Finalement, après presque un quart d'heure à attendre, tendu et nerveux, pour vérifier qu'ils étaient encore en sécurité, Thranduil se rassit sur la branche. Sa main droite quitta le pommeau de son épée.
« Comment avez-vous fait pour échapper aux orques ? s'enquit-il avec curiosité.
— Nous avons abandonnés les chevaux, expliqua Sigrid. Ils sont allés d'un côté, nous sommes allées de l'autre. Le cerf blanc avait disparu. Nous nous sommes perdues. Tout se ressemble tellement ici ! Je ne sais pas comment vous faites, Farel !
— Je connais ma forêt, déclara simplement Thranduil. Et ensuite ?
— Nous avons marché, le plus silencieusement possible pour passer inaperçues, continua Sigrid. Il faisait si noir que quand nous avons vu une lumière à travers les arbres, nous y sommes allés.
— Comme ça, sans rien d'autre ? s'exclama Thranduil avec stupéfaction. Sans vérifier que la voie était libre ou savoir ce qu'était cette lumière ?
— ça ne pouvait pas être pire, murmura Tilda.
— Imaginez-vous seulement à quel point ce que vous avez fait est dangereux ?
— Aussi dangereux que foncer vers Dol Guldur à quatre pour espionner les orques ! répliqua Sigrid. Bref, nous sommes arrivées dans une clairière. Il y avait une maison en bois et quelqu'un…d'étrange devant la porte, avec des lapins. D'énormes lapins !
— Des lièvres, rectifia Thranduil. Radagast serait furieux s'il vous entendait parler de lapins.
— Vous le connaissez ? s'étonna Tilda.
— Je connais la plupart des magiciens. Radagast est le seul à vivre dans la forêt, il vient régulièrement dans les cavernes. C'est lui qui vous a indiqué où était Dol Guldur et comment y entrer ?
— Oh, pour y entrer, il n'y a pas de problème, remarqua Hilda. Les orques ne la gardaient même pas ! Hormis quelques va et viens et la troupe que Bolg a emmenée, nous n'avons eu aucun souci à entrer. Le problème est plutôt d'en sortir.
— Voilà, approuva Sigrid. Nous étions inquiètes de ne pas vous voir revenir après si longtemps alors nous avons demandé à Radagast de nous aider à vous libérer des orques. Il a refusé. Seul Gandalf est assez fou pour se jeter dans la gueule d'Azog, ce sont ses mots exacts. Nous sommes parties quand même. Il nous a rattrapées et il a promis d'essayer d'attirer les orques hors du chemin. C'est grâce à lui que nous sommes arrivées si près de Dol Guldur. Ensuite, il nous a laissées. Nous ne devions pas être loin de Dol Guldur car nous en voyions les tours au dessus des arbres. Radagast a dû réussir à éloigner les orques car nous n'en avons pas croisé beaucoup. La suite, vous la connaissez. Nous avons vu Bain et Hilda entrer. Nous ne pouvions les appeler sans tous nous trahir alors nous les avons suivis. »
Thranduil ignorait s'il devait les féliciter ou non. Loin de son visage impassible ou froid des jours précédents, il affichait une stupéfaction qui aurait pu être drôle dans n'importe quelle autre situation. Il finit par reprendre un semblant de contenance bien qu'il n'en revienne toujours pas.
Devant lui, les deux jeunes filles rayonnaient de fierté. A juste titre car sans leur aide, ils seraient tous morts.
« Tant de chose auraient pu mal tourner, souffla l'elfe avec lassitude. Comprenez-vous au moins à quel point vous –nous !- avons été chanceux ?
— L'important est de s'être échappé ! rappela Tilda.
— Peut-être mais ne refaites plus jamais ça, gronda Thranduil. Une chance pareille ne se reproduira pas deux fois. C'est un miracle que nous soyons en vie. Un miracle que VOUS ayez réussi à arriver à Dol Guldur, pénétrer dans la forteresse, nous sauver et repartir comme sans dommage…
— En VOUS sauvant, » rappela Sigrid.
Thranduil n'était pas très à l'aise avec ce sujet. Il était rare qu'il soit vulnérable au point que quelqu'un lui sauve la vie. Et encore moins une bande d'adolescents humains !
Pour couper court à la discussion, Thranduil se pencha vers Bain. La blessure reçue par le nazgul ne pouvait guérir sans soin. Seuls les meilleurs guérisseurs pouvaient soigner un tel maléfice et Thranduil n'en était pas un. Fort heureusement, la lame n'avait fait qu'entailler son bras, ce qui lui laisserait quelques jours pour rejoindre le royaume des elfes.
Ils restèrent là une journée supplémentaire, perchés dans les arbres, invisibles depuis le sol. Les braises rougeoyantes s'éteignaient peu à peu sur le sol. Le vent tombé, l'incendie diminuait.
Ils auraient attendu davantage si les adolescents ne criaient pas famine. Cela faisait trop longtemps qu'ils n'avaient pas eu de repas pour rester perché dans un arbre éternellement sans bouger. Thranduil lui-même était affamé mais il résistait mieux. Pire, il savait qu'il n'avait plus que trois jours avant l'attaque contre les siens. D'un geste las, il ramena derrière ses oreilles une mèche blonde, se débarrassant au passage d'une petite brindille prise entre les cheveux. Il donnerait tout pour un bain et des vêtements propres. Sa tunique couverte de sang empestait terriblement et sa peau le tiraillait douloureusement.
« Ne faites pas de bruit », rappela Thranduil à voix basse.
Ce n'était pas nécessaire. Personne ne pipait mot et tous veillaient prudemment à ne briser aucune branche. Dans le silence complet de la forêt, le moindre son portait loin.
Il les aida les uns après les autres à revenir à terre. Ses propres bras étaient terriblement engourdis mais il tenait bon. Une fois tous descendus, Thranduil les emmena vers le nord, par un chemin détourné moins direct que celui qu'il avait emprunté les jours précédents. Il ne craignait pas les orques, si bruyants qu'il leur suffirait de revenir s'abriter dans les arbres pour leur échapper, mais les araignées étaient presque totalement silencieuses et pouvait leur tomber dessus n'importe quand. Thranduil n'avait pas peur de sa propre forêt mais il restait circonspect. Cela faisait presque deux millénaires qu'il n'était plus venu dans cette partie là et tout avec changé en mal.
« Suivez moi, ordonna-t-il à voix basse. Si vous le pouvez, marchez dans mes traces. Surtout, ne vous éloignez pas ! »
Sigrid lui emboita le pas, soutenant son frère. Derrière eux venaient Tilda et Hilda, la sorcière veillant sur la jeune adolescente tout en s'assurant de ne pas être suivies. Alors que seul le crissement léger de leurs bottes sur l'herbe glacée brisait le lourd silence de la forêt, Thranduil les mena impitoyablement vers le nord à vive allure. Il regardait rarement en arrière, toute son attention focalisée vers le nord. A deux reprises, il changea ses plans et bifurqua vers l'est pour éviter des nids d'araignée. Deux autres fois, il les fit s'aplatir sur le sol derrière des buissons couverts de ronces alors que quelques orques passaient à proximité d'eux. Autant par chance que par la réaction rapide de Thranduil, ils parvinrent à passer inaperçus. Une fois certains que le chemin était libre, ils repartirent à vive allure. Hilda avait le plus de mal à suivre la course de l'elfe.
Les longues jambes de Thranduil avalaient la distance alors que les siennes chancelaient sous la fatigue et l'épuisement. Elle devait régulièrement courir pour rattraper les quelques mètres de retard qu'elle avait prise. Si Thranduil s'en aperçut, il ne fit rien pour ralentir l'allure. Ils ne pouvaient se permettre de perdre du temps. Bain allait de plus en plus mal et cela ne faisait que commencer.
Thranduil les fit marcher jusqu'à l'épuisement. Il ne s'arrêta que quand Tilda tomba à terre tant ses jambes étaient fourbues et que Sigrid eut la gorge si sèche qu'elle ne parvenait plus à déglutir. Ce ne fut qu'alors qu'il les laissa monter dans un chêne pour rester à l'abri des créatures rampantes au sol.
Ils n'eurent ni eau ni nourriture durant la nuit, hormis les quelques gouttes grappillées sur les arbres au petit matin qui n'épanchèrent nullement leur soif. Les traits tirés de fatigue et de privations, ils repartirent tôt le lendemain matin au même pas rapide. Thranduil savait qu'ils ne pouvaient continuer sans nourriture plus d'une journée ou deux avant que les plus jeunes ne tombent d'inanition. S'ils n'atteignaient pas ses cavernes à la fin de la journée, il commencerait à craindre pour la vie des adolescents et après tout ce qu'ils avaient fait pour lui, il était hors de question que Thranduil les laisse mourir.
Ils n'y parvinrent pas. Lorsque la nuit tomba, ils étaient encore à marcher dans le noir. Guidés par l'elfe, les adolescents n'avaient plus même la force de garder les yeux ouverts. Leurs bottes trainaient plus qu'elles ne glissaient sur le sol. Alors qu'Hilda allait réclamer une halte, Tilda s'effondra sur le sol. Tout son courage et son abnégation ne parvenait plus à compenser un estomac vide depuis trop longtemps. La peau diaphane tendue sur des os saillants, le souffle court et la bouche entrouverte, elle sombra dans l'inconscience. Aussitôt, Hilda s'accroupit à ses côtés. Sa main ridée se posa sur la poitrine de la jeune fille et elle soupira de soulagement en sentant sa respiration. Un instant elle avait cru…
Thranduil l'écarta doucement de Tilda. Il n'y avait rien qu'un elfe ne puisse faire. Cela avait beau être sa forêt, sans arc et encore trop loin des terres viables, il ne pouvait espérer chasser.
« Je sais que vous êtres éreintés, souffla-t-il en regardant tour à tour Hilda, Sigrid et Bain, mais vous n'aurez pas la force de reprendre la route si nous nous arrêtons pour la nuit. Nous devons poursuivre maintenant.
— Je sais, murmura Sigrid avec bravoure malgré le poids de son frère qu'elle supportait sans se plaindre.
— Je vais la porter, proposa Hilda.
— Je le ferai, contredit Thranduil d'une voix ferme. Vous êtes trop faible vous-même, sorcière. »
Il fit comme il l'avait dit : passant un bras sous la tête de Tilda et l'autre sous ses genoux, Thranduil la souleva de terre comme si elle ne pesait rien, ce qui était presque le cas tant elle était maigre. Il raffermit sa prise, ses propres mains étant engourdies par le froid –ce devait être le froid, forcément…La tête de Tilda dodelina sur son épaule. D'un léger sursaut du bras, il la cala contre lui et la tint fermement mais gentiment. Il lui murmura quelques mots en elfique pour l'apaiser.
A présent, tout espoir de vaincre par la force un éventuel ennemi serait vain. Pour être honnête envers lui-même, il était si épuisé qu'il n'était pas certain d'être capable de tuer une seule araignée.
LOTRA : j'espère que tu trouveras l'explication de la fuite des filles crédible. Il fallait bien que quelqu'un commence à douter de Thranduil. Après tout, ils ne le connaissent pas si bien.
L'incendie ne s'est pas tellement propagé puisque les arbres sont résistants et que le vent est tombé.
LULU : effectivement, dès que le sort de Thranduil et des autres sera fixé, nous retournerons rendre visite à Thorin. La rencontre entre eux et Bolg va faire des étincelles.
Guest : vous verrez pour les morts. Mais il y en aura...
Trêve de repos, retour à la réalité : il faut rejoindre les cavernes. Plus facile à dire qu'à faire : cela fait des semaines qu'ils marchent à travers les terres. Ils atteignent leurs limites mais même sur la dernière ligne droite, le danger est grand.
