Notes de l'auteur : Il est presque 3h du matin, je n'ai plus de cerveau. Je vous aime. Je vous aime tous, vraiment. J'ai envie de tous vous mettre dans un panier et de vous donner des pelotes de laine tellement vous êtes adorables.
Résumé : En 47 chapitres il s'est passé plein de trucs et de machins et nos héros n'ont jamais une seconde de tranquillité. Kevin a traduit les tablettes et trouvé plein d'informations, comme par exemple : si les épreuves ne sont pas annulées dans quelques jours, l'âme de Sam va se détruire. Oh et puis Castiel a perdu son écho (infime trace qui devait rester de sa Grâce en lui) et il s'avère que c'est justement son écho qui aurait permis de rouvrir le Paradis et qu'il redevienne un Ange. Du coup, il est condamné à rester mortel, et rien ne pourra ouvrir le Paradis. Sam et Dean sont morts (crime commandité par le guide suprême pour Sam, et Dean est tué par un Arachnide), Castiel s'est fracturé la cheville et a maintenant le pied dans le plâtre. Garth est allé veiller sur lui à l'hôpital et s'est retrouvé face à un fantôme de petite fille qui avait l'air de les attaquer, mais essayait en fait de les prévenir des attaques d'un Faucheur. Garth se fait embarquer par la police, et c'est finalement Hael et Kevin relookés qui viennent sauver Castiel in extremis. Garth est libéré par Crowley qui joue de ses influences. En parallèle, au Purgatoire Abaddon traquait les derniers survivants du village de monstres et allait exécuter Benny, Lenore, Maggie etc, quand tous les démons ont soudain été aspirés par une sorte de siphon dans le ciel...
*reprend son souffle*
Bonne lecture !
oOo
Chapitre 48 : Stop crying your heart out
(Oasis)
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La terre pétrifiée par le gel se hérisse de tiges tranchées ras. À perte de vue elles s'alignent en rangs serrés qui se fondent à l'horizon. Le vent rampe au sol et siffle entre les courts plants de maïs brûlés par le froid hivernal.
Le soleil suit sa course dans le ciel sans que rien ne remue dans ces étendues désolées. Ce n'est que lorsque les derniers rayons jettent leurs pâles adieux sur le champ qu'un bruit de moteur perturbe le silence, couplé d'une petite musique au timbre joyeux de l'enfance qui n'a pas sa place ici, à quelques centaines de mètres de la route. Les tiges sèches craquent et se rompent sous le poids des roues d'une camionnette. Le caoutchouc écrase tout sur son passage et laisse une trace qui jure dans la géométrie des plants disposés en lignes parallèles.
Le pot d'échappement crachote avant que le moteur ne s'éteigne. La petite musique égraine ses notes aigrelettes jusqu'à se taire elle aussi. Sur la carrosserie blanche est peint un clown aux couleurs qui furent sans doute vives jadis. Souriant de toutes ses dents, il tient d'une main des ballons, de l'autre une glace en cornet.
À l'horizon se noient les derniers feux du soleil. Les ombres s'allongent jusqu'à engloutir la camionnette et les champs.
Seuls les phares restent allumés. La bruine tourbillonne en particules d'or dans les faisceaux.
Et ainsi s'écoulent les heures. Dans la nuit, le froid, avec seulement les phares d'une camionnette et Lebanon au loin qui se mouchette de points lumineux.
Lorsque sonne l'heure où les familles dînent dans la chaleur de leur foyer, une silhouette solitaire se dessine au loin. Il s'agit d'un vieillard emmitouflé dans un manteau et dont le nez dépasse à peine de son écharpe. Un téléphone vissé à l'oreille, il tient d'une main tremblante une lampe torche – le cercle de lumière danse devant ses pas. Il progresse avec précaution entre deux rangées de plants ras aussi tranchants que des rasoirs. Ses yeux embués de larmes se fixent sur la camionnette lorsque le faisceau de lumière se braque dessus. Le clown à la peinture craquelée soutient son regard avec son sourire figé. Le souffle du vieillard s'élève en volutes alors qu'il sourit entre ses larmes. Une émotion poignante émane de son visage lorsqu'il laisse tomber sa torche et rejoint la camionnette dont les portes arrière s'ouvrent à son approche. Et se referment une fois qu'il s'est hissé à l'intérieur. Son poids fait pencher le véhicule.
Personne n'entend son hurlement qui résonne à travers les plaines.
Personne ne voit le sang qui déborde des portes et coule à flot dans le faisceau de la torche abandonnée.
Personne ne voit la camionnette s'immobiliser dans le silence.
Personne n'entend la petite musique reprendre avec un tintement jovial.
oOo
« Tu sais, Dean...
Le souffle de Garth blanchit tandis que ses cils frémissent sur ses joues.
- Avant ton frère et toi, je n'avais jamais eu d'amis. Pas de vrais, en tout cas. J'ai l'habitude qu'on ne m'appelle que pour me demander un service, de toujours donner sans jamais rien recevoir en retour.
Le chasseur rentre la tête dans ses maigres épaules.
- Il y avait Bobby, bien sûr, mais ce n'était pas un ami, il était bien plus que ça... il était comme... un père ? Un mentor ?
Il secoue la tête sans trouver le mot juste.
- Il m'a accueilli à bras ouverts quand j'étais au plus mal, m'a accepté sans condition, m'a donné une raison de vivre et un modèle à suivre... Je suis sûr que tu me comprends. Bien sûr que tu me comprends.
Dean ne lui répond pas : les traits de son visage sont figés et sa pâleur en fait ressortir les taches de rousseur. L'aîné Winchester est assis, mais penché si bien en avant que son torse frôle ses genoux. Comme s'il essayait de refaire son lacet. Le grésillement réfrigérant rampe en brume sur le sol carrelé et les carcasses de viande se balancent à des crochets derrière lui.
- Après sa mort, j'ai cru que je ne retrouverais plus jamais ça. Que, bousillé de l'intérieur comme je le suis, le mieux que je pouvais espérer était encore d'être utile aux autres.
Un sourire amer effleure ses lèvres et son menton se met à trembloter.
- Mais ces deux derniers mois passés dans le bunker avec vous... tous ces moments qu'on a partagés...
Ses mots s'étranglent dans sa gorge et Garth reprend une inspiration douloureuse, sa pomme d'Adam tressaute quand il essuie ses larmes d'un revers de manche. Avec un reniflement mouillé, il détache ses yeux de Dean et les tourne vers Sam. Les deux frères sont assis sur des chaises que Garth a amenées exprès dans la salle réfrigérée contiguë à la cuisine. Assis dans une posture très peu naturelle. Les cadavres se sont rigidifiés en position presque fœtale dans la voiture et il a eu un mal fou à les asseoir – c'était ça, ou devoir casser leurs articulations.
Mais il ne pouvait pas se résoudre à les laisser par terre, seuls dans le froid et le silence.
- … ces semaines étaient les meilleures de ma vie.
Les yeux morts de Sam le regardent fixement. Garth baisse la tête en se mordant la langue. Le goût métallique du sang emplit sa bouche.
- Je suis désolé, Sam. J'ai du mal à te regarder. Tu n'y es pour rien. C'est juste que... c'est un peu dur de te voir dans cet état.
Il a eu beau tout essayer, les paupières refusent de se clore. Et sur son front, juste entre ses sourcils, un trou qui s'enfonce profond, saturé de sang figé. La balle a traversé son crâne de part en part. Derrière sa tête, elle est ressortie en défonçant la boîte crânienne comme du papier mâché.
Précision chirurgicale.
- Si tu me le permets, je vais juste...
Garth se mord la lèvre et ôte sa casquette. Celle qu'il a héritée de Bobby. Évitant de toucher la plaie béante à l'arrière comme s'il craignait de lui faire mal, le chasseur lui enfonce la casquette sur le crâne – le cadavre rigide bouge à peine sous ses efforts. Mais il a beau descendre la visière aux bords élimés, le trou reste visible entre les yeux vitreux qui le dévisagent.
- A-attends, je vais juste faire comme ça...
Ce n'est qu'en essayant de placer une mèche soyeuse de son ami sur la blessure fatale pour la cacher que Garth réalise à quel point ses doigts tremblent. Lorsque les cheveux glissent sur le font jusqu'à frôler le bout du nez, quelque chose se brise en lui. La boule dans sa gorge enfle et éclate en un gros sanglot. Il tombe à genoux sur le sol glacé. Le front pressé contre les genoux de Sam, Garth s'agrippe à la chemise à carreaux, les épaules agitées de sanglots incontrôlables.
- Je suis désolé, coasse-t-il. Je suis vraiment désolé... Je ne savais pas que ça arriverait...
Une vibration énergique dans la poche intérieure de sa veste le tire de son auto-apitoiement, et de la musique étouffée par les couches de vêtements s'enfle peu à peu :
… all of the stars
Are fading away
Just try not to worry
You'll see them some day
Take what you need
And be on your way
And stop crying your heart out
Les doigts engourdis de Garth peinent à ouvrir sa veste et chercher parmi toutes les poches le bon téléphone. Il ne s'agit pas de la ligne FBI, mais bien de son téléphone réservé aux appels de chasseurs. Celui-là même qui a reçu les appels de Risa et Gregor qui ont mené à ce drame. Le téléphone manque de lui échapper des mains dans sa précipitation – C'est de justesse qu'il le rattrape.
Et pour la première fois depuis qu'il a embrassé le surnaturel et les risques d'une vie de chasseur, Garth hésite à répondre. Le portable vibre et continue d'émettre du Oasis au creux de sa paume. Son pouce survole la touche verte et la touche rouge sans savoir laquelle presser.
Get up
Come on
Why're you scared ?
You'll never change
What's been and gone
Finalement, Garth presse le bouton vert et porte le téléphone à son oreille mutilée en se relevant sur ses guibolles.
- Garth Fitzgerald quatrième du nom, Wikipedia du Surnaturel et chasseur le plus classe du continent, j'écoute !
Son propre ton enjoué sonne étrangement à ses oreilles.
« Garth, Dieu merci, j'étais pas sûr que tu serais réveillé à une heure du matin. Écoute, j'ai besoin que tu viennes m'aider, j'ai du mal à gérer seul une chasse. Je suis près de Lebanon, si t'es toujours dans le coin comme tu m'avais dit, tu peux me rejoindre ? Je traque une saloperie de monstre depuis deux états... »
- Depuis deux états ? Et tu n'as pas appelé plus tôt ?
Garth fronce les sourcils, son souffle s'élevant en vapeur devant son gros nez rougi. Il ne voudrait pas sombrer dans la paranoïa, mais... serait-ce encore un piège de ce maudit guide suprême ? Tuer Sam et Dean ne lui a pas suffi ?
« Je pensais pouvoir m'en occuper moi-même. C'était qu'une vague suspicion au début, mais j'ai remarqué une série de disparitions étranges. Deux par ville et dans des circonstances similaires. Des gens de tous les âges et milieux qui sont sortis de chez eux en pleine nuit sans prévenir personne. Le lendemain, on retrouve leurs vêtements déchirés et tachés de sang et leur téléphone portable. Et les disparitions tracent une ligne droite. Le monstre change de ville tous les deux ou trois jours, systématiquement. Et là, si mes calculs sont bons, il est à Lebanon. Et figure-toi qu'à chaque fois, peu avant leur mort, les victimes avaient toutes assisté à un enterrement dans un cimetière. Ça sent le spectre, un enfoiré de nécromancien ou de sorcier versé dans le vaudou, t'en penses quoi ? Tu viens m'aider ? »
- Ça aurait été un plaisir de t'aider, Philip, mais... je suis en congé.
« En congé ? Comment ça en congé ? »
- Je prends un jour de congé pour parfaire mon bronzage avec des UV et me faire une pédicure. Mais si tu as besoin d'un renseignement, je reste à ton service. Hasta luego, amigo !
« Hé, Garth ! Tu te fous de moi ? Tu ne vas pas m'aider ? Attends ! »
Le chasseur raccroche et rempoche son portable.
- Les copains, je crois que Crocro déteint sur moi.
Sam et Dean restent muets et prostrés sur leur chaise. Garth ravale la boule dans sa gorge en les regardant avec tristesse. De longues minutes s'écoulent avant qu'il ne se finisse par sortir de la pièce réfrigérée, la tête basse.
- Bonne nuit. Faites de beaux rêves. » souffle-t-il en refermant la porte derrière lui.
oOo
Hael caresse les mèches indisciplinées, l'albâtre de sa peau contrastant avec la chevelure d'un châtain sombre. Les épis rebelles s'aplatissent sous sa main pour se redresser aussitôt, et ses doigts s'appliquent à les démêler.
« Tu es si belle, ma sœur...
Elle ne cille pas au compliment. Ce corps n'est pas le sien, après tout. La tête posée sur ses genoux et la joue pressée contre le léger renflement de son ventre, Castiel la fixe de ses yeux vitreux, un sourire dévoilant ses dents.
- Je vois tes ailes, souffle-t-il d'un air émerveillé. Tes plumes ciselées de lumière liquide... Elles sont magnifiques...
Castiel élève une main comme pour les caresser. Mais ses doigts ne rencontrent que du vide et retombent mollement.
- Mes ailes ont brûlé dans ma chute, Castiel. Je n'ai plus que des os brisés et de la chair carbonisée. Tes sens humains sont altérés par les médicaments.
Son petit frère étouffe un rire brisé en enfouissant son nez contre le ventre rebondi.
- Il n'y a pas si longtemps, je prétendais diriger Ciel, Terre et Enfer. Et maintenant, regarde-moi...
Il désigne d'un geste négligent son entière personne et son pied plâtré.
- Je suis pathétique.
Hael cesse de lui caresser les cheveux quand il se met à rire, ce qui agite ses épaules de tremblements. Jamais encore elle n'avait vu un rire aussi triste. C'est déstabilisant.
- Je ne comprends pas ce qu'il y a d'amusant, dit-elle en fronçant les sourcils de confusion.
- Ce qu'il y a d'amusant ? C'est que Dean et Sam sont foutus, que tu vas engendrer un Néphilim pour rien, que nous sommes au bord de l'Apocalypse et que moi, je trouve encore le moyen de m'apitoyer sur mon sort.
- Je ne trouve pas cela très drôle.
- C'est ce qu'on appelle du sarcasme, frangine. C'est pas drôle, c'est... hilarant.
Hael entrouvre les lèvres mais referme la bouche lorsque la lampe au plafond clignote en un grésillement. Les yeux de Castiel se lèvent, le bleu de ses iris avalé par le puits noir des pupilles.
L'Ange se raidit et soulève délicatement la tête de son frère pour la reposer sur l'oreiller du lit, puis se lève en scannant des yeux la chambre. Les éclairs de lumière artificielle se raréfient. La lame céleste forgée par sa Grâce perce la veine au creux de son bras et glisse dans la paume de sa main à la seconde même où le noir complet envahit la pièce.
- Ne te fatigue pas à me protéger, s'élève la voix rocailleuse de Castiel dans l'obscurité. Il serait temps que je meure pour de bon, que je cesse de revenir pour semer la destruction. Je suis prêt à mourir, comme je l'ai toujours été depuis que j'existe. Car nous faisons partie d'un tout, de l'énergie globale de la création. Chaque élément s'intègre dans le flux éternel de la vie, et la mort ne fait que transformer de physique à métaphysique cette synergie qui...
- Tais-toi. Quelqu'un vient.
Les yeux de Hael percent l'obscurité et les murs, et elle se détend en reconnaissant Kevin qui tient une lampe de poche en s'approchant à grandes enjambées. La porte s'ouvre à la volée pour laisser entrer le Prophète du Seigneur qui leur braque dessus le faisceau de lumière. Les pupilles de l'Ange se rétractent tandis que celles de Castiel ne réagissent pas. Les ombres se déplacent sur le visage de Kevin lorsqu'il baisse sa lampe-torche en levant une main comme pour les rassurer :
- Ne vous inquiétez pas, j'ai juste fait sauter le courant avec une mauvaise manip'. Hael, tu peux venir nous aider ? Garth et moi, on a besoin de toi pour rétablir l'électricité, on y arrive pas seuls.
Hael sent le regard de son frère suivre son mouvement lorsqu'elle laisse sa lame fusionner avec sa paume et réintégrer son corps – un geste si simple, mais dont lui n'est plus capable.
- Et Castiel ?
- C'est juste pour dix minutes, tu reviendras à son chevet quand on aura tout rétabli.
- Je ne suis pas un bébé, dit Castiel avec un ricanement amer. Ne vous occupez pas de moi, je vais bien.
- Mais...
- Je vais bien, Hael. Je ne vais pas tomber en morceaux dès que tu as le dos tourné. Je veux juste dormir, il est tard.
Hael pince les lèvres et détourne les yeux en se laissant entraîner par Kevin. Leurs pas résonnent dans le couloir plongé dans l'obscurité. Mais si le Prophète doit recourir à l'éclairage artificiel de sa lampe, l'Ange, elle, voit distinctement jusqu'aux moindres aspérités des murs. La salle de réception qu'ils traversent est vide et silencieuse – dénuée de toute l'animation qui l'a peuplée ces derniers mois.
Depuis leur retour avec les corps sans vie des frères Winchester et un Castiel brisé, le bunker semble hanté. Ces lieux appartiennent à la lignée des Hommes de Lettres dont descendaient Sam et Dean. Sans eux, cette bâtisse et ses secrets n'est guère plus qu'un tombeau.
- Je ne voulais pas le dire devant Castiel, le pauvre a déjà bien assez de problèmes comme ça, mais... souffle Kevin en lui jetant un coup d'œil nerveux.
Hael croise son regard en haussant les sourcils tandis que son Humain descend les escaliers, la guide dans un couloir puis ouvre une porte menant à la salle des machines où elle n'avait encore jamais mis les pieds.
- … mais j'ai fait une connerie, et c'est pas seulement le courant qui a sauté, mais toutes les défenses du bunker. Les sceaux de protection et tout ça.
Ils s'engouffrent dans la salle et le faisceau se braque sur Garth qui est accroupi au sol et tapote sa lampe de poche qui ne parvient à émettre que quelques pauvres clignotements de lumière. Le chasseur lève son grand nez vers eux, ébloui, et se protège les yeux de son avant-bras.
- Ah, Kev', Hael, vous voilà ! Mes piles sont mortes, on va devoir bosser avec ta torche seulement, en espérant qu'elle tienne assez longtemps. Déjà que ton ordinateur n'a plus que vingt minutes de batterie...
- Tu l'as mis en veille ?
- Yep, c'était pour économiser l'énergie, on le rallumera quand on aura accès aux circuits. Passe-moi la lampe, amigo !
Kevin acquiesce et tend l'objet à Garth qui le saisit et éclaire le sol jonché de papiers et d'un ordinateur portable. Hael s'approche en fronçant les sourcils.
- Qu'as-tu fait, Kevin ?
Kevin serre la mâchoire d'un air embarrassé.
- Je me suis dit, tu sais, que comme Sam et Dean sont morts... leurs âmes sont forcément quelque part, que peut-être ils nous cherchent en ce moment. Et s'il essayaient de nous joindre, mais en étaient empêchés par les sceaux de défense du bunker ? Alors j'ai voulu...
- Tu as voulu désactiver les défenses pour que leurs âmes reviennent à la maison, achève Hael pour lui d'une voix douce.
- Garth est témoin, je voulais juste désactiver le sceau lié aux fantômes. Je pensais y arriver facilement, comme je l'ai fait la dernière fois avec Castiel pour autoriser l'accès aux démons des croisements et Chiens de l'Enfer... Mais j'ai fait une petite erreur de calcul, et au lieu de désactiver juste ce sceau, j'ai TOUT désactivé.
Garth pointe du doigt une dalle au sol munie d'une poignée en fer rouillé.
- Kevin m'a montré les plans du bunker. À l'époque, Les Hommes de Lettres s'y mettaient à trois pour soulever la dalle et atteindre le disjoncteur et les sceaux incrustés sous le sol. Kevin et moi on a pas réussi à...
Hael ne le laisse pas finir. Elle se penche et tire la poignée avec son auriculaire, soulevant la dalle sans le moindre effort. Elle ne peut réprimer un sourire flatté sous le regard admiratif des deux Humains.
Le faisceau de lumière éclaire tout un réseau de câbles et de lignes tracées – des sceaux. Tenant toujours du bout de son doigt l'épaisse dalle de pierre, l'Ange incline la tête sur le côté avec curiosité pendant que Kevin ouvre son ordinateur portable qu'il branche au réseau avec plusieurs des câbles emmêlés. Une bonne dizaine.
- Ça risque de prendre un peu de temps, je dois tout réinitialiser... marmonne le Prophète en fronçant les sourcils si fort qu'un pli se creuse sur son front.
Hael esquisse un sourire en dévisageant le jeune Humain. Cette concentration teintée de nervosité et d'urgence, c'est la première image qu'elle a eue de Kevin Tran en suivant Castiel dans le bunker quelques mois plus tôt, avant de réaliser que les Humains sont complexes. Qu'ils sont composés de mille facettes et visages, en constante évolution.
- Tu crois que je devrais sortir mon ouija ? lance Garth en épiant le travail de Kevin par-dessus son épaule. Si ça se trouve, Sam et Dean sont juste là avec nous mais n'arrivent pas à nous parler, non ?
- On essayera ça dès que tout sera rétabli. J'ai modifié les codes pour que le bunker laisse entrer les fantômes, mais il faut déjà tout réactiver, sinon n'importe qui peut entrer. Monstres, démons et autres joyeusetés...
- Pourquoi ne pas appeler Crowley ? Il a peut-être déjà trouvé Sam et Dean. Il est tout de même le Roi de l'Enfer.
Kevin lui jette un bref coup d'œil avant de soupirer en secouant la tête. Ses doigts ne cessent de taper sur le clavier à une vitesse impressionnante pour un Humain.
- Je n'ai pas l'intention d'appeler Crowley pour la troisième fois en à peine vingt-quatre heures. Plutôt crever.
- Oh allez, Kev'. Sous sa couche de mauvaise foi et de sarcasme, le gars est pas si mal, quand on apprend à le connaître. Je suis sûr que vous pourriez être amis, tous les deux.
Kevin secoue l'épaule pour chasser la main du chasseur :
- Redis-moi ça quand ma mère ne sera plus morte assassinée par lui.
Garth retire sa main avec un air de chien battu, et un lourd silence tombe, uniquement meublé par le cliquetis des touches du clavier.
- Dans ce cas... dit Garth en sortant son téléphone portable. C'est moi qui vais l'appeler. »
oOo
Le fin papier crisse entre ses doigts lorsqu'il achève de le rouler. Castiel lèche la longueur du joint pour le sceller, puis le cale entre ses lèvres sèches et craquelées en tâtonnant sur le lit pour retrouver le briquet. Il a beau avoir les yeux grands ouverts, c'est à peine s'il devine les contours de son armoire, des murs et de la porte entrebâillée. C'est dans ces moments là qu'être réduit à des sens strictement humains est frustrant.
Sa main trouve enfin le briquet et Castiel s'affale contre la tête du lit, l'oreiller écrasé dans sa nuque. Ce n'est qu'au troisième essai qu'il parvient à tirer du briquet plus qu'une étincelle.
La flamme palpite et ondule devant ses yeux, projetant dans toute la chambre un ballet d'ombres mouvantes. Le bout de son joint mal roulé – dans le noir, il en a mis la moitié à côté – grésille lorsqu'il aspire la première bouffée. Le briquet retombe en même temps que sa main molle sur le matelas, et Castiel ferme les yeux en se sentant se détendre et son esprit se vider.
Là, dans le noir et le silence, avec pour seule compagnie une braise rougeoyante, il laisse le rideau de ses paupières tomber, et souffle la fumée. À travers la membrane de ses paupières, une constellation de taches rouges et de bulles dorées flotte à chaque fois qu'il remue ses globes oculaires. Des éclairs persistants, des silhouettes informes et furtives...
Il élève sa main qui lui paraît plus lourde de seconde en seconde, et presse ses doigts contre ses paupières, attisant les couleurs et éclairs. Soufflant la fumée par les narines, Castiel se laisse glisser en position allongée. Le sommeil engourdit ses membres, et à peine a-t-il la force de porter encore une fois le mégot à ses lèvres qu'un son de vibration lui fait rouvrir les yeux.
Une lueur bleutée éclaire les fissures du plafond.
Les vibrations se renforcent. Elles viennent de sa table de nuit. Castiel se redresse en grimaçant et fixe d'un regard vitreux son téléphone portable qui vibre si fort sur la table de nuit qu'il se déplace et tressaute jusqu'à heurter la lampe de chevet éteinte. Le petit écran du téléphone illumine la moitié de la chambre.
Le mégot éteint glisse de sa main et roule sur le matelas avant de tomber au sol lorsque l'ange déchu tend la main. Le portable est tiède au creux de sa paume, et continue de vibrer inlassablement.
Castiel plisse les yeux en scrutant l'écran lumineux – éblouissant – qui n'affiche aucun nom ni numéro. Son pouce presse la touche verte et il porte le téléphone contre son oreille, un pli se creusant entre ses sourcils.
« Allô ?
Dans le silence de la chambre, sa voix sonne aussi rocailleuse que du gravier sur une roche. Il réalise alors à quel point sa gorge est sèche.
« Cas' ? »
Le visage à moitié éclairé par le téléphone pressé contre sa joue, Castiel prend une inspiration en ouvrant grand les yeux.
Cette voix...
« Cas' ? Cas', tu m'entends ? »
« T'as réussi ? Il a répondu ? »
« J'sais pas, Sam, ça a décroché mais j'entends rien ! Hé, Cas' ! Réponds, bordel ! »
Son cœur bat si fort dans sa poitrine qu'il lui semble qu'il va remonter dans son œsophage.
- D.. Dean...
Ce n'est qu'un murmure brisé qui s'échappe de ses lèvres, à peine audible, mais une exclamation soulagée retentit à son oreille en réponse :
« Cas' ! Putain, ça fait deux jours qu'on essaye de te contacter, et rien n'a marché jusqu'à présent ! »
Castiel s'adosse à la tête de lit et éloigne deux secondes le portable de son oreille pour le scruter, pataugeant dans son propre esprit vaseux. Les drogues de Garth pour supprimer souffrance morale comme physique peuvent-elles avoir de tels effets ? Mais le téléphone est pesant et solide dans sa main. Bien réel.
Bien que saisissantes, les hallucinations qu'il a pu expérimenter n'avaient rien d'aussi concret.
Il replace le portable contre son oreille.
- Mais... vous êtes morts.
« Non, sans blague ? »
« Dean, on a pas de temps à perdre avec ton sarcasme, on risque de perdre la connexion d'une seconde à l'autre ! »
« Ouais t'as raison. Ok, Cas', pour résumer le bordel, on est dans la merde et on a besoin de toi pour ressusciter. Tu sais, la routine, quoi. »
Castiel acquiesce, avant de se rappeler qu'ils ne peuvent pas le voir.
- Je vais aller prévenir Garth.
« Non ! Surtout pas ! » coupe la voix de Sam d'un ton urgent.
« Écoute, Cas', il faut pas que tu le dises aux autres ! »
Castiel déplace péniblement sa jambe au pied figé dans le plâtre pour le déposer au sol.
- Pourquoi ? articule-t-il d'une voix austère.
Un soupir exaspéré et un grésillement au bout de la ligne. La voix de Dean s'estompe et il lui faut presser fortement le téléphone contre son oreille pour saisir ses paroles. Les parasites s'amplifient peu à peu et saturent la conversation.
« C'est trop compliqué, on a pas le temps de t'expliquer ! Mais crois-moi, c'est très important, toi seul peux nous aider, capiche ? Tu me fais confiance ou pas ? »
- Plus que tout au monde. Dean...
Castiel tend la main dans la pénombre qu'éclaire faiblement son portable qui brille contre sa joue. Il agrippe l'une des béquilles que Garth lui a dénichées à leur arrivée.
« Ok alors je t'explique, on est bloqués – enfin, nos âmes, quoi – et faut que tu viennes nous libérer tout de suite, avant qu'il ne soit trop tard ! C'est super dur de maintenir le lien avec crshhhhh- »
- Dean ? Dean !
Le corps engourdi par les médicaments, Castiel se hisse debout en s'appuyant lourdement sur la béquille calée au creux de son aisselle. Il s'avance d'un pas et le plâtre se traîne au sol. Son cerveau enregistre une douleur aiguë qui embrase ses nerfs – mais il ne ressent rien. Comme si les sensations provenaient d'un autre, ou n'étaient guère que l'écho d'un souvenir lointain.
Les grésillements à son oreille étouffent les fragments de paroles désarticulées.
- Dean ! souffle-t-il d'une voix rauque en ouvrant la porte pour déboucher dans le couloir.
« Cas' ! Cas', bordel, tu m'entends ? »
- Dean, Sam... Où êtes-vous ?
Noyée dans les grésillements qui ressemblent de plus en plus à des chuchotements insaisissables, c'est la voix de Sam qui lui répond :
« Cas', on a essayé de revenir vers le bunker, et là on est tout près de Lebanon. Tu vois le champ de maïs avant la forêt ? »
- Oui.
« Tu trouveras au sommet de la colline une camionnette blanche. On flotte juste à côté. Littéralement. Et on arrive plus à avancer. »
« Tu pourras pas la louper, Cas', il y a un clown peint dessus qui fout les jetons à Sammy depuis des heures. »
« J'ai pas peur, jerk, c'est juste que ça me met un peu mal à l'aise. »
« Bitch. »
Claudiquant dans le couloir, Castiel scrute l'obscurité en plissant les yeux. Les vertiges le font vaciller et il lui semble que tout tourne autour de lui. Manquant de s'effondrer, il se maintient debout en appuyant son épaule contre le mur. Une sueur froide couvre son front.
« Viens seul, Cas'. Ne dis rien à personne. Dépêche-toi, chaque seconde compte. » disent ensemble les deux frères.
- Je vais prendre l'Impala. J'arrive tout de suite. » murmure-t-il d'une voix rauque.
Seul un grésillement lui répond, suivi de la tonalité qui indique de la conversation a été coupée.
oOo
« Comment ça, elle n'était plus là ? Ne me répète pas ça, ne me répète surtout pas ça !
Le démon face à lui pue la peur à des mètres à la ronde.
- Mais... mais elle n'était plus là, Sire !
- JE L'AI BIEN COMPRIS, ÇA !
Rouge de rage, Crowley perce de la pointe de son stylo la paperasse qu'il était en train de signer quand son larbin est venu lui annoncer cette énormité. Les yeux exorbités, le Roi de l'Enfer fusille du regard son sujet qui sue à grosses gouttes.
- Explique-moi donc... susurre Crowley avec un calme feint. Explique-moi comment vous vous êtes démerdés pour perdre un Chevalier de l'Enfer et son armée entière d'un millier de démons. Ce n'est plus de l'incompétence à ce niveau, c'est de l'ART !
Il a si bien crispé les poings que son stylo se brise entre ses doigts alors qu'il se lève brusquement. Son trône roule en arrière en tournant sur lui-même tandis que l'incapable larbin recule d'un pas, toute son attitude criant la soumission.
- Nous ne comprenons pas ce qu'il s'est passé, votre Majesté ! Quand nous avons vérifié hier, ils étaient tous dans le Purgatoire, même si libérés du piège ! Abaddon et son armée ont disparu sans laisser de trace !
Les paumes pressées contre le bureau, Crowley se sent envahi d'une rage sans précédent. Ce n'est pas l'envie qui lui manque d'exécuter cette larve servile et tous ses incapables de larbins au passage.
- Disparu ? Ils n'avaient aucun moyen de sortir ! Nous avions bouché la seule sortie possible ! Tu vas me dire qu'il s'agit d'un miracle, peut-être ? C'est ça que tu sous-entends ? Un miracle biblique ?
Il a prononcé ces deux derniers mots comme la pire injure qui soit.
- N-non, Sire, je...
- HORS DE MA VUE AVANT QUE JE NE FASSE DE TOI MA NOUVELLE DESCENTE DE LIT, ESPÈCE DE BON À RIEN !
Le démon déguerpit sans demander son reste, et alors que la porte du bureau claque derrière lui, le portable du Roi de l'Enfer sonne dans sa poche intérieure. Crowley le dégaine plus vite que son ombre :
- QUOI ENCORE ?!
« Euh... Crocro ? »
En temps normal, recevoir un appel de Garth – le seul Humain qui lui ait témoigné confiance et affection ces derniers temps – serait un plaisir. Mais pas quand son délicat fessier royal est menacé.
- Garth. Que me vaut le plaisir ? lâche-t-il aussi cordialement que possible en faisant les cent pas.
Soit Abaddon et son armée ont trouvé une sortie qu'il ne connaissait pas, soit Crowley a un traître parmi ses rangs qui les a libérés. Qui sait combien de temps lui reste-t-il avant qu'ils ne viennent attaquer son royaume encore précaire, qu'ils ne le capturent et le tuent s'ils sont d'humeur miséricordieuse ? Quelques semaines ? Quelques jours ? Quelques secondes ?
En ce moment même, Abaddon est-elle en train de parcourir l'Enfer sous son nez pour retourner ses larbins contre lui ? Est-il déjà en plein putsch ?
« En fait on se demandait juste si tu avais retrouvé les âmes de Sam et Dean... mais je peux rappeler plus tard si ce n'est pas un bon moment ! »
La seule évocation des frères Winchester suffit à le mettre hors de lui.
- Non seulement l'élan et l'écureuil ont eu l'impolitesse de mourir sans mon autorisation et sans avoir honoré leur contrat à mon égard, mais ils sont introuvables sur Terre comme en Enfer ! Ces ingrats se prélassent sans doute au Paradis pendant que je suis menacé par Abaddon QU'ILS AVAIENT JURÉ DE TUER POUR MOI ! Merci pour RIEN ! »
La voix penaude de la grande asperge commence à bafouiller quelque chose lorsque le démon lui raccroche au nez. Crowley se laisse retomber sur son trône en se pinçant l'arête du nez, son front se creusant de plis soucieux. Sur son bureau se dresse le cadre dans lequel il a placé la photographie de face et de profil de Garth prise par la police. C'est décoratif, et la présence d'un visage amical est étrangement apaisante.
Reprenant son calme en inspirant profondément, il se met à échafauder dans son génial cerveau tout un assortiment de stratégies de guerre, de manipulation et de riposte.
Et de fuite. Car il faut être réaliste. Sans son joker Winchester qu'il a utilisé pour reprendre la tête de l'Enfer, le combat est presque perdu d'avance. Mais quelle idée ont eu ces godelureaux de mourir maintenant, hein ? C'est à croire qu'ils l'ont fait exprès !
Crowley aime son trône, mais il aime encore plus être en vie. S'il le faut, il reprendra l'exil comme il l'a déjà fait la dernière fois que la Cage a été ouverte.
Car une chose est certaine. Apocalypse ou non, Crowley a bien l'intention de survivre jusqu'à la fin des temps.
oOo
Le courant se rétablit d'un seul coup.
En tout, l'opération n'aura duré que cinq minutes, mais lorsque la lumière inonde la salle de machines, Kevin plisse les yeux, ébloui. D'un geste sûr, il débranche la poignée de câbles reliés à son ordinateur et se relève en le refermant avec un clap.
« Ça y est. Le courant est rétabli et les protections à nouveau en place. J'en ai profité pour installer un logiciel pour modifier ou désactiver les sceaux à distance.
Un sifflement impressionné lui répond. Garth le dévisage avec un sourire enfantin.
- Balls, Kev', Dean ne déconnait pas quand il me disait que t'es un génie ! Et t'as fait tout ça en cinq minutes ?
Une rougeur lui monte aux joues, et le jeune asiatique se passe la main sur la nuque, le regard fuyant.
- Oh, non, le logiciel, je l'ai bidouillé dans mon coin ces derniers jours pour m'occuper, vu que traduire les tablettes ne servait plus à rien... Il fallait bien que je m'occupe.
Du coin de l'œil, il réalise que Hael tient toujours la dalle du bout de son auriculaire, le visage grave. Elle n'a pas bougé d'un cheveu depuis le début de la réinitialisation et se tient droite et le regard absent comme elle le fait souvent. Dans ces moments-là, elle pourrait passer pour une statue d'albâtre.
- Hael ? Tu peux reposer ça maintenant, on a terminé...
Hael cligne des yeux et semble revenir à elle, tournant la tête vers eux comme si elle s'apercevait tout juste de leur présence. Elle repose la lourde dalle avec délicatesse, les pointes de ses cheveux frôlant ses pommettes.
- Tu écoutais les Anges ? demande Kevin en lui frôlant la hanche.
Ce n'est qu'un léger contact, à peine présent, comme pour la rassurer. Ou se rassurer lui-même. Hael esquisse une ombre de sourire en hochant la tête.
- Les factions qui se battent sont à court d'âmes pour se battre depuis que Rgoan est mort, et j'entends parler de désaccords au sein de la faction du guide suprême. Il paraît qu'ils ont eu un traître dans leurs rangs... Les rumeurs se contredisent. Mais rien au sujet de Sam et Dean ni de nous.
Kevin dépose un baiser sur sa joue.
- Tu peux retourner auprès de Castiel maintenant, sourit-il en lui replaçant une mèche derrière l'oreille. Moi, j'ai encore quelques manips à faire.
L'Ange l'observe avec un regard profond et pur qui trahit sa nature céleste et semble percer jusqu'au fond de son âme. Puis, elle obéit et tourne les talons.
Une fois qu'elle est sortie et que ses pas s'éloignent, Kevin se tourne vers Garth.
- Tu as ton ouija sous la main ?
Le chasseur hausse bien haut les sourcils sur son front. Ses cheveux d'un rose délavé retombent en mèches éparses sur son front, et sa barbe ombrage son menton fuyant.
- Mon ouija ? Mais Crocro a dit...
- Oh par pitié, arrête de l'appeler comme ça !
- … que Sam et Dean n'étaient pas sur Terre ni en Enfer !
- Je ne lui fais pas confiance.
- Quel intérêt aurait-il à nous mentir ? Ces idjits se sont engagés à protéger son trône et abattre Abaddon, je pense qu'il a au moins autant envie que nous de les retrouver.
Kevin soupire et s'adosse à un des encombrants et archaïques ordinateurs qui emplissent la salle et ronronnent en clignotant.
- T'as peut-être raison... Mais ça voudrait dire que Sam et Dean sont...
- Peut-être bien au Paradis, oui.
- KEVIN !
Le jeune Prophète sursaute au cri de Hael qui résonne dans le bunker. Il échange un bref regard avec Garth avant de détaler, son épaule percutant l'encadrement de la porte dans sa précipitation. Ils débouchent dans la salle de réception après avoir gravi quatre à quatre la volée de marches.
Là, près de la porte menant au garage, l'Ange a plaqué son déchu de frère contre le mur en empoignant son col. La béquille de Castiel tombe au sol alors qu'il essaye de se dégager de la prise qui le maintient sur place.
- Qu'est-ce qu'il se passe ? demande Kevin en arrivant à leur hauteur.
- J'ai surpris Castiel qui tentait de fuir vers le garage. Il tient des propos incohérents.
L'ange déchu plante ses ongles dans le poignet gracile de sa sœur sans même parvenir à y laisser une marque.
- Lâche-moi, Hael. Immédiatement. Je ne le répéterai pas une seconde fois.
Mais si les yeux bleus de Castiel sont froids et autoritaires, son corps parcouru de frissons et son teint cireux en cassent tout l'effet. Ses cheveux sont ébouriffés et le blanc de ses yeux injecté de sang.
- Non, répond Hael sans ciller.
Kevin observe l'échange avec embarras, ne sachant pas trop s'il doit intervenir dans les rapports entre sa petite copine et future mère de son enfant, avec son... euh... son beau-frère ? Est-ce que ça ferait de Dieu son beau-père, d'ailleurs ?
Castiel relève le menton pour toiser sa sœur de haut. L'air se charge d'électricité.
- Remettrais-tu en question l'autorité, Hael ?
Et voilà Castiel qui prend une voix de général tout-puissant de l'armée céleste... Bonjour l'ambiance de famille.
Hael s'est raidie d'un bloc et le fixe d'un regard vibrant d'indignation. Ah oui, c'est vrai que pour un Ange, se faire accuser de désobéissance est la pire des insultes...
- Whoa, whoa, les copains ! On se calme, d'accord ? On va discuter amicalement de la situation comme des gens civilisés. Et si tu nous expliquais où tu comptais aller, Castiel ?
Castiel les fusille du regard en pinçant les lèvres.
- Si j'avais encore ma Grâce, je vous aurais tous balayés d'une simple pensée.
- Peut-être, concède Kevin qui n'a pas oublié comment Castiel l'a malmené lorsqu'il a osé rejeter son rôle de Prophète. Mais là, tu n'as aucun pouvoir et tu es à notre merci. Alors tu ferais bien de te mettre à parler.
- Sinon... renchérit Garth en croisant les bras. Sinon... on sera obligés de t'enfermer. Pour ta propre sécurité. C'est dangereux, dehors.
Le regard de Castiel est celui d'un animal traqué – défiant, affolé, cherchant une échappatoire. Kevin hésite et tend une main pour la poser sur son épaule.
- Hé, Castiel... Tu sais qu'on est de ton côté, hein ? Quel que soit ton problème, on peut t'aider. On veut t'aider.
L'espace d'un instant, un éclair de tristesse traverse le regard de Castiel. Son épaule s'affaisse sous les doigts de Kevin.
- Vous n'allez pas me laisser partir seul, n'est-ce pas. Vous ne laisserez pas tomber.
Ce n'était pas une question. Seulement un murmure résigné.
- Nope, répond néanmoins Garth en souriant. Jamais.
Castiel pousse un soupir en roulant des yeux avec un air désabusé et profondément humain :
- Dean et Sam m'ont téléphoné.
Garth et Kevin échangent un regard stupéfait tandis que Hael relâche juste assez sa prise pour que Castiel puisse respirer plus aisément.
- Je t'avais dit que c'était pas une bonne idée de le gaver de drogues, Garth... grimace Kevin en secouant la tête. Le pauvre disjoncte complètement.
- Je ne disjoncte pas ! rétorque Castiel qui mime agressivement des guillemets. J'ai vécu les redressements les plus radicaux de Naomi. Je suis moi-même doué en manipulation de souvenirs. Je sais parfaitement faire la différence entre le réel et l'illusion. Dean et Sam m'ont appelé pour que je les aide à ressusciter, il n'y a aucun doute !
- Alors pourquoi tentais-tu de t'éclipser sans nous ? objecte Hael en fronçant les sourcils. Pourquoi nous le cacher ?
- Parce qu'ils m'ont dit que vous ne deviez pas savoir ! Que je devais venir seul pour les aider !
Kevin cligne des yeux, désarçonné, et lâche l'épaule de l'ange déchu pour se mettre à faire les cent pas.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire encore ? Ça n'a aucun sens ! Crowley vient juste de nous dire qu'il n'y a pas la moindre trace de leurs âmes ni sur Terre, ni en Enfer ! Et jamais Sam et Dean te forceraient à sortir seul dans l'état où tu es ! Pourquoi voudraient-ils t'isoler et ne rien nous dire ?
- Je ne sais pas. Ils n'ont pas expliqué. Tout ce que je sais, c'est qu'ils sont à Lebanon et que je dois les aider.
Garth lève soudain son index en l'air en ouvrant de grands yeux comme s'il venait d'avoir une révélation.
- Une petite seconde, les enfants. Je crois savoir à quoi on a affaire.
Les trois regards se braquent sur le chasseur qui gratte son oreille mutilée, comme plongé dans une profonde réflexion.
- Tout à l'heure... poursuit Garth dans un silence attentif. J'ai reçu un appel d'un chasseur qui poursuivait un monstre dans les environs de Lebanon. Il y a eu des disparitions suspectes dans chacune des villes qu'il a traversées, et... Oh crotte, j'en mettrais ma deuxième oreille à couper que c'est un Crocotta !
- Un quoi ? fait écho Kevin qui échange un regard avec les autres.
Ils n'ont pas l'air de comprendre plus que lui.
- Un Crocotta ! répète Garth comme si c'était l'évidence même en sortant son téléphone de sa poche. Une saleté de créature qui imite les voix des morts pour attirer les vivants et dévorer leur âme et parfois leur corps aussi. Celle-ci en l'occurrence aurait été bien déçue en constatant que Castiel n'a pas d'âme à grignoter.
- L'appel a dû passer quand les défenses du bunker sont tombées... souffle Kevin.
Garth est en train de tapoter sur son téléphone pour composer un message.
- C'est logique, ce sont des monstres qui sont attirés par la douleur du deuil comme des papillons de nuit par la lumière. Dans un même périmètre, ils cibleront toujours ceux dont la tristesse est la plus intense. J'envoie les infos à Philip pour qu'il aille vérifier les faits et éliminer le monstre si j'ai raison. Poignarder. La. Nuque. Voilà. Où avais-tu rendez-vous, Castiel ?
D'une voix blanche, Castiel marmonne quelque chose à propos d'un champ, d'une camionnette et d'un clown tandis que Garth achève de taper son texto.
- Expédié ! Je suis sûr à 99 % de mon coup, c'est un schéma qui est récurrent avec les Crocottas, même si d'habitude ils prennent des jours ou des semaines à cercler leurs proies. Celui-ci doit être glouton ou sait qu'il est traqué par un chasseur alors il se dépêche.
Hael relâche le col de Castiel qui a l'air d'une marionnette dont on aurait tranché les fils. Kevin se baisse pour ramasser la béquille et la lui tendre. Il la prend d'un air dévasté, les yeux rivés au sol :
- Ça avait l'air... tellement réel. Tu dois te tromper, Garth. C'était Dean. C'était lui.
Garth relève son grand nez de son téléphone avec un regard vibrant de compassion.
- Les Crocottas puisent dans les souvenirs de leurs victimes pour générer la voix des morts en utilisant un maximum d'informations pour ajouter au réalisme. Tu n'es ni le premier ni le dernier à t'y laisser prendre. Ça marche d'autant plus lorsque la victime veut désespérément y croire.
S'appuyant de tout son poids sur la béquille, Castiel claudique vers la table et tire une chaise pour s'y effondrer. Il se renverse en arrière pour poser son pied plâtré sur la table, une lueur fiévreuse dans les yeux :
- Je fais un bien piètre chasseur.
- Attendons quand même la confirmation, déclare Kevin avec hésitation. On ne sait jamais. Crowley se trompe peut-être. Ou il nous ment. Et puis si Sam et Dean sont au Paradis... au moins ils sont heureux, pas vrai ? La tablette évoque la paix éternelle pour les âmes...
Il s'assied à côté de Castiel et lui tapote maladroitement le dos. Quelques mois plus tôt, il n'aurait jamais cru qu'il essayerait un jour de consoler l'Ange qui lui a balancé qu'il devra trimer comme Prophète jusqu'à sa mort, après avoir déjà perdu sa mère et toute sa vie.
Castiel rit maintenant silencieusement, ses épaules agitées par une hilarité morbide.
- Paix éternelle ? As-tu oublié que l'âme de Sam se détruira dans trois jours ? Dean restera seul là-haut pour toujours et jamais plus je ne le reverrai. Jamais. Alors fais-moi plaisir et garde, tes conneries, pour toi. »
Le silence retombe. Kevin retire sa main, les yeux baissés.
Vingt minutes plus tard, Garth reçoit un message du chasseur lui annonçant qu'il a éliminé le Crocotta dans sa camionnette. La nouvelle ne leur procure aucune joie.
oOo
Sa patte s'écrase dans la flaque d'eau, explosant le reflet du ciel étoilé. Sa fourrure ruisselle d'eau sur son corps tremblant.
Les oreilles et la queue basses, le Chien de l'Enfer vacille à chaque pas. Un couinement entrecoupé de sanglots enfle dans sa gorge alors que ses forces s'amenuisent de seconde en seconde.
Ses pattes cèdent sous son poids, et il s'écrase de tout son long sur le bitume du parking en plein air. Après deux jours à marcher en vain à la recherche de son maître, il est maintenant incapable de remuer. Fido entrouvre des yeux larmoyants pour les lever vers le ciel en émettant une complainte vibrante d'amour et de peine. Le son enfle et jaillit en un hurlement à fendre le cœur qui résonne dans la nuit sans lune. De tout son être, il appelle son maître, son frère d'âme et de sang, son créateur.
La bruine scintille dans le rougeoiement de ses yeux. La façade du centre commercial se découpe dans le ciel en une ombre imposante. Fido laisse retomber sa tête dans la flaque. L'eau trempe ses babines et sa langue se déroule et gît inerte. Le terrifiant vide qui se creuse en lui depuis la mort de son maître bien-aimé lui arrache très, très lentement le cœur.
Il entrouvre faiblement ses yeux qu'il n'avait pas réalisé avoir fermés lorsque des vibrations dans le sol résonnent jusque dans son crâne. Un vrombissement de moteur approche à grande vitesse. Étendu sur le flanc à côté d'une voiture, Fido émet un couinement à peine audible lorsqu'un faisceau de lumière éclabousse le sol et qu'une moto surgit en effectuant un dérapage contrôlé. Ébloui, le Chien de l'Enfer se force à se redresser malgré les tremblements qui convulsent son corps.
Une silhouette féminine descend de sa monture d'acier. Malgré la pluie, ses cheveux courts sont secs et palpitent dans les bourrasques de vent. La truffe de Fido palpite dans l'air trempé de pluie pour capturer les effluves de l'intruse. Une puissante odeur d'orage et de vent. Une odeur céleste qui n'est ni celle de Hael, ni celle de Castiel.
« Ah, bah c'est pas trop tôt ! claque une voix éraillée. Ça fait deux jours que je fais la chasse au clébard, je commençais à croire que t'étais mort jusqu'à ce que je t'entende brailler dans la nuit !
Les phares de la moto auréolent de lumière l'Ange qui le toise avec un rictus. Il lui manque une dent. Des ailes faméliques se déploient dans son dos, composées de lambeaux de chair et de plumes carbonisées.
Un grondement menaçant roule dans la gorge de Fido. Ses babines se retroussent pour dévoiler des crocs acérés.
- Allez, arrête ton cinéma. Tu m'as assez fait perdre mon temps comme ça. Suis moi comme un gentil toutou et je ne te ferai aucun mal.
Pour toute réponse, Fido s'élance en claquant de la mâchoire, mais ne parvient pas à la mordre. D'un bond souple, l'Age a esquivé, et lui assène maintenant une tape sur le museau.
- Non ! Pas bien ! Méchant chien !
Fido dérape sur ses pattes de devant alors qu'il tente d'attaquer à nouveau. Mais l'Ange qui tient dans ses mains un lasso lance le nœud coulant dans ses pattes, le ligotant d'un coup. Il s'effondre au sol, la truffe dans une flaque.
La corde est incrustée de sel et d'eau bénite, et la brûlure ronge sa fourrure et ses membres affaiblis, lui arrachant un concert de couinements suppliants.
- Ah bah oui, forcément, ça fait mal ! Mais tu l'as cherché, t'as essayé de me mordre. Non mais oh.
La vision trouble, il voit l'Ange s'accroupir près de lui et l'observer en fronçant son petit nez épaté.
- Tu vas être gentil maintenant, ou je dois te museler aussi ?
Terrifié, Fido abaisse les oreilles et la queue en signe de soumission.
- Brave bête. Faisons les présentations. Fido, c'est ça ? Moi c'est Anpiel.
Elle tend la main et lui tapote le crâne avec condescendance avant de grimacer.
- Berk, et en plus de puer le chien mouillé, t'es tout poisseux !
Fido émet un aboiement enroué, et l'Ange roule des yeux en se relevant, corde en main. Elle essuie sa main sur son jean avec dégoût.
- Pourquoi c'est toujours à moi qu'on refile les tâches ingrates, hein ? Anpiel, va chercher un café pour le guide suprême. Anpiel, arrose les plantes de Joshua. Anpiel, va ramasser un Clébard de l'Enfer qui pue. Bah Anpiel, elle est patiente mais faut pas abuser non plus.
Tout en râlant à voix haute, elle charge le corps du Chien de l'Enfer sur sa frêle épaule comme s'il ne pesait rien, et enfourche sa Harley Davidson. Le moteur s'enclenche avec une pétarade, tirant des couinements terrifiés au malheureux Fido.
- Roh, ta gueule. »
