CHAPITRE LIII
« Lizzie, ma chérie, laisse respirer ton père, - dit Darcy à son épouse, qui étreignait avec tant de force Mr Bennet que celui-ci devenait rouge.
- Je… je suis dé… désolée…Pa…Papa, » sanglota-t-elle avant de le lâcher lentement. Son père la prit par la main et tous entrèrent dans la demeure.
« Bienvenue, monsieur. Le thé est servi dans le salon ouest, » annonça Mrs Reynolds. Mr Bennet s'installa dans un fauteuil avec Elizabeth à son côté. Elle semblait l'examiner depuis qu'il était descendu de voiture.
« Je vais bien, Lizzie, vraiment, - la tranquillisa-t-il. – Un peu fatigué par le voyage, voilà tout. » Elle le regarda avec sollicitude. Son père lui semblait si fragile, amaigri et vieilli qu'elle avait envie de le serrer à nouveau dans ses bras. « Et comment te portes-tu ? – lui demanda-t-il avec un faible sourire sur les lèvres.
- Je vais bien, - assura-t-elle, avant de se rétracter sous le regard de son époux. – Enfin… J'irai mieux avec le temps. »
Darcy lui sourit depuis son fauteuil, où il se tenait avec William sur les genoux.
« Comment va le bébé ? – demanda encore Mr Bennet, essayant de détourner la conversation sur un sujet plus agréable.
- William va très bien, - répondit Elizabeth avec un large sourire.
- Je me référais à celui-là… - dit son père en indiquant son gros ventre.
- Oh ! Je crois que mon époux m'a mal habituée à l'appeler comme une fille. Il va bien, il bouge beaucoup et ne me laisse guère dormir.
- Lorsque ta mère t'attendait, elle jurait que tu serais un garçon. Tu étais si agitée et donnais tant de coups qu'elle assurait que tu serais mon héritier, et refusait de choisir un nom de fille. Elle était persuadée que ce serait Thomas, » raconta Mr Bennet, le regard perdu dans le passé et souriant à ses souvenirs. Les yeux d'Elizabeth devinrent humides. « Je suis désolé, Lizzie. Je ne voulais pas te faire de peine, - s'excusa son père.
- J'ai toujours pensé être une déception pour elle. Je n'étais pas le garçon qu'elle espérait et au lieu de cela, elle a dû supporter mes commentaires ironiques et parfois méprisants. Je ne lui ai même pas fait le plaisir d'accepter notre cousin Collins, » dit-elle en riant entre ses larmes. Darcy posa l'enfant sur le sol, se leva et alla s'asseoir à côté d'elle pour l'enlacer.
« Elizabeth, ta mère était une femme très particulière, mais je peux t'assurer qu'elle s'est toujours sentie fière de toi, - la consola son père.
- Je le sais, mais j'aurais voulu lui faire savoir que je l'aimais.
- Elle le savait, ma douce, - lui dit tendrement Darcy en la serrant contre lui, tandis que Mr Bennet lui tendait un mouchoir pour sécher ses larmes.
- Elizabeth, Mr Darcy a raison. Ta mère savait que ses filles l'aimaient, et elle était très heureuse de les savoir mariées et mères à leur tour.
- Merci, Papa, - répondit-elle appuyée sur son époux, visiblement plus tranquille. – Je vais ramener William à la nursery, puis je reviendrai vous servir le thé.
- Vous aviez vu juste, Mr Darcy, » remarqua Mr Bennet lorsque sa fille eut quitté la pièce.
- Je vous en prie, appelez-moi Fitzwilliam ou seulement Darcy.
- Soit, si vous-même m'appelez Thomas. »
Darcy hocha la tête en approbation. « J'ai appris à connaître Elizabeth, et je n'exagérais pas quand je vous disais qu'elle avait besoin de vous et n'allait pas bien.
- Je crois qu'elle a besoin de moi autant que j'ai besoin d'elle, - songea Mr Bennet à voix haute.
- Je comprends. Je me suis tellement habitué à être avec elle que lorsque je dois m'éloigner, je ressens un vide. Sa compagnie est la meilleure chose qui me soit arrivée dans ma vie, » confia Darcy à son beau-père.
Peu après, Elizabeth revint pour entamer le rituel du thé, s'efforçant autant que possible de garder son père à l'aise et détendu. Elle voulait profiter de sa présence aussi longtemps qu'elle le pourrait.
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Elizabeth brossait ses cheveux qui lui tombaient dans le dos. Dans le reflet du grand miroir au cadre doré, elle regardait son époux se changer et se mettre au lit. Chaque fois qu'elle pensait ne pas pouvoir l'aimer plus, il faisait quelque chose qui rendait impossible de ne pas l'adorer.
Darcy la découvrit le regardant fixement et lui sourit sans savoir où étaient ses pensées. Elle se leva, souffla les chandelles et ferma presque toutes les fenêtres. Les nuits printanières étaient fraîches mais elle en laissait toujours une d'ouverte, aimant sentir le parfum des arbres en fleurs. Quand elle s'approcha du lit, Darcy écarta les couvertures pour qu'elle se couche à son côté, et elle aperçut alors un paquet enveloppé de papier de soie sur sa table de nuit. Sans dire un mot, Elizabeth se glissa sous les draps et embrassa son époux.
« Merci, - murmura-t-elle contre ses lèvres.
- Ne me remercie pas si tu n'as pas ouvert ton cadeau, - répondit-il avec un de ces sourires qui éclairaient les journées d'Elizabeth.
- Ce n'est pas pour ce cadeau.
- Non ? » s'étonna-t-il.
Elle secoua la tête et l'embrassa de nouveau, cette fois-ci avec moins de tendresse et plus de passion. « Amener mon père a été le meilleur que tu aies fait pour moi.
- Le meilleur que j'aie fait pour toi ? – répéta-t-il d'un ton léger, tandis que ses mains parcouraient la longue chevelure puis s'arrêtaient sur sa nuque, ses doigts se perdant en elle.
- Eh bien… Peut-être pas le meilleur que tu aies fait pour moi, » lui répondit-elle suggestivement, sans opposer de résistance aux mains qui la saisissaient pour l'attirer à ses lèvres. Le souffle chaud de son époux la faisait se sentir bien, comme la saveur de la liqueur envahissant son corps par un froid jour d'hiver.
Puis Darcy s'écarta, mettant fin à leur baiser trop tôt à son goût. Elizabeth essaya de le ressaisir mais elle s'en vit empêchée.
« Tu n'ouvres pas ton cadeau ? » demanda-t-il. Quelqu'un qui ne l'aurait pas aussi bien connu qu'elle n'aurait pas perçu le doute dans ses paroles.
« Fitzwilliam James Darcy, que t'arrive-t-il ? » l'interrogea-t-elle, contrariée de le voir éviter un autre baiser. Son époux savait d'expérience que l'utilisation de son nom complet n'augurait rien de bon il se racla la gorge et se redressa davantage dans le lit.
Elizabeth fit de même, les bras croisés sur son ventre toujours croissant. Darcy n'était pas sûr de comment s'exprimer pour ne pas offenser la sensibilité à fleur de peau de sa femme.
« Ta grossesse est déjà très avancée… - commença-t-il, mais avant qu'il termine sa phrase elle l'interrompit, au bord des larmes.
- Tu ne me désires plus ? Est-ce ce que tu essayes de me dire ?
- Non, il ne s'agit pas de cela ! » s'empressa-t-il de dire, ne voulant pas laisser de doute à ce sujet. Il s'installa mieux dans le lit et l'enlaça, embrassant ses cheveux, mais elle resta rigide et distante. Elle s'écarta de lui et le regarda sans mot dire, exigeant une réponse. Il soupira. « Je m'inquiète pour ton état, voilà tout. Je te désire toujours, et c'est un grand problème lorsque je souhaite ne pas être égoïste et penser à ce que je suis censé faire, - répondit-il sincèrement.
- Es-tu sérieux ? – demanda-t-elle en se laissant aller contre lui.
- Très sérieux, » répondit-il. Soulagée, Elizabeth se remit à l'embrasser avec effusion.
« Lizzie… tu ne m'aides pas… » se plaignit Darcy entre ses baisers. Mais son épouse était résolue à ne pas le laisser échapper aussi facilement. Elle le tenait par la nuque et l'embrassait sans relâche en divers endroits. Il fit un nouvel effort. « Lizzie… si tu ne cesses pas… je ne crois pas… » Chaque fois qu'il essayait de parler, il était réduit au silence par les lèvres assoiffées de sa femme. « Tu me tortures…
- Alors, arrête de souffrir, - l'encouragea Elizabeth.
- Ne préfères-tu pas voir ton cadeau ? – proposa-t-il en une ultime et vaine tentative, tandis qu'elle roulait sur lui.
- Je te l'ai déjà dit, - répondit-elle en prenant son visage entre ses mains. – Tu es tout ce dont j'ai besoin. »
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Darcy s'étira dans le lit. La lumière filtrait à peine au travers des rideaux, indiquant qu'il était encore tôt. Il lui fallut quelques secondes pour comprendre ce qui l'avait réveillé : la mélodie de la boîte à musique qu'Elizabeth avait ouverte. Il se redressa pour la voir tandis qu'il se frottait les yeux. Elle était au pied du lit, avec William qui regardait émerveillé la nouvelle acquisition.
« Elle te plaît ? – demanda-t-il, la voix encore rauque de sommeil.
- Oui, elle nous a enchantés ! Je suis navrée de t'avoir réveillé. Si tu veux, nous allons sortir pour te laisser encore dormir.
- Reste, nous devons parler.
- Je ne veux pas revenir au sujet d'hier soir. Je me connais mieux que toi et je sais quand m'arrêter, - répondit-elle offensée.
- Veux-tu me laisser terminer ma phrase ? Tu m'interromps avant que je puisse exprimer mon idée, » lui reprocha-t-il. Elizabeth se tut. Elle avait en effet le défaut de l'interrompre et lui prêter des paroles qu'il n'avait pas dites.
Darcy reprit : « J'ai rencontré ta sœur et son mari à Londres, - annonça-t-il sans ambages. – Elle t'adresse son affection et ses bons souhaits. » Elle resta silencieuse, s'attendant à plus de nouvelles qu'une simple rencontre. Son époux continua : « Le même jour, Wickham m'a rendu visite, - annonça-t-il avant de faire une pause pour relancer à la demande de William la boîte à musique.
- Et que voulait-il ? Plus d'argent ? – demanda Elizabeth avec angoisse, sachant combien cela avait dû déplaire à Darcy.
- Non, - répondit-il en secouant la tête. – Il voulait me demander une faveur, qui bien sûr était liée à l'argent. »
Elizabeth le regardait dans l'expectative, attendant qu'il poursuive son récit, mais Darcy continuait de jouer avec son fils sans sembler désireux de reprendre la conversation.
« Darcy ! – s'exclama-t-elle enfin, le frappant sur le bras.
- Je suis désolé, - s'excusa-t-il de sa distraction. – Il a été appelé sur le front, et m'a demandé que nous nous chargions de ses enfants s'il ne devait pas revenir.
- Et Lydia ? – interrogea encore Elizabeth avec consternation.
- Il semble craindre de ne rien lui laisser de plus que des dettes, et ne la crois pas capable de prendre soin d'elle-même et de ses enfants.
Elizabeth resta pensive, songeant à la chance qu'elle avait eue de trouver un époux bon, amoureux et préoccupé de ses besoins. Elle s'imagina à la place de sa jeune sœur, voyant partir pour la guerre un mari peu considéré mais qu'elle imaginait encore aimer. Consciente que Darcy la regardait, elle écarta cette triste image de son esprit.
« Ne me demanderas-tu pas ce que je lui ai répondu ? – lui demanda-t-il.
- Je n'en ai pas besoin. Je sais bien l'homme généreux que tu es. Je suis certaine que tu as accédé à sa requête, bien qu'il s'agisse des enfants d'un homme méprisable à plus d'un titre. »
Darcy se pencha sur elle et l'embrassa avec douceur.
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Le printemps à Pemberley était une époque pleine de vie. Pour Elizabeth, ce fut un plaisir de le partager avec son père. Les jours passaient tranquillement en compagnie des hommes de sa vie : son père, dont elle avait toujours été la favorite son époux, qu'elle adorait et son fils, qui était la raison de constantes surprises et joies.
Au début de l'été, Georgiana revint à Pemberley après des mois sans leur avoir rendu visite. Richard lui avait suggéré de le faire pour aider Elizabeth avec le prochain accouchement, bien que tous sachent que c'était une excuse pour l'éloigner de Londres et qu'elle cesse d'insister à accompagner son mari sur le champ de bataille au cas où il soit mobilisé. La présence de l'ancienne demoiselle de la demeure, maintenant une vraie femme, causa une grande allégresse.
Les deux belles-sœurs prirent l'habitude de se promener sous la protection de leurs ombrelles, discuter longuement tandis qu'elles brodaient le trousseau du bébé, et se faire des confidences dans la vieille chambre de Georgiana qui était restait inchangée.
« Elizabeth, qu'est-ce que cela fait de donner naissance à un enfant ? – lui demanda sa belle-sœur tandis qu'elle berçait dans ses bras William qui faisait sa sieste.
- C'est un mélange de nombreux sentiments, - répondit Elizabeth, laissant l'aiguille plantée dans sa broderie.
- As-tu peur ?
- Oui, c'est effrayant car la douleur est immense.
- Cependant, tu n'as pas hésité à donner un autre enfant à mon frère, - réfléchit-elle à voix haute.
- Non, je n'ai pas hésité un seul instant. Tu verras, avoir un enfant est une chose que je n'aurais jamais pensé être aussi incroyable. C'est un petit miracle, une petite part de soi et de la personne que l'on aime qui a une vie propre et surprend chaque jour. Au moment où il naît, toute la douleur, la crainte, la peur de ne pas y arriver, s'évanouit en quelques secondes à sa vue. C'est un amour si intense qu'on a la certitude de pouvoir donner sa vie pour lui.
- Elizabeth… - commença Georgiana, avant d'hésiter.
- Oui ?
- Quand as-tu été certaine que… tu étais enceinte ? – demanda-t-elle en rougissant et avec nervosité.
- Georgie, es-tu… ?
- C'est possible… Peut-être, - reconnut-elle, honteuse de son ignorance sur le sujet. – Je crois que oui. »
Elizabeth essaya de sauter de joie, mais ses huit mois de grossesse et la chaleur des premiers jours d'été l'en empêchèrent. Aussi, à grand peine, elle se leva de son fauteuil et étreignit sa belle-sœur. « Richard le sait-il ? – s'enquit-elle.
- Je n'en étais pas sûre lorsque j'étais à Londres, je n'avais manqué qu'une fois mes règles. Mais à présent cela fait deux fois et je me sens constamment fatiguée.
- Il faut faire venir le docteur Gibson immédiatement ! » s'exclama Elizabeth pleine d'enthousiasme avec un petit cri à peine étouffé.
Au même moment, un coup à la porte brisa sa bulle d'allégresse. Un domestique requérait la présence de sa maîtresse à la cuisine pour régler une dispute entre cuisinières. Darcy et Mr Bennet étaient allés à Green Park pour rendre visite à Charles et Jane, qui était toujours soumise à un strict repos. Elizabeth descendit donc à contrecœur, peu désireuse d'abandonner cette bonne nouvelle pour réprimander deux employées. Quand elle arriva sur place, Mrs Reynolds avait déjà tout arrangé et elle reprocha au garçon d'avoir dérangé Mrs Darcy pour si peu.
« Je vous en prie, Mrs Reynolds, ne le houspillez pas. Je ne suis pas encore incapable de remplir mes devoirs, - lui dit-elle complaisamment, ne voulant pas offenser la gouvernante ni que le jeune domestique reste tant apeuré.
- Pardonnez-moi, Mrs Darcy, - répondit-elle avec une courbette. – J'allais vous prévenir que Mr Darcy et votre père sont rentrés, pour que vous m'indiquiez où servir le thé.
- Merci, servez-le sur le balcon nord, » ordonna-t-elle avant de se diriger vers le bureau de son époux pour lui demander des nouvelles des Bingley. Elle s'efforça le mieux possible de dissimuler sa joie pour Georgiana, puis frappa à la porte. Darcy était seul, en gilet et la cravate dénouée. Appuyé sur la cadre de la fenêtre, il lisait une lettre qu'il tenait dans les mains.
« Comment va ma sœur ? » demanda-t-elle le ton léger. Darcy retint sa réponse quelques secondes pour contenir son expression avant de se tourner vers elle.
« Bien, assez bien. Beth fait tourner Charles et la nourrice en bourrique. Je les avais pourtant avertis du danger de la nommer ainsi, - plaisanta-t-il, mais sans l'étincelle typique dans ses yeux.
- De mauvaises nouvelles ? – s'enquit Elizabeth en désignant la missive.
- Oui. Assieds-toi avec moi où il y a un peu d'air, - la pria-t-il, la prenant par le bras pour la guider jusqu'à un fauteuil près de la grande porte-fenêtre.
- Dois-tu t'absenter ? » interrogea-t-elle, dubitative. Elle détestait l'idée qu'il s'en aille si près de la date de l'accouchement.
« Non, rien de cela. Ce sont des nouvelles du front. »
Elizabeth le regarda avec attention. Napoléon avait-il remporté la guerre ? Elle n'imaginait pas un autre motif d'inquiétude, sachant Richard à Londres.
« Il y a quelques jours, il y a eu une grande bataille à Waterloo. Les troupes alliées ont mis en déroute Napoléon, un grand triomphe qui a tourné les choses en notre faveur, mais non sans entraîner de nombreuses pertes (1). »
Elle le fixa stupéfaite. Elle ne se considérait pas comme ignorante, elle lisait les mêmes journaux que son époux, mais le thème de la guerre lui était pénible et elle évitait de trop en savoir sur le sujet.
« Wickham était sous le commandement du lieutenant-général Sir Henry Clinton (2). Il n'a pas survécu aux combats. » Elizabeth porta la main à sa bouche pour retenir une exclamation. Elle avait complètement oublié son beau-frère. Darcy continua. « J'avais prié Richard de me tenir au courant du sort de Wickham. Le lieutenant-général est une de ses vieilles connaissances et il l'en a informé immédiatement. Te sens-tu bien ? – s'inquiéta-t-il en la voyant immobile.
- Je vais bien. Seulement, je me demande si ma sœur le sait déjà. Pauvre Lydia !
- Elle le sait sûrement. Ecris-lui avec ton père, et nous lui enverrons de l'argent. Je n'oublierai pas ma promesse.
- Merci, - lui dit-elle, en reposant sa tête sur son épaule.
- Ce sont de bonnes nouvelles pour Georgie, néanmoins. Cela signifie que Richard peut rentrer, - remarqua Darcy après un long silence.
- Je m'en réjouis pour eux, » répondit Elizabeth, en dissimulant un sourire contre son torse.
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En juillet arriva la nouvelle de la reddition de Napoléon (3). En de nombreux endroits il y eu des festivités, y compris à Pemberley. Les feux d'artifice illuminèrent le ciel d'été et les membres influents de la communauté célébrèrent grandement la victoire.
La chaleur s'était installée pour rester, mûrissant les fruits dans les vergers. Richard était rentré à temps pour prendre part aux réjouissances, et pour toute la famille la surprise fut double d'apprendre en plus la grossesse de Georgiana. Bien que son mari souhaite retrouver leur foyer, Georgiana insista pour rester à Pemberley jusqu'à ce qu'Elizabeth accouche. Richard accéda à toutes ses demandes, même si cela impliquait de dormir dans une chambre décorée en rose et doré et tendue de papier fleuri.
Deux semaines avant la date prévue, Georgiana et Elizabeth sortirent se promener dans les proches jardins. La chaleur était intolérable et elles se dirigèrent vers la cascade artificielle que figurait une fontaine.
« As-tu besoin de t'asseoir ? – demanda Georgiana voyant comment Elizabeth cherchait à reprendre son souffle, une main à la taille.
- Georgie, veux-tu me faire une faveur ? – dit-elle d'une voix tranquille.
- Ce que tu veux.
- Retourne à l'intérieur et dit à ton frère de venir me chercher. Je crois qu'il naîtra aujourd'hui, » ordonna-t-elle calmement.
Georgiana resta paralysée, assimilant ces dernières paroles. « Tu veux dire que… ?
- Oui, le bébé veut sortir. A présent, j'aurai besoin d'aide pour retourner à la maison et toi seule n'y arriveras pas. Courre donc, » insista-t-elle en s'asseyant.
Elizabeth savait qu'elle avait encore du temps, il pouvait se passer des heures avant la naissance. Elle se concentra donc sur sa respiration et attendit. Elle ne tarda pas à voir arriver vers elle une foule qui venait de la demeure.
« Malédiction, Georgiana ! » maugréa-t-elle avant de se reprendre pour avoir juré. Sa belle-sœur arriva en courant, à bout de souffle, avec un groupe de domestiques qui l'aidèrent à se lever et commencer à marcher. « Où est Fitzwilliam ? – demanda-t-elle avec gêne à Georgiana.
- En visite à un fermier. On est allé le chercher, ainsi que le docteur Gibson – le jeune, car le père est parti pour quelques semaines au bord de la mer.
- Magnifique, » râla Elizabeth entre ses dents. On la porta dans sa chambre, ce qui la fit s'emporter davantage contre son époux, bien que sans raison. Mrs Reynolds la changea avec l'aide de sa belle-sœur, et bientôt elle commença à s'inquiéter du peu de temps entre chaque contraction. Cela voulait dire que le bébé naîtrait bientôt, et Darcy n'était toujours pas là.
Pour ajouter à la situation, Georgiana était pâle et effarée, et elle ne croyait pas qu'elle pourrait l'assister durant l'accouchement comme Jane l'avait fait à la naissance de William. Rapidement, le médecin arriva et il l'examina. « Votre dilatation est excellente, nous pourrons bientôt commencer à pousser, » dit-il au beau milieu d'une contraction longue et douloureuse, s'attirant ainsi les insultes silencieuses de la patiente.
« On ne va rien commencer du tout, maudite canaille. C'est moi qui vais pousser, » vitupéra-t-elle en elle-même. A la contraction suivante, le docteur Gibson annonça que le travail était entamé. Elizabeth se fâcha encore plus contre son époux : elle ne voulait pas commencer à donner le jour à son enfant sans l'avoir vu avant.
« Je ne suis pas prête, je crois que je peux attendre encore un peu, » déclara-t-elle avec résolution, sous le regard abasourdi du médecin peu habitué à ce qu'une parturiente décide que ce n'était pas le moment.
- Elizabeth… - intervint Georgiana un peu embarrassée.
- Je peux attendre un peu si je serre les jambes, » insista-t-elle à voix basse pour ne pas être entendue du médecin.
- Mrs Darcy, vous ne voudriez pas que votre époux apprenne que vous vous êtes comportée de façon aussi infantile en son absence. Maintenant, allongez-vous et commencez à pousser ! » La voix de Mrs Reynolds résonna pleine d'autorité, et bien qu'Elizabeth ait grande envie de tous les envoyer au diable et se mettre à pleurer, elle obéit pleine de rage.
« Il m'a promis qu'il serait là… il va voir… aaahhh ! – cria-t-elle à la deuxième tentative.
- Bien, détendez-vous. Respirez et reposez-vous, » lui dit le docteur après cet effort.
Des pas décidés se firent entendre dans le couloir. Les bottes de Darcy – Elizabeth aurait reconnu ce bruit entre mille. Il frappa à la porte avec plus de force qu'il ne crut employer. Mrs Reynolds se tourna vers sa maîtresse, attendant des ordres, tandis que Georgiana essuyait la sueur de son visage. Elizabeth hocha la tête.
« Je suis… arrivé…à temps ? – demanda Darcy, à bout de souffle d'avoir couru.
- Non, monsieur. Vous pouvez entrer mais seulement pour quelques instants, » dit la gouvernante.
Il se précipita vers le lit, s'assit à côté de sa sœur et prit la main de son épouse. de sa main libre, Elizabeth l'agrippa au revers de sa veste.
« Te rends-tu compte que tu l'as presque manqué ? Espèce de…aaahhh ! » Une autre contraction interrompit l'invective et elle dut pousser, en lui serrant la main plus que nécessaire.
« Mr Darcy, il est temps que vous vous retiriez. Il n'y en a plus pour très longtemps, » indiqua le médecin. Darcy se leva sans protester et lui murmura « Je t'aime » à l'oreille.
« Tais-toi, » fut l'aimable et sèche réponse.
Guère plus de dix minutes plus tard – ce qu'il fallut à Richard et Mr Bennet pour aller chercher des fauteuils à placer dans le couloir – les vagissements d'un bébé retentirent, les emplissant de joie. Georgiana apparut soudain pour les informer que la mère et l'enfant se portaient bien, mais avant qu'ils puissent lui demander plus de détails, elle avait déjà refermé la porte. Ils durent attendre encore un peu avant qu'on les laisse entrer, ce qui parut une éternité à Darcy.
Elizabeth l'attendait, épuisée le visage illuminé d'un large sourire. Le nouveau-né emmailloté était blotti contre son sein.
« Comment te sens-tu ? – s'enquit son époux en les contemplant.
- Extrêmement fatiguée, et également heureuse.
- Je suis désolé. Ce n'était pas prévu avant deux semaines encore, - s'excusa Darcy, se rappelant l'emportement de son épouse.
- Plains-toi auprès de ton fils, - répliqua-t-elle en souriant.
- Fils ? – s'étonna-t-il, incrédule.
- Je te présente James Thomas Darcy, » annonça-t-elle pleine d'orgueil.
1 Le 18 juin 1815, à Waterloo (Belgique), l'armée française menée par Napoléon 1er a été défaite par les troupes du duc de Wellington (Britanniques, Allemands, Néerlandais) et celles du maréchal Blücher (Prussiens). Le bilan humain de la bataille s'est élevé à, respectivement, à 7 000 morts et 18 000 blessés, et 4 800 morts et 17 200 blessés. Les combats ont été décrits notamment par Chateaubriand (Mémoires d'outre-tombe, livre VI, chap.16), Balzac (Le médecin de campagne), Stendhal (La chartreuse de Parme, chap. III) et Hugo (« L'Expiation » dans Les Châtiments, et Les misérables, livre I chap.9)
2 Le lieutenant-général Sir Henry Clinton (1771-1829) a combattu durant les guerres napoléoniennes, notamment en Espagne, sous les ordres du duc de Wellington. Il était le frère cadet du général Sir William Henry Clinton (1769-1846), le fils du général Sir Henry Clinton (1738-1795) qui avait servi dans la guerre d'Amérique (1775), et le petit-fils de l'amiral George Clinton (1686-1761).
3 Quelques jours après sa défaite à Waterloo, Napoléon se rend aux Anglais qui vont l'exiler à Sainte-Hélène. Le 1er juillet, les troupes françaises dirigées par les généraux Exelmans et Piré remportent une dernière victoire sur l'armée prussienne.
