Chapitre cinquante

Derbyshire, Pemberley, vendredi 14 août 1801.

Fitzwilliam sortait d'une nuit difficile.

Pour la première fois et bien plus tôt qu'il ne se le serait imaginé, il avait passé une nuit avec une Elizabeth en pleurs dans les bras.

Ses relations avec sa mère s'étaient –visiblement– améliorées mais au prix d'une intense crise de culpabilisation et d'une dépression qui avait, jusque tôt le matin, collé sa fiancée contre lui, la tête dans le creux de son épaule et, une bonne partie de la nuit, désespérée et en pleurs.

Le plus difficile avait été de réfuter les accusations qu'elle n'avait cessé de préférer envers la gente masculine.

Égoïstes, insensibles et sans cœurs avaient été des mots réguliers et répétés.

Il n'avait pas tout compris mais il était évident que les révélations que lui avaient faites sa mère avaient laissé de profondes traces et que sa future femme prenait très mal le rôle qu'elle estimait avoir joué dans cette histoire. Et que son père n'en sortait pas d'une blancheur immaculée.

D'où les amers reproches décochés aux mâles de l'espèce dont il était par la force des choses et à son intense satisfaction le représentant pour Elizabeth.

Il faudrait qu'il voit si madame Bennet aurait le courage de lui donner la version originale. La version "Elizabethaine" était trop coupée, rognée et hoquetée pour qu'il ait pu en retirer autre chose que la preuve d'une réelle détresse de sa fiancée face à ce qu'elle considérait comme une attitude indigne de sa part.

Ceci étant dit, la nuit avait été aussi, à un autre niveau, la nuit la plus satisfaisante de la jeune existence de Fitzwilliam Darcy.

La femme qui comptait le plus au monde pour lui, avait montré qu'elle lui faisait assez confiance pour le prendre à témoin d'une dépression que lui aurait essayé, à tout prix et à toute force, de dissimuler et de vivre dans la plus parfaite solitude.

Elizabeth, elle, avait eu besoin de lui. L'avait tenu, serré et pincé –douloureusement parfois–des heures durant.

Et elle avait parlé, parlé, et parlé encore…

Il n'était pas tout à fait certain que ce qu'elle avait dit ait eu le moindre sens. Mais, de cela au moins il était sûr, pour elle ça avait été très important de pouvoir parler, de pouvoir lui dire ce qu'elle ressentait.

Bien entendu, les autres activités nocturnes habituelles avaient dû céder leur place aux nécessités du moment. Et, à sa grande surprise, Darcy en était assez content.

Sa relation avec sa future femme avait passé un palier.

Ils s'aimaient, physiquement ils se complétaient à merveille et, depuis cette nuit, il avait l'impression qu'il la comprenait mieux. Qu'il était parvenu à être encore plus proche d'elle. En l'entendant, il avait compris un secret qu'aucun mâle de ses connaissances n'avait pu lui révéler : elle avait besoin qu'on lui dise ce qui n'allait pas. Le silence et son retrait dans la solitude ne l'intéressaient pas. Elle voulait savoir s'il était bien ou pas. Et pas seulement le deviner, elle avait besoin qu'il le lui dise.

Il avait mis en pratique tout de suite en lui racontant le malaise que ses relations avec sa mère avait fait naître en lui et comment, avec l'aide d'une armée d'informateurs, il avait réussi à être toujours là au bon moment.

Ça l'avait fait rire, pour la première fois de la nuit et ses quelques éclairs de gaieté avait fait plus pour dissiper sa dépression que toute une nuit d'arguments.

Maintenant, toujours collée à lui, elle dormait, son oreille sur sa poitrine comme si elle avait besoin aussi d'entendre sa présence.

Il poussa un long soupir et réajusta le drap pour qu'ils soient tous les deux couverts.

Un sourire aux lèvres, il se laissa couler dans un sommeil des plus reposants.


Kittie, étant arrivée seule avec sa mère et n'ayant pas, pour diverses raisons qui faisaient bruisser la maisonnée de commentaires amusés, de concurrence en la personne d'Elizabeth, s'était retrouvée, par la force des habitudes aux côtés de Georgiana.

Chez les Bennet, hormis Mary qui avait, de tous temps, choisi d'être plutôt isolée, les sœurs allaient par deux. Jane et Lizzie étaient aussi inséparables que Kittie et Lydia et se retrouver seule était aussi difficile pour Elizabeth que pour Kittie.

Elizabeth s'était tournée –à tous les sens du terme– vers Fitzwilliam Darcy et Kitty vers la seule personne de son âge disponible dans la maisonnée; c'est-à-dire la timide et presque farouche Georgiana.

Kittie avait dix huit ans d'entraînement et moins de deux heures après son arrivée à Pemberley Georgiana constatait, avec un étonnement un brin admiratif, qu'elle venait de se récupérer une sœur à temps plein.

Certains auraient pu trouver que Kittie était envahissante, pas Georgiana. Ce qui frappait la jeune fille effacée de Pemberley c'était la présence de la nouvelle venue.

Kittie n'arrivait pas, elle était là ! Elle avait un rôle et elle le remplissait avec une totale crédibilité.

Georgiana en avait rêvé et, soudain, son rêve devenait réalité.

Elle récupérait une grande sœur, un peu protectrice et beaucoup complice. Une grande soeur qui savait écouter et qui, comble du bonheur, n'avait rien de ce terrible complexe de supériorité envers la petite sœur que Georgiana avait constaté chaque fois qu'elle avait eu la possibilité de discuter avec une paire de sœurs.

Non, Kittie savait écouter et savait admettre que deux ans de différence ne faisaient pas d'elle un absolu puits de science et de savoir automatique.

Mieux, les idées de Georgiana avaient une certaine prévalence sur les siennes propres. Elle ne les prenait pas systématiquement pour parole d'évangile, mais elle en tenait toujours compte et souvent les faisaient siennes.

Et très naturellement une espèce de symbiose avait commencé à se mettre ne place entre les deux jeunes filles si différentes.

Kittie amenait la confiance et une certaine impudence par rapport aux autres.

Georgiana –Georgie pour Kittie– amenait la justesse et la prudence.

Seules, elles se savaient imparfaites, ensembles, elles se découvraient complémentaires.

Et trois jours après la venue de Kittie, elles étaient inséparables.


Kitty venait, pour la millième fois depuis qu'elle était arrivée à Pemberley, de faire le constat que, face à Georgiana, elle était très loin, selon certains critères, d'être une jeune fille vraiment accomplie.

Georgiana, du point de vue des convenances, frisait, elle, la perfection. Il y avait deux ou trois points de détail qui laissaient à désirer –la plupart d'ailleurs liés à sa trop grande timidité– mais à presque tous les points de vue, Georgiana était archétypal pour une jeune héritière de bonne famille.

Tout l'admiration –et l'envie– qu'elle éprouvait pour Georgiana n'empêchait pas Kitty de penser que la vie de sa nouvelle amie pourrait, si on n'y prenait garde, être particulièrement inintéressante.

Inintéressante n'était peut-être pas le bon mot.

Routinière était beaucoup plus adéquat. Georgiana aimait la musique et les langues et les cours pour l'un et les autres étaient pour elle un réel plaisir. Tout le reste, par contre, était supporté sans être vraiment apprécié.

Et, estimait Kitty, c'était exactement là qu'elle pouvait intervenir.

Après tout, Georgiana avait déjà touché la perfection, elle pouvait donc, selon toute vraisemblance, prendre un peu ses aises et se mêler à l'imperfection ambiante et naturelle. Et, ainsi, toucher à des activités différentes de celles conseillées par tous les mâles bien éduqués qui se mêlaient de décider ce que les jeunes filles de bonne famille se devaient de connaître.

Kittie avait une bonne idée de ce qu'elle souhaitait faire découvrir à Georgiana mais, consciente qu'il faudrait y aller avec tact et doigté, elle avait décidé que, pour commencer, la danse et la prise de responsabilités seraient de parfaits instruments pour sa campagne d'humanisation de sa nouvelle amie.

Fort heureusement, la danse faisait partie de ce que conseillaient même les mâles les plus rétrogrades et la préparation pour la sortie dans le monde était, normalement, au centre des années d'adolescence desdites jeunes filles.

Sauf que Georgiana, trop timide, rechignait jusques là à s'investir dans ces activités.

Kitty, elle, n'avait aucun de ces scrupules et elle entendait bien convaincre sa nouvelle amie et presque sœur que la timidité c'était fort bien en apparence mais que dans la réalité, point trop n'en fallait.

Mais, pour faire au mieux, il lui fallait procéder avec méthode et subtilité.

Méthode parce que Georgiana n'était pas habituée à agir au petit bonheur la chance comme Kitty et subtilité parce qu'il fallait la convaincre que les activités proposées avaient une autre finalité que le Bal de Sortie qui avait une évidente tendance à la terroriser.

Tante Gardiner, ainsi qu'Emma et Alicia, ses filles, étaient, toutes trois, de ferventes adeptes de la danse et de la musique.

Les petites connaissaient sans doute aussi bien que Kitty tous les pas et toutes les évolutions que demandaient les danses qu'elles seraient, un jour, appelées à danser en public.

Mais ça Georgiana n'était pas obligée de le savoir.

Notamment pas dans la mesure où Kitty avait réussi à la convaincre que, n'étant plus la plus jeune du groupe et, pour quelques jours encore, la châtelaine de Pemberley, il lui appartenait de prendre en main une partie de l'enseignement des petites.

Ce que Georgiana avait accepté avec spontanéité et bonne grâce. Et comme Emma et Alicia étaient autant sous le charme de la perfection de Georgiana que les aînées de la famille, les "leçons" furent rapidement intégrées dans la nouvelle routine de la maîtresse des lieux.

Sauf que, les gamines étant ravies et Georgiana enchantée devant leur "progrès" et leur empressement, les leçons duraient bien plus que prévu et se prolongeaient souvent suffisamment –Kitty avait fait en sorte de glisser les cours de danse juste avant les leçons les plus ennuyeuses– pour bientôt éliminer du programme ces cours plutôt… inintéressants.

Les fous rires et les plaisanteries avaient rapidement eu raison des derniers restes de timidité de Georgiana et celle-ci avait découvert que son nouveau rôle de "maîtresse" de danse était de plus en plus naturel et intéressant.


La musique n'étonna pas Fitzwilliam. Les éclats de rire non plus. Sauf lorsqu'il reconnut –avec difficulté parce qu'il ne se laissait pas souvent entendre-, le rire de Georgiana.

Il s'arrêta et fronça des sourcils.

Les rires–et la musique– venaient du salon de danse qui avait survécu aux changements du rez-de-chaussée du fait de l'insistance de madame Reynolds qui avait longuement arguée du fait que même réfugiés, les invités se devaient, s'ils en estimaient le besoin, conserver un endroit où ils pourraient d'adonner à la danse.

Fitzwilliam, comme souvent lorsque madame Reynolds se faisait insistante, avait cédé.

Il passa par le petit boudoir attenant et ouvrit la petite porte discrète les séparant.

Après un premier regard pour s'assurer que personne ne regardait dans sa direction, Fitzwilliam se glissa dans le salon de danse et se dissimula derrière la harpe de sa mère que Georgiana, préférant le piano, n'avait jamais touchée.

Georgiana, trônait au milieu de la piste de danse et, au milieu de nombreux éclats de rire, faisait de son mieux pour faire passer à ses deux futures cousines les mille et une subtilité d'une danse que Fitzwilliam reconnut comme une des plus difficiles du répertoire.

Les conseils de sa sœur étaient toujours justes et souvent amusants et ses remarques quant aux attentes des cavaliers ne manquaient jamais de faire rire la petite compagnie qui l'entourait. Fitzwilliam fut très surpris de constater que sa sœur non seulement savait décrire la façon de danser des cavaliers mais, démonstration à l'appui, qu'elle connaissait parfaitement les pas masculins des danses.

Et certaines attitudes qu'elle réussissait fort bien à imiter.

En moins de cinq minutes, il eut ainsi droit à des imitations –fort réussies d'ailleurs– de son oncle le comte de Matlock qui dansait toujours en prenant soin de maintenir le maximum possible de distance avec sa partenaire, de son cousin le colonel qui faisait juste l'inverse et de lui-même !

Tout en ayant parfaitement reconnu les deux premiers, il eut quelque mal à se reconnaître dans l'imitation que sa sœur faisait de lui.

Jamais, ô grand jamais, ne se tenait-il ainsi ! Certes, il prenait soin à être toujours parfaitement droit et posé… De ne pas s'imposer à sa partenaire... De garder… Mais de là à…

Il hésita quant à la façon dont il devait réagir.

Intervenir ? Et briser dans l'œuf la discrète éclosion de sa sœur ?

Se retirer et laisser passer un comp…

C'est à ce moment-là que son regard croisa celui de Catherine Bennet.

Et le demi sourire qu'elle lui lança tenait autant du défi que du sarcasme.

Il comprit immédiatement où elle voulait en venir.

Aurait-il le courage de jouer son propre rôle ?

Aurait-il ce courage ?

Il se posa la question et un sourire mutin passa devant ses yeux. Oui, c'est ainsi qu'Elizabeth l'avait perçu. Exactement ainsi. Droit comme un piquet, hautain et arrogant. Surveillant le monde et sa partenaire depuis les élévations inabordables de sa supériorité.

Une nouvelle mimique de Kittie le convainquit de réagir.

Il sortit de derrière sa cachette et se dirigea, heureusement sans être vu de sa sœur et de ses deux jeunes partenaires.

Il parvint ainsi jusqu'à Emma qui regardait Georgiana danser avec sa sœur et d'un sourire s'invita en face d'elle.

Peut-être l'avait-elle vue elle aussi, ou peut-être était-elle simplement, comme toutes les filles de la tribu des Bennet Gardiner plus indépendante et moins impressionnable ? Toujours est-il qu'elle accepta son invitation d'une courbette et s'adapta, presque sans à-coups, dans le mouvement que conduisait Georgiana.

Ils firent ainsi les trois prochains mouvements en suivant le "couple" les précédent jusqu'au moment où les nécessités de la danse firent passer Emma et Fitzwilliam devant sa sœur et sa cousine.

Il prit bien soin de ne rien laisser paraître et se contenta de mener la suite de mouvements à son terme. Lorsque le temps de rechanger de sens arriva, il eut la satisfaction de constater que non seulement sa sœur et sa cousine avaient suivi mais qu'en outre Georgiana avait gardé l'attitude –Fitzwilliamienne– qui avait été la sienne lors de son inclusion dans la danse.

Madame Gardiner mena le morceau jusqu'à son terme et Fitzwilliam en parfait gentleman fit un baise-main à sa partenaire au moment de la quitter.

Puis, sous les applaudissements de la petite foule féminine, il se tourna vers le reste du groupe et se permit un demi sourire de satisfaction.

– Je pense que la preuve est faite, fit-il en jetant un regard amusé à sa sœur, que si certaines imitations tenaient de la perfection, la dernière était nettement trop outrée.

Il lança un regard de défi à sa sœur.

– N'est-ce pas ?

A sa grande satisfaction, Georgiana ne céda pas.

– Pas du tout, c'est même probablement la mieux réussi des trois. Ne vous ai-je pas comme constant modèle ?

Fitzwilliam apprécia la touche et l'encaissa d'une courbette.

– Touché, fit-il. Il va falloir que je me surveille, sinon on pourrait croire que je suis un peu guindé.

– Seulement lorsque vous dansez, Fitzwilliam, lui répondit Georgiana en souriant. Dans la vie, vous êtes le plus ouvert des hommes…

Il lui rendit son sourire.

– J'en prends bonne note et je vous en remercie, Georgiana.

Il fit une courbette en direction du reste de la petite troupe et s'en retourna par là où il était venu.

Très satisfait des Darcy qui, il s'en rendait compte maintenant, gagnaient à être au contact des Bennet.