« Tu es sûr que c'est bien raisonnable de revoir cette Dorcas ?
- Oh pitié, il y a de nombreuses raisons pour lesquelles je me suis tiré de chez moi à seize ans, Evans-Potter, et l'une d'entre elles est que je n'avais plus envie de me faire emmerder par ma mère, me répond-il tout en me servant une tasse de thé.
- Es-tu en train de me comparer à ta mère ? Charmant... »

Il soupire et marque un temps de pause avant de secouer la tête. Je devrais peut-être me mêler de mes affaires, c'est vrai, mais d'un côté, il ne s'est jamais gêné pour fourrer son nez dans les miennes.

« Je n'ai pas été une très bonne amie ces derniers temps. J'essaie juste de changer.
- Tu n'as pas besoin de changer, tu es très bien comme tu es.
- Tu dis ça seulement parce que tu ne veux pas parler de Dorcas. »

Il soupire pendant que je sirote une gorgée de thé tout en l'observant par dessus ma tasse. Il est agité. C'est Sirius donc c'est normal, mais ce qui est anormal, c'est l'inquiétude qui plane derrière ses yeux.

« C'est con, tellement con. Je l'ai vue, et je n'ai pas pu m'empêcher d'accourir comme le clébard que je suis. Des années de sobriété Dorcasiennes foutues en l'air par une paire de jambes nues... Souffle t-il le front appuyé contre sa paume de main. »

Je repose ma tasse, dissimulant avec grande difficulté ma surprise. Sirius ne s'est jamais confié à moi de cette manière. Une poussée d'adrénaline m'envahit alors que j'attends qu'il poursuive, mais il reste muet. J'aurais du m'en douter, les confessions de Sirius se méritent et n'arrivent qu'au compte gouttes.

« Il n'y avait pas que la paire de jambes nues... Cette fille est sacrément belle... Ses cheveux sont si noirs et si brillants... Et ses yeux bleus ! Tu sais, je crois que si je n'avais pas eu James, moi aussi j'aurais accouru comme un clébard. »

Sirius relève ses yeux vers moi et me regarde attentivement avant d'éclater bruyamment de rire, puis d'avancer sa tasse vers moi. Nous trinquons en nous envoyant un regard complice, et le silence reprend sa place avant d'être de nouveau rompu.

« Il faut que j'arrête de croire que Dorcas est ma Lily, souffle t-il dans un soupir.
- Ta Lily ? Je répète en gloussant.
- Tu sais, la fille parfaite pour moi, quoi, m'explique t-il brièvement en chassant mon gloussement d'un geste de la main.
- Est-ce que James dit que je suis la fille parfaite pour lui ? Je l'interroge avec un grand intérêt impossible à feindre. »

Un sourire malin se dessine sur le visage de Sirius qui s'enfonce dans sa chaise en se mordant la lèvre.

« C'est juste évident, me répond-il.
- Et Meadowes et toi ? Ça ne l'est pas ?
- Je pensais que ça l'était il y a longtemps, mais je crois que je me trompais. »

Il se retrouve absorbé dans ses pensées, me laissant seule dans la pièce, et je suis spectatrice des dégâts que l'ouragan Dorcas a commit à l'intérieur de Sirius pendant quelques secondes, jusqu'à ce qu'il se reprenne et bondisse de sa chaise.

« Merlin, je suis à la bourre. Quand est-ce qu'on se revoit ? Quand est-ce que tu revois James ?
- Heu... Je ne sais pas. Ce week-end ? Avec Rémus et Peter ?
- Peut-être. Je leur en parlerai. A plus Evans-Potter. »

Je lève les yeux au ciel et nous quittons tous les deux son appartement. Je n'ai pas grand chose à faire en plein après-midi. Il faudrait que je postule au Ministère pour retrouver un job, mais mes pas me portent instinctivement jusqu'à Sainte-Mangouste.

Je monte les escaliers un à un jusqu'à arriver au quatrième étage et je m'arrête devant la porte entrouverte de la chambre d'Héléna. Elle est allongée sur son lit, les yeux grands ouverts figés sur un pan de mur, comme morte à l'intérieur. Ça me fait mal.

J'avais l'habitude de la voir si active quand nous travaillions ensemble que j'ai du mal à croire que c'est bien elle, cette personne squelettique qui semble avoir perdu son sourire à tout jamais. Je sais que je ne suis pas juste, je la surprends dans sa solitude, car quand nous sommes là, près d'elle, elle se transforme.

Je frappe timidement à la porte et j'entre quand elle me fait un bref signe de la main. Son regard est soudainement éclairé, un sourire maigre étire ses lèvres gercées, et je la vois comme elle veut que James la voit. Comme quelqu'un qui est toujours en vie et qui se bat. Le problème, c'est que je l'ai aussi vu au moment où elle voulait sûrement ne pas être regardée, celui où j'ai pu constater qu'elle était fatiguée de se battre.

« Lily, souffle t-elle faiblement. »

Je lui souris et je m'assois sur le fauteuil à côté de son lit. Ma main trouve la sienne, atrocement froide, et nous nous fixons dans un silence morbide pendant un long moment avant qu'elle ne se décide à me parler.

« Ma petite Lily... Je suis tellement heureuse d'avoir eu la chance de te rencontrer, cette fois-ci... »

Je détourne le regard, incapable d'encaisser cette déclaration qui ressemble dangereusement à un au revoir, tout en me souvenant de ce soir là où Héléna est entrée dans ma tête et à découvert que James et moi avions un passé ensemble.

Je m'en rappelle comme si c'était hier. Sa baguette tremblait dans sa main et ses yeux s'embuaient de larmes à chaque fois qu'elle en voyait un peu plus. A la fin, elle a fini par éclater en sanglots dans mes bras, me serrant contre elle sans pouvoir dire le moindre mot. Son fils était mort devant ses yeux comme il est mort devant les miens chaque jour depuis ce soir là. Nous n'en avons plus jamais reparlé.

« James et toi... Il faut que vous soyez heureux tous les deux. C'est le plus important. On meurt tous un jour, ce serait tout de même incroyablement triste que ça arrive avant que tu aies eu la chance d'être aussi épanouie que quand vous étiez mariés. »

Je lui souris pour toute réponse. J'ai envie de lui demander pourquoi elle me dit tout cela maintenant, mais je sais. Je sais que c'est parce qu'elle en a marre de tout et qu'elle espère que ce sera bientôt la fin.

« Les médecins disent chaque jour que mon état empire, mais je suis toujours là. Je suis condamnée, pourtant, on le sait tous... Je me demande pourquoi ils ne font pas quelque chose, me confie-t-elle en soupirant comme si elle lisait dans mon esprit pendant que ma gorge se serre.
- La douleur est-elle supportable ? Veux-tu que j'appelle un médicomage ?
- Elle est supportable puisque je la supporte, me répond-elle avant de tousser bruyamment. Puis-je te demander un service ? »

Je hoche vigoureusement la tête tout en me rapprochant d'elle pour tendre l'oreille, prête à exécuter le moindre de ses désirs en m'attendant à ce qu'elle me demande de repositionner son coussin ou de la recouvrir d'une couverture supplémentaire. La main toujours solidement calée dans la sienne, je sens son pouds s'accélérer lorsqu'elle me fait signe de m'approcher d'avantage. Mon oreille ne se trouve qu'à quelques centimètres de sa bouche lorsqu'elle me fait sa requête.

« Tu pourrais sortir ta baguette et dire la formule. Je serais libérée et personne ne te suspecterait. Il suffirait que tu la pointes sur moi. Cela ne prendrait qu'une seconde. »

Cette fois, c'est mon cœur qui s'emballe. Je suis figée au dessus d'elle, mon corps se glace, et j'éprouve une violente envie de vomir. Sa manière idéale de repositionner son coussin serait donc de le lui fourrer sur le visage en m'appuyant dessus jusqu'à temps que ses organes cessent de combattre l'inévitable...

« Héléna, tu me demandes de...
- M'aider. Je te demande juste de m'aider, Lily, comme je l'ai fait pour toi lorsque tu en avais besoin, me rappelle t-elle en m'envoyant le regard aimant d'une mère.
- Mais... Tu m'as fourni un travail, un salaire, tu m'as permis de rester au Refuge, et tu m'as écouté quand j'en avais besoin ! Tu ne m'as pas aidé à mourir ! Je proteste en chuchotant pour être certaine qu'aucun médicomage ne nous entend. »

Pour la première fois, je la vois vexée et contrariée. Elle détourne le regard et j'ai l'étrange impression d'être en face de James juste pendant un quart de seconde, ce qui suffit largement pour que mon esprit dévie entièrement vers lui.

« Et alors ? Je vais mourir, de toutes façons ! La seule chose qu'on ne sait pas, c'est quand, et je n'ai jamais aimé être ignorante.
- Il faut penser à James.
- Je ne pense qu'à lui, Lily. Il souffre de cette situation. Il est constamment dans l'angoisse de me voir partir, même s'il le cache superbement bien. Je ne peux pas le laisser continuer à vivre comme cela. Il faut en finir, me répond-elle en me regardant droit dans les yeux, m'envoyant un violent éclair de détermination en pleine figure.
- Je... Je ne peux pas. Je suis désolée, je... Je ne peux pas lui faire ça.
- Il ne saura pas, continue-t-elle en serrant un peu plus ma main.
- Je ne peux pas Héléna, je te jure que je...
- Tu l'as déjà fait. Tu as déjà tué des gens, tu sais comment faire, Lily. Tu n'as qu'à utiliser cette colère qu'il y a au fond de toi, ou faut-il que je t'énerve d'abord ?
- Je n'ai pas envie d'utiliser ma colère ! Elle ne m'a rien donné de bon ! Je réplique d'une voix un peu trop forte. »

Ma main quitte la sienne, et tout à coup, c'est moi qui suis contrariée. Une larme de peine ou de rage coule sur ma joue et je l'efface d'un geste vif. Mon cœur tambourine toujours contre ma poitrine. J'espère secrètement que cet échange n'est rien d'autre que le fruit de mon imagination, mais Héléna m'empêche de me perdre dans cette illusion.

« Tu ne mérites pas James. Tu n'es pas à la hauteur. Tu ne l'as jamais été. Ni ici, ni dans le passé. Tu n'es qu'une petite arriviste déterminée à tout pour rentrer dans la famille et il...
- Ça suffit ! Je la coupe en me levant d'un bond.
- Tu sais que j'ai raison, n'est-ce pas ? Tu sais qu'il peut trouver mieux qu'une gamine qui l'a laissé pour mort.
- Arrête Héléna. Arrête. S'il te plaît, je murmure la voix tremblante.
- La vérité fait mal, n'est-ce pas ?
- Tu ne penses pas un mot de ce que tu dis. Il y a dix minutes, tu me souhaitais le meilleur. Tu peux me dire toutes les horreurs du monde, je ne lèverai pas ma baguette sur toi, et tu sais pourquoi ? Parce qu'il n'existe pas un monde dans lequel je ne ferai pas tout pour vous sauver tous. »

Un silence tendu empli la pièce et Héléna se met à pleurer. Ma main retrouve la sienne, elle me la serre beaucoup trop fort mais je ne voudrais pas qu'il en soit autrement. Nous n'avons plus besoin des mots pour nous comprendre et ses excuses coulent de source dans son regard perdu.

« Lily ? »

La voix de James me fait sursauter. Je me retourne brusquement vers la porte pendant qu'Héléna essaie de dissimuler les quelques larmes persistant sur son visage à l'aide d'un sourire qui ne dupe pas son fils.

« Tu finis tôt aujourd'hui, constate t-elle simplement.
- Minerva a pris les Serdaigle tout l'après-midi pour un devoir de Métamorphose, répond-il alors que son regard curieux jongle entre nous deux.
- Je vais vous laisser, je murmure en me levant du fauteuil, lissant mon jean pour me donner une contenance et essayer d'ignorer l'étau qui me serre la poitrine. »

Je dépose une bise sur la joue d'Héléna et je sors de la pièce sans oser un seul regard vers James. Je ne peux pas rester dans la chambre d'Héléna à discuter avec eux de tout et de rien en ignorant la conversation qu'elle et moi venons d'avoir. Je ne peux pas faire semblant, pas quand il me fixe avec cet air inquiet.

« De quoi vous parliez, Lily et toi ? Demande t-il à sa mère juste avant que je referme la porte.
- De choses et d'autres, je l'entends répondre évasivement. »

Je soupire, passe une main las sur mon visage livide, et j'entreprends de descendre les escaliers lorsque je percute quelqu'un.

« Lily ?! Merlin, Lily ! Comment vas-tu ? J'ai l'impression que ça fait des lustres ! S'exclame Alice. »

Je bafouille bêtement pendant qu'elle m'étreint en continuant de me bombarder de questions auxquelles je n'ai même pas le temps de répondre.

« Frank est au cinquième, il est parti me chercher un thé ! Tu es avec James ? Quand est-ce que tu es rentrée de France ? J'ai reçu toutes tes lettres mais je n'ai pas eu le temps de répondre aux dernières, Frank et moi essayons d'avoir un enfant, me lâche t-elle.
- Ouah, c'est... Félicitation Alice. Je suis vraiment contente pour toi.
- Tu parles, tu le savais déjà ! Tu l'as déjà vécu ! S'exclame t-elle en riant.
- Tout a changé... Je ne sais plus rien maintenant. Mais je suis contente que vous soyez heureux tous les deux, et je suis vraiment désolée de ne pas avoir pu venir au mariage...
- Je sais que tu l'es, mais tu es pardonnée, tu m'as envoyé le plus gros colis de chocogrenouilles que j'aie reçu dans toute ma vie. »

J'esquisse un sourire timide qu'elle me rend avec tant de sincérité qu'une sensation de douceur s'empare de moi. Alice est un soleil. Elle n'en veut jamais à qui que ce soit, il est impossible de se disputer avec elle.

« Mais attention, tu as plutôt intérêt d'être là pour la naissance du bébé, me prévient-elle en agitant un index menaçant sous mon nez.
- Je croyais que vous étiez encore dans la phase d'essai ?
- Oui, eh bien, peut-être que d'ici demain, il sera déjà là dedans, le petit Londubat, me répond-elle en plantant son doigt sur son ventre. »

Je pouffe et elle m'attrape par le bras pour m'emmener rejoindre Frank avec elle. Nous discutons pendant des heures et des heures de tout et de rien tout en évitant soigneusement les sujets qui fâchent : la guerre, le futur, le passé, et l'incertitude concernant tout cela.

Avec Alice, tout m'a toujours semblé plus simple. Même l'horreur que nous avons vécus dans les cachots des mangemorts aurait l'air de ne plus être qu'un cauchemar si seulement Frank n'en portait pas toujours les stigmates. Ainsi, à chaque nouvelle entrée dans la cafeteria de l'hopital, il ne peut s'empêcher de sursauter. Le regard d'Alice suffit à le calmer. J'aimerais que ce soit pareil pour moi, j'aimerais qu'un simple coup d'oeil vers James fassent taire mes démons, mais ce n'est pas le cas car un nuage gris plane toujours au dessus de ma tête.