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- Nimroël! lança Eldarion en sortant de la salle du trône.

La jeune fille s'arrêta, se tourna vers le Prince en souriant et attendit qu'il la rejoigne. Pour elle, il était encore le petit garçon avec lequel elle avait aimé jouer, mais c'était à présent un homme mature. Il avait plus de soixante-quinze ans même s'il n'en paraissait que la moitié. Quelques cheveux d'argent ornaient ses tempes et ses superbes yeux gris reflétaient sa sagesse. Et puis, quand il prenait un air sévère, il était tout à fait crédible.

- Il fera un Roi magnifique, pensa Nimroël.

Cette pensée la troubla profondément. Il y avait maintenant cent quinze années qu'Aragorn était monté sur le trône du Gondor. Et même si ce dernier était toujours en bonne santé, la jeune fille savait qu'il ressentait de plus en plus son âge. Cela se voyait dans sa démarche, qui n'était plus aussi souple qu'avant, et dans une foule de petits gestes qu'il paraissait accomplir plus lentement et plus péniblement qu'avant. Et puis, il déléguait de plus en plus ses obligations à son fils et il passait la majeure partie de son temps avec Arwen. D'ici quelques années, il allait, comme ses ancêtres avant lui, renoncer à la vie.

- Ça va, kuruni1? demanda Eldarion devant l'expression soudainement angoissée de Nimroël

- Oui, ça va, nessa haryon2.

Du bout des doigts, le Prince caressa doucement la joue de son amie de toujours.

- Dis-moi, es-tu occupée ce soir?

- Legolas est en Ithilien. Il travaille sur son bateau, alors, non, je ne suis pas occupée.

- Tu veux bien être ma cavalière, pour le banquet. Mes parents n'ont pas envie d'y assister, alors je vais devoir présider à la place de mon père.

Nimroël plissa le nez et fit la moue.

- J'avais pensé m'installer confortablement pour lire un peu avant de dormir.

- Je t'en prie, kuruni. Si tu ne m'accompagnes pas, je vais devoir supporter les minauderies de l'une des Dames de ma mère toute la soirée.

La jeune fille éclata de rire et Eldarion rit également. À la cour, toutes les jeunes femmes en âge de se marier faisaient les yeux doux au Prince, ce qui agaçait prodigieusement ce dernier.

- Tu sais, il y a pire que de subir les badinages de demoiselles trop romantiques. Et puis, si tu te choisissais une fiancée, tu n'aurais plus à supporter toutes tes admiratrices.

- J'aurai bien le temps de me marier lorsque tu seras partie, répliqua tristement Eldarion.

Nimroël ouvrit la bouche pour protester, mais le Prince posa un doigt sur ses lèvres pour la faire taire. La jeune fille soupira, mais elle ne dit rien. Eldarion et elle étaient très proches. Peut-être même plus proche que Nimroël ne le serait jamais de Legolas. Mais l'affection qu'elle éprouvait pour l'homme n'était que cela, de l'affection. Elle le voyait à la fois comme le petit frère qu'elle avait vu grandir et le grand frère protecteur qu'il était à présent.

- D'accord, dit soudainement la jeune fille.

- Quoi?

- C'est d'accord, pour ce soir. Je te chaperonnerai durant le banquet.

- Tu me sauves la vie! s'exclama Eldarion.

Nimroël éclata de rire à nouveau. Malgré son âge et son rang, Eldarion pouvait se montrer encore très enjoué. C'était ce qu'elle aimait le plus, chez lui. Il n'y avait pas la moindre affectation dans son comportement, du moins, pas lorsqu'il était avec elle. Et elle pouvait se permettre d'être elle-même, elle aussi, sans craindre d'être jugée.

Le lendemain, en fin de journée, Nimroël arriva en Ithilien, là où plus d'une centaine d'elfes d'Eryn Lasgalen avaient décidé de s'installer, il y avait plusieurs décennies de cela. Elle répondit d'un geste de la main à ceux qui la saluaient, puis elle poussa sa monture vers le fleuve. Au bout de quelques minutes, elle déboucha sur le chantier où le bateau de Legolas prenait forme, peu à peu. Dès qu'il la vit, ce dernier s'approcha d'elle et l'aida à descendre de sa monture. Puis, très discrètement, il l'embrassa sur le front. La jeune fille eut un léger soupir, mais elle ne dit rien et se contenta de cette légère marque d'affection, même si elle aurait aimé plus. Beaucoup plus. Cela faisait près de quarante ans que la guerre contre Rhûn était terminée, quatre décennies durant lesquelles sa relation avec l'elfe n'avait pratiquement pas évolué. Comme pour se rassurer, elle serra doucement le magnifique petit jonc de fiançailles que Legolas lui avait offert à son retour d'Eryn Lasgalen, il y avait plus de dix ans. Elle le portait à son cou, au bout d'une fine chaîne de mithril. Le jonc était trop grand et Legolas avait proposé de le faire ajuster, mais la jeune fille s'y était opposée. Il y avait de jolies runes gravées sur l'anneau et elle n'aurait pas supporté qu'elles soient abîmées.

Nimroël considérait que ces quarante années avaient été les plus heureuses de sa vie. Elle était toujours la première Dame de la Reine, mais elle n'en avait plus les obligations. La jeune fille passait tout de même beaucoup de temps avec Arwen. Elle passait également énormément de temps avec Legolas. Les nombreux voyages qu'ils avaient faits ensemble avaient été plus merveilleux les uns que les autres, et les innombrables parties de chasse qu'ils avaient aussi faites avaient été remplies de rire et de plaisir. Elle avait même développé une technique quasi infaillible pour toucher les proies avant Legolas: elle dissimulait les animaux aux yeux de l'elfe. Elle annulait son sortilège juste avant de tirer. Ainsi, si elle ratait son tir, ou même si elle mettait un peu trop longtemps à tirer, Legolas avait une chance d'abattre la proie. Elle prétendait que c'était plus juste ainsi et l'elfe ne la contredisait pas.

Nimroël se dirigea vers le squelette du bateau et elle y grimpa vivement, puis elle courut sur les membrures, de la poupe à la proue. Le bateau faisait vingt-cinq pas de long, ce qui était considérable étant donné qu'il n'était prévu que pour quatre ou cinq passagers. Mais le bateau était étroit, beaucoup plus que ceux généralement construits par le Seigneur Círdan. À la demande de Legolas, le charpentier de navires avait dessiné un bateau aux lignes gracieuses et effilées, destiné à filer rapidement sur la mer.

- Quand vas-tu commencer à riveter les planches de la coque? demanda-t-elle à Legolas.

- Je voulais attendre d'en avoir quelques rangées de prêtes avant de commencer, mais peut-être que je devrais placer celles du pont tout de suite. Comme ça, je serais certain que tu ne tomberas pas entre deux membrures.

La jeune fille sourit, mais ne répondit pas. Ça non plus, ça n'avait pas changé. Legolas était toujours aussi protecteur et il s'inquiétait beaucoup trop à son sujet.

- Tu me rattrapes? demanda-t-elle à l'elfe.

Ce dernier hocha la tête. Nimroël sauta alors vers lui et elle se retrouva dans ses bras. Elle en profita pour lui passer les bras autour du cou et déposer un baiser sur ses lèvres si douces. Au bout d'un court instant cependant, Legolas la repoussa. La jeune fille se détourna brusquement, et pour masquer sa déception, elle fit mine de s'intéresser aux plans du bateau.

- As-tu pu travailler au tissage des voiles? lui demanda alors l'elfe.

- Ça avance, répondit évasivement la jeune fille.

- Nimroël, si tu as besoin d'aide, tu dois le dire. Il y a plusieurs excellentes tisserandes à Eryn Lasgalen.

- Non, je te l'ai déjà dit, je veux les faire moi-même. Et puis, moi, je pourrai travailler durant les jours d'hiver, alors que toi, tu vas devoir t'arrêter lorsqu'il fera trop froid.

- Il y a beaucoup de toile à tisser, insista l'elfe.

- Legolas, tu ne vas pas recommencer! J'ai promis que les voiles seraient prêtes à temps et je respecterai ma parole.

- Tu as raison, pardonne-moi. Je ne devrais pas douter de toi. Je sais que tu es une excellente tisserande toi aussi.

Nimroël lui fit une petite révérence d'un air moqueur. Legolas lui posait toujours beaucoup de questions à propos des voiles, mais depuis qu'elle avait commencé à y travailler, elle restait évasive. Elle refusait de lui donner plus d'explications, car elle lui préparait une surprise. Plutôt que de les faire d'un blanc uni, comme l'étaient la plupart des voiles qu'elle avait vues, elle avait décidé d'insérer un joli motif de délicates feuilles vertes entrelacées d'arabesques argentées, dans le tissu. Le plus complexe, c'était d'arriver à faire en sorte que le motif se poursuive sans interruption d'une lisière de tissu à l'autre et ce, malgré l'épaisse couture qu'il y aurait à faire pour joindre lesdites lisières. Elle avait recommencé maintes fois, mais à présent, elle était très fière de son travail.

C'était évidemment un défi énorme que la jeune fille avait décidé de relever. Mais elle se disait que ce serait sans doute la dernière fois qu'elle aurait l'occasion de tisser. Une fois qu'elle serait à Valinor, la Dame Galadriel et ses Dames seraient très certainement responsables de tout ce qui avait trait à la fabrication des étoffes et il était peu probable qu'elles aient besoin de l'aide de Nimroël. Alors, pour son dernier ouvrage, elle avait voulu montrer tout son savoir-faire. D'autant plus que les voiles étaient destinées au bateau de Legolas et qu'elle voulait l'impressionner.

L'elfe retourna à son travail et la jeune fille se percha sur une pile de rondins pour l'observer. Il était très doué pour travailler le bois et elle ne se lassait pas de le regarder aplanir les longues planches à l'aide d'un gros rabot. Les minces tortillons de bois clair tombaient sur le sol et les planches fraîchement dégauchies dégageaient de douces odeurs très agréables. C'était si agréable et si relaxant que Nimroël aurait aimé rester là tout au long de la fabrication du bateau.

Lorsque Gimli les rejoignit, un peu plus tard, la jeune fille le regarda s'avancer vers eux d'un pas lent et elle eut une expression remplie de tristesse. Le nain avait beaucoup vieilli. Il le niait vigoureusement, mais il était évident que marcher lui était pénible. Il mangeait moins et sa consommation de bière avait nettement diminué. C'était une bonne chose, bien entendu, mais c'était également un signe qu'il ne se sentait plus aussi en forme qu'autrefois.

Lorsque Gimli fut près d'elle, Nimroël lui tendit la main pour l'aider à grimper sur une bille de bois. Le nain était toujours au moins deux fois plus lourd qu'elle cependant et elle dut utiliser ses pouvoirs pour réussir à le soulever suffisamment pour lui permettre de s'installer. Puis elle leva la tête et croisa le regard inquiet de Legolas qui avait observé la scène. Elle sourit tristement à l'elfe qui se remit aussitôt au travail.


Les lèvres douces et chaudes de Legolas exploraient délicatement la bouche de Nimroël pendant qu'il la tenait serrée contre lui. Agrippée aux épaules de l'elfe, la jeune fille cambrait le dos pour s'offrir encore plus à son étreinte. Lorsque ce dernier se mit à parsemer sa gorge de baisers brûlants, elle renversa la tête en arrière pour lui faciliter l'accès à la peau délicate de son cou. Elle émit un doux gémissement de plaisir et s'accrocha davantage à l'elfe. La main de Legolas s'aventura alors au creux de son dos et la jeune fille inspira brusquement. Elle réalisa à peine que l'elfe la soulevait pour la déposer avec douceur sur son lit. Puis il s'allongea près d'elle et il se remit à l'embrasser tandis qu'il caressait son corps. À travers le fin tissu de sa robe, elle sentait la chaleur de sa main qui glissait lentement sur sa poitrine, sur son ventre, sur sa cuisse jusqu'à son sexe.

Nimroël se réveilla en sursaut. Elle avait le souffle court et le front couvert de transpiration. Elle enfouit son visage dans son oreiller et poussa un long gémissement de frustration. Depuis des années, maintenant, elle faisait régulièrement ce genre de rêves. Chaque fois, elle se réveillait en sursaut, aussi tendue que la corde d'un arc. C'était frustrant et ça la rendait parfois agressive.

Lentement, Nimroël glissa une main hésitante entre ses cuisses. Elle remua doucement son bassin en pressant ses doigts contre son sexe. Puis son mouvement s'accéléra petit à petit. Sa respiration se faisait de plus en plus saccadée et elle poussait de petits soupirs de plaisir. Et soudain, une vague de plaisir libératrice l'emporta et elle étouffa ses gémissements en plongeant de nouveau sa tête dans l'oreiller.

La jeune fille reprit son souffle peu à peu. Elle se sentait calme et détendue, à présent. Et soudain, elle réalisa ce qu'elle venait de faire et son visage devint aussi rouge qu'un coquelicot. Des larmes de honte remplirent ses yeux et mouillèrent son oreiller. Comment avait-elle pu faire une telle chose? Elle savait pourtant ce que les elfes pensaient de ce genre de chose. Elle les avait entendus se moquer des humains et de leurs pratiques répugnantes. Dépravée! Voilà ce qu'ils penseraient d'elle, s'ils apprenaient ce qu'elle venait de faire.

Pleurant toujours, Nimroël regarda distraitement sa fenêtre s'éclairer des premières lueurs de l'aube. Il fallait qu'elle se lève. Elle avait promis à Legolas d'aller le rejoindre sur le chantier naval, en Ithilien. Mais la jeune fille ne bougeait pas de son lit. Elle n'osait pas se lever. Elle se sentait incapable de sortir de sa chambre. Et si quelqu'un devinait ce qu'elle avait fait? Comment pourrait-elle faire face à Legolas ou même à Arwen?

Au bord de la panique, Nimroël bondit de son lit et se précipita vers le grand miroir surmontant sa coiffeuse. Et durant de longues minutes, elle s'observa avec attention. Mais à part la légère rougeur de ses joues, elle ne voyait rien de différent. Elle en fut quelque peu rassurée même si elle avait toujours des doutes. Les elfes étaient si perspicaces. Ils remarquaient tout, voyaient tout. Et Arwen avait un don pour deviner l'humeur de la jeune fille. Elle remarquerait très certainement son air coupable. Legolas aussi, probablement. À moins qu'elle n'utilise les sortilèges que lui avait appris Radagast pour camoufler ses sentiments. Elle n'aimait pas l'idée de tromper les deux elfes de cette façon, mais elle n'avait pas d'autre solution pour le moment.

En soupirant, elle se dépêcha de se préparer. Si elle arrivait en retard au chantier, Legolas lui poserait sûrement des questions. Et elle n'était pas certaine de pouvoir y répondre sans éveiller la méfiance de l'elfe. Elle pouvait changer son apparence et ainsi cacher ce qu'elle ressentait, mais elle n'était pas capable de contrôler sa voix de la même façon.


En voyant approcher Nimroël sur sa monture, quelques semaines plus tard, Legolas sourit. Puis celle-ci descendit vivement de cheval, sans attendre son aide, et l'elfe eut un léger soupir. Il sentit son inquiétude refaire surface. Depuis de longs mois déjà, la jeune fille avait un comportement étrange. Alors qu'auparavant, elle ne ratait pas une occasion de se retrouver dans ses bras, à présent, elle semblait éviter son contact. Et, en l'observant attentivement, il la soupçonna d'utiliser les sortilèges que lui avait enseignés Radagast pour lui cacher ses véritables sentiments. Il ne pouvait pas en être certain, mais il notait un léger déséquilibre entre son regard et l'expression de son visage. S'il ne l'avait pas connue aussi bien, peut-être n'aurait-il rien remarqué. Mais il le remarquait et ça l'inquiétait de plus en plus. Que pouvait-elle bien lui cacher? Et pourquoi se montrait-elle aussi distante depuis quelque temps?

Legolas s'approcha doucement de Nimroël et il se pencha vers elle pour l'embrasser. Durant une seconde, il put lire un éclair de plaisir dans les grands yeux verts. Puis presque aussitôt, le plaisir fut remplacé par ce qu'il interpréta comme un léger malaise. L'inquiétude de l'elfe s'intensifia et les paroles de son père lui revinrent en mémoire:

- Ce n'est qu'une enfant, Legolas. Une enfant humaine, qui plus est. Les humains sont changeants. Leur coeur varie au gré des saisons. Tu dois prendre garde si tu ne veux pas qu'elle te brise le coeur.

Legolas secoua la tête et tenta de repousser ces pensées. Nimroël n'était pas comme ces humains à l'humeur changeante. Même durant toutes ces années où il avait hésité à se lier à la jeune fille, celle-ci n'avait pas changé d'avis le concernant. Elle l'avait attendu pendant si longtemps. Alors pourquoi changerait-elle d'idée maintenant? L'elfe ne put s'empêcher de songer à Eldarion. Le fils d'Aragorn était à présent un homme très attirant. Il était superbe et plein d'assurance. Et puis, Nimroël et lui avaient toujours été très proches. La jeune fille semblait tellement plus à l'aise avec lui. Elle riait spontanément à toutes ses plaisanteries. Il enviait parfois leur complicité.

Il y avait également ces rumeurs troublantes qui couraient au sujet d'Eldarion et de Nimroël. On disait que le Prince se glissait au beau milieu de la nuit dans les appartements de la jeune fille. En temps normal, il n'aurait pas tenu compte de ces rumeurs. Après tout, depuis qu'elle vivait à Minas Tirith, toutes sortes de ragots avaient circulé au sujet de Nimroël. Les humains semblaient beaucoup aimer les commérages. Surtout lorsqu'il s'agissait de la fille de Saroumane, cette petite sorcière aux pouvoirs inquiétants.

Peut-être qu'il se faisait des idées. Il s'inquiétait sûrement pour rien. Arwen et Aragorn s'absentaient de plus en plus souvent et Nimroël devait se sentir seule, à la citadelle. Et puis, elle devait redouter le jour prochain où elle devrait se séparer de la fille d'Elrond. C'était sans doute ce qui expliquait son attitude. Legolas balaya ses idées sombres et il revint à l'instant présent.

Il rejoignit la jeune fille sur le bateau. À présent, la coque ainsi que le pont étaient recouverts de longues planches minces. Elles étaient encore légèrement inégales et il restait beaucoup de sablage à faire, mais le bateau prenait forme, peu à peu. Nimroël descendit vivement par le petit escalier très abrupt qui permettait d'accéder à la vaste cabine. Celle-ci n'était pas encore divisée, mais Legolas prévoyait d'y installer trois chambres. La plus grande serait placée à l'avant du bateau alors que les deux autres se feraient face, de part et d'autre du bateau. Celles-ci seraient si petites qu'elles ne contiendraient qu'une simple couchette accolée au mur et une armoire pour ranger les effets personnels de l'occupant. L'arrière de la cabine servirait de cuisine et de salle de séjour.

- La chambre principale viendra jusqu'ici? lui demanda Nimroël.

Legolas hocha la tête. Il était toujours étonné de la façon dont la jeune fille arrivait à estimer les espaces à partir des plans qu'elle avait vus.

- Et les deux autres chambres finiront ici, environ, dit l'elfe.

Nimroël se mit à rire.

- Tu es bien certain de vouloir me réserver la cabine du capitaine? demanda à nouveau Nimroël. Ça ne me dérangerait pas du tout de dormir dans l'une des petites cabines.

- Gimli et moi, nous nous accommoderons très bien des petites chambres.

- Mais je suis la plus petite des trois, Legolas.

- Mais tu es celle qui dormira sans doute le plus, durant ce voyage. Et tu auras beaucoup plus de bagages que nous.

- Mais non. Je n'aurai qu'une seule malle, très petite. Je n'emporterai que quelques robes. Tous mes vêtements d'hiver vont rester à la citadelle.

Puis, en riant, la jeune fille remonta prestement sur le pont en s'aidant de ses mains pour garder son équilibre dans l'étroit escalier.

- Et pour les voiles, tout va bien? demanda l'elfe.

- Oui, mais j'ai hâte qu'Arwen revienne et m'aide avec toutes ces coutures, répondit vivement Nimroël. Ces coutures en zigzag, en trois points en plus, c'est vraiment très long à faire. Moi, j'adore tisser, mais la couture, c'est autre chose.

- Je suis sûr que tu t'en tires très bien, lui répondit l'elfe.

- Ça ira, je crois. Mais j'aurais dû écouter Arwen et commencer les coutures dès que j'ai eu quelques lisières de tissu de prêtes. Ou mieux encore, j'aurais dû lui demander de tout coudre pour moi. Je suis sûre qu'elle aurait accepté. Elle sait bien que je ne pas très douée avec les aiguilles.

La jeune fille eut tout à coup un éclatant sourire.

- Ils reviennent très bientôt, Legolas. Selon Eldarion, ils seront là dans deux ou trois semaines.

L'elfe se pencha vers Nimroël dans le but de lui donner un léger baiser. La jeune fille le prit par surprise, cependant, et elle lui passa les bras autour du cou et se pressa contre lui. Le baiser qu'ils échangèrent fut très intense . L'elfe savait qu'il n'aurait pas dû s'aventurer sur ce sentier glissant, mais il était trop heureux de constater que le coeur de Nimroël lui appartenait toujours pour se soucier des convenances.


Quelques mois plus tard, alors qu'un printemps hâtif s'était installé à Minas Tirith, Legolas s'introduisit dans la citadelle au beau milieu de la nuit, sans prévenir quiconque. Il se faisait l'effet d'un voleur ou d'un espion à déambuler ainsi dans les rues de la cité puis dans la tour blanche, mais il ne pouvait pas s'en empêcher. Cela faisait trois jours qu'il attendait Nimroël en Ithilien, en vain. Celle-ci semblait de plus en plus réticente à s'y rendre. De plus, plus le temps passait et plus les rumeurs concernant Eldarion et la jeune fille le hantaient. Et ce soir, il avait cédé à l'impulsion qui le poussait à aller voir par lui-même ce qu'il en était.

Sans bruit, il ouvrit la porte des appartements de Nimroël. Il espérait qu'elle dormait. Il aurait du mal à trouver une explication plausible si jamais elle le surprenait chez elle à cette heure de la nuit.

Durant de longues minutes, il resta là, planté au milieu du petit salon, écoutant le bruit de sa propre respiration. Puis il s'approcha de l'une des fenêtres et il admira les étoiles qui scintillaient au-dessus de la citadelle. Quand le ciel pâlit à l'horizon, quelques heures plus tard, l'elfe se détendit enfin. Eldarion n'était pas venu. Il en éprouva un grand soulagement malgré le sentiment de culpabilité qui l'envahissait à présent. Il n'était pas fier d'avoir ainsi espionné la jeune fille.

Comme Legolas s'apprêtait à ressortir, il entendit un léger soupir provenant de la chambre de Nimroël. Soudainement sur ses gardes, il s'approcha de la porte et tendit l'oreille. Et pendant ce qui lui parut être les minutes les plus longues de sa vie, il écouta les doux soupirs et les gémissements de la jeune fille.

Finalement, le silence revint dans les appartements de la jeune fille. Mais pour Legolas, il n'y avait pas de quiétude. Son sang se ruait sauvagement dans ses veines, transportant avec lui la colère intense que provoquaient les images nées de son imagination. Des images qui impliquaient Nimroël et Eldarion, enlacés.

L'elfe luttait en vain contre les sentiments qui faisaient rage dans son esprit. Il tendit lentement la main vers la poignée de la porte, puis il suspendit son geste. Cela lui demanda un terrible effort de volonté. Mais il savait que s'il entrait dans la chambre, les événements qui s'y dérouleraient auraient des conséquences irréparables. Il se voyait très clairement écraser le beau visage d'Eldarion de ses poings crispés. Et dans cette scène incroyable qui se jouait dans son esprit, il imaginait Nimroël cherchant à s'interposer entre lui et le fils d'Aragorn. Et il se voyait la repousser violemment.

Cette idée le ramena brusquement à la réalité. Il ne pouvait pas risquer de faire du mal à la jeune fille. Elle venait de lui briser le coeur, elle l'avait trahi de la pire façon qui soit, mais jamais il ne pourrait la frapper.

Pour échapper à sa vision ainsi qu'à la tentation d'entrer dans la chambre, Legolas recula vivement de quelques pas. Il heurta alors la petite table sur laquelle le dauphin de verre était posé. La statuette bascula dans le vide et par réflexe, l'elfe la rattrapa avant qu'elle ne touche le sol. Puis il resta figé pendant un long moment à contempler le dauphin et à caresser du pouce le doux ventre de verre. Et soudain, il lança de toutes ses forces la petite statue sur la porte de la chambre. Le dauphin explosa en millier de petits fragments de verre qui retombèrent en une pluie étincelante sur le tapis. Legolas sortit alors très rapidement du petit salon, sans un regard en arrière.


En arrivant dans le long couloir qui menait aux appartements de Nimroël, Eldarion jura. Il ne s'était pas trompé, quelque chose de grave s'était produit. Quand il avait senti l'angoisse de la jeune fille, il était profondément endormi. La veille, il s'était couché très tard, après un long conseil ennuyant. Il avait donc mis de longues minutes à comprendre ce qui avait bien pu le réveiller de la sorte. Puis il avait réalisé que la sensation était semblable à ce qu'il ressentait lorsque Nimroël faisait un cauchemar. Il s'était donc habillé en vitesse, puis il était accouru.

Contrairement à son père, Eldarion n'avait jamais été un rôdeur, mais les longues traces ensanglantées de même que les flaques de sang près du mur le conduisirent rapidement vers là où devait se trouver la jeune fille. Il se pencha doucement et tendit la main. En la touchant, il brisa le sortilège qui la masquait et il poussa un nouveau juron.

La jeune fille était couchée sur le côté, les épaules voûtées, les jambes repliées contre son torse. Elle était couverte de sang et elle respirait péniblement. Inquiet, le Prince s'accroupit près d'elle.

- Nimroël, que s'est-il passé? Qui t'a blessée.

Mais la jeune Maia ne répondit pas. Elle ne réagit même pas à sa question. Elle restait là, le visage plissé par la souffrance, les yeux fermement clos.

Eldarion se mit à examiner la jeune fille pour tenter de déterminer la gravité de ses blessures. Il découvrit ainsi qu'elle avait des dizaines, voire des centaines, d'éclats de verre enfoncées dans la peau de ses mains, de ses jambes et de ses pieds. Les blessures aux pieds étaient d'ailleurs les plus nombreuses et les plus profondes. Rien de particulièrement inquiétant cependant, mais il faudrait retirer tous les bouts de verre et désinfecter chaque plaie.

Soulevant avec précaution la jeune fille, il se dirigea d'abord vers les appartements de cette dernière avant de subitement changer d'idée. Il la porta donc jusque chez lui où il l'installa sur une petite causeuse. Il envoya ensuite chercher ses soeurs ainsi que tout ce qu'il faudrait pour soigner Nimroël. Puis il s'accroupit à nouveau auprès de celle-ci et il lui caressa doucement les cheveux.

- Nim, regarde-moi, dit-il doucement.

La jeune fille ne broncha pas.

- Nim, répéta le Prince.

Mais il eut beau lui parler et la secouer doucement pour la faire réagir, elle ne daigna même pas ouvrir les yeux.

- Par tous les Valar, s'exclamèrent Aëlys et Thalyssa en entrant subitement dans les appartements de leur frère. Que s'est-il passé?

Eldarion leur donna le peu d'informations qu'il avait puis il leur demanda de s'occuper de Nimroël pendant qu'il se rendait chez cette dernière pour tenter d'y comprendre quelque chose. Quand il revint, un peu plus tard, il n'y avait plus traces de Nimroël ni de ses soeurs. Il se rendit donc aux appartements que partageaient les jumelles. Ce fut Aëlys qui vint lui ouvrit et qui le fit entrer.

- Elle dort dans le lit de Thalyssa, lui dit-elle avant même qu'il n'ait posé la moindre question. Elle n'a pas bronché durant tout le temps que nous l'avons soignée. Pourtant, certains des éclats de verre étaient bien enfoncés dans sa chair et cela a dû être douloureux de les lui retirer. Mais elle n'a pas émis le moindre son. Et elle ne répond pas du tout à nos questions.

Aëlys se tut alors et attendit qu'Eldarion lui explique ce qu'il avait vu dans le petit salon de Nimroël.

- Quelqu'un a délibérément brisé quelque chose en verre dans son salon. Une carafe, peut-être. Mais je penche plutôt pour son dauphin, je ne l'ai trouvé nulle part. Le meilleur indice que nous ayons c'est la force avec laquelle la statuette a été projetée contre la porte. Si ce n'est pas Nimroël qui l'a lancée grâce à ses pouvoirs, ça ne peut qu'être un homme ayant une grande force.

- Si elle avait elle-même brisé son dauphin, pourquoi aurait-elle ensuite marché sur les débris ? Ses blessures semblent indiquer qu'elle a marché sur les éclats de verre et qu'elle est ensuite tombée dedans.

Eldarion soupira.

- Qui aurait bien pu se permettre d'entrer chez elle de cette façon. En pleine nuit de surcroît.

- Un elfe, suggéra doucement Thalyssa.

Devant l'air interrogateur de son frère, Aëlys exposa l'idée de sa soeur.

- Tu as dit qu'il avait fallu une grande force pour briser ainsi la statuette. Les elfes ont cette force.

- Legolas? murmura-t-il d'un ton incrédule.

- C'est plus que probable, répondit sa soeur.

- Mais pourquoi? Comment aurait-il pu la blesser ainsi?

- Ils se sont peut-être disputés, suggéra Thalyssa.

- Nous essayerons de lui parler à nouveau quand elle aura dormi, déclara Aëlys. Espérons que ce ne soit qu'un malentendu.

Il fallut attendre encore presque deux jours avant que Nimroël daigne enfin ouvrir les yeux. Aëlys venait de changer ses bandages quand la jeune fille demanda soudainement l'heure.

- Le jour va bientôt se lever, Nim, lui répondit Thalyssa.

Regardant alors d'un air étonné ce qui se trouvait autour d'elle, de même que les bandages qui enveloppaient ses mains, Nimroël parut sur le point de dire quelque chose. Puis son visage se crispa douloureusement et elle eut un long frisson.

- Nim, que s'est-il passé? demanda Thalyssa.

La jeune fille secoua la tête sans émettre un son.

- Vous êtes-vous disputés, Legolas et toi? insista la fille d'Arwen.

Nimroël hésita un long moment. Puis elle hocha lentement la tête d'un air triste.

- C'est lui qui a brisé ton dauphin de verre? demanda Aëlys.

- Mon dauphin?

La jeune fille regarda à nouveau ses mains bandées et elle hocha la tête, encore une fois.

- Pourquoi vous êtes-vous disputés? demanda Thalyssa.

Nimroël soupira tristement. Puis elle se redressa et son visage se durcit soudainement.

- J'ai rompu nos fiançailles, dit-elle d'une voix rauque.

- Quoi? Mais pourquoi? s'exclamèrent les jumelles.

- Je... J'ai mes raisons, murmura la jeune fille. C'est... c'est mieux ainsi.

Elle refusa ensuite d'en dire plus. Les filles d'Arwen tentèrent d'en savoir plus, mais Nimroël se contenta de secouer la tête d'un air triste. Elles décidèrent donc d'attendre que leur mère revienne. Elles avaient bon espoir qu'Arwen réussirait à éclaircir la situation.

Contrairement à ce qu'avaient cru Eldarion et les jumelles, Arwen ne fut pas en mesure d'éclaircir ce qui s'était passé entre Legolas et Nimroël. Le premier restait introuvable alors que la seconde refusait catégoriquement de répondre à ses questions.

- Tu sais que tu peux tout me dire, n'est-ce pas, seler'ai?

- Arwen, je vous en prie, je ne veux pas discuter de ça. Legolas est parti, nous avons rompu. Il n'y a rien à dire de plus.

L'elfe était troublée et surtout très inquiète au sujet de Nimroël. Elle devait s'assurer que la jeune fille partirait pour Valinor après la mort d'Aragorn. En aucun cas, celle-ci ne devait rester sur la Terre du Milieu. Il n'y aurait plus rien pour elle ici après cela. La demande que Galadriel avait faite à Nimroël, il y avait longtemps, ne devait pas conduire cette dernière à errer indéfiniment dans un monde où elle n'avait pas sa place. Arwen ne pouvait pas le tolérer. Elle devrait s'assurer que sa jeune amie parte pour Valinor et aille retrouver son père et ses frères. Jamais elle ne pourrait reposer en paix sans en avoir la certitude.


1 sorcière

2 jeune prince


Bonjour à toutes et à tous! Voici le début de la fin de la vie de Nimroël sur la Terre du Milieu. Nous nous approchons de plus en plus du moment où il lui faudra se séparer de tous ceux qu'elle aime et maintenant, sans le support de Legolas, les choses seront difficiles. Espérons que tout finira par s'arranger.

Merci encore pour vos commentaires, j'ai toujours beaucoup de plaisir à les lire. Et à très bientôt!