Chapitre 50
La Porte Noire
- Faust ! Ne peut-on donc pas vous laisser deux minutes sans que vous ne déclenchiez une nouvelle catastrophe ! S'exclame la voix bien connue d'un vieux barbon.
- Moi aussi ça me fait plaisir de vous revoir Gandalf, réponds-je en m'échinant à faire rentrer une sardine dans le bon dieu de sol dur comme du bois pour faire tenir mon pavillon.
- Cessez-là ce cynisme ! Vous en avez encore fait de belles pendant que j'avais le dos tourné !
- Et en quoi en ai-je fait des belles ? Demande-je en prenant une autre sardine pour faire tenir un autre pan de mon pavillon.
- Vous avez provoqué Dame Elisia en duel ! S'exclame le vieux mage.
- Rectification ! Rétorque-je en me tournant pour lui agiter ma sardine sous le nez. Je ne l'ai pas provoquée. C'est elle qui est venue me donner une baffe et me provoquer ensuite en duel. Moi je n'y suis pour rien.
- Vous eussiez dû refuser ! S'exclame-t-il. Nous n'avons vraiment pas besoin d'un esclandre maintenant !
- Ce n'est pas un esclandre, c'est juste une querelle à vider, rectifie-je. Et un duel me semble pas si mal que ça.
- Comment cela ? S'étonne le mage blanc d'un air soupçonneux.
- Elle a promis de se plier à mes désirs si jamais je l'emporte, réponds-je avec un sourire en coin.
Gandalf s'arrête et semble y réfléchir. Pendant ce temps j'achève de monter mon pavillon. Je suis vraiment très content d'avoir fait du camping étant plus jeune. Car sinon je me serais sans doute retrouvé gros jean comme devant face à toutes ces pièces de toiles apparemment sans queue ni tête. Et surtout, il n'y avait pas le moindre mode d'emploi avec le tout, ce qui ne simplifie pas la tâche.
- Qu'avez-vous donc prévu pour elle en cas de défaite ? Demande-t-il suspicieux.
- J'y réfléchis encore, mais je pense que je vais me garder sa faveur dans mon sac pour le cas où j'en aurais besoin plus tard.
- Elle n'appréciera pas ! Tranche-t-il d'une voix assurée. Et cela ne la rendra pas plus humble.
- Certes, il y'a de bonnes chances que ce soit le cas. Mais au moins, pourrais-je lui agiter la menace de sa faveur pour la faire tenir tranquille.
- Vous allez vous faire mal voir si vous vainquez cette femme, me dit-il en fronçant les sourcils.
- Alors que devrais-je faire ? Me rétracter après avoir accepté son défi ?
- Pas obligatoirement. Mais vous pourriez la laisser gagner. Subtilement, insiste-t-il après avoir vu l'expression incrédule qui s'est peint sur ma figure.
- Et vous pensez qu'elle ne le comprendra pas ? Elle m'a vue tenir la dragée haute à un Nazgûl ! Si je la laisse me vaincre, elle saura que je n'y suis pas allé pour de bon.
- Cela pourrait être interprété comme de la galanterie, avance le magicien.
- Gandalf, toutes les personnes qui me connaissent un tant soit peu savent que la galanterie et moi sommes des étrangers l'un pour l'autre. Quand bien même cette coquine se présenterait en face de moi dans le plus simple appareil, je ne l'a reconnaîtrais pas.
- Faust, un peu de retenue sur le langage ! S'offusque le vieux barbon.
- Navré, je ne voulais pas vous déranger. Mais je tenais à soulever que votre idée ne tient pas la route, dis-je en faisant rentrer mes affaires, les anciennes de Dutombil en fait, dans le pavillon.
Je l'aime déjà, il permet de s'y tenir debout et on sent qu'il est chaud la nuit. Il est assez froissé de ne pas avoir été déployé depuis longtemps, mais sinon il est tout à fait potable comme truc. J'y organise mon couchage pendant que Gandalf marmonne pour lui-même à l'extérieur. J'ai même un petit brasero portable que j'ai baptisée le "modèle mille et une nuit" en métal doré pour faire réchauffer l'atmosphère. Je comprends qu'il fonctionne sur le principe du poêle et de la combustion lente. On y glisse du charbon en train de se consumer dedans au moyen de la petite pellette fournie avec, on règle le débit d'air au minimum et on laisse le tout dans un coin de la tente qui ne craint pas la chaleur. Il y'a même un petit plat en métal pour le poser afin de l'isoler des matières inflammables.
Décidément, ils ont pensé à tout, ces Orientaux.
Je ressors et retrouve Gandalf en train de caresser distraitement le museau du cheval de Luri. Il cogite sévère il semble.
- Franchement, vous ne pourriez pas simplement me laisser gérer ça et vous occuper simplement de votre petit roi ?
- Suis-je donc si minuscule à vos yeux ? Demande une voix que je reconnais comme celle qui m'a adoubé.
Ho fuck !
Je me retourne vers le roi et essaie de jauger comment il a pris mon commentaire, mais sa figure de marbre ne trahit rien de ses pensées.
- Veuillez m'excuser sire, c'est une manière de parler courante chez moi de rajouter des adjectifs… contraires, dira-t-on, pour désigner une personne.
- Ho, donc en réalité vous me pensez grand ? Me questionne-t-il en soulevant un cil hautain.
- Des adjectifs comme "petit" et "grand" ne s'appliquent pas forcément à la taille de celui qui en est désigné, fais-je remarquer. Alexandre de Macédoine fut surnommé "le grand" alors qu'il était, selon les légendes, d'une bonne tête plus court que ses sujet, mais on le surnomma ainsi pour ses conquêtes qui restèrent sans égale dans l'histoire des hommes de chez moi. Mais maintenant, si vous avez décidé de vous offusquer de ma manière de parler, toute ma bonne foi ne vous empêchera jamais de retourner mes propres mots contre moi et je crains bien de perdre tout débat n'allant pas dans votre sens.
- Vous semblez doté d'une réflexion forte adroite, constate-t-il.
- Certaines circonstances m'ont appris à être réaliste, admets-je en haussant les épaules. Et d'autres m'ont appris qu'il vaut mieux mettre de l'eau dans son vin que de se faire prendre toute la carafe.
- Mais à force de couper ainsi son contenu, l'on ne déguste au final plus du vin, mais de l'eau au goût de vin.
- Certes, mais ne vaut-il pas mieux déguster quelque chose que rien du tout ? Voyez donc le verre à moitié plein sire, car si vous vous concentrez sur le verre à moitié vide, vous ne serez jamais satisfait.
- Mon postulat attend de moi que je sois ambitieux, il m'est donc recommandé de trouver comment finir de remplir ce verre dont vous parlez.
- Prenez garde sire, Lao-Tseu a dit "Quand les gros sont maigres, il y a longtemps que les maigres sont morts".
- Je ne saisis pas, commente le roi après une seconde de réflexion.
- Ça veut juste dire qu'il faut prendre garde. Si vous êtes "gros" et que vous faites des bêtises vous deviendrez maigre après avoir perdu. Mais si vous êtes déjà maigre et que vous perdez…
- Certes, cela paraît évident, mais qui est ce "Laotseu" ?
- Un philosophe de chez moi sire. Enfin, plutôt d'une région éloignée de chez moi… Et surtout mort depuis longtemps…
- J'imagine qu'il était maigre ? Me demande le roi avec une pointe de malice.
- Je ne sais pas sire, mais je n'ai jamais vu personne vivre plusieurs siècles. Aussi, il n'y a que des hommes là d'où je viens.
- Voilà qui est dommage. Vous devez pâtir de l'absence de tant de peuples avec qui partager.
- On se débrouille sire… Dis-je ironique en songeant que nous, on fait voler des avions en métal à plusieurs fois la vitesse du son et on pulvérise des pays en appuyant sur un bouton pendant que lui, il utilise des chevaux pour gagner quelques malheureux kilomètres par heure et sa plus puissante arme de destruction massive c'est un vieux type à barbe blanche.
Parlez-moi de missiles, de chasseurs de combat et de chars d'assaut, ensuite on rediscute à qui ça profite le plus d'échanger des haches, des armures et des arcs avec des elfes et des nains…
- Je le constate, dit-il d'un ton badin. Mais là n'est pas l'objet de ma venue. L'on m'a parlé d'un duel qui doit se jouer au soir et dont vous semblez être l'un des protagonistes. Pourriez-vous m'expliquer cela plus en détail ?
- Ho, il se trouve que j'ai quelques mésententes avec Damoiselle Elisia, fille héritière de je-ne-sais-plus-qui de la vallée du Mort-quelque-chose. Ces petits tracas l'ont menée à me provoquer en duel et j'ai répondu favorablement suite à l'énonciation de l'enjeu.
- L'enjeu étant ? Demande le roi d'un air sceptique.
- Qu'elle se plie à l'un de mes désirs, si j'ai bien entendu. Pour ma part en cas de défaite, je devrais suivre des leçons de bienséance auprès d'elle.
Le roi semble réfléchir un moment avant de reprendre la parole.
- Je suis navré de vous dire cela chevalier, mais pour le bien de la bataille à venir, je crains de devoir vous ordonner de vous retirer.
- Me retirer ? M'étonne-je. De quoi donc suis-je censé me retirer ?
- De ce duel, je ne peux prendre le risque de voir l'un de mes seigneurs retirer ses troupes à cause de la défaite de sa fille.
- Nous ne savons même pas si je vais gagner ou pas ! M'insurge-je.
- Damoiselle Elisia passe pour être l'une des plus fine lames du royaume, analyse le roi. Mais les femmes sont très rares dans cette catégorie et je ne me souviens pas qu'elle ait jamais eu un adversaire d'un calibre autre que l'un ou l'autre fils de seigneur qui la courtisait d'un peu trop près, hormis les orques lors du siège de la cité. Vous au contraire avez eu une escarmouche avec un Nazgûl, l'un des pires bretteurs de toute la Terre du Milieu, dont on m'a rapporté que vous vous en étiez admirablement tiré. Je pense qu'il ne fait aucun doute que vous surclassez largement votre adversaire, aussi adroite soit-elle.
- Il ne faut jamais présumer de rien en combat sire, fais-je remarquer.
- Précisément. Je pense qu'il serait plus judicieux que ce duel n'ait pas lieu car il poussera probablement la damoiselle en question à déployer des moyens excessifs pour tenter de gagner, argumente le roi Aragorn en croisant les bras sur son torse. Je pense donc préférable qu'aucun de vous ne soit handicapé par un affrontement aussi futile qu'inutile. Pour moi le vainqueur est tout désigné.
- C'est injuste pour elle ! M'insurge-je à nouveau. Si vous me déclarez vainqueur, elle va encore plus mal le prendre.
- C'est pourquoi je vous demande de vous retirer. En faisant ainsi, vous lui concéderez la victoire et son honneur sera sauf.
- Et le mien dans tout ça ? Demande-je.
- Vous êtes chevalier, non pas seigneur. Votre honneur sera intact de ne pas avoir terrassé une femme plus faible que vous mais d'un rang social plus haut que le vôtre. Comprenez bien que vous n'avez pas beaucoup à gagner à la terrasser, votre réputation est déjà établie. Je m'organiserai pour faire savoir que la couronne saluera là un acte de galanterie de votre part.
En terminant là-dessus, il tourne les talons et s'en va en faisant rouler sa cape.
Je le foudroie du regard sans dire mot. Moi qui me réjouissais déjà de clouer le bec à cette garce, me voilà forcé d'abandonner sans combattre.
Mais où est passé le Faust qui n'avait strictement rien à faire de ce qu'on pensait de lui ? Jeté avec l'eau du bain j'ai envie de dire…
Quoiqu'il serait plus juste de dire que j'oscille entre l'un et l'autre. Autant Bergen réveille la plus vieille partie de moi qui n'a que l'envie de l'envoyer se faire foutre, autant mes "compagnons" de la défense de Minas Tirith me donnent envie de ne le laisser voir que la partie "noble" de moi. La partie qui ressemble beaucoup à ce que j'étais en Isengard.
Est-ce que je développerais plusieurs personnalités ? J'espère que non.
- Qu'allez-vous faire ? Me demande Gandalf, rompant ainsi son long silence.
- Pourquoi me poser la question ? Grogne-je agacé. N'est-ce pas évident ?
- Si je la pose, c'est que justement non, me dit-il d'un ton distrait en grattant le cheval sous le museau.
- Soyez tranquille, je déclarerai forfait, grince-je entre mes dents serrées. Je ne suis pas fou au point d'essayer de me remettre un roi à dos.
Le vieux magicien hoche la tête et lâche ma monture pour venir vers moi.
- Avant de partir, je tiens à vous dire que vous avez fait le bon choix Faust. Cela n'est pas facile, mais grandir vient aussi avec le fait de reconnaître quand on doit cesser de s'obstiner.
- J'imagine que c'est censé me remonter le moral ? Gronde-je.
- Vous verrez plus tard que ce n'était pas si mal que ça, me dit-il en empruntant le même chemin que le roi.
Je t'en foutrais moi des "ce n'était pas si mal que ça".
Je termine de m'installer en grommelant pour moi-même, mais cela suffit quand même pour que je me calme et me fasse une raison.
Vers le début de soirée, alors que les derniers rayons du soleil éclairent la plaine où nous campons, un homme vient me trouver alors que je cherche à essayer de faire fonctionner le petit réchaud de camping Oriental.
- Vous souhaitez ? Dis-je sans m'arrêter en entendant la personne s'immobiliser derrière moi.
- Dame Elisia vous fait savoir qu'elle vous attend céans pour votre rendez-vous.
Je soupire autant de frustration car le petit appareil me résiste, autant que de devoir aller lui dire en face que j'abandonne après avoir si promptement accepté.
- Je vous suis, dis-je en me relevant.
L'homme se révèle être l'un des archers d'Elisia et je le suis derrière une petite colline où d'autres personnes forment un large demi-cercle. Elisia se trouve à l'un des bouts, terminant visiblement des exercices d'échauffement. Calembel et Dervorin sont à ses côtés. Le premier se dirige vers moi en me voyant tandis que le second se penche pour parler à Elisia qui se tourne pour me regarder venir, le visage sérieux, l'air concentré.
J'en connais une qui va être déçue.
Calembel m'accoste aussitôt.
- Si je pensais que cette idée venait de vous, je dirais que c'est une sottise.
- Dans ce cas, puisqu'elle n'est pas de moi, qu'en pensez-vous ? M'enquiers-je poliment.
- Que c'est un caprice, tranche-t-il sans hésiter. Nous savons tous deux qu'elle ne peut l'emporter sur vous. J'ai essayé de lui faire entendre raison, mais elle est obtuse comme…
- Comme moi ? Propose-je en souriant vaguement.
- Je n'y pensais pas, se défend-t-il. Mais maintenant que vous le dites…
Tu as tendu le bâton pour te faire battre Faust.
- Bon, cet humour mis à part, quelles sont les dispositions prises ?
- Je serai votre témoin si vous le souhaitez, me dit Calembel sans hésiter. Elisia a accepté que Dervorin lui en serve pour sa part.
- Quelles sont les règles ? M'enquiers-je en m'approchant.
- Le duel se passera au premier sang, me dit-il. Les coups à la tête sont proscrits, de même ceux sous la ceinture. Les bras et le torse sont les seules parties autorisées. Toutes blessure grave est proscrite, mais comme vos armure sont autorisées, je réalise bien qu'il vous faudra tous deux une certaines force pour faire couler le premier sang. En cas de risque pour la vie de l'un ou l'autre d'entre vous nous sommes supposés intervenir pour protéger la partie en danger.
J'avise sur une colline non loin le pavillon royal. Le roi se trouve assis sur une sorte de petite chaise en bois, à côté de lui Gandalf se tient debout. Tous deux me regardent gravement. Plus à gauche sont assis l'elfe et le nain, visiblement plus occupés à jouer aux dés qu'à regarder par ici.
J'approche du cercle, plutôt gêné qu'intimidé. Elisia s'avance, dégainant son épée avant de la pointer dans ma direction.
- Ce sera un duel d'honneur chevalier, annonce-t-elle d'une voix forte. Avez-vous quelque chose à ajouter ?
Je jette un long regard en direction du roi puis soupire de découragement.
- Oui, je me déclare vaincu, dis-je en baissant les épaules.
Dans l'assistance un long silence stupéfait se fait.
- VOUS QUOI ? Éclate soudain Elisia.
- Je déclare forfait, j'abandonne si vous préférez.
- SANS COMBATTRE ? Rugit-elle de colère. ÊTES-VOUS UN LÂCHE ?
- Appelez cela de la "galanterie", raille-je en me détournant.
- REVENEZ CÉANS ! NOUS N'EN AVONS POINT ENCORE FINI ! Beugle-t-elle de rage.
Je vois le roi qui hoche la tête de manière satisfaite dans ma direction et le magicien l'imite. Presque au même moment, leurs regards se figent sur quelque chose derrière moi.
- ELISIA, NON ! S'exclame soudain Dervorin alors que je réalise que j'entends un bruit de course derrière moi.
Le ton, les regards ainsi que le bruit me font comprendre qu'il y'a danger. Instinctivement, je sollicite Din'Ganar. Celle-ci répond avec zèle et dévouement et déverse en moi les forces qu'elle puise en Lia, me donnant la rapidité de tenter quelque chose. Et mon premier geste est de me pencher en avant, de plier mes genoux et de les détendre brutalement pour me propulser. Je fais un bond en avant qui me permet d'échapper de justesse à quelque chose qui fend l'air avec un bruit caractéristique. On vient de passer une lame plus ou moins au niveau de mon dos.
J'effectue une roulade en avant que n'eut pas dédaigné mon ancien professeur d'Aïkido, me rétablis sur mes jambes en exécutant un demi-tour rapide et pose la main sur la poignée de mon épée.
J'embrasse la scène du regard, Elisia a planté la pointe de son épée dans le sol en tentant de me l'abattre dessus de haut en bas, probablement visait-elle mon casque. Elle me regarde d'un air outragé et halète de l'effort soudain qu'elle a dû produire pour combler en quelques secondes les quinze mètres qui nous séparaient. Calembel regarde le spectacle d'un air effaré, sa figure ayant perdu pas mal de couleurs tandis que Dervorin arrive en courant également son épée à la main.
- JE NE VOUS LAISSERAI PAS VOUS EN TIRER AVEC UNE GALIPETTE ! S'énerve Elisia en dégageant son épée du sol.
- DAME ELISIA ! CESSEZ IMMEDIATEMENT ! S'interpose Dervorin alors que Calembel dégaine à son tour.
- ELISIA, CE COMPORTEMENT EST INDIGNE DE VOTRE RANG ! S'exclame Calembel à son tour en se mettant en garde entre elle et moi.
- IL BAFOUE OUVERTEMENT MON RANG EN SE COMPORTANT COMME SI JE N'ETAIT QU'UNE FEMME ! Rugit-elle le meurtre dans les yeux.
- ELISIA, CELA SUFFIT ! IL VOUS A CONCÉDÉ LA VICTOIRE ! S'exclame Dervorin.
Quoi que je fasse, elle ne semble jamais satisfaite…
Je m'avance au niveau de Calembel, mais celui-ci lève le bras pour me barrer le chemin.
- Chevalier, restez en retrait ! Votre honneur n'a pas à souffrir de ces caprices de petite fille !
- Je crains qu'elle ne s'en satisfasse pas monseigneur, dis-je calmement. Vous avez affaire à un adversaire qui ne résonne pas comme vous. C'est d'ailleurs probablement la raison pour laquelle elle est parmi nous aujourd'hui.
- Quand bien même, il est temps qu'elle grandisse ! Gronde le seigneur.
- Elle est déjà grande, lui dis-je en écartant le bras du seigneur pour passer. Mais personne ne semble le remarquer.
- Reculez Faust ! M'apostrophe Dervorin d'un ton agacé. N'envenimez pas plus les choses !
- Sauf votre respect, monseigneur Dervorin, je crains que ce ne soit vous qui ne deviez reculer si vous ne voulez pas être blessé.
- Faust, retirez-vous c'est un ordre ! S'exclame Dervorin en me foudroyant du regard.
- Je crains que ce ne soit plus possible. Mon adversaire vient de violer ses propres règles pour essayer de forcer cette rencontre. Cela signifie à mes yeux que s'il lui faut vous passer sur le corps pour m'atteindre, elle le fera.
- Elle est énervée chevalier ! Alors retirez-vous le temps qu'elle se calme ! Elle est ainsi depuis son plus jeune âge, il lui faut plus de temps pour refroidir les excès de son sang !
Je fixe Elisia dans les yeux. J'y vois de la colère c'est vrai, mais j'y vois surtout de l'orgueil. Et de l'orgueil blessé si j'en juge. Elle aussi me fixe intensément du regard.
Jalousie, colère, violence… Un putain de cocktail, à côté une fiole de nitroglycérine entre les mains d'un malade de Parkinson est plus stable.
Je reste fixe tandis que son expression se renfrogne.
- Allez-vous continuer à vous cacher derrière Dervorin encore longtemps chevalier ? Demande-t-elle aigrement.
- Pour une personne cachée, je semble pourtant aisé à trouver, fais-je remarquer.
- Vais-je vraiment devoir venir vous chercher ? Continue-t-elle.
Je regarde un peu autour de nous et je réalise que le cercle de personnes est à moitié bousculé par des troupes de l'armée régulière, sans doute envoyée par le roi et Gandalf pour éviter que ça ne dégénère.
- Même en admettant que nous commencions quoi que ce soit maintenant, les soldats du roi nous empêcheront de terminer, constate-je calmement.
- De quoi avez-vous donc peur chevalier ? Grogne-t-elle. Que sont quelques gardes pour vous ? Ne me faites point croire que vous reculeriez devant quelques humains alors que vous affrontez un avatar de la mort le sourire aux lèvres.
- Pourquoi affronterais-je les hommes du roi que vous et moi avons fait le serment de servir ? Demande-je en haussant les épaules.
Elle ne répond rien et se contente de me fixer.
- Dame Elisia, je vous demande humblement de bien vouloir ranger votre arme, dis-je en prenant un ton poli.
- Au nom de quoi ? Demande-t-elle.
- Au nom de votre souverain qui m'a explicitement demandé de ne pas vous affronter, réplique-je aussi neutre que possible.
Elle ouvre alors la bouche sur une exclamation muette et ses yeux s'agrandissent de surprise tandis qu'elle comprend.
- Vous ne vous retirez pas de votre propre volonté… Conclut-elle.
- Non, aurais-je eu le choix, nous serions en train de croiser nos aciers respectifs ma Dame. Mais comme la situation ne s'y prête pas, j'ai accepté la requête du roi. Si vous souhaitez vous mesurer à moi, je vous invite à m'en faire part après la bataille à venir.
Elle fronce les sourcils et réfléchit un moment avant d'hocher la tête.
- Je m'en satisferai, pour le moment, dit-elle en rengainant finalement.
- Vous m'en voyez fort aise, soupire-je de soulagement.
- Dans une heure à ma tente, ne soyez point en retard, me dit-elle en se détourant.
- Dans une heure ? M'étonne-je. Pourquoi faire ?
- Vos leçons de bienséances ! Me lance-t-elle sans se retourner.
Mes épaules s'affaissent tandis que je me sens terriblement las.
Bordel, elle quand elle tient le morceau elle est comme un pit-bull : même avec une barre de fer, c'est pas dit que vous lui fassiez lâcher prise.
Je pousse un profond soupir de lassitude.
- Vous ne pouvez cependant nier ne point l'avoir mérité, commente Dervorin en rengainant à son tour.
- J'essaie de m'en convaincre, réponds-je.
Je vais commencer à prier Satan et à sacrifier des poulets moi. J'ai bien l'impression que là-haut, personne ne m'écoute.
Je shoote dans une pierre au sol et retourne à ma tente en broyant du noir. J'ai une heure pour me faire à bouffer avant d'aller m'emmerder ferme.
Ça devrait être interdit des connes pareilles…
Je retourne à la tente sous les regards des personnes présentes. Je commence à être un peu trop connu à mon goût. Sitôt arrivé, je me laisse tomber sur le derrière et grimace à cause de l'impact sur mon pauvre derrière.
Bon, j'ai faim moi…
Je finis par comprendre l'astuce pour faire fonctionner le petit réchaud et obtiens ainsi un début de chauffage central. Mes provisions sont pour l'essentiel des fruits secs, du pain, du fromage et de la viande salée. J'entame le tout avec relativement peu d'entrain, la sensation de faim s'étant étrangement absentée alors que quinze minutes en arrière j'aurais bien dévoré mon cheval avec la selle et les sabots.
Je range bien vite les provisions et ressort, mais dehors le soleil est presque complètement couché et les hommes se pressent autour des feux. Il n'y a du coup pas grand-chose à regarder. Je ne vois nulle trace de Dervorin ou Calembel, encore moins d'Elisia. Le magicien blanc doit probablement être en train de causer chiffons avec le roi. Du coup je suis un peu tout seul pour encore un moment.
Ne sachant pas trop quoi faire, je m'assois dans l'herbe et regarde autour de moi, cherchant un truc à observer. Mais presque tout le monde semble plongé dans une contemplation silencieuse de leurs feux. Pas de rires, pas de chants, pas de conversations passionnées. Juste des regards sombres et graves.
Allez souriez quoi merde ! Vous êtes en route pour l'attaque-suicide la plus importante de votre temps ! Si c'est pour déprimer tout le temps, vous serez déjà découragés avant de commencer.
Je ne peux pas dire que je me réjouisse des masses non plus. Si j'ai bien tout compris ce que j'ai saisi au vol dans le camp, on va attaquer à découvert pour pousser l'ennemi à nous encercler. Aucune voie de retraite, c'est un dernier carré. Grosso-modo, la victoire ou la mort.
Tu parles que ça donne envie d'y aller…
Je pousse un soupir d'ennui autant que de découragement. Je déteste l'ambiance de merde avant une bataille.
Après un moment, j'estime que ça fait une heure et je commence à chercher la tente d'Elisia. Une paire de soldats du Gondor m'indique l'endroit où les nobles ont monté leurs pavillons et je réalise qu'en fait j'ai monté le mien à l'écart du camp comme le dernier des cons.
Je trouve une sorte de petit quartier de toiles derrière la butte où se trouve le grand pavillon royal. Bien ordré et bien agencé. Une petite roulotte contient même du matériel de forge et le proprio est occupé à retaper un fer à cheval. Là aussi, le silence est assez pesant.
Localiser la tente d'Elisia est simple, je reconnais les deux archers qui la gardent. Ils hochent la tête à mon arrivée.
- Salut les mecs, je viens voir la patronne.
Les deux ouvrent des yeux ronds d'incompréhension en m'entendant.
- Oubliez ce que je viens de dire, la mélancolie provoque chez moi des réminiscences d'un autre monde et d'une autre époque, dis-je en levant les mains.
Ils se regardent entre eux, probablement persuadés que je suis fou, mais ils n'en écartent pas moins le pan d'entrée de la tente. Je m'y glisse avec circonspection. L'endroit est bien plus chaleureux que je ne le pensais, mais reste quand même austère. Contrairement à moi qui dors à même le sol avec mes couvertures, elle dispose d'un lit à montants portables visiblement, quelques meubles légers viennent s'ajouter à cela, notamment un coffre…
Oui bon, c'est plus léger qu'une armoire normande quoi…
… Un porte-armure, occupé à l'heure actuelle par les effets de la dame, une lampe à huile suspendue au plafond munie d'un verre qui empêche le vent de faire trop vaciller la flamme, un brasero en fer forgé sur lequel se trouve une bouilloire en train de siffler doucement, trois chaises pliantes, une petit table que je soupçonne capable d'escamoter ses pattes, Mais ce qui me surprend le plus c'est que le pavillon est divisé et que mon hôte n'est pas présente.
Va savoir ce qu'il y'a dans l'annexe… Son laboratoire de sorcière ! Ou ses produits de beauté, ce qui reviens au même… Avec ses outils de dominatrice SM !
Je souris pour moi-même à cette idée. Comme si elle allait débarquer en corset cuir, hauts-talons et bas résille.
- Cuir, cuir, cuir-moustache… Marmonne-je pour moi-même en souriant.
- Qu'est-ce que vous baragouinez ? Me demande la voix d'Elisia dans un froissement de tente qu'on ouvre.
- Ho rien, dis-je en me retournant pour m'incliner. Le bonsoir madame.
- Le bonsoir chevalier, me dit-elle en approchant.
C'est con, mais je suis tellement habitué à la voir en armure que ça me fait tout drôle de la voir sans. Elisia porte une longue robe bleu clair toute simple avec des bordures brodées de fils d'or et une ceinture avec son épée au flanc qui vient casser l'apparente fragilité du truc au moins aussi efficacement que les grosses bottes de cavalier qui dépassent de sous la robe.
- Vous avez fait un effort vestimentaire madame ? Demande-je en fronçant les sourcils.
Elle hausse les siens et baisse les yeux sur ses vêtements avant de le relever et de me fixer d'un air soupçonneux les mains sur les hanches.
- Est-ce que vous vous moqueriez de moi chevalier ? Me demande-t-elle.
- Du tout, je posais juste la question, je ne suis pas familier des pratiques de la mode féminine à la cour du Gondor.
- La mode ? Qu'est-ce que cela ? Me demande-t-elle en fronçant les sourcils.
- Par mes contrées, on dénomme "mode" une tendance ou une manière s'habiller notablement répandue. Les femmes portent cela au rang d'art par chez moi, si j'en juge. Il existe également une mode masculine, mais j'avoue n'y avoir jamais prêté attention.
- Ho, vous parlez des tendances vestimentaires de la cour ? S'étonne-t-elle. Qu'en sais-je ? Je supporte à peine cette règle idiote qui suppose que toute femme doit porter ces encombrantes robes ! Si vous désirez parler chiffon, je vous présenterai mes sœurs, elles peuvent passer des journées entières à ne discutailler que de ce sujet.
- Je m'en passerai volontiers madame, réponds-je avec empressement. Je m'informais juste.
- Et bien je doute que cette robe soit aux tendances actuelles, me dit-elle en se regardant. Je l'ai faite faire il y'a un peu plus d'un an quand ma précédente robe est devenue trop petite pour moi. Dans ce laps de temps, les choses ont probablement beaucoup changé.
- Je vous crois sur parole madame, réponds-je.
- Enfin, trêve d'inutiles tergiversations, tranche-t-elle. Je constate que votre langage s'est nettement amélioré depuis cet après-midi. J'en déduis que vous avez déjà quelques notions de savoir-vivre ?
- J'espère pouvoir répondre par la positive, mais je ne puis rien affirmer, les usages étant sans doute différents entre les vôtres et les miens, madame.
- Cela est probable, admet-elle. Bon, vous n'oubliez plus mon titre, c'est déjà cela. Si vous aviez fait appel à ces notions depuis le début nous n'en serions pas là.
J'encaisse sans broncher la remarque. Elle a absolument raison. Mais je vais éviter de lui faire remarquer qu'être aussi à cheval sur les bonnes manières est un peu ridicule quand on voit à quel point elle tourne en dérision les règles qui régissent son habillement.
- Veuillez m'en excuser, mais je suis plus que rétif quand on tente de m'imposer quelque chose.
- Voilà qui n'est guère un bon point en votre faveur, commente-t-elle.
- Mais voilà ce qui me pousse à pratiquer la révolte lorsque je l'estime justifiée, dis-je pour lui rappeler qu'au fond elle s'est aussi rebellée contre l'autorité.
- Et bien la révolte n'a rien à voir avec les bonnes manières, dit-elle en s'asseyant dans une chaise avant de croiser les jambes d'une façon étrange mais néanmoins élégante. Elles sont une preuve de savoir-vivre, le principe des gens éduqués, ce qui sépare la noblesse des cerfs, paysans et autres manants en tous genres.
Mai soixante-huit, tu connais ? Non bien sûr, pas plus que la révolution Française ou la guerre d'Indépendance des États-Unis. Tous des conflits menés au nom de la liberté et de l'égalité.
- Certes… Admets-je en hésitant à lui mettre en pleine face que je suis un roturier. Et donc, comment vous proposez-vous de procéder à ces cours ?
- J'ignore à quel degré d'instruction vous êtes parvenu avec votre éducation, mais il est évident que vous êtes allé bien plus loin que la moyenne des enfants bourgeois, commente la jeune femme en réfléchissant à voix haute. C'est à croire que vous êtes né noble et que vous auriez été déchu par la suite. Mais passons, pour le moment nous allons simplement partir du principe que vous êtes venu visiter une simple jeune femme et nous allons voir comment vous vous comportez.
J'hausse un sourcil.
- Vous oubliez peut-être le fait que la jeune femme en question est une combattante accomplie, une chef militaire et une héritière de domaine. Je crains d'avoir quelques difficultés à paraître normal en ces conditions.
- Ho tiens ? Grince-t-elle. Et pour quelle raison ?
- Parce que je ne sais jamais à laquelle des quatre personnes je m'adresse, madame, réponds-je avec un sourire amusé.
- Des quatre personnes ? Que me chantez-vous là, chevalier ? Je suis une seule personne.
- J'entends par là que je ne sais jamais si je m'adresse à la jeune femme, la chef militaire, la combattante ou l'héritière. Avouez que c'est fort peu pratique.
- Voilà qui vous est surtout très commode pour justifier vos erreurs et votre franc-parler, grogne-t-elle d'agacement.
- On peut le voir ainsi j'imagine, commente-je en levant l'œil qui me reste au ciel. Ne pourrait-on faire table rase ou quelque chose du genre ?
Elle tape soudain du poing dans sa paume ouverte.
- Voilà une excellente idée ! S'exclame-t-elle. Simulons que nous soyons de parfaits étrangers l'un pour l'autre !
Je la regarde avec un œil rond.
- En quoi cela va-t-il me servir ?
- À vous rien, à moi cela va me permettre d'estimer jusqu'où vont vos manières.
- Bon… Dis-je en haussant les épaules. À vous l'honneur…
Elle me regarde plusieurs secondes puis ferme les yeux, à mon grand étonnement.
Qu'est-ce qu'elle bricole ?
Je la regarde faire tandis qu'elle semble prendre plusieurs grandes inspirations. Quand elle rouvre les yeux, elle me sourit d'une façon si naturelle que j'ai soudain l'impression de me retrouver face à une parfaite étrangère.
- Le bonsoir messire, me dit-elle avec ce qu'il faut de chaleur dans la voix pour me mettre mal à l'aise. Je suis enchantée de vous rencontrer. Mon nom est Elisia, puis-je m'enquérir de celui de la personne à qui j'ai affaire ?
- Heu…
Je secoue la tête et cligne mon œil pour me remettre les idées en place.
Du calme, ce n'est qu'un jeu de rôle.
- Le bonsoir damoiselle Elisia, réponds-je aussi naturellement que possible. Je suis le chevalier Faust Ignis, enchanté également de faire votre connaissance.
- Le plaisir est partagé, me répond-t-elle en accentuant son sourire, ce qui me mets encore plus mal à l'aise. Dites-moi chevalier, que me vaut cette rencontre ?
- Ho… Il se trouve que j'ai…
Trouve un truc, le premier qui te passe par la tête ! Même une banalité ! Tiens ça !
- J'ai ouï-dire que ce trouvais en ce lieu la plus belle femme du pays, j'en ai voulu en avoir confirmation de mon propre œil.
Elle rosi légèrement et son sourire perd un peu de sa superbe, mais elle se contrôle admirablement et reprend de plus belle.
- Si c'est de moi qu'on vous a tenu de tels propos, j'en suis fort aise. Trouve-je pareille grâce à votre œil ?
- Par ma foi, je crains bien que l'on m'ait menti ! Dis-je entrant dans le jeu.
Son air se transforme et je sens qu'elle s'apprête à se mettre en colère.
- Si j'en crois l'œil qui me reste, je n'ai point en face de moi la plus belle femme du pays, mais la plus belle du monde connu dans son entier, dis-je avec un sourire que j'espère charmeur.
Elle qui avait ouvert la bouche, probablement pour protester ou me placer un commentaire acide, se retrouve soudain sans voix et rougit violement.
- Aussi vrai que je m'appelle Ignis, je crains qu'il n'existe de mot en mon vocabulaire qui rende hommage à votre éclat. Le terme "beauté" serait pour vous une estimation bien pâle de la réalité mais faute de mieux, je crains de devoir m'en contenter.
- Vous me flattez chevalier, dit-elle après un toussotement distingué. Et j'ajouterais à cela que vous le faites d'une manière éhontée.
- Faut-il donc que je bride mes mots à défaut de ne pouvoir vous dépeindre à votre juste valeur ? Continue-je en m'amusant comme un petit fou.
- Chevalier, je vous en prie, vous devenez gênant, dit-elle en détournant le regard.
- Pourquoi détourner ainsi vos yeux belle enfant ? Dis-je en lui ressortant toutes les inepties que j'ai un jour pu entendre dans tous ces films à l'eau de rose que ma petite sœur adorait. La vue de mon visage diminué vous offense-t-elle à ce point ?
- Ho non ! Dit-elle en se tournant vers moi. Vous êtes bel homme, je vous assure ! Vous semblez fort et hardi, mais votre regard est tendre et doux.
- Si cet œil vous plaît, il est à vous, réponds-je en saisissant la balle au bond. Puissiez-vous me pardonner de ne pas disposer de son jumeau à vous offrir. Mais il me reste toujours ce corps à vous donner si vous en voulez
- Chevalier, retenez vos mots ! Dit-elle en se redressant dans sa chaise rouge comme une pivoine. Ce sont des choses qui ne se disent point !
- Et pourtant je les dis car c'est là ce que votre vue m'inspire. Vos yeux sont aussi clairs et purs que les cristallines eaux des sources des montagnes et je m'y noierai avec bonheur si seulement vous m'en donniez l'autorisation, dis-je emporté par ma verve.
- Chevalier… Vous ne devez pas… Hésite-t-elle en détournant le regard.
- Et pourquoi non ? D'un regard vous avez capturé ma vie et, d'un sourire, ravi mon âme. Me souhaitez-vous donc mort-vivant pour me laisser ainsi ?
- Je… Je…
Elle me regarde d'un air déboussolée et les joues en feu. Puis soudain son regard change et je comprends que l'Elisia normale est de retour.
- En… En voilà assez chevalier ! Je songe que vous avez assez ri à mes dépends !
Je perds immédiatement mon sourire charmeur.
- Pfff ! Alors que ça commençait à devenir intéressant… Soupire-je de dépit.
- Vous êtes décidément trop doué au jeu de vous faire passer pour une autre personne ! À croire que vous avez quelque honteux passé à cacher.
- Qui, moi ? Mais qu'allez-vous donc chercher madame ? Ricane-je sarcastiquement. Ne me suis-je pas fait passer pour un seigneur pendant rien moins qu'une semaine avec la complicité du magicien blanc ?
- Sur ce point-ci vous devriez être reconnaissant qu'aucun de nous n'ait voulu dénoncer votre mascarade au roi car c'est de l'usurpation de rang et cela peut vous mener au billot ! S'exclame-t-elle.
- J'avais donc raison, dis-je avec un sourire sarcastique. Vous souhaitez bel et bien faire vôtre mon corps. Plus précisément ma tête que vous souhaiteriez sur le linteau de votre cheminée si j'en juge.
- Vous ne comprenez décidément rien à rien ! Explose-t-elle soudain en bondissant hors de son siège pour s'immobilier à quelques centimètres seulement de ma figure.
Je m'interromps et troque sans le vouloir mon air railleur contre une expression surprise.
- Je n'y comprends plus rien chevalier. Vous savez être un parfait gentilhomme quand vous le souhaitez, pourtant vous êtes odieux les deux tiers du temps ! Comment peut-on avoir une aussi bonne éducation et ne s'en servir que pour la tourner en dérision ?
- Allez savoir… Réponds-je en haussant les épaules. Peut-être me rebelle-je également contre cette éducation que l'on m'a imposée plutôt que proposée ? Dis-je en reculant d'un pas pour remettre un peu de distance entre elle et moi.
- En ce cas, cela signifie que vous en usez comme bon vous semble et donc le problème n'est plus votre éducation mais que vous êtes volontairement désagréable avec moi ? S'insurge-t-elle en me poursuivant.
- C'est aussi une possibilité qui ne manque pas d'arguments pour elle, dis-je en tentant à nouveau de m'éloigner.
- Que vous ai-je donc fait pour mériter d'être traitée de la sorte ? Questionne-t-elle outrée sans me laisser diminuer la distance entre nous. Parlez je vous prie, chevalier !
- Heu… Je… Dis-je en cherchant mes mots tout en essayant de battre en retraite.
Ce qui devait arriver, m'arrive soudain : mon dos heurte un montant du pavillon mettant un terme sec à mon recul. Et, réglée comme une horloge, Elisia vient buter contre moi en me poursuivant. Et cette fois nos visages sont beaucoup trop proches. C'est à mon tour de rougir ostensiblement.
- Je… Suis navré…
- Ha… Hésite-t-elle en me regardant comme hypnotisée.
Je l'entends déglutir, j'en fais de même, ne sachant pas quoi dire, ma tête embrumée par une chaleur soudaine qui me semble des plus malvenues.
- Donc… Vous… Vous ne me détestez pas… Chevalier ? Balbutie Elisia.
- Non… Je ne pense pas… Hésite-je en suivant la courbe de sa bouche et de ses lèvres comme si ma vie en dépendait.
Nous nous regardons sans plus parler, incapable d'esquisser une parole. J'entends mon cœur battre à mes tempes furieusement et je sens mes mains devenir moites.
- Est-ce que… Vous me… M'appréciez… Chevalier ? Me demande-t-elle d'une voix murmurante.
- Oui… Souffle-je sans prendre le temps de réfléchir.
Puis aussi soudainement qu'un prédateur fondant sur sa proie, Elisia se hisse sur la pointe de ses pieds et saisit mes lèvres avec les siennes.
WHAT !
Mon cerveau disjoncte instantanément à cette seule pensée, cette seule idée aussi saugrenue qu'obsédante.
ELISIA VIENT DE M'EMBRASSER !
J'ignore combien de temps s'écoule ensuite, cette phrase tourne en boucle dans mon cerveau comme un processus de boucle infinie dans un processeur rouillé. Le moment où j'émerge c'est quand je sens qu'elle se détache délicatement de moi. J'ai dû rester tétanisé un bon moment. Mais à nouveau, quand je la regarde ses yeux ont encore changé. Et cette fois j'y vois toute l'innocence et la fragilité d'une jeune femme manquant d'assurance en ce qu'elle vient de faire.
- Je… Je suis navrée… Chuchote-t-elle en baissant les yeux. Je ne sais ce qui m'a pris…
Pour une fois, aucune réplique cinglante, aucun sarcasme, aucune constatation ironique ne me vient à l'esprit. Je réalise seulement maintenant qu'Elisia est une très jolie femme. Ses longs cheveux noirs qui ondulent naturellement sur ses épaules, sa peau pâle, presque autant qu'un drap blanc, ses yeux bleus…
Elle est assez musclée pour une fille et ce n'est pas très discret, contrairement à Lia qui, si elle était forte elle aussi, conservait un physique plus souple qu'athlétique. Sans parler du tour de poitrine où là, Lia est vaincue à plates coutures.
Le simple fait de penser à elle me fait soudain sentir du remord pour ce que je viens de faire. Je réalise dans un second temps que Din'Ganar est un volcan de rage qui ne demande qu'à éclater avec une puissance à faire pâlir d'envie la bombe d'Hiroshima.
Bénie soit la nouvelle protection de Gandalf à ce sujet, sinon j'aurais probablement tourné de l'œil. Je m'en sors au final avec une légère nausée.
Mais j'ai un autre problème sur les bras et je dois parer au plus pressé.
Je me reprends et parviens à me recomposer un air plus chaleureux, mais j'évite de sourire. D'une main, je passe un doigt sous le menton d'Elisia pour le lui remonter gentiment. Elle se laisse faire avec une étonnante facilité et je découvre que ses paupières sont déjà chargées d'humidité.
- Dame Elisia, vous êtes une personne formidable et une fort belle femme. Vous méritez un homme à votre hauteur pour combler vos attentes. Mais, aussi cruel cela puisse paraître à dire, ce n'est certes pas moi.
Sa figure se couvre d'un air d'incompréhension.
- Je vous demande pardon ? Demande-t-elle à voix basse.
- Elisia, je ne puis répondre à vos sentiments. Une autre femme occupe mes pensées et mon cœur. C'est pourquoi je pense qu'il vaut mieux que nous en restions là.
Elle me regarde plusieurs secondes avant de s'éloigner de quelques pas de moi en se détournant.
- Vous avez raison chevalier… Me dit-elle d'un ton soudain plus clair. Il se fait tard et nous avons encore une longue route demain. Je vous donne votre congé. Vous pouvez disposer, termine-t-elle d'un ton plus autoritaire.
Je m'incline, un peu sous le choc. Autant cela semble facile avec Elisia, autant j'avais eu toutes les peines du monde à me débarrasser de Lia la dernière fois que je me suis retrouvé dans ce genre de situation.
- Merci madame, je vous offre mon éternel respect en échange de cette compréhension dont vous faites preuve.
- Je l'accepte, s'empresse-t-elle de dire. Maintenant sortez !
J'acquiesce et sors à reculons. Hors de la tente je passe les gardes en notant à peine les regards qu'ils s'échangent en me voyant passer. Je regagne mon propre pavillon en pilotage automatique. Je me rappelle vaguement m'être déshabillé pour aller dormir, mais avant de reprendre correctement mes esprits, je suis déjà couché.
La scène de tout-à-l'heure passe et repasse en boucle dans ma tête. C'est la deuxième fois de ma vie qu'une fille m'embrasse sur la bouche. Pour le coup, je suis persuadé que je ne parviendrai pas à en dormir.
Mon idée se révèle fausse quand je me réveille sans me souvenir de m'être endormi et aucune idée de ce que j'ai pu rêver. Même si je me sens en grande forme, mon esprit est ailleurs. Je suis littéralement obsédé par les événements qui se sont déroulé le soir d'avant. Je ne pense plus qu'à ça et continue à tourner en pilotage automatique pour démonter mon campement et ranger le tout sur Gentiane qui le supporte d'ailleurs très patiemment. Je la gratifie d'une pomme et la flatte un moment pour me changer les idées.
- Chevalier ? Me demande une voix.
- Hmmm ? Réponds-je en me tournant vers Dervorin.
- Avez-vous mal dormi ? Me demande ce dernier. Vous semblez absent. J'ai dû vous héler trois fois pour que vous daigniez réagir.
Je le gratifie d'un air surpris.
- Non, je ne crois pas avoir mal dormi. Mais pour être franc je ne m'en souviens même pas.
- Vous ne vous en souvenez point ? S'étonne Dervorin.
- Surprenant non ? Demande-je en flattant l'encolure de Gentiane.
- Tout du moins est-ce mieux que ce à quoi je m'attendais, répond-il. Cela s'est-il bien passé avec dame Elisia hier soir ?
- Je pense que l'on peut dire cela, réponds-je évasivement.
Dervorin penche la tête sur le côté et lève un sourcil surpris.
- Me cacheriez-vous quelque chose ? Demande-t-il.
- Ne posez pas cette question, vous seriez fichu d'avoir des réponses, dis-je en levant mon œil au ciel.
- Faust, avez-vous fait quelque chose que la morale pourrait réprouver ? Me demande-t-il soudainement plus empressé.
Je reste muet, incapable de dire si la morale de Dervorin réprouverait un baiser de cette nature. Il se rapproche de moi l'air soudain inquiet.
- Faust, ne me dites pas que… Vous est Elisia… Reprend-t-il plus bas d'un ton presque paniqué tout en pâlissant.
- Je n'ai rien fait qui puisse remettre sa virginité en doute, si c'est là votre question, finis-je par soupirer. Mais je crains que dame Elisia et moi n'ayons fait bien plus ample connaissance que je ne le pensais.
Ses yeux semblent soudain vouloir s'évader de leurs orbites.
- Dois-je comprendre que cela ne vous laisse pas de marbre ? Demande-je un peu surpris.
- Je crains que l'on ait oublié de vous informer de certaines dispositions prises auprès de dame Elisia.
Pourquoi j'ai l'impression de l'avoir déjà entendue celle-là ?
- Laissez-moi deviner, elle est fiancée ?
- Vous le saviez ? S'étonne, Dervorin.
- Non, mais il semble que j'aie le chic pour dénicher les dame dans cette situation.
Bingo ! Touché-coulé ! C'est encore moi qui me chope la fiancée ! MONDE DE MERDE !
- Dans ce cas, je vous conjure de ne point voir à nouveau dame Elisia sans un chaperon en bonne et due forme.
- Est-ce à vous qu'elle est promise ? Demande-je à brûle pourpoint.
- Nenni, mais cela est bien pire que vous ne le songez.
- Allons bon ? M'étonne-je. À qui est-elle fiancée ?
Dervorin regarde autour de lui puis me prend par l'épaule d'un air conspirateur.
- Rien n'a encore été décidé, mais son père m'a expressément demandé de faire en sorte qu'elle reste virginale pour que son potentiel mari ne soit point lésé.
- Rien n'a encore été décidé ? Ne me dites pas qu'elle ignore que son père l'a fiancée ? M'énerve-je soudain en voyant le schéma se reproduire.
- Ho non, apaisez-vous ! Elle est tout à fait avisée, mais son potentiel mari n'a point pris de décision céans.
- Ha tiens ? Et qui est-il pour faire ainsi patienter notre damoiselle ?
- Chevalier, le promis d'Elisia est Calembel.
Je stoppe net avant de regarder bien en face Dervorin.
- Vous plaisantez ! Il a deux fois, si ce n'est trois fois son âge !
- Faust, la situation est alambiquée ! Ne jetez point de l'huile sur le feu sans savoir !
- Il me serait difficile de savoir si personne ne me dit rien ! Grogne-je passablement agacé en levant les bras.
- Chevalier, il vous faut savoir que c'est une raison d'état… Calembel est toujours un homme marié.
- Plus vous parlez et moins j'y comprends, dis-je après une seconde pause surprise.
- Calembel est déjà uni à une autre dame, mais son épouse n'a jamais pu lui donner descendance. Son ventre est aussi stérile qu'un champ salé.
- Qu'en savez-vous ? C'est peut-être de Calembel que vient le problème ! M'exclame-je.
- Certes non, Calembel avait déjà eu un enfant avant son mariage. Cela exclu donc que les troubles viennent de lui.
- Ha tiens ? Et il lui est arrivé quoi à cet enfant ? Il refuse de reconnaître un bâtard ? M'agace-je.
- Chevalier, il l'a reconnu dès son premier souffle. Mais cet enfant est mort en bas âge d'une mauvaise chute de cheval, me corrige Dervorin.
- Ha… Dis-je en sentant ma colère descendre d'un coup. Mais, s'il est marié, comment pourrait-il épouser dame Elisia ?
- C'est pour cette raison que Calembel n'a pas encore donné son accord. Il aime sa femme d'amour véritable, mais il sait également ce que signifie ne point avoir d'héritier. Or, pour qu'une potentielle descendance soit reconnue, il doit d'abord répudier sa femme avant de prendre Elisia pour épouse.
- Et Dame Elisia a consenti à cela ? M'étonne-je.
- Son père et Calembel sont de vieux amis, cela a été décidé par son père. J'ignore comment et pourquoi, mais elle l'a accepté aussi. Calembel est le plus indécis des protagonistes de cette histoire.
- Bon, admets-je après plusieurs minutes de réflexion. Je comprends l'idée générale et ne souhaiterais pas me retrouver à la place de Calembel. Mais vous avouerez tout de même que la situation est des plus farfelues.
- J'ai également été des plus stupéfié de l'apprendre, me confie-t-il. Mais la noblesse ne vient pas qu'avec des droits, elle vient avec des devoirs et fournir stabilité par une descendance continue en fait partie. Cela, vous l'apprendrez bien assez tôt Faust. En attendant, je vous conjure de ne plus rester seul avec Elisia afin d'éviter les mauvaises rumeurs.
- Je m'y plierai, dis-je en levant les mains l'air vaincu. Mais savoir cela plus tôt eu pu éviter des débordements…
- J'en suis navré, vous sembliez si peu vous entendre avec l'héritière de la vallée du Morthond que je n'ai point envisagé un seul instant que vous vous réconcilieriez… De la sorte… Termine-t-il en regardant ailleurs.
- Moi non plus à vrai dire Seigneur Dervorin, dis-je en me détournant pour finir de paqueter mes affaires sur mon cheval. Moi non plus…
C'est quand même effrayant. On dirait qu'il suffit qu'une fille soit bien née et un peu jolie pour qu'elle soit promise à quelqu'un un siècle avant mon arrivée. Je les attire ou quoi ?
Je termine mes préparatifs en vitesse. Ou du moins, estime-je que c'est en vitesse. Dervorin reste dans le coin, l'air songeur.
- Vous n'avez pas de tente à ranger ? Demande-je pour meubler le silence.
- Quelle idée absurde ! S'étonne-t-il. J'ai des pages pour disposer de mes affaires et un écuyer pour s'occuper de mes armes.
- Ha ? Il faudrait peut-être que je m'en procure quelques-unes de ces petites bêtes-là… Commente-je en terminant.
- "Petites bêtes-là" ? Chevalier, prendriez-vous les valets et les écuyers pour des lutins ou d'autres fées de logis ? Me demande-t-il les yeux ronds.
Je lui retourne un regard du même genre.
- Me prendriez-vous pour un demeuré ? Ne puis-je m'empêcher de demander. Bien sûr que je sais que les écuyers et les valets ne sont pas des lutins !
- Mille excuses, je ne voulais point vous vexer, répond Dervorin en levant les mains. Mais votre formulation était des plus insolites à mes oreilles.
- C'était de l'humour, grince-je. Une manière de tourner les choses en dérision afin de les rendre amusantes.
- Pourquoi vouloir les rendre amusantes ? S'étonne-t-il. Ce sont de futurs chevaliers tout comme vous. Ils sont la prochaine génération qui défendra le royaume quand nous serons vieux et usés. Ils méritent le respect.
- Dites-donc, ne riez-vous jamais de rien ici ? Demande-je en croisant les bras sur mon torse.
- Bien entendu que nous rions, mais il y'a certains sujets sur lesquels il est malvenu de rire.
- Chez moi, on dit qu'on peut rire de tout… Mais pas avec n'importe qui, complète-je en me détournant pour monter sur Gentiane.
Dervorin fronce les sourcils.
- J'admets n'y avoir jamais songé, dit-il alors que ma jument arrive à son niveau.
- Il y'a un temps pour tout monseigneur. Mais maintenant je pense que nous devrions rejoindre la colonne. J'ai déjà manqué un départ, je n'en raterai pas deux.
Je rejoins le gros du camp avec Dervorin et celui-ci monte à cheval sitôt arrivé. Comme il l'a dit, deux ados et un pré-adulte l'attendent avec ses affaires déjà toutes emballées.
J'ai beau connaître le principe du valet et de l'écuyer, pour moi ça ressemble à de l'esclavage…
- Au fait, j'ai un neveu qui sera bientôt en âge, cela vous intéresse ? Me demande Dervorin en arrivant à ma hauteur à cheval.
- Heu… En âge de quoi exactement ?
- De devenir page. Ma sœur lui cherche un chevalier compétent pour lui enseigner.
- Hé, ho, je suis chevalier depuis moins d'une semaine ! M'insurge-je. Je ne suis en tout cas pas un exemple à suivre !
Il hausse les épaules avec un léger sourire.
- Ce n'est point pour tout de suite de toute façon. Il en a encore pour une année ou deux avant qu'il n'atteigne l'âge requis. Mais si vous changez d'avis, je me ferai un plaisir de vous présenter à sa mère.
- Mais ou bien sûr, comme si j'allais m'encombrer avec un gosse qui n'est même pas le mien… Bougonne-je tout bas dans mon coin.
Cette fois la journée passe beaucoup plus vite. Je passe l'essentiel du temps à chevaucher de concert avec Calembel et Dervorin, même si je ne peux m'empêcher de regarder le seigneur d'un autre œil. Surtout, je comprends enfin certains gestes et certains blancs quand Elisia est dans le secteur. Sans aller jusqu'à dire que ces deux-là s'espionnent, du moins j'ai l'impression qu'ils se jaugent. Pendant l'après-midi, je suis pris à part par Gandalf qui m'emmène chevaucher un peu plus loin de la colonne.
- Faust, je dois bien admettre que jusqu'à ce que j'apprenne que Dame Elisia du Morthond vous avait provoqué en duel, j'ai bien cru que vous n'étiez pas venu, entame-t-il d'un ton chaleureux. Alors je tenais à vous remercier et à vous féliciter.
- De rien, je suis ravi d'avoir un instinct grégaire aussi développé que le reste des moutons qui vous suivent à l'abattoir, plaisante-je.
- Faust ! Me rabroue le vieux magicien.
- Ho ça va, si on peut plus rigoler…
- Il est des sujets avec lesquels l'on ne plaisante point !
- Bla, bla, bla… Vous ne m'avez quand même pas éloigné de ma conversation sur la manière de cuir le civet de lapin pour me féliciter ? J'imagine qu'il y avait autre chose que les autres doivent éviter d'entendre.
- Ce genre de commentaire fait partie des choses qu'ils n'ont point besoin d'entendre.
- Et bien quoi ? Vous préférez que je sorte des grandes phrases à la Patton ? "Il y a des moments où il est bon d'écouter sa peur et d'autres où il est plus sage de faire comme si elle n'existait pas." ? Ou encore, "l'objet de la guerre n'est pas de mourir pour son pays, mais de faire en sorte que le salaud d'en face meure pour le sien !" et des choses dans le genre ?
- Ce serait déjà plus constructif.
- Très bien, trouvez-moi une paire de colts à crosse d'ivoire et je m'y mets, dis-je avec un sourire moqueur.
-Une paire de quoi ? S'étonne Gandalf.
- Oubliez, je faisais encore de l'humour.
Il hausse un sourcil soupçonneux, mais semble ne pas vouloir relever.
- Faust, demain nous serons devant les portes de l'ennemi.
- Chic, j'ai hâte… Grince-je.
- Veuillez cesser de m'interrompre de la sorte je vous prie !
- Ok, ok, dis-je en levant les mains.
- Faust c'est important. Demain tout le monde sera très occupé à lutter pour sa vie. Vous aurez un peu moins de problèmes de ce côté-ci.
- Je vous demande pardon, je ne suis pas invincible ! Interviens-je. Je vais aussi avoir de la peine à rester en vie demain.
- Mais moins que les autres, insiste Gandalf. C'est pourquoi je voudrais que vous fassiez une chose pour nous.
Je pousse un long soupir de découragement.
- Quoi, encore ? Demande-je en sentant déjà que je ne vais pas apprécier la réponse.
- L'armée de notre ennemi ne compte pas que des orques, elle compte aussi un certain nombre de monstres comme des trolls et des choses du genre.
- Ouais ? Et alors ?
- Je souhaiterais que vous les cibliez en priorité. Chacune de ces créatures peuvent tuer des dizaines d'hommes avant de tomber. Nous n'aurons déjà pas l'avantage du nombre, mieux vaut ne pas accentuer ce désavantage en laissant des créatures de cet acabit assaillir trop fortement nos lignes.
- Alors celle-là elle est forte de café ! Et pourquoi moi j'aurais plus de chances contre ces trucs ?
- Premièrement pour la force hors norme que vous confère votre arme. Ensuite pour sa capacité à ignorer les armures de l'adversaire. Le cuir épais et les os incroyablement solides des trolls ne sont rien pour elle que distractions futiles, cela fait de vous un tueur de monstres tout désigné.
Je reste muet quelques secondes. Je déteste quand le vieux à raison sur toute la ligne.
- J'ai un compte à régler avec un Nazgûl, dis-je. Je vous préviens que si je le croise, vos trolls vous vous en occuperez vous-même.
- Si vous laissez les trolls de côté pour occuper un Nazgûl, personne ne vous en tiendra rigueur, me dit-il d'un ton rassurant tout en esquissant un léger sourire. Surtout si vous parvenez à les faire tomber de ces sortes de serpents volants qu'ils chevauchent.
- Okay, je verrai ce que je peux faire… Dis-je après un instant de réflexion.
- Merci Faust, nous comptons tous sur vous.
- Comptez pas trop vite non plus, je ne suis pas un dieu de la guerre comme certains semblent le penser…
- Pourtant, par bien des points, vous vous en rapprochez. Vous avez même plus de similitudes avec le roi que vous ne le pensez.
- Et ben on est pas sortis de l'auberge si le roi me ressemble… Marmonne-je pour moi-même.
Gandalf regagne la colonne et je le suis. Je reprends ma conversation avec Dervorin et très vite j'oublie les trolls au profit des condiments nécessaires à un bon civet de lapin.
Je n'ai pas osé approcher Elisia de la journée et je m'en rends compte au moment de monter le camp quand Calembel me dit que je n'ai rien à faire avec la plèbe et que je devrais faire monter mon pavillon chez les nobles à qui j'appartiens.
Refuser serait probablement mal perçu, aussi j'accepte. Dervorin me fait même envoyer l'un de ses pages pour qu'il m'aide à monter mon campement. Apprenant que je n'ai pas de page, Calembel m'en détache un aussi. Et pour faire bonne mesure, Elisia me détache l'un de ses valets.
- Tiens, vous n'avez pas de page madame ? M'étonne-je.
- Bien sûr que non chevalier, réplique-t-elle. Les femmes ne peuvent devenir chevalier, elles ne peuvent donc point former un futur guerrier.
Ha oui c'est vrai, la supériorité masculine sur la femme, tout ça, tout ça… J'aimerais bien voir la tête d'une activiste féministe ici. À mon avis elle en ferait une syncope.
Je me retrouve donc avec bien plus de personnes qu'il ne m'en faut pour monter mon campement. Après avoir déposé mon armure dans mon pavillon et enfilé une tenue plus agréable, je rejoins donc la table que les seigneurs se sont fait dresser à l'extérieur.
- Avoir une table pareille au milieu de nulle part, c'est du luxe messires ! M'exclame-je en m'asseyant dans l'une des chaises pliantes installée autour.
- Ce n'est que peu de chose, s'enorgueillit Calembel dont la table ainsi que les services en argent qui la parsèment sont sa propriété.
- Vous allez voir, Almen est un cuisinier hors-pair. À croire qu'il est né femme ! S'exclame Dervorin avant de partir d'un grand rire tout en désignant l'un de ses pages.
- Je me réjouis d'avance de goûter cela, répond poliment Elisia en buvant à sa coupe.
- Pourquoi tout ce cérémonial messire ? Nous fêtons quelque-chose ? Demande-je en regardant la table garnie comme pour se préparer à accueillir un banquet.
- Bien sûr que nous fêtons quelque chose ! S'exclame Calembel. Demain nous serons peut-être tous morts, alors il est temps de faire un sort à nos vins et nos victuailles ! Dommage que nous n'ayons pas nos femmes également, elles auraient probablement eu beau jeu de se plaindre de la suite ! Dit-il avant de partir dans un rugissement de rire.
Sacré Calembel, s'il n'existait pas il faudrait l'inventer.
- Allons mes amis, trinquons ! Et pour ce soir, dame Elisia, laissez donc ce pauvre Faust tutoyer tout le monde ! Continue-t-il en remplissant généreusement les coupes à l'aide d'une outre remplie de vin rouge.
Je ne suis personnellement toujours pas plus fan d'alcool, étant donné mon passé avec lui. Je me force à boire un peu, mais au final je bois beaucoup moins que la moyenne. Le repas dissipe probablement une partie des vapeurs du vin et nous ne sommes visiblement pas les seuls à travers ce camp à faire bombance.
Je plains décidément les sentinelles, mais n'échangerait pas ma place avec elles.
Le repas se passe dans une ambiance que notre consommation de liquide écarlate vient détendre beaucoup. J'ai la rare occasion de voir Elisia rire à s'en étouffer à une histoire drôle de Calembel. Dervorin nous fait une démonstration de jonglage et je m'essaie même au chant, ce qui est pour dire à quel point je suis beurré. Mais mon auditoire applaudit très fort à ma représentation de "la petite fugue". Et c'est à l'occasion de mon imitation de Carlos et de sa chanson "Papayou" que mon auditoire hurle de rire en réalisant ce qu'est un papayou. Je suis moi-même très étonné d'avoir réussi à la chanter de bout en bout sans exploser de rire.
Un peu plus tard, alors que Dervorin m'explique un tour de cartes, Calembel le coupe en s'exclamant de manière tonitruante comme à son habitude.
- J'accède à votre requête ! S'enthousiasme-t-il avant de partir d'un gros rire ravi.
Je me demande pendant un instant ce que ça peut être jusqu'au moment où je me rends compte que Dervorin a fait apparaître la carte que j'avais choisie dans mon propre col de cape. Ramené à la réalité par les tours de passe-passe du seigneur, je me lance dans un long débat sur la différence entre la prestidigitation et la magie réelle, mais je dois avoir trop bu parce que Dervorin me tourne en bourrique avec une facilité déconcertante.
Alors que la nuit s'avance et que la fatigue se fait sentir, Calembel finit par appeler son page pour se faire ramener à sa tente. Mais comme celui-ci peine à le relever, Dervorin est appelé en renforts. Alors que je me lève aussi pour aider le pauvre page, Calembel me sourit et me dit de plutôt raccompagner la dame à sa tente.
- J'ai déjà cette crapule de Dervorin pour me raccompagner ! Tonitrue-t-il en riant.
- Fort bien, je jure sur mon honneur d'accompagner dame Elisia dans la quête de sa couche ! M'exclame-je en frappant le poing contre mon torse avant de rire de ma tentative de paraître sérieux.
De toute façon, Calembel en est au point où le traiter de poivrot le faire s'écrouler de rire. Alors je ne suis plus à une blague près.
Je me tourne vers la demoiselle et lui tends la main galamment tout en lui adressant un large sourire.
- Après-vous gente dame, dis-je en espérant que ça ne se voit pas trop que je titube un peu.
Elle me jette un coup d'œil surpris avant de sourire à son tour et de prendre ma main. Je la laisse s'en servir pour se hisser sur ses jambes et elle me désigne sa tente, à environ dent pas de là.
- Je pense qu'il n'y a guère de danger sur le chemin de ma couche chevalier, mais j'accepte volontiers votre escorte, me dit-elle d'un ton amusé.
- Sais-t-on jamais, peut-être l'un ou l'autre orque s'est-il embusqué dans ces parages alors que nous avions le dos tourné ? Plaisante-je en riant. Ou peut-être vos valets ont-ils monté votre abri sur le dos d'un troll endormi ?
Elle rit également à ma plaisanterie tandis que nous avançons en direction de la tente.
J'ai le sentiment d'oublier un truc… mais c'est marrant, je m'en fous totalement !
Après tout, j'ai une jolie fille au bras, je suis extrêmement joyeux et j'ai fait le clown toute la soirée. Que demander de plus ?
Ne pas mourir demain ce serait pas mal non ? …Bof, on s'en branle !
Nous arrivons à la tente de Dame Elisia et je lui ouvre le pan de toile qui en masque l'entrée.
- La bonne soirée madame, dis-je en m'inclinant pour la laisser passer.
Elle arrive à mon niveau et hoche la tête.
- Vous avez grandement amélioré votre comportement, constate-t-elle.
- Ho vous savez, en fait toutes ces rodomontades sont assez amusante quand on a un bon coup dans le nez, constate-je. Mais bon, sitôt que vous ne serez plus là pour les entendre, j'ai bien l'intention de briser les convenances et de dire à voix haute toutes les bêtises qui me sont passée par la tête toute la soirée.
Je réfléchis une seconde à ce que je viens de dire et réalise que c'est probablement une grosse connerie.
- Ho, puisque nous en sommes au chapitre de briser les convenances… Dit-elle d'une voix différente.
- Hmmm ? Réponds-je sans comprendre.
La demoiselle me saisit soudain par le col et me tire vers elle, en direction de la tente. Extrêmement surpris, je ne commence à résister que quand je suis à l'intérieur.
- Vous faites quoi, là, madame ? M'étonne-je en la dévisageant.
- Chevalier, m'accorderiez-vous une faveur comme si c'était la dernière ? Me coupe-t-elle.
- Heu… J'ai bien peur de ne pas comprendre… Dis-je en clignant de l'œil et en secouant la tête pour me remettre les idées en ordre.
Elle prend une inspiration et semble s'armer de courage avant de reprendre la parole.
- Chevalier, m'accorderiez-vous de passer cette nuit en ma compagnie ? Me demande-t-elle d'une traite sans prendre le temps de respirer.
Compagnie en avant marche ! WHAAAAAAAAAAAAT ?
La seconde de nécessaire à ce que mes neurones fonctionnent correctement étant passée, j'ouvre grand l'œil qui me reste et la regarde comme si elle venait de se transformer en troll.
- Heeeeuuuuuuuuuuu…
Bravo le roi du discours…
- Je croyais qu'on s'était mis d'accords pour en rester là non ? Réponds-je misérablement.
- Je m'en souviens, me dit-elle d'une petite voix. Mais demain je serais peut-être morte, et vous aussi… Dit-elle en baissant les yeux.
- Je… Mais Dervorin m'a dit que… Vous et Calembel songiez à… Enfin, vous voyez…
- J'ai sa bénédiction, dit-elle d'une toute petite voix gênée. Comme il est déjà marié, je lui ai demandé de m'accorder ma première nuit avec l'homme de mon choix…
La scène de Calembel répondant à une question d'Elisia me revient alors en mémoire et je comprends soudain.
- Vous avez prémédité cela, constate-je en dégrisant un peu sous le coup de la surprise. Mais vous lui avez dit avec qui vous comptiez… Enfin, vous voyez ? La questionne-je d'une voix blanche.
Elle ne répond pas mais hoche la tête.
Ho la vache… Elle a demandé à son potentiel futur mari le droit de coucher avec moi avant le mariage… Waouh ! Pour l'époque, elle est sévèrement burnée la petite d'avoir osé demander un truc pareil !
- Dame Elisia… Vous savez pourtant que j'en aime une autre… Commence-je d'une voix déconfite.
- Juste pour cette nuit, souffle-t-elle… D'une voix attristée. Si je meure demain, je souhaite ne point emmener de regrets en ma sépulture… C'est là l'unique faveur que je vous quémande…
Je me frotte l'arrière du crâne, extrêmement gêné. Autant je suis sur le cul qu'elle ait eu le culot de me demander un truc pareil en sachant que j'aime Lia, autant ça me dérange de refuser à cette fille une simple nuit alors qu'elle se prépare à passer le reste de sa vie avec un vieil homme imposé par son père. Pour compléter le tout, le taux d'alcool que j'ai dans le sang me fait douter de ma propre réflexion.
Si je lui dis oui, je vais avoir l'impression de trahir Lia. Mais si je lui dis non et qu'il lui arrive quelque chose demain, je vais m'en vouloir à mort…
Une forte fureur me rappelle que Din est à ma ceinture et je bénis une fois encore que Gandalf ait renforcé la séparation de l'épée avec mon esprit.
Ça ne pouvait pas tomber sur quelqu'un d'autre. Non, il FALLAIT que ça tombe sur moi… Putain, je veux bien croire que je ne suis pas moche, voire que pour le moyen-âge j'aille peut-être taper dans le beau, mais tout de même !
- Dois-je comprendre que vous ne souhaitez pas accéder à ma requête ? Se désole alors Elisia d'une voix à la fois déçue et triste.
- Ce n'est pas cela, c'est que… C'est compliqué… Dis-je peu sûr de moi.
Joli dégagement en corner…
- Je ne vous plais pas ? Demande-t-elle.
- Ce n'est pas ça… C'est que… Je… Heu… J'ai…
Elle lève le regard vers moi, ses tristes yeux bleus me poignardant comme autant de remords potentiels.
- J'ai peur, lâche-je enfin. En fait je suis même terrifié…
- Par quoi ? S'étonne-t-elle en fronçant les sourcils.
- Dame Elisia… Je… Je n'ai jamais fait ça avant… Je suis aussi vierge que vous… achève-je d'un ton piteux. J'ai peur que ça se passe mal, ou que je vous déçoive, ou que… que…
J'ai peur que dans neuf mois je regrette encore plus ça…
Elle s'avance vers moi et me prends les mains.
- Moi aussi j'ai peur chev… Faust… Hésite-t-elle en me regardant droit dans les yeux. Mais je n'ai qu'une nuit devant moi, alors si je ne fais rien, je le regretterai toute ma vie…
Je la regarde, ne sachant plus quoi dire ou penser. Tout s'emmêle dans ma tête.
- Faust, je vous demande de rassembler ce courage dont vous avez fait preuve jusque-là et de me donner une réponse… Dit-elle en continuant à me fixer. Dites simplement oui ou non…
Je cherche quelle est la bonne réponse, j'ai rarement eu autant l'impression que le temps s'arrêtait autour de moi. J'en oublie qui je suis, comment je m'appelle, ce que je fais ici. J'en oublie le reste du monde. Je veux trouver la bonne réponse, mais rien ne semble coller à l'engrenage. Mon cerveau fait du flipper entre les deux réponses sans trouver de réponse que la logique pure ne puisse ajuster parfaitement. Au final, je prends une profonde inspiration et me dit que le premier mot qui me viendra à la tête sera toujours mieux qu'aucune réponse.
- Oui, laisse-je échapper dans un souffle.
J'AI DIT OUI ? … MAIS POURQUOI ?
À peu près à ce moment, Elisia m'embrasse doucement. Ma tête se vide une nouvelle fois tandis que je ressens ses lèvres contre les miennes.
(NDLA : La suite serait délectable, malheureusement je ne peux pas la dire et c'est regrettable, ça nous aurais fait rire un peu. Et Brassens à part, le rating de cette histoire ne me permet pas de vous décrire la suite à partir de cet instant. Mais ne vous inquiétez pas, ce sera le sujet d'un OS externe, histoire de préserver les jeunes yeux qui lisent cette histoire. Et si les jeunes yeux y vont quand même, ben ce sera plus de ma faute. Je reprends donc au lendemain.)
J'émerge doucement du sommeil. Le simple fait de sentir Elisia contre moi, toujours en train de dormir, est une sensation nouvelle mais vraiment pas désagréable.
Bon, t'as eu ta première nuit avec une fille Faust. Paraît que t'es un homme maintenant… Mais quel cliché débile !
En-dehors d'une sensation de confort assez confuse, je ne me sens pas plus "homme" qu'avant. Ou alors je ne sais vraiment pas quoi chercher.
Je caresse les cheveux d'Elisia, pas très pressé de me lever. Je les lui remets un peu correctement sur la tête, dégageant son visage.
Je pourrais rester comme ça toute la journée…
Elle grogne et commence à papillonner des paupières.
Ha, trop tard, la belle au bois dormant se réveille.
La demoiselle s'étire un peu et ouvre les yeux plus en grand. Elle regarde un peu autour d'elle et son regard tombe sur moi. Je souris, probablement comme un idiot.
Mais un idiot content !
Elle me rend un sourire légèrement gêné.
- Tu… Vous avez bien dormi ? Hésite-je après les consignes d'hier soir.
- Fort bien, merci, me répond-t-elle. Et vous chevalier ?
Okay, on est repassé au formel.
- Comme un bambin, admet-je.
Elle hausse un sourcil amusé.
- Vous faites un imposant bambin Chevalier, dit-elle sur le ton de la plaisanterie.
- Dois-je en conclure que vous vous portez volontaire pour le poste de nourrice ? Réponds-je sur le même ton.
Elle ouvre grand les yeux et la bouche sur un "ho !" scandalisé, mais muet.
- C'était une plaisanterie, ne montez pas sur vos grands chevaux madame.
- Puisque nous en sommes aux plaisanteries, je songe que nous pouvons considérer que cela est déjà fait, dit-elle d'un air taquin.
Je reste sans voix plusieurs secondes.
C'est moi ou elle vient de faire une blague à caractère sexuel ?
Je lève l'œil au ciel avec un sourire béat.
Si j'avais su qu'elle serait à ce point plus agréable, je l'aurais renversée plus tôt…
- À quoi songez-vous d'un air aussi satisfait ? Me demande-t-elle.
- Je crains de devoir conserver cela pour moi, réponds-je en tournant mon œil vers elle tout en conservant mon sourire. Il est des choses que l'on songe qu'il n'est pas toujours bon d'entendre.
- Cela me concerne ? Demande-t-elle en haussant un sourcil.
- Allez-vous me torturer pour obtenir vos réponses ? Demande-je en lui posant un doigt sur le nez.
- Je pourrais m'y essayer… Répond-t-elle après avoir louché pour regarder le doigt. Je connais déjà certains de vos points faibles…
J'éclate de rire.
- N'allez pas crier sur les toits votre méthode d'interrogatoire, vous verriez la moitié de Minas Tirith se transformer en truand pour se faire arrêter par vous dans l'espoir d'être interrogé.
- Pourquoi seulement la moitié ? S'étonne-t-elle.
- Je crains que vous ne soyez guère au gout de la moitié féminine de la population, réponds-je avec un sourire ironique. Quoique…
- Ho ! Chevalier ! S'offusque-t-elle. Je ne mange point de ce pain-là !
- Je vous crois tout à fait, dis-je en gloussant.
Une voix d'homme en provenance de l'extérieur de la tente nous interrompt.
- Madame, il vous faut vous apprêter. Les autres se préparent à partir.
Elisia rougit alors assez violement et rejette les couvertures pour se lever. J'accueille assez mal ce passage du chaud au froid en ayant une chair de poule aussi subit que peu désirée.
- Nous arrivons pressement, répond-t-elle à notre interlocuteur.
- Nous ? S'étonne la voix.
- Il suffit, disposez ! S'exclame-t-elle cramoisie en direction de l'extérieur de la tente.
Bon, finit le moment détente, il est temps de courir au suicide…
La lumière qui filtre à travers les parois de tissus de la tente me permet de deviner que dehors un chaud soleil doit luire. Grâce à cela, nous n'avons pas besoin d'allumer de bougies pour retrouver nos vêtements abandonnés la veille.
Sauf que j'ai laissé mon armure dans ma tente…
- Chevalier, pourriez-vous m'aider à m'harnacher ? Me demande Elisia.
- Un instant, dis-je avant de venir l'aider.
Sous ses instructions, j'aide Elisia à enfiler son armure. D'abords elle enfile ses grosses bottes de cavalière sur lesquelles je viens refermer ses solerets qui se retiennent à ses bottes au moyen d'une courroie de cuir qui passe sous la semelle à l'endroit où le pied forme un creux et qui protège aussi bien le pied que le tibia.. Pendant que je suis occupé à serrer les courroies de cuir des solerets, elle enfile sur un gambison simple de grosse laine blanche, des tassettes de plate qui lui font comme une jupe d'acier par-dessus ses chausses de cavalière. Je l'aide ensuite à passer sa tête dans une cuirasse de plate qui se ferme au moyen de lanières de cuir sur les flancs. Une fois la cuirasse sanglée, et quelques plaintes de dame Elisia comme quoi je serre comme une brute, je l'aide à mettre ses canons d'avant-bras puis ses épaulières. Enfin, j'accroche le crochet qui retient les gantelets aux canons d'avant-bras avant de lui tendre son casque et sa ceinture d'arme.
- Vous voici prête à aller faire regretter à l'ennemi le jour où il est né, dis-je en prenant de l'espace pour la regarder de la tête aux pieds, cherchant un détail ou une courroie que j'aurais pu oublier.
- Certes, nos adversaires n'ont qu'à bien se tenir, commente-t-elle.
- Sur ce, je dois aller m'harnacher également, dis-je en posant la main sur mon ventre et en inclinant légèrement le buste.
- Oui, il nous faut nous hâter de vous équiper, dit-elle en ouvrant la tente après avoir terminé de boucler on épée à sa taille.
- "Nous" ? Relève-je d'un ton soupçonneux.
- Et bien, ne faites point croire que vous parvenez à vous harnacher seul, dit-elle en me faisant signe de la tête de sortir.
- Au risque de vous décevoir, mon armure a été conçue pour me donner cette opportunité, dis-je en sortant. Mais j'accepte volontiers un peu d'aide pour accélérer le processus.
- Alors pressons, la ponctualité est la politesse des nobles, cite-t-elle.
Nous nous rendons à ma tente où je retrouve tout mon fourbi. Elisia m'aide à enfiler mon armure à mon tour, découvrant certaines pièces dont son armure est dépourvue, notamment mes genouillères qui garantissent les articulations des genoux, les cubitières qui garantissent mes coudes ainsi que mon gorgerin pour mon cou.
Au moment où elle s'apprête à saisir Din'Ganar dans son fourreau pour me la tendre je l'arrête en sentant les pulsions meurtrières de la lame. Je lui explique rapidement que l'épée est enchantée et qu'elle a son petit caractère tout en omettant de préciser que depuis hier soir elle n'a qu'une envie, celle de la trucider de la manière la plus douloureuse possible.
Cette lame est décidément un monument de jalousie… Enfin bon, est-ce que ça veut dire que Lia aussi ? J'espère pas…
J'entoure ma taille avec la ceinture d'arme. Celle-ci m'accueille mais tristement, elle semble plus malheureuse de me sentir qu'autre chose. Sur le moment, ça me choque énormément. Les quelques rares fois où elle était triste je l'étais également jusque-là. Mais il faut croire que je lui ai fait beaucoup de peine. Je pose la main sur sa poignée et caresse son contrepoids du pouce, mais son esprit semble tenter de se dérober. Comme si elle voulait ne pas me voir.
Juste le jour de la grande bataille… Merde…
Inquiet, je lui demande si elle peut me fournir de l'énergie. Je suis éminemment soulagé qu'elle s'exécute, mais je sens qu'elle le fait à contrecœur.
- Pourquoi pleurez-vous chevalier ? S'inquiète Elisia.
- Pardon ? Demande-je en clignant des paupières, réalisant que mon unique œil est humide par la même occasion. Ho, ce n'est rien…
Je regarde autour de moi.
- Je me sens étrange. Comme si j'avais perdu à jamais quelque chose de très précieux et auquel je tenais énormément. Mais je n'arrive pas à comprendre de quoi il s'agit et cela m'attriste bien plus encore, dis-je en essayant de mettre des mots sur cette sensation.
Elle s'approche alors et à ma grande surprise pose tendrement sa main sur ma joue pour effacer du pouce la larme qui a commencé à y rouler.
- Ce n'est pas si étrange que cela chevalier, me dit-elle plus bas. Je ressens quelque chose de similaire…
Je savoure la sensation de la main d'Elisia contre ma joue, même si c'est à travers son gantelet d'armure, ce contact me semble bien plus chaud que l'air ambiant.
- Si nous devions ne jamais nous revoir, je voulais que vous sachiez que je vous suis reconnaissante pour cette nuit, murmure-t-elle tout bas.
Je lui adresse un faible sourire et pouffe.
- Je ne suis pas doué pour ce genre de confession, entame-je d'un ton amusé. Ni pour tout ce qui touche les choses de l'amour. Alors je vous prie d'excuser mes hésitations d'hier soir et mes erreurs pour ce qui a suivi madame. Je vous remercie également pour cette nuit et si la mort devait venir vous chercher, je vous promets que vous vivrez toujours en mes souvenirs. Et si je pars le premier, je vous tiendrais une place au chaud là où vont les esprits après la mort.
Elle me sourit en rougissant un peu. Je constate qu'elle papillonne des yeux d'une manière qui chercher à cacher l'eau qui s'y accumule.
- Je n'en demandais pas tant… Dit-elle en retirant sa main.
Sur ce, elle se tourne et sors lentement, d'un pas funèbre. Je reste un instant seul en arrière dans ma tente qui n'a au final pas servie lors de cette ultime nuit. Je m'ébroue comme un Warg mouillé et me mets plusieurs tapes sur le casque pour me recentrer sur la situation.
Allons, il est l'heure de mourir ou de vaincre. Le temps des regrets est passé, le temps du sang est arrivé.
Je sors de ma tente d'un pas plus assuré et me dirige vers les chevaux. Je trouve Gentiane déjà toute harnachée, un valet d'Elisia la retenant par la bride. Après l'avoir enfourchée, je retrouve rapidement Dervorin qui se tient la tête l'air de celui qui a fait la noce toute la nuit.
- Un souci Dervorin ? M'enquiers-je en arrivant à sa hauteur.
- Calembel a tenu à ce que nous finissions les bouteilles avant d'aller nous coucher, grogne-t-il d'une voix épuisée. Je n'ai point souvenir d'avoir si mal dormi depuis des années…
- Allons Dervorin, vous êtes jeune, vous vous en remettrez ! Tonitrue soudain Calembel en apparaissant derrière lui comme par magie pour lui asséner une monumentale tape dans le dos.
Ouch… Ça doit faire mal…
Effectivement, Dervorin plie sous le coup et part en avant de telle sorte qu'il est forcé de se rattraper à sa selle pour ne pas tomber. Il termine avec la tête presque sous le poitrail de son cheval, retenu par un seul étrier et ses deux mains autour du pommeau de sa selle.
C'est prestige ça comme pose…
Dervorin semble d'ailleurs tellement l'apprécier qu'il arrose Calembel de jurons plus dru qu'un blizzard sibérien, le traitant de tous les noms d'oiseau qui lui passent par la tête.
Calembel de son côté rit à gorge déployée tandis que l'écuyer et les pages de Dervorin volent à son secours pour le remettre en selle. Même Elisia laisse entendre un éclat de rire bref.
Je souris moi-même assez stupidement je pense, m'amusant qu'ils soient de si bonne humeur alors qu'ils pourraient bien tous êtres morts ce soir, moi compris. Je me fais d'ailleurs la réflexion que je suis de plus en plus calme à l'idée de risquer ma peau. Peut-être le fait que je m'en sois toujours sorti jusque-là m'a-t-il rendu un peu plus confiant ?
Pour ce que j'en vois j'ai plutôt l'impression de voir une bande d'amis qui va faire une sortie de groupe plus que des guerriers qui s'apprêtent à aller à la guerre.
Après que Dervorin soit de retour sur selle, nous rejoignons le groupe principal. Un détail me chiffonne cependant car il me semble qu'il reste encore un certain nombre de personnes à pied et que le camp me paraît encore bien debout.
- On n'attend pas d'avoir fini de remballer le matériel ? M'étonne-je ouvertement à Calembel.
- Pourquoi faire ? Demande Calembel. Soit nous rentrons ce soir et alors nous serons heureux de retrouver notre campement prêt à nous accueillir, soit nous ne rentrons point et alors les pages et les écuyers n'auront point assez de chevaux pour tout ramener. Je pense d'ailleurs qu'il faudra qu'ils crèvent leurs montures sous eux pour aller porter la mauvaise nouvelle aux survivants, alors ils ne s'encombreront point de pavillons ou de futilités dans ce genre.
Je reconnais que l'argument se tient, même si je n'aime pas l'idée d'abandonner du matériel derrière moi.
Au final, la colonne arrive dans une longue plaine pierreuse que seule une végétation rase et jaunie vient égayer un peu. Au bout, une série de montagnes déchiquetées et noires comme les crocs de quelque animal de cauchemar. Dans une percée, une gigantesque construction aussi noire que les sommets qui l'encadrent barre toute suite de route en direction d'un volcan que l'on voit cracher feu, cendres et souffre au loin.
La porte noire… Elle mérite son nom… En même temps, je vois mal comment l'appeler autrement… La porte des ténèbres, comme dans World of Warcraft ?
À cette idée je souris intérieurement des similitudes. Dans un cas comme dans l'autre ça va dégorger de l'orque sévère.
- Bon, plus qu'à la repeindre en rouge pour marquer une nouvelle ère, ricane-je gravement.
