Chapitre 48
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Emma descendit les marches de l'escalier doucement, l'oreille tendue. Elle cherchait un signe de la présence de Regina quelque part dans ses lieux. Elle s'était assoupie une heure plutôt en lisant un livre, dont elle ne se rappelait déjà plus l'intrigue. Et quand elle s'était réveillée, prise d'angoisse, le silence de la maison lui était pesant. Elle n'entendait plus les bruits familiers, comme si Regina était partie.
Même si ses journées étaient mornes et monotones, elle ne souhaitait pas sortir de peur de rencontrer quelqu'un, de devoir croiser un regard et d'y lire de probables reproches. Non décidément, elle n'était toujours pas prête à braver le monde extérieur. Cependant, Emma avait retrouvé un peu de calme et de quiétude, en compagnie de Regina. Elle se sentait protégée et à l'abri dans la demeure mayorale. Afin de s'occuper le corps et l'esprit, elle aidait son hôte aux tâches ménagères. Elles avaient mis plusieurs jours pour débarrasser entièrement le garage malgré la neige. Pour une obscure raison, la Maire voulait absolument qu'il soit totalement vidé. Elles s'étaient également occupées ensemble des plantes qui demandaient à être protégées du froid mordant de l'hiver. Certaines avaient été recouvertes d'un film plastique tandis que d'autres avaient leurs racines protégées par de la paillasse. Quelques plantes exotiques avaient été rentrées sous la véranda.
Trois semaines. Trois longues semaines les séparaient maintenant de leur terrible affrontement. Si Emma avait constaté une évolution dans son comportement et un changement dans son accoutumance, elle demeurait néanmoins angoissée voire torturée par ses actes passées et ses projections futures. Des voix venaient la hanter encore au fond de son lit ou dans ses moments les plus silencieux et solitaires. Et c'était une de ces voix qui l'avait réveillée.
Emma fut rassurée quand elle aperçut la porte du bureau entre-ouverte, elle qui était toujours fermée. Elle sut qu'elle verrait Regina derrière son ordinateur probablement à rattraper le retard que son absence avait accumulé. Elle passa sa tête blonde et la jeune femme brune leva la tête aussitôt :
- « Comment te sens-tu ? » La jeune Maire retira ses lunettes et les posa à côté de son clavier. Emma le prit pour une invitation et entra dans son bureau.
- « Ca va. » Elle s'assit dans le fauteuil en face d'elle. Elle prit un crayon qui trainait et le fit tourner entre ses doigts.
- « Henry aimerait te voir.
- C'est trop tôt. » Elle répondit trop rapidement à la question, elle se sentait encore farouche et sensible. Elle tourna la tête, elle ne voulait pas voir la réaction, pourtant absente, de Regina.
- « C'est toi qui vois. » Regina reposa ses lunettes sur le nez et scruta son écran. Elle se remit à taper. « Dis-moi quand tu es prête. »
Emma garda le silence. Regina lui dit :
- « Si ça ne t'embête pas, je vais y aller. » Elle se leva, sans lui donner l'opportunité de s'exprimer et rassembla ses papiers. Elle éteignit ensuite son PC. Emma leva les yeux et la regarda pour la première fois.
- « Ne me laisse pas. » C'était à peine audible, un chuchotement. « S'il te plait. » Sa voix se brisa sous le coup de l'émotion. Regina l'avait bien entendu. Elle soutint son regard de la façon la plus douce possible et lui sourit tendrement.
- « Ne t'inquiète pas. J'avais prévu ta réponse. Tu ne seras pas seule. » Elle contourna son bureau. Elle regarda sa montre : « Je pense d'ailleurs qu'il est déjà là.
- Qui ?
- Tu verras. » Elle se rassit sur le bord de sa table : « Tu vas mieux, Emma. Physiquement, je veux dire. Tu manges à nouveau et tes cauchemars diminuent. Tu reprends peu à peu des forces.
- Mais je me sens encore faible.
- Je sais. » Regina tira vers elle le deuxième fauteuil. Elle le rapprocha de la jeune femme blonde et s'assit. « Rome ne s'est pas fait en un jour.
- Storybrooke, oui.
- Tu sais où je veux en venir. » Elle fronça les sourcils. Elle ne voulait pas plaisanter. Pas encore maintenant. Emma acquiesça. « De là où tu viens, il te faudra encore beaucoup de patience. Regarde-toi… » Regina prit les mains de sa compagne dans les siennes. « Regarde par toi-même. Tes griffes ont totalement disparu. » Elle posa sa main sur sa joue et caressa sa peau lisse « Tes écailles s'effacent peu à peu d'elles-mêmes. » Emma fondit dans son geste et resta lovée dans sa paume. Elle voulait profiter de cette douce chaleur. Elle inspira profondément et inhala le parfum de Regina. En effet, elle se sentait bien. Ici, en cet instant. « Mais il te faut reprendre un peu de confiance en toi. Te cacher derrière moi ne te rend pas service. » Emma voulut contester. Mais Regina poursuivit : « Le plus dur reste à venir. Il te faudra apprendre à lutter contre toi-même, seule. » Elles se regardèrent de longues minutes intensément.
Regina se leva sans lâcher la main d'Emma. Elle l'entraina à sa suite la forçant à se lever et à se diriger vers la porte du garage. Regina l'ouvrit et lui présenta la pièce.
- « Qu'as-tu fait ? » Emma s'avança précautionneusement. Elle ouvrit de grands yeux en découvrant les nouvelles installations.
- « Une salle d'entrainement. Tu as besoin d'exercices, de te remettre en forme et surtout de te vider d'une autre façon l'esprit… »
Regina céda le passage et la fit entrer en premier. Le sol était couvert de fins matelas de gym et les murs avaient été capitonnés. Divers appareils de musculations trônaient dans les coins et un sac de frappe était suspendu au rail de la porte du garage. Emma descendit les trois marches qui la séparaient du soubassement. Elle se rendit compte qu'un homme, se tenait dans le coin opposé, le dos tourné. « Et j'ai engagé le meilleur des coach sportifs. »
Quand Regina eut fini sa phrase, l'homme en survêtement sportif gris et au débardeur blanc se retourna.
- « David !? » S'exclama Emma surprise. Elle fit volte-face à Regina. « C'est une blague ? Regina !
- Je vous laisse, vous avez beaucoup de choses à vous dire et à faire. Je reviens dans deux heures. » Et elle partit en claquant la porte derrière elle.
Emma resta pantoise devant cette porte fermée n'osant pas se retourner et faire face à l'homme qu'elle ne pensait pas revoir avant longtemps. Il était pourtant hors de question de faire preuve de lâcheté et de s'enfuir tel un rat. Elle inspira longuement en fermant les yeux, puis décidée elle se retourna.
Sans perdre davantage de temps, David s'avança et lui lança quelques vêtements.
- « Regina a prévu une cabine, là derrière toi. Dépêche-toi. Elle a dit deux heures et tu sais à quel point elle est ponctuelle. »
Emma ne dit rien et alla se changer. Quand elle ressortit de la petite pièce exiguë, son père lui tendit deux bracelets.
- « Blue les a confectionnés. Ils ne te feront aucun mal. Tu les mets. Tu ne les mets pas. Tu décides. »
Il ne laissait aucune place à un quelconque dialogue. C'était des affirmations. Point, rien de plus. Des directives qu'il allait suivre comme elles étaient données.
Sans répondre, Emma les prit et les ajusta à ses poignets. Elle ne savait pas où cet échange la mènerait et elle craignait qu'elle ne perde le contrôle de ses émotions voire même pire de sa magie. Elle enfila le casque et les gants qui attendaient sur une chaise. Son père fit de même.
David se mit en position et ancra ses pieds nus dans le sol.
- « Tu sembles bien te porter.
- Je n'ai pas envie de te parler. » Elle imita sa position, ses poings en avant.
- « Très bien. Je respecte. Mais moi j'ai beaucoup de choses à te dire. »
Elle grogna, contrariée, montrant les dents et par de-là même sa protection qu'elle avait mise en place.
Ils se balançaient tous les deux de gauche à droite, se tournant autour.
- « Sais-tu pourquoi Regina m'appelle tout le temps le 'Berger' ? »
Emma hocha la tête. Si elle l'avait bien entendue maintes fois l'interpeller de cette façon, elle ne s'était jamais posée la question. Son père alors lui répondit :
- « Mon père adoptif est l'homme que tu connais sous le nom du Juge Spencer. »
Incrédule, Emma baissa ses poings, les yeux grands ouverts en apprenant la nouvelle.
- « Qu- »
Saisissant l'occasion, David s'approcha d'un pas vif et lui asséna un direct du droit qui la fit reculer de quelques pas.
- « Leçon numéro une, ne jamais baisser sa garde quelle que soit la situation. » Elle remonta sa garde au niveau de son menton, tête baissée, dos courbé. Elle sautilla sur ses pieds tout en mordant, honteuse et énervée, dans son protège-dents. Elle souffla bruyamment par les narines.
David lui tourna autour, prêt à fendre de nouveau sur sa fille, à la moindre faille. Il faisait des moulinets avec ses bras, paradait et feintait, il excitait ses nerfs et tentait de la distraire en même temps. Soudain, il lui envoya deux coups d'affilée qui l'obligèrent à resserrer sa protection. Il jouait avec elle, c'était évident. Il reprit son histoire :
- « Mes parents ont fait un pacte avec Rumplestiltskin, avant ma naissance, pour sauver notre ferme. Ils ont dû lui donner mon frère jumeau, James, en échange.
- Ton fr- » Emma baissa à nouveau sa garde pour la relever aussitôt.
David expliqua :
- « Puis il est mort, sans que je ne le connaisse… Et j'ai dû le remplacer. » Il s'arrêta et se tint droit comme un i, offert : « J'ai dû me soumettre à un contrat que je n'avais pas signé… ».
Emma se précipita sur son adversaire, le moment était trop bon. Elle laissa échapper un râle de hargne. Elle leva son poing, et au moment où elle frappa, David lui fit un croche-pied et elle roula au sol.
- « Tu triches ! » Elle explosait.
- « Leçon numéro deux, ne sous-estime pas la motivation de ton adversaire. » Il se remit en position et attaqua : crochet, droite, parade bloquée…, il fendait l'air, Emma esquivait par des retraits rapides. Elle planta ses yeux furieux dans les siens et ne se laissa plus approcher. Il papillonnait autour d'elle, puis il dit :
- « Cette colère que tu contiens en toi, tu l'as héritée de moi. Si tu ne la laisses pas retomber, elle pourrait avaler la terre entière ! »
Il lui tournait autour, comme un agaçant moustique, il jouait habilement de ses jambes et de ses pieds. On aurait dit une vraie ballerine. Emma ne pouvait anticiper le prochain coup. Elle regarda tour à tour les poings, les pieds tout en l'écoutant lui parler. Elle en avait la tête qui tournait. La sueur qui dégoulinait sur son visage ne l'aidait pas et lui obscurcissait la vue. David ajouta :
- « Le monde est injuste, Emma. C'est comme ça. Mais il n'y a pas que toi qui as souffert. Il ne s'agit pas que de toi. »
Emma fut obligée de se déhancher. Dans un faux mouvement, elle sentit une faiblesse dans le creux de ses reins. Soudain, elle se pencha en avant et piquée à vif, elle feignit une baisse d'attention. David s'inclina à sa hauteur, intrigué et concerné :
- « Ça va ? » quand il aperçut, trop tard, le regard noir de sa fille qui ne le lâcha pas. Elle le prit au dépourvu et il n'eut pas le temps de battre en retraite. Elle le toucha, pour la première fois, en écrasant son poing sur son biceps. Mais David parvint à bloquer le coup, d'un geste précis :
- « Leçon numéro trois, garde tes valeurs et tes principes sur le terrain comme dans la vie. » Puis il se balança à nouveau et virevolta dans une autre direction.
Sans sommation, sa droite partit vers son visage, il baissa la tête mais se redressa trop tôt. Sa gauche l'atteignit à l'angle de la mâchoire. Il se jeta en arrière, revint les poings en avant, un peu sonné. Emma s'essoufflait, il pouvait s'en rendre compte par ses changements de point d'appui, mais, déchainée, elle doubla cependant ses coups. David arrêta encore un gauche, de l'épaule, esquiva un autre et reçut un crochet puissant sur la tempe. Il recula et son dos heurta un appareil de musculations.
- « Emma. » David tenta de l'appeler. Il sentait qu'elle perdait le contrôle, qu'elle agissait comme un pantin en furie. Emma était ailleurs. David se déporta alors sur la droite. Dans un ultime effort, Emma fonça sur lui, le front en avant. Elle le frappa en pleine poitrine. En retour, son père lui envoya deux coups dans les côtes et un uppercut au menton. Sa tête fut projetée en arrière, il en profita pour lui attraper les bras. Elle respirait fort, par la bouche. Il regarda ses yeux hagards et se rendit compte qu'elle ne voyait plus rien. Elle agissait aveuglément, dictée par une colère qui lui était propre. Elle tressaillit, tenta de se dégager de l'étreinte. Affaiblie, en sueur, elle glissait, ses mouvements battaient le vide. Il la serra plus fort contre lui. « Emma » Répéta-t-il plus doucement. Il pouvait sentir les battements frénétiques de son cœur et la tension de ses muscles. David attendit, sans bouger.
A bout de forces, Emma baissa enfin les bras et la tête. Elle se laissa fondre dans l'étreinte de son père qui la rattrapa. Ils s'assirent à même le sol. David se défit de son casque et de ses gants et il fit de même pour sa fille, qui se laissa faire. Puis rompant le silence, elle dit :
- « J'ai tué des gens, David.
- Je sais. J'étais là. »
Emma était à moitié allongée sur son père, sa tête posée contre son torse. Elle entendit le rythme régulier et rassurant de son cœur. Elle ferma les yeux, s'octroyant un peu de répit. David ajouta :
- « Tu es ma fille, Emma. Quel que soit ton âge : 30 ans, 50 ans … Tant que je serai en vie, tu resteras ma fille, peu importe notre différence d'âge. » Il posa son menton sur le haut de sa tête, il la serra davantage : « C'est peut-être le tort que j'ai eu, ce manque de clarté… d'avoir donné de l'importance à cette différence d'âge… » Dit-il pour lui-même. Il releva la tête et obligea sa fille à le regarder : « Tiens-le toi pour dit. Dorénavant, je vais agir en tant que père, Emma, que tu le veuilles ou non. » Il déglutit et se frotta les yeux du revers de la main. Emma avait les yeux humides également. « Mes valeurs coulent dans tes veines comme dans mon sang. Et c'est tout ce qui compte ! Nous agissons et nous sommes ce que nous sommes parce que c'est ce qu'il faut faire. C'est ce que les bonnes personnes font. Et nous sommes de bonnes personnes. Nous ne sommes pas à l'abri d'une erreur… Ce n'est pas facile tous les jours. » Il frotta le visage de sa fille de son pouce et effaça les trainées de poussière. Il s'expliqua d'une voix douce : « Si j'ai bien compris tes motivations concernant ces trois pourris… je pense que j'aurais fait pareil, Dieu m'en préserve… Mais je ne peux pas accepter ce que tu as fait après… » Il prit le visage de la jeune femme entre ses mains et planta son regard dans le sien : « Et c'est ensemble, parce que nous sommes une famille et c'est ce que les familles font, que nous trouverons une façon de réparer tout ça. »
Emma voulait plus que tout croire en ses paroles sincères… ne fusse qu'un instant.
Elle resta contre lui, comme une petite fille, quelques minutes encore. Puis elle se releva. Elle ne voulait pas lui montrer que ses mots faisaient écho, elle ne voulait pas déjà lui montrer, qu'il la faisait réfléchir, alors, elle prit ses distances et demanda :
- « Tu veux une bière ?
- Non, je dois rentrer. Ta mère doit m'attendre.
- On se voit demain ? » S'entendait-elle demander à sa propre surprise.
Si son père était ravi intérieurement de la proposition, il ne laissa rien paraitre :
- « Non, demain c'est repos. Tu vas en avoir besoin. » Il pointa son corps de haut en bas : « Tu manques de pratique à force de t'être reposée sur ta magie, tu as fini par oublier que ton corps pouvait aussi accomplir naturellement certaines épreuves… Repose-toi ! Tu me remercieras au matin… Et dans deux jours, tu auras un autre type d'exercices qui t'attendra… Ce ne sera pas moi, cependant.
- Ah non ? Qui ? Pas Mary quand même ! » Demanda-t-elle sans mesurer la teneur de ses propos. Ils blessèrent cependant David. La partie était gagnée mais pas la guerre. David se garda de partager ses pensées à ce sujet.
- « Non, elle aussi, elle a besoin de temps. »
Emma ne sut se l'expliquer mais elle semblait déçue, presque affectée par la réponse. Il répondit à sa question :
- « Red.
- Ruby ? Tu … es sûr ?
- Je te l'ai dit Emma, tu n'es pas seule. Tu es entourée. Bien entourée.
- Mais Red ! Après ce que je lui ai fait !
- Elle a dévoré son fiancé et tué sa mère. » Elle s'assit sous l'effet de l'information. Elle n'en avait jamais entendu parler. Et pour cause, qui partage ce genre d'histoires. David noua les lacets de ses chaussures et se releva, satisfait de la réaction humaine de sa fille. Il lui tendit ensuite une serviette éponge qu'elle accepta. « Je te le répète. Tout ne tourne pas autour de toi. Tout le monde a sa propre histoire… Tu n'es pas la seule à avoir à subir des épreuves merdiques. »
Sur ces mots, il ouvrit la porte en bois dans le volet du garage et partit.
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Lorsque Ruby sonna à la porte, Regina se frotta les mains sur son tablier puis elle ouvrit.
- « Elle sera prête dans un instant, Melle Lucas.
- Bien. » Elle tourna la tête vers le jardin et regarda au loin. Il avait neigé depuis des jours et les flocons continuer à tomber intensément. Le paysage était recouvert d'un lourd manteau blanc. Les lumières des lampadaires ressemblaient à des halos fantomatiques dans le brouillard froid et dense.
Regina ne prit pas ombrage de son attitude distante et fermée. Elle savait combien cela lui avait demandé de se présenter ici. Red ressemblait en bien des points à Emma.
- « Voulez-vous entrer ?
- Non je ne préfère pas, je vais rester ici.
- Très bien. »
Regina s'éloigna de la porte qu'elle laissa entre-ouverte malgré le froid vif et piquant. Emma descendit péniblement les escaliers. Elle n'était pas plus emballée que cela à rejoindre son ancienne amie. Les confrontations qu'elle avait tenues avec la jeune louve avaient été gratuites, bestiales et évidemment, elles étaient lourdes de conséquences sur de nombreux sujets. Et reconnaitre ses torts n'était à franchement parler pas une des qualités de l'ancien shérif, maintenant plus que jamais. De plus, les avertissements de son père avaient eu raison de son énergie la veille et se rappelaient à son bon souvenir encore aujourd'hui… même si elle était prête à en découdre à nouveau. Elle ouvrit la porte en grand, et fit signe à la jeune serveuse d'entrer.
- « Non. On sort.
- Mais il fait nuit. » Emma qui avait pris la décision de ne pas dire un mot de la soirée fut contrainte de s'exprimer face à cet imprévu.
- « Je ne vois pas le problème.
- Il neige et il fait froid.
- Crois-moi, tu ne verras plus l'un et ne sentiras plus l'autre quand j'en aurai fini avec toi. »
Emma leva un sourcil. Si elle pouvait faire un effort sur son attitude et son sens de l'accueil, elle n'allait pas longtemps piétiner son orgueil… Elle se mordit l'intérieur des joues et serra les poings, résignée. Elle avait accepté cette sortie, à la demande de Regina. Cela faisait partie de son processus d'acceptation. Du sport. Elle devait travailler son corps, ses muscles. Elle devait se préparer physiquement. Qu'est-ce qu'un petit footing pouvait bien changer ? Cependant, vu l'ambiance, la soirée promettait d'être agitée et intéressante. Emma sortit.
- « Ha, encore une chose » Red se retourna et pointa ses poignets de son index : « Retire ça, tu n'en as pas besoin avec moi.
- Je pense qu'il serait plus prudent que-
- Ou tu les retires ou je rentre.
- Ok … Ok … » Elle fit glisser les bracelets hors de ses mains et les posa sur le meuble d'entrée. « Voilà, satisfaite ? »
La jeune brune ne répondit pas et s'éloigna. Emma referma la porte derrière elle et lui emboita le pas rapidement.
- « Où va-t-on ?
- Tu le sauras bien assez tôt. Pas de course. »
Et elle se mit à trotter. Lentement. Emma suivit la cadence. Elle se dit que si tout le trajet allait se dérouler à ce rythme, elle allait pouvoir rentrer sans être trop fatiguée.
Le froid pourtant la percuta comme un mur de glace. Elle sentit ses yeux lui piquer, les larmes qui s'en échappèrent se frigorifièrent déjà sur ses joues. Sa peau rougissait au contact de la fraîcheur de l'hiver. A chaque fois qu'elle inhalait, c'était comme si des millions d'aiguilles attaquaient sa gorge et ses narines. Son haleine était transformée en fumée blanche. De petits flocons atterrissaient sur la capuche rouge de Ruby.
Elles longèrent toute la rue et arrivées à la fourche, elles bifurquèrent à droite. Ruby augmenta soudainement le pas. 'Ok… tranquille… tout doux' Emma focalisa son attention sur ses pieds. 'Surtout ne pas glisser.' Les trottoirs empruntés quelques heures plutôt par des passants anonymes ressemblaient à de vraies patinoires. La neige avait été piétinée par des pieds lourds et lissée par des semelles plates. Elles s'éloignèrent des lumières et de la ville pour s'arrêter un instant à l'orée du bois.
La jeune serveuse était à peine essoufflée. Elle se tenait droite et regardait la forêt. Elle leva le nez et huma l'air. Emma attendit. Elle se demandait encore ce qu'elle pouvait bien faire là, avec elle. Mais la jeune femme brune ne s'exprima pas. Red se retourna vers elle.
- « Tu te sens assez échauffée ?
- Heu … oui, je pense.
- De toute façon, tu n'as pas le choix. » Confiante, elle dénoua la sangle attachée à son cou et se défit de sa capuche. Elle regarda Emma d'un air sévère et proclama : « Une seule règle : pas de magie ! Maintenant, attrape-moi avant que je ne fasse de dégâts. » Elle lui lança sa cape.
- Que je t'attrape ? » Demanda-t-elle sans comprendre. Si c'était un jeu de chat et de souris, il y avait bien longtemps qu'elle avait passé l'âge et … où était le sens de tout ceci ?
Le ciel noir chargé de lourds nuages bas apparaissait doucement. Le voile nuageux s'étirait en de longues bandes blanches. Une faible lueur bleutée poignit et éclaira les jeunes femmes. Le temps pour Emma de lever les yeux vers la pleine lune et de les retourner vers son interlocutrice, que celle-ci se transforma en un immense loup, aux poils soyeux d'hiver.
Emma recula sous l'effet de surprise et tomba en arrière. La louve se tourna et planta ses yeux jaunes dans les siens. Puis elle leva la tête et hurla à la mort. Elle battit de la queue, baissa les oreilles et s'élança d'un bond entre les arbres. Sans perdre une seconde précieuse, l'ancienne Shérif ramassa le vêtement qu'elle avait lâché et courut à sa poursuite.
- « Red ! Red ! Reviens, c'est trop dangereux ! » Elle se souvenait exactement de ce que son père leur avait raconté, à Mary-Margaret et à elle, à leur retour du Monde Enchanté. Elle se souvenait comment elle avait cru être à l'origine du meurtre de Gus, comment elle avait été manipulée par le Juge Spencer et comment la ville s'était retournée contre elle, prête à la transpercer de fourches et à la brûler vive.
Emma traversa les bois aussi rapidement que ses jambes purent la porter. Elle tenta vainement de se frayer un chemin parmi les branchages en avançant les bras pour se protéger mais son visage fut malgré tout fouetté par les branches mortes et griffé par les épines des sapins. Elle enjambait les troncs tombés pendant l'automne, sauta d'un rocher à un autre en grimpant la colline, s'écorchant les genoux et les paumes des mains. Elle tomba vingt fois et se releva tout autant. La neige couvrait les trous et les pièges de la nature. Elle se prit les pieds dans les racines, elle chutait sur les cailloux pointus. Mais elle ne perdait pas du vue, la fourrure épaisse qui luisait et avançait dans la nuit. Afin d'avoir les mains libres, elle noua le manteau autour de son cou comme une écharpe et s'agrippa à la moindre liane, à la moindre prise. Arrivée tout en haut, elle avait perdu de vue la jeune louve. Elle fit une pause et tendit l'oreille. La légère brume et l'humidité avaient étouffé les sons et le bruit de leurspas. La neige continuait de tomber tout doucement, enveloppant le monde qui l'entourait d'un silence pesant. Elle sentit la circulation de son sang ralentir dans ses membres. Seuls les branchages secs craquaient sous le poids de ses pas et marquaient sa présence.
La couche de neige était compacte et avait jalonné fort heureusement le passage de l'animal. Cependant elle devait se concentrer et agir vite, car déjà les flocons qui continuaient à tomber recouvraient ses traces. Un peu plus loin, un chemin caillouteux, probablement protégé par les branches des grands pins grimpait sous les arbres, tachés de blanc. Emma suivit cette direction plus qu'une autre, se fiant à son instinct.
Elle courait à perdre haleine, sans s'arrêter, en prenant appui sur les arbres pour renforcer son élan. La croûte de neige cédait et craquait sous ses pieds, ses larmes de froid gelaient au coin de ses yeux, ses pieds et ses doigts étaient engourdis.
- « Bon Dieu, Red, où es-tu ? » Emma leva la tête et regarda tout autour d'elle. Partout c'était le même paysage, partout c'était le même décor. Elle s'adossa contre un tronc, les mains posées sur les cuisses pour reprendre son souffle et son regard tomba sur l'empreinte d'une grosse patte. Seuls quelques flocons l'avaient recouverte. Emma reprit courage et s'élança dans la direction de ces pas, vers un autre talus, toujours plus haut… toujours plus loin. La montée était rude sur ce chemin parsemé d'embûches invisibles. Emma ralentit le pas et regarda plus en avant, à l'endroit où elle avait cru entre-apercevoir Ruby. Elle retint son souffle. Un grondement. Elle était sur la bonne piste. Elle respira à nouveau. Exténuée par ses efforts, elle tira sur ses dernières forces. Elle se devait d'y arriver.
Et si le loup arrivait en ville avant qu'elle ne le rejoigne ? Était-il sauvage ? Le contrôlait-elle ? Agissait-il sous les impulsions de ses émotions ?
Elles n'en n'avaient jamais vraiment parlé ensemble, Emma ne lui avait jamais posé de questions. Il ne fallait pas prendre de risques. Elle devait réfléchir. Vite et bien. Elle aurait ses réponses plus tard et mieux ne valait pas trop tard.
Le bois était silencieux et le vent s'était calmé. Emma sentit qu'ils s'approchaient dangereusement de la ville, elle pouvait percevoir maintenant le son de la faible circulation. Cela faisait plusieurs heures qu'ils marchaient à travers les arbres, probablement en rond. Ils avaient parcouru une bonne partie du domaine qui entourait Storybrooke. Emma se doutait que le loup devait avoir soif, lui aussi. 'La rivière !' Elle ferma les yeux et prit une décision qui allait probablement lui coûter, si elle ne s'avérait pas la bonne. La lumière de la lune l'aida à s'orienter. Elle reconnut une clairière. Résolue, elle abandonna alors la piste qui la menait nulle part et choisit de suivre le sentier qui l'emmènerait au pont Des Trolls.
Elle entendit le clapotis de l'eau sur les pierres disposées en cascade. Si les rives étaient gelées, le courant empêchait le milieu de la rivière de se figer dans son lit. Elle se traîna, à bout de force jusqu'au pont. Attentive, elle guettait le moindre signe ou mouvement.
- « Il t'en a fallu du temps ! » Ruby était assise sur la balustrade, les pieds se balançant dans le vide. « Remets-moi vite ma capuche. » Bien qu'elle ne comprenait pas comment la serveuse avait repris forme humaine sans son manteau, Emma ne se le fit pas dire deux fois, trop heureuse de mettre un terme à cette course effrénée. Elle leva la tête et regarda la lune darder ses rayons à travers les branches mortes. La jeune femme brune se saisit de sa cape et la revêtit en la nouant correctement. Puis elle fit glisser sa capuche sur ses cheveux mouillés.
- « Comment ?
- J'ai appris à maitriser mon pouvoir. Avant, j'étais très dangereuse, parce que j'étais inconsciente de l'existence de cette bête qui m'habitait, puis j'en ai eu peur… » Elle se rappela le jour où elle découvrit la triste vérité, face au cadavre déchiqueté de Peter. Elle baissa la tête, elle ramassa un caillou et le jeta dans l'eau. Elle poursuivit cependant son explication : « Et puis ma mère est entrée dans ma vie et m'a appris à dompter l'animal, à l'apprivoiser et à l'écouter. » Elle leva la tête vers la lune. Tous ces sacrifices, toutes ces vies perdues… « Je peux le contrôler et reprendre mon apparence comme tu as pu le voir. Mais pas longtemps. Et pour ce qui est de la ville… » Elle rit, sans joie. « Le loup n'attaque que ceux qui lui veulent du mal. Les habitants n'avaient rien à craindre. J'ai pris un risque calculé. » Red ne s'éternisa pas sur son histoire personnelle. Elle se tourna vers elle et ajouta : « Quel que soit le mal qui te ronge, tu peux le dominer. » Elle se tut et contempla la lune une dernière fois.
Gênée par ce long silence et par ces confessions, Emma se pencha au bord de la rive et mit ses mains en coupe pour boire un peu. L'eau était glaciale mais la désaltérait bien. Elle se remit debout sur ses jambes tremblantes et tendues. Elle se préparait mentalement à devoir subir, demain, d'inévitables crampes.
- « Snow est comme une sœur pour moi. » Lui dit Red, soudainement, en rompant le silence. « C'est la famille que j'ai choisie. » Elle prit une branche et dessina dans la neige des runes inconnues. « Toi et moi étions les meilleures amies. Nous nous sommes trouvées. Et … avec la fin de la malédiction, quel bonheur ça a été pour moi de te compter en plus comme membre de ma famille. » Elle se tut à nouveau. Elle leva la tête et planta ses yeux dans les siens :
- « On ne fait pas de mal à sa famille, Emma.
- Je sais.
- On se bat avec elle et non contre elle. »
Emma baissa la tête, écrasée par cette vérité. Red s'approcha à pas feutrés et lui prit la main.
- « J'étais avec toi quand tu es entrée dans ce conteneur piégé. J'étais là quand il a explosé. » Emma hocha de la tête, muette. L'émotion étranglait sa gorge. « J'ai remué les cendres avec toi, j'ai dégagé les corps … Je t'ai serrée dans mes bras quand tu es morte à ce moment-là. Je sais ce que tu as ressenti. Je sais ce que tu as vécu… Je t'ai retenue de toutes mes forces… » Ruby serra fort sa main, à en blanchir ses jointures, revivant ce terrible drame. « de toutes mes forces… pour que tu ne sombres pas… J'étais ton dernier lien… »
Elles pleuraient toutes les deux.
- « Je suis désolée, Ruby. »
La jeune brune posa son front sur celui de son amie, enfermant sa main dans les siennes.
- « On est quitte. »
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Quand elle rentra, Emma n'aspira qu'à une chose, prendre une douche brûlante. C'est alors qu'elle vit la lumière de la petite lampe du salon. Elle s'attendait ensuite à découvrir Regina endormie dans le fauteuil mais :
- « Regina ? Tu n'es pas couchée ? »
La jeune Maire referma son livre et leva la tête.
- « Je t'attendais. »
Emma entra dans la pièce, émue par l'attention. Elle contourna la table et vint s'asseoir mollement à ses côtés, le regard perdu droit devant elle, les bras ballants, relâchant toute la tension qu'elle avait cumulée. Regina lui prit la main et Emma sanglota de tout son saoul.
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