48 | Toute cause soi-disant supérieure

Les Aurors mettent un temps qui me paraît sans doute plus long qu'il ne dure à remettre en place un dispositif d'écoute. Après une série d'ordres, de questions impatientes et de réponses essoufflées, on obtient d'abord une image de la salle du restaurant du Casino. Sinan et Defné se sont placées devant la scène où peut-être un spectacle va avoir lieu.

"Ils sont en plein milieu mais, en fait, loin de toutes les autres tables", remarque Philippine Maisonclaire.

"Nous ne sous-estimerons plus la famille Karaman", ponctue ma mère en guise de confirmation.

Puisqu'on n'a que l'image, on observe avec stoïcisme la jolie Elvira, habillée en serveuse, placer avec décision et naturel un bougeoir sur leur table et l'allumer. Le son arrive tout de suite après avec la question d'Elvira en français de savoir s'ils ont bien commandé. C'est Defné qui lui répond, dans un français hésitant mais correct, que oui. Quand Elvira s'est éloignée, Sinan s'enquiert en anglais de ce qu'elle voulait et s'étend sur la mauvaise qualité des services moldus quand elle lui explique.

"On préférerait nos cocktails plutôt qu'une bougie !"

"Ils nous ont pris pour un couple", estime Defné de sa voix polie.

"Un honneur pour moi", badine Sinan, immédiatement de meilleure humeur. "Je serais fier si c'était la réalité. Pas seulement parce que tu es une jolie femme, Defné, mais parce que tu as un cerveau et une volonté. Des qualités rares chez les hommes comme chez les femmes."

Il y a un silence relativement pesant. Clairement, Defné tire ses propres conclusions de cette grande déclaration.

"Qu'est-ce que tu veux, Sinan ?"

"Je suis certain que tu as ta petite idée, cousine."

"Je me demande si c'est le bon lieu et la bonne langue pour en discuter."

"Aslan sait que je suis à Cannes et que je flambe au casino et que je m'envoie en l'air. Il s'en fiche, voire ça le maintient dans cette idée que même si je me rebellais, j'ai trop besoin de fric, de sexe et d'une vie facile pour aller bien loin."

La sortie tire un sourire énigmatique de Defné.

"Je te concède qu'il n'a pas totalement tort - comme tu n'avais pas vraiment tort en me balançant ça dans la gueule. Mais je je n'ai pas oublié, Defné. Je te le jure."

"Qu'est que tu n'as pas oublié, Sinan ?"

"Mes rêves. Nos rêves, Defné", il affirme. "Je maintiens ma façade de papillon insouciant mais je continue de rêver."

"Et c'est pour m'expliquer cette intéressante philosophie de vie que tu m'as donné rendez-vous ici, en me demandant de prendre le maximum de dispositions pour que personne ne sache où j'allais ?", questionne Defné d'une voix fatiguée.

Un serveur que je ne connais pas leur apporte alors de grands verres emplis de liquide coloré avec de petites ombrelles de papier piquées au sommet. Il dépose aussi des amuse-gueules avant de prendre congé. Je ne crois pas qu'il fasse partie de nos équipes de surveillance mais personne ne commente autour de moi et je n'ose pas demander.

"Et personne ne sait ?", questionne Sinan avec une certaine âpreté.

Defné prend une gorgée de cocktail avant de répondre un demi mensonge avec une décontraction étudiée.

"J'ai eu un message de Kane. Mon équipe de surveillance me cherche."

"Et tu lui as répondu quoi ?"

"C'était un message, une plume", elle précise. "Kane est au fin fond de ses montagnes et on n'a pas le luxe de pouvoir s'appeler ou se parler facilement. Je lui ai répondu de ne pas s'inquiéter, que tout allait bien, que j'étais partie pour le boulot."

"Indépendante et secrète", constate Sinan comme ma mère avant lui.

Dans sa voix, il semble y avoir de l'approbation, de la reconnaissance, comme s'il était soulagé de retrouver un trait qu'il avait toujours apprécié chez ma... fiancée, j'analyse sans oser imaginer ce qu'en pense les Aurors autour de moi. La plupart prennent des notes - pas ma mère.

"Tu crois quoi, Sinan, qu'il va se précipiter ici et te provoquer en duel ?"

"Il n'est pas inquiet de ta sécurité ?"

"Il me fait confiance", elle affirme en réponse.

Sinan prend le temps, lui aussi, de savourer son cocktail avant de repartir à la charge.

"Mais tu étais bien surveillée", il remarque.

"Une initiative de sa mère."

"Elle peut te faire surveiller par les Aurors français ?", il s'exclame avec plus que de la surprise, presque de la satisfaction.

"Tu emploies trop de mots, Sinan", lui reproche Defné.

"Qui va nous écouter et nous comprendre ?", il argumente mais il a baissé la voix.

"Plus de gens que tu ne croies", répond Defné ouvertement nerveuse pour la première fois depuis le début de leur conversation. "Mais, pour te répondre, la mère de Kane a des relations, et tu le sais. Et je pense que Aslan me fait surveiller aussi, non ?"

"Il n'a pas autant de moyens. Juste quelques personnes à quelques endroits-clé..." Comme Defné croise ses bras sur sa poitrine, il a un sourire de biais. "Oui, quelqu'un dans votre organisation... mais qu'est-ce qu'il dira ? Que tu n'es pas venue travailler une journée ? La plupart de ses rapports sur toi sont une longue litanie d'excuses comme quoi tu as toute la confiance de Fayçal, que tu fais ce que tu veux, que tu en dis peu sur tes allers et venues ou tes fréquentations. Ça exaspère Aslan !"

Elvira revient avec des hors d'oeuvre et ça interrompt leur conversation. Sinan entame le plat devant lui avec enthousiasme alors que Defné n'a pas l'air d'avoir faim. Aucun des deux ne parlent pendant plusieurs minutes.

"Donc, ce que tu ne voulais pas, c'est que les Aurors sachent que je te vois", reprend finalement Defné.

"Pas spécifiquement, mais le moins de monde possible me semble une bonne idée."

"Pourquoi ?"

"Parce qu'il est souhaitable pour l'instant que la plupart des gens nous pensent aussi éloignés que possible. Je suis un riche oisif inconséquent, tu es une femme militante et engagée... qu'est-ce que nous aurions à nous dire ?"

"J'avoue que, moi-même, je me le demande."

La réplique semble agacer Sinan pour la première fois depuis le début de leur entretien.

"Tu as donc oublié, toi ?", il la presse avec une voix grave et âpre qui contient une menace contenue mais bien réelle.

Les sphères de surveillance ne permettent pas de voir nettement les expressions du visage de Defné;

"Nous étions des enfants", elle finit par souffler très bas.

"Pas tant que cela."

Defné rumine une nouvelle fois avant de vérifier :

"Pourquoi maintenant ?"

"Parce que j'ai toujours su que je n'arriverais jamais à rien de son vivant, sauf à avoir une aide extérieure."

"Je ne sais pas ce que tu t'es mis en tête, Sinan, mais je n'ai pas les ressources pour te débarrasser d'Aslan", articule Defné très bas.

Maisonclaire regarde ma mère comme si elle avait besoin de la confirmation d'avoir bien entendu.

"Tu as de sacrées ressources, Defné. Tu as des entrées dans plusieurs capitales. Tu fréquentes la grande cheffe de tous les Aurors européens..."

"Je t'arrête...", commence courageusement ma Defné. La grande cheffe susnommée reste impassible à ma droite.

"Il ne s'agit pas de le faire assassiner", insiste Sinan toujours peu inquiet d'être entendu. Pourquoi continuent-ils à se parler en anglais ? Les Aurors autour de moi se sont posés plusieurs fois la question.

Defné reste à le regarder, et Sinan prend une gorgée de cocktail avant de reprendre d'une voix notablement basse :

"Il s'agit de le décrédibiliser. Il milite depuis très longtemps pour que nous restions dans notre coin, mais le fait est qu'un courant favorable à l'ouverture existe. Tu pourrais symboliser cette ouverture, Defné. Tu aurais un grand mariage sur le Bosphore et on cesserait d'éviter de prononcer le nom de tes parents. Nous pourrions construire la Turquie dont nous avons toujours rêvée."

"J'ai des ambitions plus petites aujourd'hui", souffle Defné.

"Pas moi", lui oppose Sinan impérieux. "Je veux être enfin libre de mener ma vie, je veux arrêter de me taire, je veux arrêter de jouer un rôle d'imbécile parce que je sais qu'avoir l'air trop malin est dangereux. Ne crois pas que je sois seul. Tu me demandes pourquoi maintenant, et je n'ai pas assez expliqué que je ne suis pas seul. Nous sommes un petit groupe déterminé et nous nous préparons depuis longtemps. Nous avons juste besoin d'une opportunité et je pense que toi, avec tes contacts, ton potentiel futur mari, et avec les discussions autour de la coopération à l'échelle européenne entre... nos forces de police, nous tenons cette opportunité."

"Je ne peux pas préjuger que... Dora Lupin va entrer dans... cette cabale", articule Defné avec difficulté.

"Je pense qu'il suffit qu'elle continue à suivre son propre agenda pour que la déstabilisation politique ait lieu. Ce que je te demande, c'est de l'encourager à continuer même lorsqu'elle se rendra compte des conséquences pour notre famille, de la disgrâce possible d'Aslan... je m'occuperai alors du coup de grâce."

La conversation essaie ensuite différents sujets sans conséquence sans beaucoup de succès. Finalement, Defné dit qu'elle va aux toilettes, et nous voyons Sinan la suivre des yeux avec inquiétude quand elle traverse la salle. J'entends ma mère ordonner un périmètre de sécurité autour de ma fiancée en soulignant qu'il est totalement possible que Sinan ait menti et que des sbires soient dans la place. On perd le contact visuel, comme disent les Aurors, et j'en suis à me ronger les ongles quand mon miroir sonne. Ma mère l'entend comme moi et lâche : "C'est elle" avant que j'ai même fini de sortir l'objet de ma poche.

"Kane !", s'exclame effectivement Defné quand je réponds. "Dis-moi que vous êtes là, tout près, que vous avez tout entendu, que vous allez nous arrêter !"

Je n'ai pas le temps d'imaginer quoi répondre parce que ma mère m'a pris le miroir des mains.

"Defné, calme-toi", elle ordonne - parce que c'est sa voix de chef Auror, là, rien d'autre. "On est là et il ne t'arrivera rien. Tu vas retourner finir ton repas, serrer les dents et continuer de donner le change. Je sais que c'est difficile, mais on est là. Dès que tu peux, tu lui dis que tu es fatiguée et que tu veux prendre un taxi. On va te récupérer Defné. L'Auror qui sera au volant te posera une question : où boit-on le meilleur vin blanc à Venise. Tu connais la réponse."

"Mais..."

"Fais-moi confiance, Defné."

"Je vous fais confiance, Dora. C'est juste... mais qu'est-ce que je vais lui dire !?" La panique dans sa voix me saisit comme une piqûre.

"Qu'est-ce que tu as envie de lui dire ?", questionne posément Mãe.

"Non !", répond Defné avec passion. "Non, je ne veux pas tremper dans sa révolution de palais, ni de près, ni de loin, ni indirectement ! Je ne veux pas !"

Elle n'est pas loin des larmes, je l'entends.

"C'est peut-être un peu trop sincère, Defné", sourit ma mère. "Que dirais-tu de 'je vais réfléchir' ou mieux encore 'il me faut des assurances. Tu me dis que tu n'es pas seul et que ça va marcher, mais j'ai trop à perdre pour marcher dans tes combines sans assurance' ?"

Defné inspire plusieurs fois et murmure : "Ok."

"Courage, Defné. Kane est là", l'encourage ma mère. Mais sans me redonner le miroir, je note néanmoins.

Les secondes avant qu'on ne revoit Defné revenir vers son cousin me paraissent durer des heures. Ma mère m'a rendu mon miroir avec un long regard qui semblait à la fois me demander pardon et me mettre au défi de l'ouvrir. Pas à dire, elle sait faire.

Defné se rassoit sans sembler capable de cacher sa nervosité.

"Ils ont amené ton plat. Je leur ai dit que tu ne finirais pas ton entrée", commente Sinan.

"Tu as eu raison", répond Defné d'une voix atone. Elle regarde son assiette et s'empare de sa fourchette avec une sorte de résignation qui me serre le coeur.

"Elle va tenir le coup ?", s'inquiète Maisonclaire.

Je mets quelques secondes à réaliser que c'est à moi qu'elle pose la question.

"Je ne sais pas", je souffle comme si Defné pouvait m'entendre et perdre confiance en raison de mes doutes. Tirant ses propres conclusions de cette réponse, le major italien qui supervise la surveillance ordonne à toute l'équipe d'être prêts à une intervention directe.

"Tu as réfléchi ?", s'enquiert Sinan a priori loin de s'imaginer épié. Il a fini son propre plat et la regarde manger comme si c'était intéressant.

"Pas assez" est la réponse de Defné. Elle pose ses couverts pour le regarder. "Tout ce que j'arrive à me dire c'est que je n'ai que ta parole... Je ne vais pas foutre ma vie en l'air sur ta parole, Sinan."

"Tu ne veux pas saisir l'occasion ?"

"Tu as réfléchi au coût de l'échec ?", elle contre avec une sincérité qu'il semble difficile de feindre.

"Tes parents n'auraient pas hésité !"

"Si tu n'as pas de meilleur exemple..." le sarcasme est palpable.

"Je pensais que tu voulais les venger... faire vivre leur rêve... pas que tu étais du même genre que Atlan", est là réplique de Sinan.

Defné serre les dents, je m'en rends compte malgré la déformation induite par les sphères. Sinan est encore mieux placé que moi pour mesurer sa réaction.

"Excuse-moi", il lâche, ce qui ne surprend pas que moi, Defné aussi. Ça le fait sourire. "Tu as bien entendu. Je sais que tu n'es pas Altan. Je n'ai aucun doute."

"Il faudrait effectivement mieux pour toi", assène Defné.

Les deux cousins se mesurent du regard.

"Je vais réfléchir", tente Defné en guise d'apaisement.

"Je vais voir quelles assurances je pourrais t'apporter ", soupire Sinan en retour. "Promets-moi juste à ce stade de ne pas t'opposer au cours naturel des événements."

Ooo

Defné, toute modification physique disparue et enveloppée dans une cape qui semble l'écraser plutôt que la protéger, arrive sur notre île moins d'une heure plus tard sur un bateau minuscule. Dans l'intervalle, ma mère m'a expliqué devant témoins que je ne pourrais pas la serrer dans mes bras sans qu'elle ait été d'abord interrogée par ses adjoints. Mãe a précisé qu'elle assisterait à l'entretien sans intervenir et que je ne pouvais en aucun cas faire de même. Comme depuis un certain nombre d'heures, j'ai l'impression que le cours des choses m'a subrepticement échappé, je me suis contenté d'opiner histoire qu'elle ne juge pas bon de me faire reconduire à Lo Paradiso.

Quand Defné pose pied sur le ponton, Mãe lui répète ces conditions dans des termes proches, et ma fiancée les accepte avec un air résigné qui me donne envie d'intervenir. Je crois que Maisonclaire s'en rend compte et se tient prête à s'interposer. Je ne lui donne pas ce plaisir.

Quand interrogateurs et témoin se sont enfermés, je me retrouve à tourner de nouveau en rond en attendant la fin du débriefing. Il reste du café et des sandwiches, mais ma gorge est trop serrée pour même envisager de me goinfrer. Au loin, indifférents à mes inquiétudes, Cannes scintille et la mer remue les galets. Dans mon dos, les deux Aurors de la surveillance continuent à documenter les mouvements de Sinan : il a rejoint la table de baccara sans même une pause aux toilettes. S'il a des contacts avec une équipe de surveillance à la solde ou non de son père, leur communication est non verbale et discrète. Voilà ce que pensent les deux Aurors si je crois leurs échanges.

"Mais il prend le risque de rencontrer Defné ? Sans aucun recours ?", je les interroge.

Emel et Nunzio se regardent sans cacher leur hésitation à me répondre.

"Il ne la considère pas comme une menace ?", je propose plutôt que de laisser s'installer le silence. Malgré la sagesse familiale en la matière, je tends en effet à penser que plus ces deux-là auront le temps de réfléchir plus ils se rappelleront que je suis un civil qui n'a pas à connaître les dessous de l'enquête. Qui que soit sa mère. Voire surtout vu l'identité de sa mère.

Emel hausse les épaules. Nunzio s'humecte les lèvres mais n'arrive pas à ne pas me donner son avis.

"Il a semblé... pas totalement surpris que... votre fiancée soit surveillée... Je dirais qu'il a pris ça comme une confirmation de la... de l'influence potentielle de votre mère... Docteur Lupin."

"Et Sinan Bey a fait confiance à sa cousine pour déjouer cette surveillance", estime Emel à son tour. "Je dirais qu'il a vu ça comme un gage de sa loyauté... si elle venait, seule, non protégée, il avait encore une influence sur elle."

"Il n'a pas envisagé qu'elle soit surveillée à son insu ?", je les presse alors que, dans les sphères, Sinan continue de jouer de petites fortunes de manière totalement détachée, qu'il gagne ou qu'il perde. "Ou que lui-même le soit ?"

"La deuxième question est plus simple : Sinan Bey se pense surveillé et il joue un rôle. Il l'a bien expliqué. Le docteur Karaman a accepté son scénario en se grimant", me rappelle Emel. "Quant à la surveillance du docteur Karaman... je dirais que son cousin s'est dit qu'elle avait davantage à y perdre que lui ; qu'en la compromettant, il raffermissait son emprise sur elle", elle développe les sourcils froncés. "C'est assez typique du fonctionnement de ces grandes familles, pour ce que j'en sais. "

"Pourquoi employer le titre de bey pour Sinan ?", je questionne parce que je sais que j'ai besoin de temps pour digérer toutes leurs hypothèses.

"Un peu plus tôt ou un peu plus tard", se justifie Emel en haussant les épaules avec une sorte de résignation.

Je tends à en déduire que la jeune Auror française ne tient pas Sinan ou Defné comme des promoteurs plausibles d'une nouvelle Turquie de la même trempe que Oben et Nour. Je ne cherche pas à vérifier.

Quand le débriefing de Defné prend fin, Sinan a rejoint la suite d'un grand hôtel très cher accompagné d'une jeune femme fort décorative mais aussi d'un jeune homme. Les équipes de terrain le surveillent en direct et, sans sphères, nous ne pouvons pas vérifier la qualité de sa partie de jambes en l'air. J'ai tenté un "jusqu'où vont certains pour avoir un alibi" qui a arraché un sourire à Nunzio. Emel a préféré ranger les sphères avec beaucoup de soin dans des coffrets capitonnés.

Ma mère sort la dernière du débriefing et me fait un signe de tête qui semble indiquer que je peux enfin aller rejoindre Defné. Quand je passe devant elle, elle me murmure : "Elle va avoir besoin de toi" sur le même ton comminatoire avec lequel elle m'a tant de fois intimé d'aller ranger ma chambre. Comme je suis certain que Nunzio et Emel nous observent, une fois de plus, je ne commente pas.

Defné est prostrée, la tête entre ses bras croisés sur la table autour de laquelle ils ont dû s'installer. Faute de meilleure idée, je prends place sur la chaise la plus proche d'elle, en mesurant l'ironie de savoir qu'elle a auparavant accueilli l'un de ses interrogateurs. Je reste silencieux parce que tous les mots qui me viennent me semblent dangereux. Des secondes s'étirent avant que j'ose poser une main sur son épaule. Le sortilège de soutien me vient sans l'avoir vraiment décidé, comme une conséquence logique du désarroi qui transpire de son aura, presque un automatisme médical.

Je sens Defné se tendre comme si elle allait refuser cette aide puis se relâcher, et c'est les yeux humides et les lèvres tremblantes qu'elle finit par relever la tête.

"Kane", elle souffle.

"Je suis là. Je ne sais pas si c'est une aide pour toi ou au contraire une complication, mais je suis là ", je promets avec sincérité.

Je sens que mon sortilège est mieux accueilli, que ma magie va nourrir la sienne en son centre, que son aura se raffermit. Les lèvres cessent de trembler.

"Merci ", elle articule. "Garde tes forces..."

Je cesse le sortilège mais je laisse ma main coureur sur son bras jusqu'à sa main. Elle l'agrippe comme si elle avait peur que je m'enfuie. En bon Gryffondor sans doute, je décide que seule l'attaque peut nous sauver.

"Je t'avais bien dit que tu ne savais pas vraiment où tu mettais les pieds avec ma famille", je remarque donc. L'incompréhension qui traverse son regard manque de me faire sourire. "Si tu t'étais amourachée d'un médecin normal comme Sylvain, par exemple, jamais ton cousin n'aurait jugé utile de chercher à t'embarquer dans ses projets !"

Elle vérifie assez longuement que je suis sérieux avant de répondre avec l'ombre fin sourire.

"Il m'aurait sans doute promise en récompense à un allié."

"Sans doute", je reconnais facilement.

"T'as tout lâché pour moi", elle remarque après de nouvelles secondes de silence plus confortables que les précédentes.

"On peut dire ça ", je reconnais, mais une lueur dans ses yeux me fait rajouter : "J'ai laissé le dispensaire à Pina une fois de plus."

"Pas que le dispensaire", elle remarque pas très loin du reproche professionnel, je l'entends.

"Defné, tu as raison, mais il faut t'en convaincre : tu passes avant mon travail, avant mes ambitions professionnelles, avant toute cause soi-disant supérieure..."

"Toute cause soi-disant supérieure ?", elle répète avec une urgence qui ne ment pas dans la voix et ses yeux vert pailletés d'or .

"Toute", je promets.

C'est Emel qu'on envoie nous demander si nous sommes prêts à partir. Avant que je ne pose la question, Defné se lève en m'expliquant que ma mère et ses adjoints - sa formulation - estiment nécessaire de maintenir la surveillance de Sinan et notre protection rapprochée jusqu'à demain matin.

"Ils se demandent toujours si Sinan agit seul", je commente pour que Emel ait la confirmation que j'ai écouté ses explications.

L'Auror nous guide jusqu'au ponton où un bateau plus grand que celui qui a amené Defné nous attend.

"Nous allons jusqu'au Cap Bénat", explique Emel. "Nous, les Aurors français, nous avons une base au fort de Brégançon", elle rajoute avec une fierté patente. On ne doit pas avoir l'air suffisamment impressionnés de l'information parce qu'elle rajoute "C'est une résidence des présidents moldus mais le Ministère y dispose d'appartements qu'il nous prête pour l'opération."

"Emel est également une fan de tes parents", je souffle dans le cou de Defné mais ça ne lui tire qu'un rictus inquiet.

"Votre mère est partie surveiller les opérations elle-même, Docteur Lupin", précise Nunzio en nous accueillant dans la partie dédié aux voyageurs.

Defné se coince entre mes bras et se laisse aller contre moi. Et j'avoue que je me repais de son odeur et de sa chaleur. Le bateau part vers l'ouest, et le roulis nous tient lieu de conversation.

"Je me demande parfois ce que mes parents se disaient", commence Defné quand je crois qu'elle est trop fatiguée pour discuter. "Est-ce qu'ils ont cru jusqu'à la fin qu'ils réussiraient et offriraient le meilleur avenir à leur pays et leurs enfants ? Est-ce qu'ils re-feraient les mêmes choix aujourd'hui, avec le recul, en voyant ce qui s'est passé ?"

La question me semble gigantesque et pourtant centrale. Est-ce que mes propres choix ne sont pas une réaction aux mêmes interrogations ? Finalement, je ne vois que mon expérience à partager.

"Mon père... dit toujours que s'il n'avait pas dû s'occuper de Harry, il aurait sans doute quitté un monde magique qui ne lui laissait aucune place. C'est professeur à Poudlard, le premier lycanthrope de toute l'histoire britannique à le devenir ouvertement, qu'il a connu ma mère qui a été son élève. Ils n'en parlent pas facilement, surtout lui, mais nos grands frères étaient déjà là", je souligne en laissant un temps sans doute stratégiquement déraisonnable ouvert à des questions qui ne viennent pas.

"Elle a fait des études d'Auror et... c'est Grand-père Albus qui les a fait se revoir", je résume, hésitant une fois de plus à éclaircir le rôle manifeste de Cyrus - ou de Sirius - dans leur rapprochement. "Sauf qu'il n'était pas bien vu qu'une jeune Auror fréquente un lycanthrope... Ils ont tenu bon, mon père a sans doute trouvé dans leur situation des raisons de continuer son combat en faveur des droits des lycanthropes... Il a pris la direction de Poudlard... Avec l'héritage de son ami Sirius, il a monté la fondation dont les travaux sont bien plus larges que l'éducation des garous. Son influence a grandi, mais ma mère n'a pu reprendre son boulot d'Auror que lorsque son ancien mentor, Kingsley Shacklebolt, a pris la direction du bureau britannique... Toute l'histoire de ma famille est inséparable de l'évolution des idées politiques de notre communauté..."

"Tes parents sont dans le camp des gagnants", analyse Defné.

"Il y a des gens qui les trouvent trop timorés, trop proches du pouvoir. Il y a des gens qui trouvent qu'ils ont trahi la vraie magie traditionnelle... Il y a des critiques, et je comprends qu'il y en ait. J'ai choisi la médecine en partie parce que je ne voulais pas ... pas de ce type de luttes...", je termine avec difficulté.

Le bruit du moteur s'impose dans le silence qui suit. On navigue dans une nuit noire qui me rappelle ma traversée pour la Grèce, il y a quelques mois. Il me semble qu'il s'agit d'une autre vie.

"Tu as raison ", décide brusquement Defné. "Nous sommes des médicomages, pas des politiques, pas des Aurors ou des espions." Comme je ne sais pas où elle va mais que j'aime le nous qu'elle vient d'utiliser, je me contente de la serrer contre moi. "Je vais quitter l'organisation, mon oncle ne pourra pas l'utiliser comme caution politique. Fayçal comprendra."

Je me tends presque malgré moi mais je n'ai pas le temps d'exprimer mon inquiétude.

"Je vais revenir à Lo Paradiso, t'aider à tenir le dispensaire et laisser mon oncle et mon cousin à leurs magouilles !", elle annonce sur un ton triomphant qui tranche avec ses précautions antérieures.

"A Lo Paradiso ?", je vérifie le coeur battant.

"Ta mère pourra facilement nous surveiller", elle indique avec un gloussement que je ne m'explique pas bien. "Et j'ai de l'or de côté si tu ne veux pas m'entretenir !"

"Ce n'est pas la question", j'arrive à articuler.

"Tu crois que le Conseil s'opposerait ?", elle s'inquiète.

"Comme ils te connaissent, je ne pense pas, surtout si tu ne demandes rien... mais..."

"Tu ne veux pas ?"

"Rien ne me ferait plus plaisir ", je lui promets.

"Quoi alors ?"

"Je ne pense pas qu'il soit sage de...prendre cette décision sans... consulter ma mère. Il ne s'agit pas de loyauté..."

"Bien sûr que si", me coupe Defné. "J'ai bien compris que le fait que je fausse compagnie à la surveillance qu'elle avait mis en place l'a mise dans une situation difficile... je n'y ai pas songé une seconde ! C'est bien pour cela que je veux retourner à ce qui fait sens pour moi... ce n'est ni la politique ni se grimer pour des rendez-vous secrets. C'est soigner des hommes et des femmes."

Je partage tellement sa position que je ne sais pas quoi dire.

"Tu crois qu'elle va me demander d'espionner mon cousin ou mon oncle ?", elle souffle avec effroi.

"Je n'ai aucune idée d'où elle en est, de quelles sont ses contraintes ou sa stratégie. Je vais te soutenir, Defné, mais je ne sais vraiment pas si nos envies sont compatibles avec la situation", je m'excuse.

"Nos envies ?", elle relève.

"Toi à mes côtés, ou l'inverse, j'ai toujours dit que c'était mon ambition ultime... une question de temps", je lui rappelle. Elle opine entre mes bras. "Tu sais ce que ma mère a dit quand je l'ai appelée ?" Defné secoue la tête. "Qu'elle espérait que tu pardonnerais ce que je mettais en branle pour... te retrouver", je raconte. "Je n'avais pas réalisé... l'ampleur des ramifications... je me savais juste pas à la hauteur si ton cousin voulait t'enlever par exemple."

"Ne te justifie pas, Kane. J'ai hésité à t'appeler parce que je ne voulais pas que tu t'inquiètes. Je t'imaginais ronger ton frein à Lo Paradiso sans savoir de quoi il retournait. Pas venir, pas ramener des Aurors de trois pays différents !", elle rit légèrement. "Quand tu m'as prévenu que tu étais en route et ta mère aussi... j'ai été d'abord sidérée puis gênée du dérangement... Je ne sais pas ce que j'attendais ou espérais de Sinan mais... pas qu'il me propose une révolution de palais... ça m'a fait tellement peur ! J'ai compris à quel point je n'étais pas de taille ! J'ai d'abord pensé que je n'avais aucune issue... que Sinan soit sincère ou non, il venait de me compromettre, de me séparer de toi pour toujours... "

L'évaluation d'Emel me revient en tête. S'est-il agi pour Sinan avant tout de compromettre Defné ? Reste à la rassurer sur le résultat.

"Defné, j'ai entendu toute votre conversation ou presque", je lui rappelle. "Est-ce que j'ai l'air de m'enfuir ?"

"Non."

"Je ne m'enfuirai pas", j'insiste, et elle se laisse enfin totalement aller dans mes bras.

ooo

Toujours un temps d'écriture plus que réduit mais la suite de ce chapitre est écrite. Il me semble qu'un grand pas (voire plusieurs) sont en train de se franchir avec ce chapitre. Vous en pensez quoi ? Merci à tous pour votre patience et votre présence.