épreuve qui les attendait.
Pendant un bref instant, Mathieu sentit ses entrailles le tirailler à la pensée de la réaction d'Odd face à cette sympathie inattendue. Néanmoins, les pupilles d'or du bel Angel finirent par obscurcirent ses doutes et il se retrouva à joindre ses doigts dans les siens sans le souhaiter, peut-être autant sous l'effet de la peur que des sentiments interdits qui le tenaillaient depuis si longtemps.
- Tout va bien se passer, se murmurèrent-ils mutuellement avant de tourner la tête d'un même mouvement vers le ciel déchiré de toutes parts, sur le point de s'effondrer.
Non loin d'eux, le halo bleuté de deux Tours virèrent peu à peu au plus intense des blancs sous l'influence d'Aelita, se répandant à travers Lyokô telle une traînée de poudre.
Et puis, sans crier gare, le monde virtuel implosa en un incommensurable chaos, leur faisant perdre pied.
La Fusion entre Endo et Lyokô venait de commencer et la bataille finale pour la protection du Projet Carthage n'allait pas tarder à battre son plein.
