Chapitre 20 – partie 3
Amelia
— Très chère Amelia ! s'exclama-t-il de son habituel ton enjoué, en lui faisant un petit signe de la main. Comment vous portez-vous, ce matin ?
Drapé dans une belle robe de soie sauvage toute brodée d'argent, il s'approcha d'un pas léger et stoppa sa marche juste devant elles.
— Je me porte à merveille, professeur, lui répondit Amelia, un peu décontenancée de le voir soudain apparaître en ces lieux isolés.
— Voilà une bonne nouvelle qui me met en joie ! répliqua-t-il tout sourire. Justement, reprit-il sur le ton de la conversation, j'étais à votre recherche, ma chère. C'est votre ami O'Brien qui m'a aimablement indiqué que je vous trouverai ici.
À ces mots, Amelia et Abigael échangèrent un regard inquiet.
— Quelque chose de grave est arrivé, professeur ? s'enquit immédiatement Amelia, se levant d'un bond de son siège.
— Non non ! lui assura immédiatement Dumbledore. Rassurez-vous, je n'ai aucune mauvaise nouvelle à vous annoncer !
Il fit un pas vers la rambarde et leva le menton pour inspecter le bout de ciel qui se déployait au-dessus du jardin :
— Aujourd'hui encore, le printemps nous fait grâce d'un temps splendide. Un temps propice à la promenade ! Que diriez-vous de faire quelques pas avec moi du côté du lac, Amelia ?
Surprise par sa sollicitation, Amelia eut un petit geste de recul presque imperceptible. Il y avait quelque chose dans le regard du vieil homme – et particulièrement dans sa requête inopinée – qui la terrifiait. Cette question n'était pas une simple demande anodine, mais bien une injonction. Que pouvait-il lui vouloir ?
— O-oui… répondit-elle, la gorge nouée. Certainement, professeur.
Elle jeta un dernier coup d'œil à Abigael qui les dévisageait d'un regard inquiet. Ses yeux bruns semblaient lui demander : ça va aller ?
Afin de la rassurer, Amelia abaissa ses paupières pour exprimer l'affirmative et prit silencieusement congé de son amie.
Non sans anxiété, elle suivit Dumbledore dans la coursive, puis le couloir de la salle des professeurs, jusqu'à la Grande Porte. Après quoi, sans s'échanger un seul mot, ils sortirent du château et s'élancèrent dans le parc. L'herbe était encore toute perlée de rosée matinale quand ils s'engagèrent sur le chemin qui descendait tout droit vers le lac.
— Vous devez certainement vous demander pourquoi je vous ai invité à m'accompagner ici, demanda soudain Dumbledore, comme pour mettre un terme à cet interminable moment de silence.
— Oui, professeur, lui répondit fébrilement Amelia.
— Je souhaitais vous parler d'un petit problème, révéla-t-il de sa voix la plus paisible. Un problème qui ne revêt pas une importance capitale mais qui serait, à mon avis, plus sage de régler dans les plus brefs délais.
— De quel problème s'agit-il, professeur ? interrogea nerveusement Amelia.
Il s'arrêta brusquement au milieu de l'allée et il la regarda par-dessus ses lunettes en demi-lune :
— C'est au sujet de la relation qui vous lie à votre professeur, lui dit-il d'un air grave.
Bien que dans sa poitrine, son cœur s'était momentanément arrêté de battre, Amelia se força à soutenir son regard.
— Que voulez-vous dire par là ? s'enquit-elle avec une fausse placidité.
Dumbledore avait beau la fixer droit dans les yeux, c'était peine perdue Amelia avait déjà bloqué tout accès à son esprit. Ainsi, après un court silence, il reprit nonchalamment sa marche et déclara :
— Vous n'êtes pas sans savoir qu'entre les murs de ce château, tout – absolument tout – finit par se savoir…
Amelia le suivit à pas feutrés. Elle prit une grande inspiration et expliqua d'une voix contrite :
— Quoi que vous ayez entendu à notre sujet, professeur…
— Sachez que j'ai confiance en Severus, interrompit-il abruptement. Là n'est absolument pas le problème.
— Professeur, je puis vous jurer qu'il ne s'est jamais rien passé…
— Ma chère, coupa-t-il de nouveau, il n'est pas nécessaire de vous justifier, car je n'ai aucun reproche à vous faire ; ni à vous, ni à votre professeur. Comment pourrai-je reprocher à deux jeunes gens, après tous les malheurs qui ont jalonné leurs courtes existences, d'éprouver de l'affection l'un pour l'autre ? Il serait très malvenu de ma part de m'opposer à cette idylle, croyez-le bien.
Amelia resta sans voix, le visage vide de toute expression. Ces paroles lui firent froid dans le dos. Personne n'avait encore jamais parlé aussi ouvertement de leur relation en des termes aussi explicites.
— Ce n'est pas pour vous commander de renoncer à cette relation que je vous ai fait venir ici, ajouta-t-il, en s'arrêtant dans l'ombre d'un grand chêne dont les branches se reflétaient dans l'eau trouble du lac.
Dumbledore avait beau y mettre les formes, elle n'en demeurait pas moins mortifiée de s'entendre dire toutes ces choses qui relevaient de son intimité la plus profonde. Cette discussion avait décidément des airs de cauchemar éveillé.
— Je suis désolée que vous ayez eu vent de ces rumeurs, professeur… s'excusa-t-elle dans un murmure. Soyez certain qu'elles sont toutes infondées et inventées de toutes pièces.
— Vous savez Amelia, dit sereinement Dumbledore, tout en portant son regard au loin, malgré ce qu'il essaye de faire croire à tout le monde, Severus est un être profondément gentil.
Elle n'aurait su dire pourquoi, mais cette remarque redoubla son anxiété. Et puis, elle éprouvait une sorte de gêne à parler ainsi de son professeur absent.
— Oui, approuva-t-elle, hochant la tête d'un air accablé. Je partage votre avis, professeur.
— Cependant, son caractère ne se borne pas à sa bonté d'âme. Severus est aussi un garçon hautement orgueilleux et très susceptible. En d'autres termes, le connaissant un peu, je suis en mesure de penser que ces stupides ragots peuvent être de nature à le vexer, voire à blesser sa fierté.
— Je comprends ce que vous voulez dire, professeur, rétorqua-t-elle douloureusement.
— Voyez-vous, j'ai besoin de Severus, poursuivit-il d'un ton curieusement impérieux. Je veux dire que j'ai besoin de lui ici même, dans cette école ! De fait, je me sens obligé de veiller sur lui, sur sa réputation, mais aussi sur sa bonne disposition d'esprit. Comprenez-vous, Amelia ?
À présent, le professeur Dumbledore ne souriait plus. Son visage était à la fois empreint d'inquiétude et de gravité, et Amelia n'eut aucun mal à comprendre que l'affaire était sérieuse. Le professeur Snape était devenu l'objet d'abjects commérages et sa réputation était maintenant compromise. Au sein d'une petite communauté comme la leur, ce petit problème, contrairement à ce que prétendait Dumbledore, n'était pas sans importance.
— Oui, professeur, rétorqua-t-elle en baissant la tête humblement, prenant enfin conscience de l'ampleur du désastre qu'elle avait causé.
Ils demeurèrent un instant silencieux sur la berge où seul le bruissement du vent répondait aux clapotis du lac. Sur les eaux calmes flottait un ciel d'un bleu azur strié de nuages effilés qui s'étendait jusqu'à l'horizon. Au loin, entre le ciel et son parfait reflet, s'élevaient deux grosses collines encore drapées dans leurs manteaux de brumes. Au bout de longues secondes de silence, la voix de Dumbledore sortit soudain Amelia de la contemplation du paysage :
— Rappelez-moi, combien de mois reste-t-il avant la fin de l'année scolaire ? Trois, quatre mois ?
— Deux mois, professeur, rectifia-t-elle, sachant mieux que quiconque combien de jours la séparaient du moment de sa délivrance.
Elle leva un regard prudent vers son professeur qui se tenait immobile à ses côtés. Pourquoi lui posait-il cette question ?
— Deux mois, marmonna-t-il dans sa barbe, d'un air songeur. Qu'est-ce que deux mois pour le vieillard que je suis ? Pour vous, ma jeune amie, je conçois que deux longs mois doivent s'apparenter à une attente interminable. Mais à l'échelle de mon grand âge, cette attente, aussi longue et pénible qu'elle puisse vous sembler, n'en demeure pas moins aussi brève qu'un battement de cils.
Elle comprit enfin où il voulait en venir et d'un air résigné, elle baissa à nouveau la tête et répondit :
— Certainement, professeur.
Amelia sentait peu à peu son courage faiblir. Il lui semblait que cette conversation n'en finissait pas et elle priait intérieurement pour que quelqu'un n'importe qui le professeur McGonagall Hagrid qu'importe ! – apparaisse de nulle part et vienne enfin la délivrer de ce calvaire.
— Comme il est pénible de devoir jouer les trouble-fêtes ! bredouilla Dumbledore d'un air penaud. Ce rôle de Père-la-pudeur n'est pas celui que je préfère, croyez-moi ! Vous n'avez pas idée de combien il me coûte de vous parler de cela ! ajouta-t-il en se tournant vers elle et en lui adressant un petit sourire embarrassé. À ce propos, je vous saurais gré de ne pas parler à votre professeur de notre petite entrevue. Vous connaissez sa nature inquiète et si par malheur, il venait à apprendre que j'ai eu vent de ces commérages, je n'ose m'imaginer quelle serait sa réaction. Je veux dire par là…
Alors qu' Amelia écoutait, docile, résignée – accoutumée à prêter l'oreille au flot continu de la parole de l'adulte qui a autorité et que l'on ne doit pas interrompre, à aucun prix –, elle fut soudain prise d'un violent vertige qui l'obligea à s'appuyer contre le tronc du grand chêne. Cette conversation interminable – qui était en vérité un long et pénible monologue de Dumbledore au sujet d'une relation aussi incertaine que boiteuse – commençait à lui donner le tournis. Comment cet homme pouvait-il être aussi assuré des sentiments que son professeur éprouvait pour elle ? Comment pouvait-il avoir toutes ces certitudes, alors que, de son côté, le doute la dévorait à chaque instant ?
— Vous êtes une jeune femme intelligente, ajouta-t-il avec son habituelle sérénité de vieux sage. C'est pourquoi je compte sur vous pour remédier à notre petit problème. Je ne doute pas que vous ferez le nécessaire pour ménager la chèvre et le chou, si j'ose dire. C'est une chose délicate que je vous demande et si par mégarde vous deviez froisser l'orgueil de votre professeur…
Mais bientôt, le regard perçant du vieil homme finit par déceler son trouble. Et lorsqu'Amelia réalisa qu'il s'était arrêté de parler, elle leva des yeux suppliants vers lui, comme pour lui réclamer un bref instant de répit.
— Que vous arrive-t-il, ma chère ? demanda alors le vieil homme, en faisant un pas vers elle. Vous n'avez pas l'air dans votre assiette. Est-ce mes paroles qui vous indisposent ?
Amelia voulut lui répondre, mais les mots ne purent sortir de sa bouche. C'était comme si l'occlumancie l'avait soudain privé de l'usage de la parole.
— Je vous présente mes excuses, Amelia, s'empressa-t-il de lui dire. Je n'avais aucune intention de vous incommoder !
— Je… dit-elle tout doucement, comme honteuse. Je comprends vos craintes, professeur… Et je comprends aussi ce que vous me demandez. Je ferai mon possible pour ne plus afficher ouvertement l'affection que je lui porte, je vous le promets. Mais, je crains que vous vous trompiez quant aux velléités de mon professeur à mon…
Les sourcils du professeur Dumbledore se tendirent au-dessus de ses petites lunettes dorées.
— Comment… ? fit-il en l'observant d'un air sceptique. Attendez une minute ! Qu'est-ce qui vous fait songer à de pareilles sottises, ma chère ? Mais enfin, si je suis venu vous chercher tout à l'heure, c'est bien parce que j'ai la certitude –, et ce, depuis des mois – que l'affection que vous porte votre professeur est tout ce qu'il y a de plus profond, de plus sincère et de plus réelle. Et cela est d'autant plus probant que cette inclinaison commence à devenir voyante (là réside bien notre problème, d'ailleurs !). Serriez-vous la seule résidente de ce château à ne pas vous en être aperçu ? ajouta-t-il en riant.
Amelia ne put s'empêcher d'esquisser un sourire embarrassé.
— Par la barbe de Merlin ! s'exclama-t-il. J'avais oublié combien les histoires de cœur étaient choses complexes, à vos âges. Bon sang, une belle jeune fille comme vous ne devrait pas souffrir d'un tel manque de confiance en soi ! Et puis… ajouta-t-il en se caressant la barbe, si j'en juge mon expérience…
Le visage déjà bien brûlant d'embarras, Amelia redoutait un peu sa conclusion.
— Deux êtres aussi différents l'un de l'autre ne peuvent que se compléter à la perfection. Ne dit-on pas que les contraires s'attirent ?
— Peut-être, professeur, rétorqua timidement Amelia.
— Certainement, vous voulez dire ? rectifia-t-il en l'enveloppant d'un regard empli de tendresse.
Il lança un dernier coup d'œil circulaire autour de lui, comme pour profiter une dernière fois du paysage qui les entourait, puis il s'engagea en premier sur le chemin qui remontait vers le château.
— Professeur ! lança Amelia, comme pour le retenir un instant.
Le professeur Dumbledore se retourna vers elle et une légère bourrasque de vent fit onduler ses longs cheveux d'acier. Alors, elle s'arma de courage serra ses deux poings sur ses hanches ; releva la tête pour lui faire face convenablement. Et dans un élan désespéré, elle lui demanda :
— Croyez-vous que… croyez-vous qu'un cœur puisse s'attacher deux fois… Je veux dire deux fois, à deux personnes différentes ? Pensez-vous que l'on puisse guérir un cœur sincère et sensible… de toutes les souffrances qu'il a endurées ?
Dumbledore la fixa un instant d'un regard indéchiffrable. Son silence et l'attente interminable de sa réponse finirent par lui broyer le cœur.
— Je ne le crois pas, répondit-il avec une gravité qui la fit frémir. Je pense sincèrement que les blessures du cœur ne se referment jamais. Mais qui sait ? Les êtres dotés d'un cœur suffisamment grand et généreux sont bien souvent capables de surmonter l'insurmontable. De plus, même si le cœur ne guérit pas de telles blessures, il continue toujours à battre.
Amelia ne savait pas si cette réponse amoindrissait ces craintes ou la tourmentait davantage.
— In tempore opportuno, ma chère enfant ! ajouta-t-il, en lui souriant. La vie est longue ; et chaque chose en son temps !
Elle accourut vers lui et lorsqu'elle leva à nouveau ses yeux vers son beau visage de vieux sage qui lui souriait tendrement, tout devient évident.
Elle comprit alors que l'attitude versatile du professeur Snape traduisait, en vérité, sa crainte de les compromettre. Car les compromettre, c'était leur faire perdre l'estime et la confiance de l'homme qui se tenait à côté d'elle et que son professeur adorait comme un père.
Oui, elle comprenait maintenant ses voltefaces encensées et tous ces renoncements de dernières minutes qu'elle avait bêtement interprétés comme du mépris. Maintenant tout devenait limpide. Elle comprit aussi que tant qu'elle serait son élève et tant qu'il serait son professeur, rien ne serait possible entre eux.
« Chaque chose en son temps » disait l'écho de la voix de Dumbledore qui résonnait dans sa tête.
« Chaque chose en son temps ».
[fin du chapitre 20]
NB : Je vais devoir faire une longue pause (certainement d'un mois), donc je vous donne rendez-vous au pire en décembre, au meilleur de cas courant novembre. Toutes mes excuses.
Pour les toulousains, je serai présente à la convention Toulouse Game Show le 2 et 3 décembre au parc des expo de Toulouse, sur mon stand Cadeling x Melina m. N'hésitez pas à venir me faire un coucou ! Je serai ravie de faire votre connaissance et de papoter avec vous !
