CHAPITRE 53 : Memento Quia Pulvis Es
Souviens-toi que tu es poussière
La scène aurait pu se passer au ralenti. Dans les romans qu'elle avait lu lorsqu'elle était adolescente, ça se passait toujours ainsi. Le héros, ou l'héroïne, c'était selon, voyait toujours la scène se dérouler au ralentis. Les descriptions, généralement, n'en finissaient plus et le texte perdait de sa crédibilité.
Mais la vérité, c'était que rien ne se passait ainsi. D'ailleurs, Tonks n'était pas bien sûre d'avoir compris les évènements. En quelques secondes à peine, la créature s'était ramassée sur elle-même et avait bondi dans sa direction.
La jeune auror saisit sa baguette à deux mains, à peine consciente que le souvenir heureux auquel elle s'était accrochée pour son premier patronus s'était effiloché depuis bien longtemps. Les yeux écarquillés, elle brandit son arme vers le monstre et sentit un choc au niveau de son épaule droite. Elle perdit l'équilibre, bascula sur le côté. L'espace d'un instant, elle eut la sensation d'entendre les mâchoires de la créature claquer dans le vide, à quelques centimètres au-dessus de sa tête. Puis une voix rauque prononça un sortilège avec une telle hargne que Tonks en eut un frisson d'angoisse.
Elle se redressa à temps pour voir Maugrey FolOeil aux prises avec le loup-garou. Tonks se releva d'un bond. Les sortilèges de FolOeil frappaient sans répit, ponctués de cris de douleur de la créature qui, peu à peu, reculait.
Elle leva sa baguette à son tour mais son mentor se retourna d'un geste brusque, comme s'il avait anticipé son geste, ce qui était d'ailleurs certainement le cas, et l'écarta. Il y avait de la fureur dans son œil valide, plus que de la colère ou de l'agacement, une véritable rage. Tonks avait toujours entendu dire qu'il avait sale caractère et elle avait même pu expérimenter plus d'une fois ses sautes d'humeur mais, par un quelconque fait du hasard, il ne s'était jamais réellement emporté contre elle.
De sa main libre, il lui agrippa le poignet. Prise par surprise, Tonks laissa échapper un gémissement. De peur ? De douleur ? Elle-même n'était pas bien sûre de savoir réellement en fait. Dans un geste désespéré, elle se débattit pour échapper à sa poigne. Mais il tint bon, l'entraîna quelques pas à l'écart et après avoir jeté un dernier sort à la créature qui cherchait à nouveau à les attraper, il transplana.
De toute sa vie, Tonks n'avait jamais souffert du mal du transplanage. Mais ce soir-là, après les derniers évènements et les multiples transferts qu'elle avait déjà eu à subir, elle eut la sensation que l'allée de gravier dans laquelle elle avait atterri cherchait à se replier sur elle. Elle s'appuya contre un mur, prit quelques instants pour reprendre ses esprits.
« Mais qu'est-ce que tu as dans la tête ? »
Elle sursauta, surprise par la colère qui perçait dans la voix du vieil auror.
« Je suis revenue pour toi, grogna-t-elle.
_ Pour moi ? Tu es revenue pour moi alors que j'ai fait tout mon possible pour te sortir de là ? »
FolOeil laissa échapper une exclamation à mi-chemin entre le dédain et la fausse joie. Toujours appuyée contre le mur, Tonks serra son étreinte sur sa baguette. Peu à peu, la rage se déversait dans ses veines, répandant un flot acide qui parcourut son corps à la vitesse de l'éclair. Ce n'était pas juste. Décidément, et définitivement. Elle avait risqué sa propre vie pour venir lui donner un coup de main et lui, il s'en prenait à elle ? Lentement, elle s'éloigna du mur et se tourna vers son mentor.
« C'est ta façon de me remercier, Alastor ? »
Il ouvrit la bouche pour répliquer mais aucun son ne franchit ses lèvres. Durant quelques instants, il sembla perplexe. Il finit par refermer la bouche sans avoir prononcé un seul mot. L'espace d'une minute, Tonks sentit la fierté lui gonfler la poitrine. Elle avait réussi à faire taire Maugrey FolOeil ? Combien de ses collègues la féliciteraient-ils pour cet exploit ? Combien rêveraient de le voir ainsi, incapable de trouver ses mots ?
« Je n'étais pas obligée de revenir, continua-t-elle. J'aurais très bien pu te laisser te débrouiller au milieu de la meute.
_ Je m'en sortais très bien. »
Tonks éclata de rire. Mais ce fut un rire sans joie, un rire dans lequel ne perçait aucun réel amusement. Maintenant qu'elle s'était lancée sur la pente de la colère, elle se demandait si elle serait capable de s'arrêter un jour. La tension accumulée au cours de ces derniers temps avait fini par faire céder ses nerfs et là, tout de suite, elle avait besoin de quelqu'un sur qui se défouler. Quelque part, elle trouvait dommage que ce soit à FolOeil d'en pâtir parce que, finalement, il n'avait pas plus de tort que les autres. Et même mieux, il était l'un des seuls à avoir accepté de lui donner un coup de main.
Mais dans ces conditions-là, Tonks en était convaincue, ce n'était jamais sur la bonne personne que l'on craquait.
« Tu t'en sortais très bien ? Est-ce que tu te fiches de moi ? »
Sa voix montait trop dans les aigus, comme si elle voulait revenir à son timbre de petite fille. Elle était au bord de la crise d'hystérie. Si elle ne reprenait pas rapidement le contrôle d'elle-même, elle allait définitivement perdre toute crédibilité devant le seul auror pour qui elle avait jamais éprouvé du respect.
« Tonks, je suis touché que tu sois venu mais c'était inutile et…
_ Ne me dis plus jamais que c'était inutile ! »
Eh bien voilà, elle avait craqué. Sa voix était montée si haut qu'une quinte de toux menaçait de lui déchirer la poitrine. La colère la faisait trembler à tel point qu'elle se crut sur le point de s'évanouir. Elle s'apprêta à reprendre sur sa lancée mais FolOeil la coupa d'un geste de la main.
« Il est plus de minuit, souffla-t-il. Tu veux vraiment continuer à hurler en plein milieu de la rue ? »
Tonks hésita mais se ravisa. Elle regarda tout autour d'elle et constata que FolOeil l'avait faite transplaner jusque chez lui. Le quartier avait l'air silencieux. Cependant, quelques fenêtres étaient encore éclairées ici et là. Encore ? Ne venaient-elles pas justement de s'illuminer ? Elle baissa les yeux, contrite.
« Tu as raison. »
Elle l'entendit soupirer, sentit sa main se poser sur son bras. Il n'y avait cependant plus rien de la hargne avec laquelle il l'avait agrippée quelques minutes plus tôt. Lentement, il l'entraîna vers l'intérieur de la maison. Tout y était silencieux et froid, comme si l'endroit n'était plus habité depuis bien longtemps. Et de fait, FolOeil ne devait pas passer beaucoup de temps chez lui. D'ailleurs, c'était amusant comme Tonks avait du mal de l'imaginer se mettant au lit ou se préparant un repas. Bien qu'il fut sur la base un sorcier comme tous les autres, elle trouvait presque anormal qu'il puisse lui aussi agir comme tout un chacun dans les petits gestes du quotidiens.
Tandis que la porte se refermait derrière elle, elle laissa un sourire fleurir au coin de ses lèvres. En quelques secondes, la colère avait disparu. Le simple fait d'arrêter de hurler et de se concentrer sur l'image de FolOeil en tablier de cuisine occupé derrière ses fourneaux lui avait montré le ridicule de la situation.
Elle se retourna d'un bloc.
« Je suis désolée. »
Il acquiesça mais n'esquissa pas le moindre sourire.
« Je pouvais m'en tirer tout seul, gamine.
_ Je sais mais… je voulais donner un coup de main. »
Il laissa passer quelques secondes de silence pour bien lui signifier qu'il comprenait mais qu'il n'était tout de même pas d'accord.
« Qu'est-ce que tu as fait de Remus ? »
Elle déglutit avant de répondre, juste pour humidifier un peu sa gorge qui lui semblait tellement sèche tout à coup.
« Il est chez mes parents. »
FolOeil haussa les sourcils.
« Il n'y a aucun risque, j'ai jeté tous les sortilèges de protection que je connaissais et je les ai prévenus par patronus. »
Elle laissa passer encore un peu de temps.
« La seule chose qu'ils risquent, c'est de ne pas être ravis. »
