Chapitre 51: Devenir ombre parmi les ombres?
Van était en état de choc, assis sur le bas-flanc de sa cellule. Vladi ne savait pas quoi lui dire. Le jeune mystique de Mars se traitait de tous les noms. Il se sentait affreusement coupable. Et surtout, il regrettait de n'avoir jamais cherché à savoir:
- Si j'avais vu plutôt ses ouïes... J'aurais pu lui dire... Que ca n'avait pas d'importance!
Il avait les larmes aux yeux. Il se demandait dans quel état elle pouvait être maintenant. Sûrement en état de choc, se haïssant elle-même, se faisant horreur... A cette pensée, les larmes lui montèrent aux yeux, il ne put plus les retenir. Vladi s'approcha de lui et s'assit à côté. Il aurait voulu réconforter son frère, mais il savait qu'il ne pouvait pas.
- Tu l'aimes, dit-il doucement.
- Oui... Et je me fiche de ce qu'elle est!
- Arrête de pleurnicher, Van! cria Skyler qui était dans la cellule d'à côté. C'est pas comme ca que tu l'aideras!
- Bien d'accord, trouvons plutôt un moyen de sortir d'ici, dit Cassandra.
- Bon courage, les amis, dit Aelo, parce que moi, pour ma part, j'en ai trouvé aucun!
Aelo avait regardé partout dans la cellule qu'elle partageait avec Euros et n'avait rien trouvé qui pût leur permettre de s'enfuir. Euros avait également cherché.
- Mais putain, l'Inexorable nous a confié une quête, on va pas rester le cul posé là à attendre de se faire cueillir par une bande de merdeux en capuches! répliqua Skyler qui en avait un peu assez de l'état de prisonnier.
Depuis sa cellule, Jace répliqua:
- Bah trouvez une idée!
Il avait encaissé le choc assez mal, mais il s'y faisait...
- On pourrait assomer le garde qui viendra nous apporter à bouffer, suggéra Skyler.
- Il n'ouvrira pas la porte de la cellule, pas con à ce point, répliqua Van.
Skyler lâcha un soupir:
- Si ma mère était là, elle nous ferait sortir en deux secondes!
- Skyler, il serait temps de gérer ton complexe d'Oedipe, lança Aelo. Elle est morte, ta mère, vieux, tu es tout seul! Creuse ta cervelle de Naëk et trouve une idée!
Le jeune homme roux saisit alors deux barreaux et essaya de les écarter:
- Rha! J'ai pas la force de mon papa..
- T'as pas une autre idée? demanda Van.
- Si, Demi-portion doit arrêter de becter deux jours, comme ca, elle sera assez maigre pour passer à travers les barreaux puis nous faire sortir!
- Je t'emmerde, Skyler! répliqua la blonde.
- Vous croyez que c'est le moment? s'écria Jace.
- Bon, fit Aelo. Tout le monde en mode creusage de tête, et le prochain qui parle, que ce soit pour dire un truc intelligent, ok?
Un long silence démarra. Tout le monde faisait les cents pas dans sa cellule. Enfin, au bout de cinq bonnes minutes, ce fut Jace qui se décida à parler:
- A mon avis, pour commencer, il faudrait déjà voir comment ca se passe ici. Tôt ou tard, ces imbéciles de soldats vont venir ramener la soupe. Il faut voir comment ils font, et pour la prochaine fois, monter un plan. De plus, on ne connait pas l'endroit, il est hyper grand, c'est facile de s'y perdre. Bon, Callisto le connaît. Mais pour la retrouver, ca ne va pas être facile non plus.
Skyler passa son bras à travers les barreaux, plusieurs fois:
- J'en ai un de plan, dit-il enfin. Les barreaux sont larges, j'ai du pot. Les gars vont venir filer la soupe. Le premier qui sera assez proche, je lui foutrai mon poing dans la tronche. Ensuite, les autres vont vouloir entrer dans la cellule me filer une correction, obligé. Mais je tiens de ma mère et de mon père, les gars... Armés ou pas, je vous jure que je les cogne!
- Il ne faudrait pas que tu te fasses tailler en pièces, Skyler, je te rappelle qu'on a plus de psynergie pour te soigner si tu rates ton coup, fit remarquer Hélia.
- J'essaierai de faire gaffe, dit-il en haussant les épaules. Pour l'instant, on attend.
- Déjà, nous avons les rocs, dit Euros. Ils doivent être tout près d'Aporha, vu qu'on a réussi à les tenir à distance lors de notre capture, cette fois...
- Je sens Notos, alors oui, dit Aelo.
- Moi aussi, je sens Vif-Argent...
- Tenons-nous prêts, dit Van.
Elle flottait, dans une eau fraîche, portée par l'onde, sans aucune fatigue. Tout était noir... Elle se rappellait à peine ce qui s'était passé. Elle ne se rappellait que d'une chose, c'était de la douleur... La douleur des rayons, la douleur dans son coeur.
De la douleur. Rien que de la douleur.
Callisto ouvrit les yeux.
Elle vit le plafond voûté au-dessus d'elle et se rappella en un éclair de la situation. Des larmes roulèrent sur ses joues et elle se redressa. Maintenant qu'elle se rappellait de qui elle était, elle aurait préféré tout oublier...
Elle contempla sa peau translucide devenue bleu pâle, ses cheveux devenus bleus. Ca ne pouvait pas être elle, ce truc-là, si? Elle n'y croyait guère...
Elle se concentra, une aura bleue l'entoura, et aussitôt, elle retrouva son apparence habituelle.
- Bien joué, Callisto. Je vois que tu as appris à contrôler ta semi-métamorphose...
Alexeï venait d'entrer dans la pièce d'un air satisfait.
- Que me voulez-vous? demanda-t-elle d'un ton furieux.
- Nous te l'avons dit... Que tu deviennes la neuvième ombre d'Antara...
- Je refuse, dit-elle d'un ton furieux.
- Tu n'as pas le choix... Tes amis sont ici, et en vie... L'une des filles est malheureusement condamnée, le conseil des Ombres a ordonné sa mort pour des raisons que tu connaitras quand tu en seras un membre à part entière... Mais si tu es sage, il se pourrait que tu sauves la vie de tes autres compagnons... La sirène n'a visiblement pas pris le dessus sur ton humanité, pour l'instant... Aussi, réfléchis bien. Si tu n'obéis pas, nous les tuerons tous. Si tu obéis, nous les sauverons.
- Pourquoi l'une des leurs doit-elle mourir? demanda-t-elle d'un ton furieux.
- Je te le répétes, tu comprendras plus tard...
Il ajouta:
- Bon, je suis venu ici pour que tu prennes une décision, Callisto, alors décide-toi vite: Acceptes-tu de faire partie des Neuf et de servir notre cause? Si tu acceptes, tes amis seront bien traités. Si tu refuses, nous en exécuteront un par jour après la fille, jusqu'à ce que tu cédes... Et je te préviens, nous ferons de même si tu essaies de te donner la mort... Tu en as peut-être rien à faire de propre vie, mais je pense que celles de tes compagnons compte, n'est-ce pas?
Callisto fulminait. Tant que Van et les autres seraient prisonniers, il n'y aurait nulle échappatoire. Jamais elle ne pourrait permettre qu'il leur arrive du mal si elle pouvait l'éviter... Alexeï poursuivit:
- Tu seras sûrement envoyée en mission à beaucoup d'endroits, mais il y'aura toujours quelqu'un pour te surveiller à distance, et si tu commets le moindre faux pas, tes amis seront torturés. S'il y'a soupçon de trahison, ils mourront. Tu comprends les règles?
- Oui, dit-elle d'un ton calme.
- Tu acceptes?
- Ai-je le choix? répliqua-t-elle d'un ton sarcastique. Bien sûr que j'accepte!
- Tempère ton insolence, ou il leur en cuira, à tes très chers amis...
Il ajouta:
- Et si tu te conduis vraiment bien, tu auras le droit de leur rendre visite... Encore que vu les circonstances, je me demande s'ils accepteront encore de te parler...
Callisto eut l'impression qu'on venait de lui planter un coup de poignard dans le coeur. Les larmes lui montérent aux yeux. Bien sûr, Van et les autres avaient dû être mortellement effrayés en apprenant son histoire. Elle était un monstre! Comment pourraient-ils l'approcher après ca?
- Ca fait mal, n'est-ce pas? Tu vois Callisto, tu comprendras bien vite que les seuls amis que tu auras jamais seront parmi nous... Car pour nous, tu n'imagines même pas ce que tu représentes! Tu es le premier individu d'une race supérieure, tu es également un espoir, avec tes si grands talents de guérison... Tous les humains autour de toi jusqu'ici t'ont craint, alors que nous, nous reconnaîtrons ta valeur! Réfléchis bien, et tu comprendras de toi-même qu'être élue Ombre comme cela d'office est une véritable chance...
"Cause toujours!" pensa la jeune fille.
Mais il avait frappé juste et son coeur saignait. Elle avait bien vu les regards horrifiés de ses amis quand elle s'était métamorphosée en face d'eux... Même Jace avait eu l'air presque dégoûté...
Elle n'eut pas le temps de réfléchir davantage. Alexeï venait d'appuyer sur l'interrupteur. Les statues s'éteignirent. Il dit:
- A présent, tu peux sortir de l'eau. Ensuite, suis-moi. Je vais te montrer la splendeur de la citadelle d'Aporha...
Elle le suivit vers les bâtiments du haut. Les statues en forme de sirènes, de griffons et de gargouilles emplissaient les murs d'un décor à la fois sauvage et baroque. Il l'emmena vers l'une des bâtisses de pierre située plus à l'ouest:
- Voilà tes appartements.
- Mes appartements?
Alexeï eut un léger rire:
- Et non, ma douce, ce n'est plus le trou à rats pour toi... Désormais, tu es des nôtres, et tu as tes propres appartements, comme tout le monde... Je pense que tu y seras tout à ton aise. Ils appartenaient à ton prédecesseur, qui s'est bêtement faite tuer! J'ose espérer que tu feras mieux que cela, sachant que s'il t'arrive une bricole, tes amis ne nous sont plus d'aucune utilité...
Callisto eut l'impression qu'un feu furieux venait d'envahir ses veines. Elle détestait qu'on la menacât ainsi! Mais elle ne pouvait malheureusement rien y faire, et le monstre qu'elle était avait fait assez de dégâts pour ne pas vouloir provoquer la mort d'innocente de surcroît.
Guidée par Alexeï, elle arriva jusqu'à la chambre. Celle-ci était en effet bien luxueuse; on comprenait aisément qu'elle avait appartenu à une mystique de l'eau si l'on en jugeait les draps de soie turquoises, les rideaux turquoises du baldaquin, les meubles d'ébéne, le mur bleu clair, la statuette en forme de Djinn d'eau surplombant la fenêtre, la vasque décorée de statuettes en forme de sirène dans le coin salle de bain...
- Ils te plaisent?
- Ca peut aller, répondit-elle d'un ton légérement ironique.
Elle avait un mal fou à se retenir de ne pas lui arracher les yeux, vu avec quelle audace il la provoquait. Elle prit une profonde inspiration. Elle devait se calmer, et vite.
Mais Alexeï l'entraînait déjà ailleurs. Il lui dit:
- Je vais maintenant te montrer un exemple de ce qui nous attend pour les cinq prochaines années... Et le génie de tes employeurs!
Il l'emmena de nouveau vers le sous-sol, mais cette fois, lui fit emprunter un autre couloir. Là, elle vit apparaître une autre porte. Enfin, en y entrant, elle fut subjuguée.
La salle était rectangulaire, et immense. Les hautes fenêtres en arcade laissaient entrevoir une lueur bleutée, car le soir arrivait. Eclairés par tout cas, des sortes de gigantesques géants noirs. Callisto eut le coeur qui manqua de s'arrêter de battre et fut soulagée en voyant qu'ils semblaient tous parfaitement immobiles.
- Notre arme secrète... Les futurs golems noirs d'Antara!
Il ajouta:
- Ils ne sont pas opérationnel pour l'instant, mais ce n'est qu'une question de temps... L'alchimie des éléments permet des merveilles... Une fois prêts, ces soldats parfaitement obéissants pourront raser des villes entières! Ils maîtriseront la psynergie de Mars, étant la plus dévastatrice, et surtout, seront insensibles à toute psynergie. Le seul moyen de les combattre sera avec des armes bien tranchantes et bien longues, mais bon courage à qui s'y essaiera, car leur armure est très dûre et résistante... Ils ne nous coûteront rien, contrairement aux invocations, ce qui est un grand avantage... Néammoins, avant cela, nous avons bien d'autres armes à tester, bien plus amusantes et surtout plus discrètes... Car le but des Ombres est d'agir, du moins en dehors d'ici, dans le plus strict anonymat si possible. Car même si nous sommes puissants, nous connaissons bien la règle; tout tyran est destiné tôt ou tard à être renversé...
Il ajouta:
- Voilà l'utilité d'utiliser les autres comme des marionnettes, Callisto. Le pouvoir, le vrai, est une chose qui s'excerce dans l'ombre... Les tyrans mégalomanes ne sont qu'imbéciles qui ne comprennent rien à la subtilité... Si tu veux instaurer une dynastie éternelle, un empire mondial, tu dois apprendre à manipuler tes sous-fifres et à reconnaître leur utilité... Pour être invincible, il faut être un monstre à multiples têtes, de façon à ce que lorsqu'un malheureux donne sa vie pour en trancher une, deux autres poussent, encore plus puissantes... Cet imbécile d'Antinos a cru que le Soleil Noir lui suffirait pour dominer les villes, et tu as vu le résultat? Le grand, le tout puissant tyran qu'il était s'est fait défaire par une misérable gamine et sa bande de copains... Tu le crois?
Ne sachant que faire, Callisto haussa les épaules:
- Je ne m'étonne de rien.
- Et pourtant, bien des choses t'étonneront, tu verras, ma belle... Je n'ai pas fini de t'expliquer toute l'histoire, mais je vais laisser notre maître, notre sage te révéler ses lumières... Tu vas être l'une des acteurs du profond changement qui va s'opérer à Weyard...
