Till Kingdom come
Chapitre 42
The Ultimate Question of Life, the Universe, and Everything
Il faisait particulièrement chaud ce jour-là et c'était un plaisir de s'entraîner sous les rayons du soleil, même à travers le couvert des arbres. Assis sur une haute branche, Leonardo regardait Raphael à quelques distances de là, dissimulé entre un tronc et un gros buisson. Raphael ignorait que son frère l'avait repéré car il était trop concentré sur l'arrivée imminente de Michelangelo. Donatello était invisible et Leonardo supposait qu'il était en train de préparer un piège quelque part sur le chemin du retour – ou qu'il était déjà rentré à la ferme.
Leonardo resta perché un bon moment, les bras croisés, observant son frère. Splinter lui avait laissé la couleur rouge. Donatello leur avait dit que les couleurs choisies par leur maître avaient toutes des significations particulières, bien qu'elles aient beaucoup varié au fil des siècles et des civilisations. Le rouge représentait la force, la colère, la violence mais aussi la joie, la passion et le désir. Ce n'était que des mots pour Leonardo. Raphael était tout ça à la fois mais pas plus ni moins que ses frères. Ils étaient tous forts et violents, ils éprouvaient tous de la colère et de la joie. Leonardo ne voyait pas où Splinter voulait en venir avec cette couleur.
Ni avec le bleu, d'ailleurs. Le bleu représentait le calme, la sagesse, la liberté et l'immatérialité mais aussi la vacuité, l'instabilité et l'imprécision. Que devait-il retirer de ces contradictions ? Et quand Splinter avait décidé de lui attribuer cette couleur ? Avait-il tout son esprit à ce moment-là ? Leonardo n'aurait pas dû remettre en doute les choix de son défunt maître mais il n'arrivait pas vraiment à penser à autre chose depuis qu'il avait reçu ce nouveau bandeau, trois jours plus tôt. Il se demandait même parfois si ces couleurs ne représentaient pas l'ultime enseignement de Splinter : « pourquoi chercher un sens à ce qui n'en a pas ? » Ça lui ressemblait assez.
Une pie eut la bonne idée de s'apercevoir qu'une tortue n'avait rien à faire dans les arbres. Elle s'envola en jacassant, attirant l'attention de Raphael. Leonardo croisa son regard et le vit sortir de sa cachette avant de se laisser tomber au sol d'une pirouette, dégainant un sabre. Les aciers tintèrent et Leonardo fut repoussé en arrière par la force de l'attaque de Raphael. Il planta ses pieds dans la terre meuble et moussue du sous-bois pour retrouver son équilibre tout en dégageant sa lame et sortit la deuxième pour se protéger. Raphael repartit à la charge sitôt d'aplomb, sautant contre le tronc d'un arbre pour prendre appui, ses sais en avant. Leonardo esquiva par le côté, laissant passer Raphael qui lui lança des shurikens pendant qu'il roulait à terre, ce qui eut le mérite d'occuper son frère alors qu'il se relevait. Leonardo para et se retrouva dos à l'arbre, une position qui assurait normalement sa sécurité mais c'était sans compter l'imprévisibilité de Michelangelo. Celui-ci lui tomba dessus et Leonardo s'affala par terre, le souffle coupé sous le poids de son frère.
– Mikey, râla Raphael.
– Quoi ? Je protège Leo !
– Mais j'allais pas... ! Oh putain, vous allez pas me lâcher avec ça, hein ?
– Nope.
Leonardo avait passé l'éponge. Il n'en voulait pas à Raphael pour leur altercation. Après tout, il fallait être deux pour se disputer. Leonardo avait aussi ses torts dans cette histoire. Il avait été trop borné et n'avait pas prêté attention à ses frères, s'enfermant dans son petit monde. Raphael avait simplement brisé les murs de cette boîte – et peut-être quelques os aussi, au passage. Leonardo regrettait presque que son frère n'ait pas agi plus tôt. Si Raphael lui avait démonté la tête au lieu de fuir le soir où Michelangelo s'était glissé dehors pour retourner au Lair, tout aurait été très différent.
Leonardo tapa deux fois de la main au sol. Michelangelo quitta sa carapace et l'aida même à se relever.
– Si je peux me permettre une remarque, Leo, t'es pas au mieux de ta forme, dit Michelangelo en l'époussetant.
– Je n'avais personne avec qui m'entraîner, rappela Leonardo.
– Ouais mais on a pas été super assidus sur l'entraînement non plus, ces derniers temps. Alala, tout fout l'camp, ma bonne dame.
Une fois April, Casey, Shadow et Emma repartis pour New York, Leonardo avait exigé un rapport détaillé de la situation. Il avait passé un mois à Northampton et il avait manqué beaucoup de choses. Ses frères l'avaient mis au courant de leurs récentes activités, se reprenant les uns les autres ou ajoutant des détails ici et là. L'histoire semblait un peu confuse à Leonardo mais il avait compris une chose : Basile Leroy et son associé Donald Kent allaient poser problème. Il comptait leur rendre une petite visite dès qu'il rentrerait à New York.
Evidemment, Leonardo leur avait raconté ce qu'il avait fait à Northampton mais son récit n'avait rien de bien excitant comparé à celui de ses frères. Il avait surveillé Splinter, entraîné Shadow et passé de bons moments avec April et Casey. Ç'aurait pu être des vacances sans Splinter et Leonardo se sentait coupable d'avoir pris du bon temps pendant que ses frères se débattaient dans une situation de plus en plus compliquée à New York. Il était d'autant plus coupable qu'il ne leur avait pas parlé de ses hallucinations – mais Raphael n'avait pas été d'une honnêteté totale non plus par rapport à Emma.
De ce côté-là, Leonardo ne savait pas quoi penser. Il aurait préféré que Raphael reste éloigné de cette fille, évidemment, mais ce qui était fait était fait et on ne pouvait que faire avec – c'était ça, être leader, toujours savoir tirer partie d'une situation. Raphael était amoureux malgré les enseignements de Splinter. Il n'était pas à l'aise au milieu de ses frères quand Emma était aussi présente mais ça pouvait se comprendre. Ce n'était qu'une question d'équilibre à trouver et Raphael en était parfaitement capable. Leonardo était prêt à lui laisser du temps pour se faire à cette situation, ce qui n'excluait pas un petit tête à tête avec Emma. Ça aussi, c'était sur sa liste des choses à faire dès qu'il renterait à New York.
– Leo ? appela Michelangelo.
Leonardo releva les yeux vers ses frères qui le regardaient bizarrement.
– Tu planes ?
– Je réfléchissais, corrigea Leonardo en rengainant ses sabres. Vous avez vu Donatello ?
– Il est retourné à la ferme y'a dix minutes, répondit Michelangelo. Il a dit qu'il en avait marre de toute cette verdure. J'crois qu'il devient naturophobe.
– Ça se dit pas, marmonna Raphael.
– Y'a bien des naturopathes alors pourquoi pas des naturophobes ?
– On dit agoraphobe.
– Pardonnez-moi, monsieur le professeur, railla Michelangelo, mais puis-je vous demander, sans aucune arrière-pensée, la date de l'obtention de votre doctorat en lettres ?
– J'ai peut-être pas de diplôme mais je suis pas un crétin non plus, grogna Raphael.
– Tu sais lire et écrire et même les chimpanzés y arrivent.
Raphael, vexé, eut un instant de doute mais il comprit vite que Michelangelo se moquait de lui. Il lui lança un regard noir avant de prendre le chemin du retour puisque l'entraînement était manifestement terminé. Michelangelo le suivit en ricanant, gardant ses distances au cas où Raphael ait soudainement l'idée de se venger. Leonardo sourit pour lui-même. Ils lui avaient manqué.
– Oh, Leo, appela Raphael, redescends !
– Je réfléchissais, répondit Leonardo en les rattrapant.
– C'est ça et moi je suis le Pape.
– Vous êtes très verte, Votre Sainteté, enchaîna Michelangelo.
Cette fois, Raphael lui donna une tape à l'arrière du crâne et Michelangelo se frotta la tête, faussement vexé. Il ne parvint pas à tenir longtemps son mensonge et il rit de bon cœur tout en continuant à se chamailler avec Raphael.
Ils se retrouvèrent à deux mètres au-dessus du sol au détour d'un virage, saucissonnés dans un filet aux mailles serrées. Ils étaient coincés les uns contre les autres, pouvant difficilement bouger sans s'écraser mutuellement. Donatello sortit de sa cachette pour se présenter devant eux, sur la sente. Il avait son sac à l'épaule, comme d'habitude, et les bras croisés sur son plastron. Leonardo avait du mal à se faire au violet de son bandeau. Il lui donnait un air plus sérieux et plus... distinct. Donatello avait toujours été le plus effacé de la famille, même s'il cachait un caractère bien trempé. Le rouge de son ancien bandeau le mettait au même niveau que ses frères, c'était la marque de l'égalité, mais le violet du nouveau le décalait. C'était étrange. De plus, le violet avait pour l'une de ses nombreuses significations l'équillibre pourtant Donatello était tout sauf le point de gravité entre Leonardo et Raphael. Il était le second de Leonardo et donc beaucoup plus enclin à être de son côté que de celui de n'importe qui d'autre – enfin, avant.
Donatello semblait contrarié mais ce n'était pas vraiment une indication de quoi que ce soit. Il était de mauvaise humeur depuis qu'il était arrivé à Northampton et Leonardo n'avait pas réussi à lui faire dire ce qui le dérangeait. Le coincer dans une pièce était déjà un exploit alors le faire parler tenait du miracle.
– Hey, Don ! lança Michelangelo coincé entre la carapace de Raphael et le plastron de Leonardo. Chouette point de vue mais on est un peu à l'étroit.
Donatello les regarda d'en bas pendant de longues secondes puis tourna les talons.
– Donnie, gronda Raphael. Ça va, t'as gagné, fais-nous descendre.
Donatello ignora l'appel et continua à s'éloigner. Leonardo ne dit rien. Il laissa son frère partir en silence.
– Qu'est-ce qui va pas chez lui ? demanda Michelangelo.
– Tu veux les idées générales ou qu'on rentre dans le détail ? railla Raphael.
Il poussa ses frères en arrière pour pouvoir dégager son bras gauche qu'il tendit vers le haut.
– J'crois que je peux couper ce bout. Quelqu'un a un couteau ?
– J'ai oublié mon attirail de marin-pêcheur, confessa Michelangelo. Les idées générales suffiront.
Ce fut au tour de Leonardo de pousser ses frères pour se dégager un peu d'espace. Il parvint à glisser un doigt sous sa ceinture et à en tirer une petite lame qu'il confia à Raphael.
– Je suis pas supposé en parler, dit-il en se mettant à couper la corde, mais je vais le faire quand même : Don aurait voulu que tu commandes, Mike.
Il y eut un silence gêné entre eux pendant quelques secondes.
– C'est l'idée la plus idiote du siècle, décréta Michelangelo.
– Ça doit avoir du sens dans l'esprit malade du quatrième larron, reprit Raphael. Franchement, je veux pas de toi comme leader mais je serai pas contre un peu plus de sérieux de ta part.
– Jamais ! répondit Michelangelo d'un air outré.
– Bref, je crois que tu l'as déçu et qu'il boude. Attention à la marche.
La corde céda et le filet s'ouvrit sur le côté. Ils se réceptionnèrent plus en tas qu'autre chose.
– Donatello n'avait pas tort, intervint Leonardo en se relevant le premier.
Raphael et Michelangelo lui lancèrent des regards curieux.
– En mon absence, il était logique que Michelangelo prenne les choses en main, expliqua-t-il.
– Non mais vous vous entendez, les gars ? répondit le concerné en sautant sur ses pieds. Moi, leader ? Et pourquoi pas Reine d'Angleterre pendant que vous y êtes !
– T'aimes te déguiser, rappela Raphael sur un ton moqueur.
– Oui mais y'a une différence entre se déguiser en leader et porter le costume du leader. C'est pas du tout la même chose, y'a plein de responsabilités que je peux pas assumer et puis on s'en fiche de toute façon parce que Leo va rentrer avec nous. Hein, Leo ?
– Je l'ignore, répondit Leonardo en tendant une main vers Raphael.
– Comment ça, tu l'ignores ? grogna Raphael en se remettant debout avec l'aide de son frère. T'as décidé de continuer à prendre du bon temps à la campagne ?
– Je n'ai encore rien décidé, corrigea Leonardo en reprenant la route. Je pense cependant que prendre du recul est une bonne chose. Nous en avons tous besoin pour nous reconstruire en tant qu'équipe.
– Mais on peut pas laisser la situation pourrir encore plus à New York ! s'indigna Michelangelo. Leroy voulait retrouver le Singe Rouge et se le faire !
– Quoi ?
Leonardo s'arrêta sur la sente et se tourna vers ses frères. Michelangelo était en train de se tasser devant un Raphael furieux. C'était là le principal problème de cette relation : tout ce qui touchait Emma avait des répercutions sur Raphael.
– Don t'a rien dit ? tenta Michelangelo en se reculant prudemment derrière Leonardo.
– Don m'a rien dit, gronda Raphael, mais tu vas tout me raconter ou vous serez bientôt deux à avoir expérimenté un long et douloureux coma.
Michelangelo pianota sur la carapace de Leonardo, hésitant sur la manière dont il allait présenter les choses. Il se lança mais resta prudemment derrière son frère. Leonardo n'avait pas vraiment l'intention de s'interposer si une plus grosse dispute se déclarait. Il connaissait trop bien l'efficacité des poings de Raphael pour faire cette erreur. De toute façon, Michelangelo ne se confrontait jamais physiquement à ses frères – c'était faux, se rappela Leonardo en passant distraitement la langue sur sa lèvre inférieure.
– Eh bien... Kent et compagnie sont venus dans notre ancien repère y'a un quelques jours, tu te rappelles ? Eh bah Kent a dit à Don que Leroy avait trois potentiels Singes Rouges en ligne de mire et qu'il les voulait morts si on coopérait pas dans la semaine.
– Putain mais ça fait dix jours ! hurla Raphael.
– Laisse-le finir, tempéra Leonardo.
– Kent était pas d'accord pour tuer les prétendants au titre, continua Michelangelo, mais il les a fait mettre sous surveillance. Don m'a prévenu et du coup j'ai donné des conseils à Emma pour qu'elle se fasse pas griller.
– Elle est au courant ? demanda Raphael dont l'humeur se tassait.
– Non. Don a dit qu'il avait pas confiance et qu'il préférait qu'elle sache rien plutôt qu'elle commette une erreur de comportement.
– Y a-t-il des risques pour que Leroy fasse tuer les prétendants ? questionna Leonardo en se tournant vers Michelangelo.
L'orange était la couleur de la vitalité, la chaleur et de l'équilibre entre le corps et l'esprit. Splinter avait vu parfaitement juste en attribuant cette teinte à Michelangelo, tellement que Leonardo en éprouvait une certaine jalousie. Splinter avait mieux cerné Michelangelo que ses autres élèves alors qu'il était le petit dernier, le trublion, celui qui avait le moins d'importance d'un point de vue stratégique. Pourquoi Splinter avait-il porté plus d'intérêt à Michelangelo qu'aux autres ? Leonardo n'arrivait pas à comprendre.
– Don a dit que Kent gérait tout le business en ce moment parce que Leroy a pété un câble, continua Michelangelo, et Kent a aucun intérêt à faire du mal à Emma et aux deux autres. Au contraire, il sait parfaitement qu'on va lui retomber sur la gueule s'il les touche.
Ce n'était pas exacte. Les Foots les avaient menacés de s'en prendre aux enfants vivants dans les égouts et les Tortues n'avaient pas réagi. C'était une manière de montrer que les menaces étaient inutiles avec eux et Leonardo optait systématiquement pour cette méthode. Ils ne pouvaient pas se permettre de se laisser intimider. Si ça n'avait tenu qu'à lui, il aurait laissé Leroy tuer les trois prétendants au titre de Singe Rouge et n'aurait même pas cligné des yeux en apprenant la nouvelle. Mais contrairement aux menaces des Foots qui impliquaient des gamins dont personne ne se préoccupait, celles-ci les touchaient beaucoup plus directement. Raphael n'admettrait jamais le sacrifice d'Emma, même si cela permettait d'asseoir la force de sa famille. Et Michelangelo aussi appréciait Emma. Il n'accepterait pas non plus la méthode de Leonardo. Ce devait d'ailleurs être pour ça que Donatello avait jugé bon de mettre Michelangelo au courant.
– Donc Emma est surveillée mais l'ignore et Kent gère Leroy, résuma Leonardo.
Michelangelo hocha la tête.
– Est-il possible que tu te sois fait repérer en allant chez elle ? demanda Leonardo en se tournant vers Raphael.
– J'ai fait gaffe, grogna-t-il. Putain, je suis même plus prudent quand je vais chez elle que quand je rentre chez nous alors non, je me suis pas fait repérer.
– Tu en es sûr ?
– Certain.
– Bien, décréta Leonardo en se remettant en marche.
– Bien ? ragea Raphael en lui emboîtant le pas. Donatello nous cache ses petits délires personnels et toi tu trouves ça bien ?
– Il ne t'a pas mis au courant parce qu'il savait que tu ne serais pas objectif sur le sujet, expliqua Leonardo. A juste titre, d'ailleurs.
– Putain, je vous y verrais bien, tiens, railla Raphael. Le jour où...
– Il n'y aura pas de « jour où », coupa Leonardo.
– Un jour, reprit Raphael plus fort, vous tomberez peut-être sur une nana, ou un mec, je m'en fous, absolument géniale qui vous fera oublier à quel point votre vie est merdique et on en recausera, de votre putain d'objectivité.
– Merdique ? répéta Michelangelo. C'est comme ça que tu vois notre famille ?
– Notre vie, Mikey, pas notre famille. Je sais que les deux se recoupent pas mal mais ce sont deux choses différentes et on a tous tendance à l'oublier. On est différents, bordel, et on devrait tous avoir notre propre vie.
Le bruit léger des pas de Michelangelo s'arrêta. Leonardo jeta un coup d'œil par-dessus son épaule et ce fut pour apercevoir son frère mortifié.
– Eh bah casse-toi, alors ! hurla Michelangelo.
– Déjà fait, rappela Leonardo en s'arrêtant à son tour.
Raphael lui lança un regard agacé.
– J'y ai pensé, figurez-vous, grogna-t-il, et je crois même que je vais me trouver un coin à moi dès qu'on rentrera à New York. Je supporte pas ce Bob et sa boîte de métal cosmique et, merde, j'ai envie d'avoir un peu d'intimité. C'est trop demander, peut-être ?
– De l'intimité, t'en as plus que nous !
– Dans ma tête, Mikey ! Ça te dérange pas, toi, de savoir que ce connard de Bob lit toutes tes pensées, en permanence ? Moi, ça me rend dingue !
Bob serait au courant de ses hallucinations dès qu'il poserait le pied dans le vaisseau, réalisa soudainement Leonardo. Et si Bob était au courant, autant dire que Donatello le serait tôt ou tard or Leonardo ne pouvait pas se permettre que ses frères sachent. Il ne pouvait pas être à nouveau leur leader et les aider à surmonter cette épreuve s'il n'avait pas leur entière confiance mais ils remettraient forcément en doute ses décisions s'il admettait être perturbé par des ombres – pas n'importe quelles ombres, d'accord, mais le résultat était le même. Leonardo ne pouvait pas rentrer au vaisseau spatial.
– Raphael a raison, dit-il avant que Michelangelo ne réponde.
Ses frères le regardèrent avec étonnement.
– Ah oui ? grogna-t-il avec suspicion.
– A propos de quoi ? demanda Michelangelo.
– Nous sommes tous différents, répondit Leonardo en improvisant.
– Bravo Sherlock, railla Raphael. T'as trouvé ça tout seul ou on t'a aidé ?
– Mais bien sûr qu'on est tous différents mais c'est pas une raison pour foutre en l'air notre famille !
– Je ne dis pas que nous devons tous nous séparer et aller aux quatre coins du monde, reprit Leonardo, mais je pense que nous devrions tous prendre le temps et la distance nécessaire pour gérer la disparition de maître Splinter.
– Parce que ça t'a tellement réussi, ironisa Raphael.
Typique, pensa Leonardo en lançant un regard fatigué à son frère. Leonardo appuyait les propos de Raphael et, soudainement, celui-ci contestait. Ils avaient trop l'habitude de s'opposer, comme le feu et l'eau, le rouge et le bleu.
– Oui, ça m'a réussi, répondit Leonardo. J'ai fait mon deuil et vous devriez en faire autant.
– Y'a un truc que t'as pas capté, Leo, rétorqua Raphael. Ça fait longtemps que Splinter est mort pour moi et ça fait aussi longtemps que j'ai tourné la page.
– Quoi ? s'indigna Michelangelo.
– Je dis pas que ça m'a pas fait mal de le voir mort dans son fauteuil, tempéra Raphael, mais c'était comme visiter la tombe de quelqu'un. C'est pas agréable mais c'est pas non plus la fin du monde. Alors c'est très bien si tu as fait ton deuil, Leo, mais viens pas nous faire la morale parce que t'es manifestement à côté de la plaque. Sur ce, est-ce qu'on pourrait enfin rentrer à la ferme ? 'faut que je tabasse Donnie pour être un sale connard manipulateur.
– Non, décréta Michelangelo en croisant les bras.
– Non, quoi ? grogna Raphael.
– Je rentrerais pas si vous faites sécession.
– Il n'est pas question de séparation, expliqua Leonardo. Nous serons toujours une famille, un clan, on ne peut rien contre ça mais plus rien ne nous empêche de prendre un peu de distance.
– Très intéressant choix de vocabulaire, Leo, nota Michelangelo avec un méchant sourire. Maître Splinter doit se retourner dans sa tombe en entendant son fifils adoré parler ainsi de lui.
– Je n'étais pas son élève préféré, corrigea Leonardo, et nous l'avons brûlé.
Michelangelo leva les yeux et les mains au ciel, manifestement agacé.
– Ouais, vous avez peut-être raison, les frangins, dit-il sur un ton amer. Si on en vient à chipoter sur de la sémantique pour éviter de parler des choses importantes, autant laisser tomber. Partez de votre côté, allez-y et j'espère que vous serez heureux dans votre petit monde d'égoïstes qui pensent qu'à eux.
– Rien n'est décidé, Mike, rappela Raphael.
– Moi, reprit Michelangelo, je vais rester avec Donatello parce que c'est le seul de mes frères qui veut pas tout foutre en l'air. C'est aussi le seul de mes frères qui me regarde pas avec condescendance et, slash, ou pitié.
Leonardo fronça les sourcils mais il était manifestement le seul agacé par le comportement de Michelangelo. Raphael avait un air coupable. Il essaya de rattraper leur petit frère sur le chemin mais Michelangelo l'envoya voir ailleurs s'il y était et partit vers la ferme à travers bois. Raphael resta planté sur la sente, les bras ballants, profondément blessé par les propos de Michelangelo. Leonardo se rapprocha de lui pour lui poser une main sur l'épaule. Raphael se dégagea en faisant rouler son articulation.
– Donatello va le ramener à la raison, le rassura Leonardo.
– Oh putain, alors lui... Je sais même pas par où commencer concernant Donnie.
– Comment ça ?
Raphael se passa une main sur le crâne, attrapa les bouts de son bandana et les ramena en avant pour les lisser – ils étaient déjà abîmés, certainement à cause des buissons et des ronciers dans les sous-bois.
– Tu sais qu'il a été blessé pendant une opération, y'a environ trois semaines de ça.
Leonardo hocha la tête.
– Entendons-nous bien : Don a jamais été le plus net d'entre nous mais il a vraiment pété un câble ce jour-là. Mike m'a dit qu'il avait même accusé le type qui l'a blessé d'être un mutant capable de contrôler les esprits.
– C'est possible, rétorqua Leonardo en croisant les bras. Tu as bien parlé de ce Jake qui peut trouver quelqu'un par la pensée.
– Oui mais ça ressemble juste à une excuse bidon. Franchement, Leo, on est pas invincibles. Y'a qu'à regarder les cicatrices qu'on a pour s'en rendre compte.
Leonardo lui accorda le point d'un petit mouvement de tête.
– Don a changé, reprit Raphael sur un ton inconfortable. J'ai l'impression de pas connaître ce type. Tu te rends compte qu'il a étouffé Casey pour me prouver que j'étais pas capable d'être le leader ? C'est juste incroyablement tordu !
– Donatello a toujours été comme ça, contra Leonardo en haussant les épaules. Il préfère que l'on tire nous-mêmes des leçons de nos expériences. C'est comme ça qu'elles sont les plus efficaces, d'après lui.
– Alors quoi ? Don a juste laissé tomber son joli vernis de civilisation ? railla Raphael.
– Quelque chose comme ça, oui.
– Eh bah ça me plaît pas de savoir que mon frangin me ment en permanence. Comment veux-tu que je lui fasse confiance si tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait est calculé pour me diriger dans une certaine direction, hein ?
– Il agit pour notre intérêt.
– Il agit pour tes intérêts, rétorqua Raphael, ou en tout cas ceux du leader. Il m'a dit à propos de son rôle de second, comme quoi il devait s'assurer que personne fasse chier. Ça m'a blessé, Leo, tu peux pas savoir à quel point. J'ai passé des heures à remettre en doute chacune de ses paroles, chacun de ses sourires ou de ses gestes envers moi. C'est pour ça que je veux pas rentrer. Je veux pas habiter avec un type en qui je peux pas avoir confiance.
Leonardo comprenait parfaitement ce point de vue. Il savait également qu'il marchait sur le fil d'un rasoir à cet instant car il avait menti à Raphael à propos de sa propre raison pour ne pas retourner au vaisseau. S'il voulait conserver un peu d'unité, Leonardo devait consentir à un sacrifice.
– J'ai des hallucinations, dit-il de but en blanc.
– Quoi ? demanda Raphael qui ne comprenait pas d'où sortait cette soudaine déclaration.
– J'ai des hallucinations depuis que je me suis réveillé.
Leonardo n'avait pas besoin de pousser plus loin dans les détails. Raphael savait de quoi il parlait. Il n'y avait qu'à voir son air blessé pour le comprendre.
– Et ma main droite ne réagit pas comme avant, ajouta Leonardo pour dédramatiser un peu la situation.
– Mouais, il me semblait bien avoir vu un truc louche de ce côté-là, marmonna Raphael. Pourquoi tu m'en parles ?
– Parce que tu as besoin d'entendre la vérité, répondit Leonardo. Tu as besoin de savoir que tu peux compter sur quelqu'un et cette personne doit être honnête avec toi. Voilà pourquoi je l'ai fait.
– Est-ce que je peux vraiment compter sur toi si tu délires ?
– Pas de souci de ce côté-là, dit Leonardo en haussant les épaules. J'ai appris à faire avec et ils ne posent pas problèmes.
– Ils ?
– Mes propres démons, je suppose.
Raphael n'apprécia guère cette appellation mais il ne rajouta rien sur le sujet.
– Je ne peux pas rentrer à cause de ça, continua Leonardo.
– Bob va savoir, comprit Raphael.
Leonardo hocha la tête. Il ignorait si Raphael mesurait toute l'ampleur des conséquences de cette découverte mais il n'avait pas l'intention de le mettre sur la piste, préférant le laisser se forger ses propres idées. En cela, Leonardo lui mentait par omission. Ce devait être un trait de famille, pensa-t-il avec remords.
– J'ai trouvé un coin, dit soudainement Raphael.
– Un coin ?
– Ouais, un bunker sous Canal Street. Il a jamais été visité d'après ce que j'ai pu voir et même nous on l'a jamais trouvé alors je me suis dit que c'était une option envisageable.
Les bunkers n'étaient jamais des options envisageables. On en trouvait beaucoup sous New York parce que la ville avait été sous la menace des missiles communistes pendant la Guerre Froide. La plupart était abandonnée mais ça n'excluait pas leur remise en service un jour ou l'autre ou bien le passage de citadins en mal d'aventure. Tous les bunkers facilement accessibles étaient couverts de graffitis et étaient utilisés par les junkies pour se défoncer en toute tranquillité – ils avaient déjà retrouvé des cadavres dans ce genre d'endroit.
Splinter leur avait toujours dit de ne jamais s'établir dans un bunker mais ça ne les avait pas empêchés au fil des années de se réfugier temporairement dans certains d'entre eux. Leonardo en fréquentait régulièrement un lorsqu'il avait besoin d'être un peu seul. Les bunkers présentaient l'avantage d'être en quelque sorte prêts à l'emploi : il n'y avait ni électricité ni plomberie à bricoler, ni cuisine ni sanitaires à installer et on trouvait même dans quelques uns un confort rudimentaire dans un mobilier rétro que certains s'arracheraient à prix d'or à la surface. Les risques étaient beaucoup plus grands, évidemment, mais les avantages pesaient aussi lourdement dans la balance.
– C'est dangereux, rappela Leonardo.
– Je sais mais ça vaut le coup, insista Raphael. J'y suis allé une ou deux fois la semaine dernière et je crois que la sécurité posera pas problème si on condamne la porte principale. Viens t'installer avec moi, Leo.
– Tu parlais d'intimité, tout à l'heure, ce qui signifie que tu comptes faire venir Emma.
– Oui, confirma Raphael.
Evidemment, pensa Leonardo. Il fallait compter avec elle à présent, de toute façon.
– Je vais y réfléchir, promit Leonardo.
Raphael hocha la tête et un silence inconfortable s'installa entre eux. Leonardo reprit la sente en direction de la ferme au bout de quelques secondes et ils marchèrent en silence pendant une bonne vingtaine de minutes. Le soleil se couchait lorsqu'ils sortirent enfin des bois. Même depuis la lisière, ils pouvaient voir que la ferme était plongée dans le noir. Ils se rapprochèrent en prenant garde et virent une note plantée dans l'un des piliers de la véranda. Ils n'eurent pas besoin de la lire. Michelangelo et Donatello étaient rentrés à New York.
