XLV
« Est-ce que quelqu'un a eu des parents normaux ? »
Jônouchi bâilla à s'en décrocher la mâchoire et se frotta le visage d'une main avant de reporter son attention sur l'énorme omelette qu'il était en train de cuire.
Il aurait aimé passer la journée à ne rien faire, soit au fond de son lit, soit allongé dans l'un des canapés à zapper de chaîne en chaîne. Il l'aurait fait, ne serait-ce que pour récupérer de l'épuisement causé par l'invocation de son ka, s'il n'avait pas eu d'autres projets pour la journée.
Mokuba et Atem se rendraient sûrement à l'hôpital, au cas où Seto se réveillerait. Yûgi les y accompagnerait peut-être, car l'état du jeune CEO l'inquiétait aussi. Jônouchi se sentait concerné aussi, mais il ne se voyait pas attendre en se tournant les pouces, pas alors que Ryô se trouvait entre les griffes de Bakura. Il ne pouvait pas oublier le regard désespéré de son ami, son appel à l'aide silencieux. Il se devait d'agir, même si l'abandonner à Bakura avait été le plus raisonnable sur le moment.
— Katsuya ?
Jônouchi se retourna, surpris de voir Seth entrer dans la cuisine à une heure aussi matinale. L'Égyptien s'étira de tout son long, et Jônouchi entrouvrit les lèvres, estomaqué, en se rendant compte qu'il ne portait qu'un pantalon de pyjama. Alors que Seth contournait l'îlot central pour le rejoindre, Jônouchi dévora son torse musclé et glabre du regard tout en se demandant s'il était bien réveillé et non pas en train de vivre l'un de ces fantasmes nocturnes qui le laissaient incroyablement humide et frustré le matin venu.
Arrivé à sa hauteur, Seth passa un bras autour de sa taille pour l'attirer contre lui et déposa un baiser rapide sur ses lèvres.
Très bien, il ne rêvait donc pas.
Tant mieux.
Jônouchi attrapa le visage de Seth entre ses mains et le ramena vers lui pour l'embrasser à nouveau, plus longuement.
Ils n'avaient pas eu l'occasion de se retrouver seuls après sa sortie de l'hôpital, le jour précédent, et Jônouchi ne se sentait pas près du tout à ce que quelqu'un d'autre que Yûgi apprenne qu'il était vraiment en train de tomber amoureux d'un prêtre égyptien de plus de trois mille ans, aussi sexy qu'irritant. Sachant que ce qui posait problème, ce n'était pas la différence d'âge, la profession ou l'origine, mais clairement le « un », dont il percevait à cet instant précis le moindre muscle contre son propre torse.
— Hum… Katsuya, parvint à articuler Seth sous ses lèvres.
Il s'écarta à regret et suivit le regard du prêtre. Un juron lui échappa en constatant que les œufs étaient plus que cuits. Il s'empressa d'éteindre la plaque et d'éloigner la poêle avant de brûler davantage le petit-déjeuner.
Seth profita de sa distraction pour se glisser dans son dos. Quand il écarta ses cheveux et commença à déposer quelques baisers à la naissance de son cou, Jônouchi sursauta et se dégagea, aussi agréable cela soit-il. Son regard nerveux en direction de la porte ne passa pas inaperçu, et Seth lui adressa un sourire amusé.
— Arrête d'agir comme si quelqu'un risquait de nous surprendre à tout moment. Le manoir est grand.
— Et Yûgi arrive à chaque fois quand ça devient vraiment gênant, fit Jônouchi en pinçant ses lèvres d'un air boudeur.
Seth recula, mais seulement parce qu'il avait envie de prendre une tasse de thé dans l'un des placards, semblait-il.
Tout en divisant l'omelette pour l'ajouter aux différentes assiettes qu'il avait préparées, Jônouchi l'observa du coin de l'œil. Le pantalon ne tenait à ses hanches que par un élastique un peu lâche. Encore un peu, et il aurait glissé sur celles-ci.
— Tu sais, commença-t-il d'un ton un peu hésitant, c'est pas pour rien qu'il y a des hauts de pyjama…
Seth lui décocha un sourire flamboyant.
— Tu sais, j'ai mis le bas seulement parce qu'il serait inconvenant que je me promène sans rien en public, d'après Seto.
Jônouchi ricana avant de se rendre compte que l'Égyptien le taquinait un peu, certes, mais sans pour autant plaisanter le moins du monde.
— Tu… tu dors nu ?! s'exclama-t-il, cramoisi malgré lui.
— Tu connais une meilleure façon de dormir, Katsuya ?
— Habillé ? Tu pourrais, j'sais pas, avoir froid ?
Seth but une gorgée de thé, se pourlécha les lèvres et étrécit ses paupières tout en le regardant avec intensité.
— Passe la nuit avec moi, et je te prouverai qu'il est impossible d'avoir froid dans ces conditions, lança-t-il d'une voix suave.
Jônouchi, qui s'apprêtait à prendre une des assiettes pour aller s'installer à l'îlot central, se figea net.
Passe la nuit avec moi…
Impossible d'avoir froid…
Il respira profondément pour chasser le flot d'images excitantes qui était en train d'envahir ses pensées, au point qu'il n'était plus certain de savoir ce qu'il était en train de faire exactement. À l'inverse, il savait exactement de quoi il avait envie, tout à coup. Ou dans les grandes lignes, du moins. En plus, ce n'était pas comme si Yûgi aurait une bonne raison de surgir en plein milieu de la chambre pour stopper ce qu'il y aurait à stopper. Sauf si sa bonne raison était justement de stopper ce qu'il y aurait à stopper juste pour le plaisir de les stopper.
— Seth… demanda-t-il d'une voix rendue un peu rauque par son imagination débridée.
— Oui ? s'enquit l'intéressé en arquant un sourcil.
— Il faut obligatoirement que ce soit la nuit ?
— Hum… C'est en général à ce moment-là que l'on dort, Katsuya.
Jônouchi s'étrangla à moitié face à la soudaine indolence de Seth, qui avait clos les yeux à moitié pour observer le peu de thé qu'il restait au fond de sa tasse.
— Mais…
— Mais quoi ? répéta Seth en haussant un sourcil inquisiteur. Il est trop tôt pour aller se recoucher, tu ne crois pas ? Une longue journée nous attend…
Jônouchi suffoqua à nouveau et crispa ses mains autour de l'assiette, au point que ses phalanges en blanchirent.
— T'es… T'es vraiment qu'un putain d'allumeur !
— Qui est un allumeur ? questionna Anzu tout en stoppant à l'entrée de la cuisine, interloquée.
— Seth ! gronda Jônouchi.
Il alla s'asseoir à l'îlot central et fourra une énorme bouchée d'omelette dans sa bouche pour ne pas avoir à répondre à la moindre question.
Toujours intriguée par la nature de la conversation qu'elle venait d'interrompre, Anzu jeta un coup d'œil à Seth, qui, adossé au plan de travail, affichait une expression impénétrable, presque austère, tout en terminant de siroter son thé. Rien de spécialement différent de la journée précédente, où il se montrait déjà aussi froid qu'un bloc de glace tout juste tronçonné d'un iceberg. Yûgi avait beau dire, elle n'avait pas l'impression que Jônouchi et lui s'entendaient réellement ni que Seth soit vraiment différent de Kaiba. La seule différence, c'était peut-être l'intérêt que le prêtre portait aux femmes pour que Jônouchi le traite d'allumeur, bien que le terme soit un peu étrange.
Elle allait les interroger plus avant lorsqu'elle avisa les assiettes qui reposaient sur le plan de travail. Omelette et toasts grillés avec du beurre et ce qui semblait être des tomates vinaigrées. Rien de vraiment spécial en soi, les œufs avaient même un peu trop cuits, mais cela ne l'empêcha pas d'écarquiller les yeux.
— Tu as cuisiné tout ça, Jônouchi ? s'exclama-t-elle, admirative.
Elle prit l'une des assiettes et alla à son tour s'installer. Jônouchi, qui broyait toujours du noir à cause de l'attitude de Seth, mit un moment avant de lui répondre.
— Mokuba a renvoyé le cuisinier pour la semaine, histoire d'éviter que l'absence de son frère s'ébruite.
— Oui, je sais. Ce qui m'étonne, c'est que tu saches cuisiner, fit Anzu entre deux bouchées.
Jônouchi ne l'écouta qu'à moitié, trop occupé qu'il était à suivre Seth du regard alors qu'il allait s'asseoir à côté d'Anzu, à l'opposé de lui. S'il cherchait à l'agacer un peu plus par son indifférence, c'était réussi. Jônouchi avait envie de se lever pour aller l'étrangler.
— J'ai une sœur à nourrir, offrit-il d'un ton glacial, et ça fait un moment que je bosse dans un restaurant.
Anzu arrêta sa fourchette à mi-chemin de sa bouche, troublée par son humeur chatouilleuse. Comme elle ne voyait pas pour quelle raison son ami se comportait ainsi dès le matin, elle considéra le prêtre avec soupçon.
Seth mâchonnait un des toasts d'un air pensif, les yeux perdus dans le vide. Ses longs cheveux bruns caressaient sa nuque et ses épaules nues, réalisa-t-elle enfin avec un froncement de sourcils. Elle examina son torse avec un peu trop d'attention comparé à ce que lui permettait la bienséance. Puis, au bout de quelques secondes, elle reporta son attention sur son visage fermé.
Il ressemblait tellement à Kaiba, nonobstant la couleur de sa peau et ses traits un peu moins asiatiques. Pourtant, et contrairement à ce qu'elle venait de penser un peu plus tôt, il n'avait peut-être rien en commun sur le plan psychologique avec le jeune CEO. Pour commencer, Kaiba ne se serait sûrement pas promené chez lui torse nu, elle y mettait sa main à couper. Était-ce pour cette raison que Jônouchi était aussi irrité ?
Elle l'étudia encore, essayant d'établir un rapport entre les propos de Jônouchi et la tenue de Seth ou, plutôt, son manque de tenue. Nul n'aurait pu prétendre que l'Égyptien ne prenait pas soin de lui-même…
— Est-ce que tu t'épiles ? demanda-t-elle enfin.
La question aussi inattendue qu'indiscrète fit cracher son thé à Jônouchi. Malgré son absence complète de manière et de discrétion, Anzu lui adressa à peine un regard alors qu'il la fixait, bouche-bée, incapable de croire qu'elle puisse poser une telle question sans même y mettre les formes.
Sentant que toute l'attention d'Anzu se concentrait sur lui, Seth tourna lentement la tête vers elle, la crucifiant sur place de ses yeux bleus. Ou du moins telle avait été son intention. La jeune fille resta impassible, peut-être parce qu'elle avait déjà l'habitude de pareils regards de la part de son alter ego et que Kaiba ne l'impressionnait plus depuis longtemps.
— Bien sûr.
Il marqua une pause, le temps de pivoter totalement tout en s'accoudant à l'îlot.
— Toutes les personnes de mon rang le font, Anzu. C'est une question d'hygiène et de pureté.
Anzu inclina la tête de côté, l'air intrigué. Comme elle lui tournait le dos, elle ne pouvait pas constater à quel point Jônouchi s'était décomposé.
— Dommage que la plupart des hommes d'aujourd'hui ne le fassent pas, soupira-t-elle. En particulier quand ils exigent de nous que nous le fassions…
— C'était la norme pour les deux sexes dans la haute-société, rétorqua Seth comme s'il donnait un simple cours d'Histoire. À vrai dire, certains se rasaient entièrement le crâne pour porter des perruques. Mais c'était moins fréquent sous les règnes d'Atem et de son père. Et je ne crois pas que quiconque aurait pu convaincre Atem de se raser les cheveux, à part en le battant à la course et en l'enroulant ensuite dans des bandelettes pour le maintenir immobile le temps d'opérer.
Les lèvres de Seth s'étirèrent pour la première fois sur un sourire rusé laissant le doute sur le fait qu'il ait pu lui-même essayer de raser le crâne d'Atem. Cependant, Anzu ne s'en préoccupa pas outre mesure. Elle avait déjà d'autres questions à l'esprit, puisque l'Égyptien, contrairement à ce que lui avait laissé croire sa façade peu avenante, était disposé à lui répondre.
— Mais est-ce que tu t'épiles intégralement ?
— Anzu ! s'exclama Jônouchi, cette fois plus rouge que pâle.
Elle se retourna vers lui, mais n'eut pas le temps de placer la remarque qui lui brûlait les lèvres.
— Je ne suis pas certain que Katsuya veuille en entendre autant, mais… bien sûr, susurra Seth avec un large sourire.
Au moins, il ne lui avait pas demandé si elle souhaitait vérifier. Mais cela n'empêcha pas Jônouchi de devenir un peu plus cramoisi encore, tant en raison de la nature même de la discussion que de la honte engendrée à la pensée qu'il n'avait lui-même jamais inclus plus que ce qui était socialement exigé, c'est-à-dire bien moins que l'épilation intégrale de Seth. Il était blond, de toute manière, alors ça ne se remarquait pas particulièrement, sauf à un endroit précis.
C'était horrible. Il n'arrêtait pas d'imaginer l'expression dégoûtée de Seth, quand bien même eût-il déjà plaisanté sur la façon dont il pourrait vérifier si la couleur de ses cheveux était vraiment naturelle.
— Mais qu'est-ce que vous utilisiez comme méthode ? reprit Anzu sans se préoccuper de la réaction immature de son ami, qu'elle attribuait à sa fierté masculine mal placée.
— Eh bien…
— Est-ce qu'on peut discuter de choses plus importantes que de vos putain de poils ?! coupa Jônouchi.
— De… de vos… quoi ?
Jônouchi enfonça son visage entre ses mains. Il aurait préféré que Mokuba arrive à un autre moment, si possible au cours d'une discussion normale qui ne porterait pas sur les techniques d'épilation de l'antiquité.
— Leurs poils, apparemment…
Il écarta les doigts sans pour autant oser réellement regarder sa sœur à travers ceux-ci. Si c'était un cauchemar, il espérait qu'il se réveillerait vite, car il détestait cette sensation cuisante d'humiliation. Même s'il n'était pas directement concerné par l'échange entre Seth et Anzu, la situation restait trop bizarre pour ne pas être gênante.
— Yûgi, tu savais que les anciens Égyptiens s'épilaient intégralement ? questionna Anzu comme si l'on venait de lui révéler l'un des secrets les mieux gardés de l'univers.
L'intéressé s'arrêta juste à l'entrée de la cuisine en ouvrant la bouche en grand, comme s'il considérait la possibilité de faire demi-tour pour échapper à la question de leur amie. Il jeta un regard en direction d'Atem, qui affichait une expression complètement indéchiffrable sous ses paupières encore lourdes de sommeil.
— Oui… avoua-t-il enfin.
— Oui ? répéta Anzu, étonnée, tandis que Shizuka et Mokuba prenaient place en portant beaucoup plus d'intérêt qu'ils ne l'auraient dû à l'échange.
Yûgi rougit jusqu'aux oreilles, marmonna quelque chose entre ses dents et s'empressa de se servir en thé pour plonger ensuite le nez dans sa tasse. Jônouchi reconnaissait là sa propre tactique pour ne pas avoir à répondre à des questions qui allaient le mettre dans l'embarras le plus total.
— Les bandes de cire, lâcha platement Atem tout en considérant le contenu des assiettes. Très mauvaise idée pour une première fois.
Anzu entrouvrit la bouche avec stupeur, craignant de comprendre ce que l'ancien pharaon sous-entendait. Les épaules de Seth tressautèrent sur un ricanement difficilement contenu, et son début d'hilarité entraîna celle plus franche de Shizuka et de Mokuba, qui tombèrent presque dans les bras l'un de l'autre en éclatant de rire. Jônouchi ne se sentait plus autant embarrassé. Il trouvait même que la discussion prenait un tour intéressant maintenant que quelqu'un d'autre était précipité sur le grill.
— Oh, Yûgi, me dis pas que tu as…
— C'était de sa faute ! s'écria l'autre, cramoisi, tout en renversant une partie de son thé par terre à cause de ses mains tremblantes de rage.
Shizuka et Mokuba rirent encore plus, et même Atem, jusqu'alors flegmatique, releva le coin de ses lèvres d'un air narquois. Seule Anzu conserva son calme et afficha un semblant de compassion.
— Ok, ça suffit ! s'exclama-t-elle au bout de quelques secondes avec un froncement de sourcils réprobateur. Je suis sûre que nous avons tous des histoires gênantes à ce propos. N'est-ce pas, Shizuka ?
Elle jeta un regard à l'adolescente à moitié écroulée sur le comptoir. Celle-ci se redressa aussitôt, le rouge aux joues, sans plus le moindre gloussement.
Jônouchi préféra ne pas pousser plus avant. Il n'avait vraiment pas envie de connaître la nature de l'histoire gênante concernant sa petite sœur.
Tandis que les autres mangeaient leur petit-déjeuner sans plus se préoccuper du sujet précédent, une vibration attira son attention. Il regretta bien vite d'avoir déverrouillé son téléphone quand il lut le message qui venait de lui être envoyé.
TheBestAIEvertm : Je connais de bonnes méthodes d'épilation douces et naturelles pour les zones les plus sensibles.
Jônouchi leva les yeux au ciel avant de taper une réponse rapide.
Jônouchi : moi aussi je sais chercher sur lycos et non merci
TheBestAIEvertm : KCsearch est plus efficace que Lycos. Et je dis juste ça au cas où Seth s'intéresserait à plus bas que tes lèvres cette nuit, quand il te montrera comment te réchauffer… ;) Tu sais, avec ce qu'on appelle de façon politiquement le « sexe oral » ? D'après mes lectures, c'est
Jônouchi n'acheva pas la sienne, de lecture. Blême, il considéra rapidement ses amis pour s'assurer que nul ne se préoccupait de la nature des messages reçus. Il s'empressa ensuite d'éteindre totalement son téléphone portable tout en essayant de ne pas paniquer outre mesure. Ce n'était pas une nouvelle : Iatem les espionnait, sans doute grâce aux caméras de la cuisine et… Oh non, il avait totalement oublié ces fichues caméras ! L'horrible IA n'avait pas dû perdre une miette de ce qui venait de se passer entre Seth et lui.
Jônouchi plongea le nez dans son assiette pour masquer le retour de son embarras et lorgna de temps à autre ses amis en espérant que son attitude ne susciterait pas leur interrogation. Cependant, tous mangeaient silencieusement, sans plus le moindre signe d'amusement. L'atmosphère était même devenue pesante, sans doute parce que chacun avait à l'esprit des soucis bien plus importants que les routines de beauté des anciens Égyptiens.
— Tu vas retourner à l'hôpital ? s'enquit enfin Anzu après avoir achevé son assiette.
— Oui, répondit Mokuba en gardant les yeux baissés. Je veux être là quand mon frère se réveillera.
« Quand », et pas « si », nota mentalement Jônouchi. Mokuba espérait toujours que son frère se rétablirait au plus vite, et il souhaitait pour lui que ce soit le cas. Kaiba était ce qu'il était, soit un trou du cul égocentrique, mais Mokuba avait besoin de son aîné. En plus, le perdre ainsi, alors qu'il venait à peine de le retrouver, serait bien pire que de l'avoir perdu trois mois plus tôt. Au moins, Mokuba pouvait espérer son retour, croire que son frère, faute de pouvoir ou vouloir rentrer, se portait bien dans une autre dimension.
— Est-ce que je peux venir avec toi… ? questionna prudemment Shizuka.
Mokuba releva la tête pour la regarder et acquiesça doucement, l'ombre d'un sourire sur les lèvres. Celui-ci disparut néanmoins quand Atem se leva, l'air grave, son petit-déjeuner à peine entamé. Ils échangèrent un regard rapide, dénué de sens pour les autres, si ce n'était pour Seth lui-même, qui connaissait fort bien la signification de cette expression résolue chez son ancien pharaon.
— Atem ?
L'intéressé posa des yeux rubis insondables sur lui.
— J'ai prévu de méditer, en espérant que cela m'aidera à me rétablir plus vite. Ne vous inquiétez pas si vous ne me voyez pas aujourd'hui.
Seth le regarda partir avec des doutes qu'il se garda bien d'exprimer.
Atem n'avait jamais été prompt à la méditation, sous prétexte qu'il trouvait la chose ennuyeuse et que les faibles gains conférés ne valaient pas la peine à ses yeux de rester des heures immobiles à respirer des fumées d'encens. Même dans leur situation précaire, Seth ne croyait donc pas qu'il se soit soudainement décidé à tenter l'exercice, dans l'espoir d'accélérer le processus de guérison et de restaurer son ba. Il était bien plus probable qu'il manigance quelque chose secret… avec Mokuba. Pour autant, Seth se garda bien de les interroger l'un ou l'autre. Il était bien plus simple de surprendre Atem en plein délit que d'espérer lui faire avouer quoi que ce soit. Quant à Mokuba, il le savait au moins aussi têtu que son ancien pharaon, s'il en jugeait par la façon avec laquelle il tenait tête à son grand-frère.
— Je vais aller voir le père de Ryô, déclara tout à coup Jônouchi sous les regards étonnés des autres. Iatem a pas le moindre indice sur l'endroit où Bakura et lui ont pu se rendre, mais je me dis que lui sait peut-être quelque chose.
— Tu es sûr, Jônouchi ? fit doucement Anzu, sans cacher son scepticisme. Est-ce qu'on sait seulement quand Ryô et son père se sont parlé pour la dernière fois ?
Jônouchi lui adressa un regard noir, ce qui poussa Yûgi à intervenir avant que la situation ne s'envenime. Malgré le ton léger de leur précédente discussion, ils étaient tous à cran avec les récents événements.
— Je pense que c'est une bonne idée. Ryô vivait encore avec lui jusqu'à la fin du collège, je crois… ? C'est peut-être la seule personne à même de nous renseigner.
— Et il lui a offert l'anneau millénaire, soupira Anzu.
Yûgi se mordit les lèvres, à la pensée soudaine de ce que Ryô lui avait confié dans sa voiture, une semaine plus tôt. L'esprit avait tué Shadi lorsqu'il était entré pour la première fois en possession de l'anneau millénaire. Et son père avait failli mourir…
— Et s'il sait rien du tout, au pire, ça lui rappellera l'existence de son fils, grommela Jônouchi d'un air colérique.
Seth réfléchit à leurs paroles et fronça les sourcils.
— Il a offert l'anneau millénaire à son fils ?
— C'est ce que Ryô a toujours dit… déclara Anzu en essayant de se remémorer précisément ce que leur ami leur avait raconté à l'époque. Que c'était un ca…
— Non, coupa Yûgi en se triturant nerveusement les mains. Vous vous souvenez de Shadi ?
Anzu et Jônouchi poussèrent le même soupir. Difficile de ne pas se rappeler de l'Égyptien au turban qui avait presque failli les tuer, quand bien même s'était-il révélé être un de leurs alliés par la suite.
— Ryô m'a raconté quelque chose dimanche dernier… Qu'il s'était souvenu de la façon dont il était entré en possession de l'anneau millénaire. Bakura…
Yûgi se frotta les yeux et lâcha un soupir.
— Bakura a tué Shadi. Et, apparemment, son père était là aussi…
Anzu pâlit à cause du choc tandis que Jônouchi écarquilla les yeux, sans arriver à se décider s'il devait paniquer en découvrant que Bakura avait commis un autre meurtre ou paniquer en se rendant compte qu'il avait laissé son ami entre les griffes d'un psychopathe. Puis son cerveau analysa le reste des informations, et il fronça les sourcils.
— Comment ça, son père était là ? Est-ce que t'es en train de dire qu'il savait pour Bakura ? Comment… comment il a pu laisser l'anneau millénaire à Ryô alors que… ?
Jônouchi n'acheva pas sa question. Il bondit de son tabouret et quitta la cuisine au pas de charge, un Yûgi anxieux sur les talons. Il connaissait assez l'ancien yankee pour savoir qu'il serait capable de débarquer dans le bureau de Bakura père sans prévenir pour lui secouer le cocotier jusqu'à ce qu'il fonde en larmes et réclame pardon.
— Est-ce que quelqu'un a eu des parents normaux, ici ? demanda Mokuba avec un rire nerveux.
Anzu préféra ne pas signaler que les siens l'étaient, jusqu'à preuve du contraire.
Après avoir failli y mourir grâce au concours de l'autre Bakura, Jônouchi s'était bien gardé de remettre les pieds au musée de Domino ou même de se trouver à proximité de celui-ci au cours de la dernière année. Savoir, désormais, que le père de Ryô l'avait sans doute abandonné au démon lui donnait envie de brûler le bâtiment du sous-sol jusqu'aux combles, et tant pis pour les antiquités, qui avec leur bol étaient de toute façon sûrement maudites aussi. Merde, ils auraient dû embarquer Atem de force, ça avait été son hobby de foutre le feu à tout et n'importe quoi ! De la vodka, un briquet et fruuusssh !
De larges banderoles déployées sur la façade annonçaient une toute nouvelle exposition autour de l'ère Jômon, avec le concours du musée national de Tôkyô. Jônouchi entra dans le musée sans même s'arrêter un instant pour les regarder.
Une fois à l'intérieur, il ignora l'une des jeunes employées qui distribuaient des prospectus portant sur le même événement. Yûgi, à l'inverse, accepta avec un sourire embarrassé, avant de s'empresser de rattraper les autres.
L'hôtesse d'accueil sursauta et arrondit les yeux avec stupeur quand le blond se planta devant elle. Il frappa le comptoir de ses mains pour obtenir l'attention qu'il avait déjà, et elle se figea un peu plus avec effroi. Avec sa mine patibulaire et sa veste sportive au dos décoré de motifs flamboyants, il avait tout l'air d'un yankee, et pas du genre avec lequel on avait envie de discuter, si tant est que l'on ait envie de discuter avec un des yankee de Domino, qui n'étaient pas réputés pour être aussi sympas qu'Onizuka.
— Que puis-je faire pour…
— J'ai rendez-vous avec Bakura-san.
— Oui ?
Elle jeta un regard nerveux en direction d'Anzu et de Seth, qui flanquaient Jônouchi d'une façon presque menaçante. Elle s'attarda plus particulièrement sur l'étranger intimidant, troublée par sa forte ressemblance avec le CEO de KaibaCorp, que tout à chacun connaissait à Domino. Après tout, la multinationale possédait quasiment ville entière et faisait partie des plus gros donateurs du musée.
À nouveau, Yûgi sourit avec un air d'excuse.
— C'est une affaire urgente, expliqua-t-il.
L'employée tourna la tête vers l'écran de son ordinateur et fit défiler avec fébrilité l'agenda, non sans leur jeter des coups d'œil de temps à autre, et en particulier à Seth. Celui-ci suscitait d'ailleurs peu à peu la curiosité des autres visiteurs présents dans le hall du musée.
— Je… Je vois que Kaiba-sama a un rendez-vous prévu d'ici quelques minutes, mais…
— Nous sommes là en son nom, coupa Jônouchi tout en pianotant le comptoir de ses doigts.
Elle dévisagea à nouveau Seth avec confusion avant de reporter son attention sur Jônouchi.
— Je… vois.
Malgré sa réticence, l'hôtesse décrocha le téléphone. Elle ne les quitta des yeux que le temps de composer un numéro interne et ne cessa pas de dévisager Jônouchi ensuite. Quand elle eut fini de parler à la secrétaire du directeur, elle leur adressa un sourire hésitant.
— Quelqu'un va venir vous chercher d'ici quelques minutes, annonça-t-elle tout en s'inclinant poliment.
Anzu poussa légèrement Jônouchi pour qu'il laisse les visiteurs accéder à l'accueil au lieu de fixer l'hôtesse comme s'il la soupçonnait d'avoir appelé la sécurité en langage codé. Une fois qu'ils se furent éloignés du comptoir, Yûgi lui adressa un regard interrogateur.
— Alors comme ça nous sommes là au nom de Kaiba ?
Jônouchi plongea les mains dans ses poches tout en jetant un regard furieux à la ronde.
— Iatem a dit que c'était le seul moyen de décrocher une entrevue dans la journée, comme le père de Ryô a apparemment collaboré à l'excavation de Kul Elna.
— Je suppose qu'il n'a pas de temps même pour les amis de son fils, nota Anzu, attristée.
— Est-ce qu'il a seulement du temps pour Ryô ? souligna Jônouchi, plus amer encore.
Seth s'éloigna pour consulter un présentoir de cartes postales représentant l'exposition actuelle ainsi que quelques autres passées. Son regard finit par s'arrêter sur un bas-relief qui ne lui était pas du tout inconnu et dont la vue lui causa un frisson. Les marques laissées par le passage du temps lui firent un peu plus prendre conscience des millénaires qui le séparaient de son époque. La stèle représentant le « pharaon sans nom » ainsi que les dieux ka n'était plus qu'un objet de curiosité dépourvu de la moindre signification pour les gens qui venaient l'admirer.
Lorsqu'un vigile vint enfin les chercher, Seth dut se forcer à se détacher du présentoir pour suivre les autres. C'était difficile de ne pas avoir le sentiment horrifiant que l'on avait pillé son propre tombeau – ce qui avait peut-être été le cas, d'ailleurs.
Un voyage rapide dans un ascenseur de service plus tard, ils émergèrent au cœur d'un couloir desservant plusieurs pièces aux noms aussi évocateurs que « laboratoire d'analyse » et « salle de restauration ». À l'extrémité du corridor, une porte les mena devant le bureau d'une secrétaire sévère, qui leur adressa à peine la parole après avoir pris le relais du vigile. Elle les mena à la porte suivante, non sans les jauger au préalable.
— J'espère que vous avez conscience que le professeur Bakura est un homme extrêmement occupé, jeunes gens…
Jônouchi vit rouge, mais Anzu lui expédia un coup de coude dans les côtes et le poussa ensuite dans le bureau, non sans lui chuchoter à l'oreille :
— Laisse Yûgi parler.
Jônouchi grimaça, comprenant très bien le message implicite : Yûgi était poli, posé, peu prompt à agresser les gens à la première contrariété. Tout son opposé, en clair. Il n'était pas question de flanquer la frousse à Bakura père, encore moins de lui briser les dents.
La secrétaire referma la porte avec un claquement sec, et l'homme installé derrière le large bureau en bois massif releva le nez des documents qu'il était en train d'étudier. Il se renversa dans son fauteuil afin de les dévisager d'un regard inquisiteur derrière ses lunettes rondes. Lui donner un âge aurait été pour le moins difficile en raison de sa chevelure et sa barbe blanche. Pour autant, son visage n'était pas assez ridé pour être celui d'un homme de plus de soixante ans.
Le père de Ryô ne fit aucune remarque concernant le fait qu'il attendait Kaiba et non eux. Il se contenta de les considérer silencieusement alors qu'ils s'avançaient jusqu'à lui, Yûgi en tête. Parce que Yûgi pouvait être aussi adorable que diplomate, se répéta Jônouchi pour se convaincre de ne pas sauter à la gorge de l'homme qu'il avait décidé de détester.
— Bakura-san, commença poliment le jeune duelliste, je suis Mutô Yûgi et voici…
L'homme balaya l'air de la main pour l'interrompre.
— Je sais qui vous êtes. Ryô m'a parlé de vous. Yûgi, Anzu, Jônouchi…
Son regard se porta sur Seth, cette fois, et se fit plus scrutateur. Cependant, le prêtre ne le remarqua pas. Il avait froncé les sourcils tout en considérant les photocopies étalées devant le professeur. L'écriture qui couvrait les pages en des motifs alambiqués ne ressemblait à rien de ce qu'il connaissait.
— Vous, cependant, j'ignore quel est votre nom…
L'Égyptien releva enfin les yeux sur lui pour le dévisager avec au moins autant d'intensité.
— Seth, répondit-il sèchement.
Il n'avait pas envie de se donner la peine d'élaborer. Heureusement, Yûgi s'en chargea pour lui.
— Le cousin égyptien de Kaiba.
Jônouchi retint de justesse un ricanement de dérision, tant le mensonge lui semblait ridicule. Toutefois, le père de Ryô sembla l'accepter sans mettre en doute cette version.
— J'espère que Isis Ishtar ne vous a pas envoyé pour me reprocher une nouvelle fois l'excavation de Kul Elna, fit-il en arquant un sourcil. Je n'ai été qu'un consultant parmi d'autres pour éviter que les lieux ne soient détériorés, c'est tout.
— Non, Bakura-san. En fait, nous sommes venus vous parler de votre fils…
Le professeur, tout en laissant échapper un profond soupir, retira ses lunettes et se massa les paupières.
— Qu'a-t-il encore fait et combien cela va me coûter pour que vous ne portiez pas plainte ?
Yûgi écarquilla les yeux, déstabilisé par la réponse. Mais cela ne fut rien comparé à la réaction d'Anzu, qui hoqueta de stupeur en essayant d'imaginer comment qui que ce soit pourrait vouloir porter plainte contre quelqu'un d'aussi inoffensif que Ryô. À moins que… Au fond, ils ne savaient rien de ce que le démon de l'anneau millénaire avait pu faire lorsqu'il possédait leur ami. La culpabilité la gagna à la pensée que Bakura ait pu utiliser le corps de Ryô pour commettre des actes répréhensibles au regard de la loi.
— Non, non, protesta Yûgi, ce n'est pas du tout… Ryô n'a rien fait !
— Voilà qui serait une première, déclara l'homme avec scepticisme. Vous êtes certains qu'il n'a rien volé, détruit ? A-t-il blessé l'un d'entre vous ?
Son regard les parcourut des pieds à la tête, à la recherche sans doute des preuves d'un méfait quelconque.
— Ryô a disparu, annonça abruptement Jônouchi, tant la méfiance de l'homme à l'égard de son propre fils lui mettait les nerfs en pelote.
Anzu lui adressa un regard sanglant, mais lorsqu'elle se tourna à nouveau vers le père de Ryô, elle put constater qu'il avait accueilli la nouvelle avec une sérénité glaçante.
— C'est difficilement une surprise, lâcha-t-il tout en repoussant ses lunettes sur son nez.
— Vous avez vu Ryô récemment ? questionna Yûgi en haussant les sourcils.
— Non, pas depuis qu'il a construit le diorama pour le musée, ce qui m'avait fait espérer que la situation s'arrange. Nous avons ensuite parlé au téléphone de temps à autre.
— Au téléphone ? Mais vous vivez dans la même ville !
Cette fois, Anzu ne reprocha pas à Jônouchi son intervention. Elle aussi commençait à éprouver un sentiment de malaise et de révolte devant l'attitude détachée de Bakura senior. Ryô n'avait jamais laissé deviner que ses relations avec son père pouvaient être aussi compliquées, et elle avait souvent blâmé l'esprit de l'anneau millénaire d'avoir obligé son ami à vivre dans le plus grand isolement. Elle avait naïvement cru que les choses étaient revenues à la normale après sa disparition.
— Vous avez dû le remarquer : mon fils n'est malheureusement pas la personne la plus stable qui soit, déclara l'homme avec un profond soupir. J'aurais sûrement dû le faire interner…
— Interner… ?
Yûgi afficha un air plus grave, plus dur aussi. Sans doute que Ryô pouvait paraître instable pour quelqu'un qui ignorait tout de l'anneau millénaire, mais son père… savait. Il savait forcément, non ?
— Ryô a un trouble dissociatif de l'identité depuis l'accident de voiture qui a emporté sa mère et sa sœur, expliqua le directeur du musée d'un ton posé. Quand il entre dans cet état de dissociation, il n'y a aucune limite à ce qu'il peut faire.
— Non, c'est… commença Jônouchi, les poings tremblants.
Bakura père l'interrompit avec un mélange de sympathie et de tristesse.
— Un esprit ? Cet esprit n'existe pas, j'espère que vous en avez bien conscience malgré votre jeune âge. Ce prétendu esprit est mon fils lui-même, rien de plus.
Yûgi se mordit les lèvres. Crier qu'il faisait erreur et que cet esprit existait bel et bien n'aiderait sans doute pas Ryô. Et pourtant, c'était tellement dur de rester impassible en étant lui-même concerné par les accusations de l'homme.
— N'allez pas croire que je n'ai pas tout essayé pour le faire soigner ou que j'ai choisi de l'abandonner de mon propre chef quand il est entré au lycée. C'est lui qui est parti en me menaçant.
— Et l'anneau ? intervint soudainement Seth.
L'homme le considéra d'un air interloqué, puis son visage s'éclaira avec compréhension, et il se mit à rire.
— Oh, cette antiquité ? J'ignore ce que Ryô a pu vous raconter, mais il l'a volée au cours d'un de nos voyages en Égypte et je ne l'ai découvert qu'à notre retour du Japon.
Son expression amusée disparut quand il continua son récit :
— C'est d'ailleurs après ça que sa seconde personnalité a commencé à émerger… Il est aussi absolument convaincu que cet objet renferme d'incroyables secrets et est au centre d'un complot.
Un pli soucieux barra le front de Yûgi. Il était certain que Ryô ne lui avait pas menti sur les circonstances qui l'avaient amené à entrer en possession de l'objet millénaire. Il voyait encore la souffrance, la colère et le désespoir dans ses yeux lorsqu'il lui avait avoué la vérité. Ou ce qu'il pensait être la vérité ? Était-il possible que Bakura ait altéré ses souvenirs de l'événement, au point de lui faire croire que son père était présent ? Ou était-il parvenu à modifier la mémoire de son propre père pour cacher la réalité de son existence ? Si c'était le cas, cela pouvait expliquer pourquoi Bakura senior parlait de son propre fils avec autant de désaffection. Yûgi se sentait attristé, coupable aussi pour ne pas s'être occupé plus de son ami, rejeté par son propre père, tout cela à cause des manipulations de l'esprit de l'anneau millénaire…
Restait un autre point curieux malgré tout : en supposant que Bakura n'ait manipulé que la mémoire du père et que Ryô se souvienne des événements réels, pour quelles raisons avaient-ils visité Shadi ce jour-là ? Ryô était bien trop jeune pour avoir entrepris l'excursion seul.
— Je suis sincèrement désolé que Ryô vous cause autant de soucis, reprit le professeur tout en croisant calmement les doigts devant son visage. Je suppose que son autre personnalité a fini par réapparaître, finalement… Ce n'est pas la première fois qu'il disparaît ainsi, pour faire seul Dieu sait quoi. Je suis certain qu'il finira par…
— Co… comment vous pouvez être aussi insensible ?! éructa soudainement Jônouchi. Ça vous fait rien que Ryô puisse être en danger, espèce de connard ?
Il avait abattu son poing sur la surface du bureau, puis s'était penché vers l'homme comme pour saisir par le col de sa veste. Yûgi et Anzu le tirèrent en arrière à temps, bien que Jônouchi ne se montrât guère coopératif. Mâchoire crispée, il planta un regard venimeux dans celui du professeur, lui promettant une mort rapide et douloureuse s'il ne les aidait pas. Yûgi nota avec un désagréable frisson qui ne le trompait que rarement que le père de Ryô ne semblait éprouver ni honte ni remords quant à son attitude. Plus encore, il ne semblait pas avoir été impressionné par la réaction brutale de Jônouchi, qui persistait à essayer de se soustraire à leur prise. L'homme les fixait, totalement impassible.
— Auriez-vous la moindre idée de l'endroit où il pourrait être ? demanda Anzu en essayant de cacher au mieux son propre sentiment de dégoût. Un endroit où vous auriez eu l'habitude d'aller autrefois, quelque part où il pourrait se sentir en sécurité… ?
Le professeur haussa les épaules.
— Non. Pas au Japon, en tout cas. Et il n'y a eu aucun retrait d'argent sur son compte en banque indiquant qu'il se soit rendu en Égypte.
Un détail qu'ils savaient déjà. La première chose qu'avait faite Iatem dans l'espoir de retrouver la trace de Ryô et de Bakura avait été de scruter le compte en banque du jeune homme. Cependant, les retraits d'argent s'étaient arrêtés une semaine auparavant, sans doute parce que le démon usait d'autres moyens pour payer. Heureusement, il lui était impossible de quitter le Japon avec Ryô sans passeport.
— Contrairement à la dernière fois, précisa le professeur avec un air d'ennui grandissant.
— Nous sommes tous allés en Égypte, fit Yûgi avec distraction.
Le père de Bakura arqua un sourcil circonspect, geste que seul Seth sembla relever. Cependant, il ne revint pas sur le sujet, supposant que l'homme était simplement étonné qu'ils aient tous voyagé à l'étranger.
Face au sentiment d'abattement qui le gagnait, Jônouchi décoléra un peu, même si cela ne l'empêcha pas de toiser l'homme comme s'il n'était qu'un cafard.
Dès le départ, il avait su qu'il y avait peu de chance pour que le père de Ryô sache quoi que ce soit au sujet de son fils et de Bakura. Cependant, il n'avait pu se résoudre à rester assis sans rien faire, en attendant que Iatem trouve le moindre indice sur leur destination. Au final, il aurait peut-être mieux valu qu'il se résigne à l'inaction, compte tenu de la nature hautement désagréable de la conversation. Que le père de Ryô puisse croire son fils instable, à cause de Bakura, il pouvait le comprendre, mais qu'il parle ainsi de lui le révoltait !
— Je sais ce que vous pensez de moi, poursuivit l'homme tout en rehaussant à nouveau ses lunettes, mais vous devez comprendre que Ryô ne souhaite pas être aidé. Quoi qu'il puisse prétendre pour garder la face, il aime cette autre personnalité et ne souhaite pas la voir disparaître. J'ai essayé pendant plus de cinq ans. Vous pouvez essayer si vous le souhaitez aussi, mais ne soyez pas déçus s'il vous rejette.
— Tss, peu importe. Je me casse, grogna Jônouchi.
Il enfonça ses mains dans les poches de son blouson et quitta le bureau sans rien ajouter de plus.
Yûgi le suivit d'un regard attristé, comprenant tout à fait que la discussion soit difficile pour son ami. Il reporta son attention sur le directeur du musée, qui semblait simplement attendre la suite avec une étrange passivité. Tout en déglutissant péniblement, il résista une nouvelle fois à l'impulsion de lui dire qu'il se méprenait, que Ryô n'était pas fou et que l'anneau millénaire avait réellement contenu une entité maléfique. Que lui-même avait eu en sa possession un autre objet égyptien contenant un esprit. Que Seth n'était pas un cousin égyptien de Kaiba, mais une sorte de précédente incarnation qui lui avait transmis son apparence et ses souvenirs, son prénom, même. Hélas, quelles chances y avait-il pour que l'homme le croit ? Aucune. Il leur reprocherait peut-être même d'entretenir son fils dans ses délires, tel que c'était parti.
Et puis, il y avait aussi toutes ces questions sans réponse, les raisons derrière la supposée rencontre entre Shadi et les Bakura.
— Merci du temps que vous nous avez accordés, déclara Yûgi dans un souffle tout en s'inclinant légèrement.
— J'aurais aimé vous être plus utile.
Anzu pinça les lèvres. À ce stade, se mettre en colère et passer un savon au père de Ryô ne servirait à rien, si ce n'était à évacuer la frustration de ne pas avoir avancé d'un iota. Elle suivit donc Yûgi quand il fit mine de quitter le bureau à son tour, puis remarqua que Seth n'avait pas bougé d'un pouce. L'Égyptien était resté bras croisés devant le bureau, ses yeux à nouveau rivés sur les photocopies posées devant le professeur.
— Qu'êtes-vous en train d'étudier, Bakura-san ?
La question était relativement polie, mais le ton autoritaire de Seth ne laissait aucun doute quant au fait qu'il attendait une réponse précise.
— Oh, ça ? demanda l'homme tout en regardant les pages comme s'il se rappelait seulement de leur présence. Un simple objet de curiosité que le musée possède dans ses réserves. Vous connaissez le manuscrit de Voynich ?
Même s'il n'avait pas oublié ses sentiments à l'égard du directeur du musée, Yûgi se retourna aussitôt avec une évidente excitation.
— Le livre d'alchimie indéchiffrable ? Vous avez une copie ?!
— Une copie, non. Mais nous possédons depuis peu un ouvrage du même genre que personne n'a jamais su traduire. L'écriture ressemble à du proto-élamique, une langue qui n'a jamais été déchiffrée. Elle était parlée par une ancienne civilisation établie dans l'actuel Iran, il y a plus de cinq mille ans, précisa-t-il en voyant le froncement de sourcils de ces interlocuteurs. Il s'agit certainement d'un faux, toutefois. Aucun homme de l'époque n'avait les connaissances techniques nécessaires pour produire un livre enluminé.
Seth plissa les paupières tout en observant intensément les rangées de caractères, agrémentées ici et là de dessins évoquant des créatures aussi fantasmagoriques qu'inquiétantes. Le professeur avait raison, l'objet semblait étrange. Très étrange. Trop, même.
— J'ai étudié les civilisations d'Égypte et du Moyen-Orient à la faculté d'archéologie du Caire, lança Seth sans que son visage trahisse la moindre hésitation. Me permettriez-vous de consulter ces photocopies si je reviens à un autre moment ?
L'homme le considéra avec étonnement, avant de sourire franchement, peut-être pour la première fois depuis leur arrivée dans son bureau.
— Je pourrais même vous montrer l'original. Mais je ne serai pas libre avant la semaine prochaine.
Seth considéra très sérieusement la possibilité de forcer l'homme à lui donner le manuscrit séance tenante, en usant de tous les moyens de coercition qu'il connaissait. Cependant, il jugea que les autres n'apprécieraient guère, et qu'il risquait en prime d'avoir de gros problèmes avec la police. Après tout, il n'était plus un grand prêtre craint et respecté, mais un homme parmi d'autres.
— La semaine prochaine. Parfait.
— À la même heure ?
Seth se contenta d'acquiescer.
Une fois hors du bureau, Anzu et Yûgi lui jetèrent un regard interrogateur. Jônouchi, lui, n'était nulle part en vue.
— Seth ? demanda finalement Yûgi. Quel est le problème avec le manuscrit ?
— Je ne sais pas… Juste un pressentiment…
— Tu ne nous caches rien, hein ? fit à son tour Anzu en haussant un sourcil.
— Non. Le père de Ryô a certainement raison : il s'agit d'un faux. Sauf si…
— Sauf si… quoi ?
Seth ne répondit pas à Yûgi. Après avoir jeté un coup d'œil à la secrétaire, qu'il soupçonnait d'écouter, il se remit à marcher jusqu'à ce qu'ils soient dans le couloir à l'abri des oreilles indiscrètes. Jônouchi les y attendait en maugréant.
— Sauf s'il ment concernant la façon dont Ryô est entré en possession de l'anneau millénaire.
Jônouchi releva aussitôt la tête dans sa direction, attentif.
— Vous avez dit dans la voiture que ce Shadi était l'un des gardiens des objets millénaires et qu'il possédait aussi le cube quantique. Comment un homme aussi puissant, détenteur de la clef, aurait pu se laisser voler par un enfant ? Et, en premier lieu, pourquoi cet enfant se serait-il trouvé là, seul ?
— Je sais, murmura Yûgi d'un air préoccupé, il y a plein de zones d'ombre.
Ils s'arrêtèrent lorsqu'ils furent arrivés aux abords de l'ascenseur, et Seth se tourna vers eux, l'air grave et même inquiet.
— Pour ces raisons, je ne peux pas écarter la possibilité que cet homme soit en possession d'un autre artefact magique. Mais si tel est le cas, il doit en ignorer la nature réelle, sinon il ne serait pas aussi pressé de me permettre de le consulter.
— Peut-être qu'il ne ment pas, hasarda Anzu, sans trop de conviction, toutefois.
— Peut-être que Bakura a réellement manipulé ses souvenirs, renchérit Yûgi en fronçant les sourcils.
Une telle perspective était effrayante, parce que cela signifiait que l'esprit de l'anneau millénaire avait volontairement œuvré pour séparer Ryô de son père.
— Quelqu'un pourrait-il me faire un résumé de la situation ? intervint Jônouchi, agacé.
Tandis que l'ascenseur les ramenait au rez-de-chaussée, Yûgi lui expliqua rapidement ce qui s'était produit dans le bureau après son départ ainsi que ses propres interrogations concernant les raisons qui avaient pu conduire les Bakura à croiser la route de Shadi.
— Mokuba a raison, grommela Jônouchi en sortant de l'ascenseur. Est-ce qu'il y a un seul d'entre nous qui a une famille normale ?
Yûgi et Anzu s'entre-regardèrent nerveusement.
— À part vous deux ?
Ils se retrouvèrent rapidement devant le musée. Sentant les regards des visiteurs rivés sur lui, Seth s'empressa de s'engouffrer dans la voiture qui les attendait.
Un silence pesant régna entre eux jusqu'à ce qu'ils soient de retour au manoir.
Yûgi gravit les marches du perron le premier, jusqu'au moment où il s'arrêta pour consulter son téléphone portable, qui venait de vibrer dans la poche arrière de son jeans.
— Iatem veut nous voir à la piscine, annonça-t-il avec un froncement de sourcils.
Jônouchi renifla avec une exaspération évidente, mais ne fit aucun commentaire sur le fait que Kaiba possède une piscine.
— Pitié, j'espère que c'est une bonne nouvelle pour changer, soupira Anzu alors qu'il se dirigeait vers l'endroit indiqué.
— Tu veux parier ? questionna Jônouchi, sans une once d'amusement.
— Ne sois pas pessimiste, Katsuya, je suis sûr que l'ombre du pharaon ne cherche pas à nous tuer.
Anzu posa un regard empli de curiosité sur Seth. Il avait encore une fois utilisé le prénom de son ami avec une étrange familiarité pour quelqu'un qui ne le connaissait que depuis une semaine. Cependant, quand ils se retrouvèrent sous la vaste coupole en verre surmontant la piscine, elle regarda à nouveau droit devant elle.
Iatem se trouvait juste au bord de l'étendue d'eau cristalline. Anzu sentit son ventre se nouer en constatant que l'intelligence artificielle, bras serrés autour de son torse, avait l'air éprouvé.
— Je suis désolé, fit-il d'un ton précipité. J'ai… j'ai vraiment essayé de l'arrêter… j'ai vraiment essayé… ! Et j'ai encore échoué !
Toute couleur déserta le visage de Yûgi, qui se précipita à côté de Iatem. Il oublia un instant que son corps n'était pas fait de chair lorsqu'il voulut poser une main sur son bras. Sa main traversa l'hologramme en provoquant quelques perturbations.
— Quelque… quelque chose est arrivé à Atem ?
— Je suis là, partenaire, répondit le pharaon en entrant dans la vaste salle, le regard rivé sur l'écran de son téléphone portable avec contrariété. Comment cette chose a-t-elle obtenu mon numéro ? Qui lui a donné ?
Iatem trembla violemment et enfouit son visage entre ses mains.
— Est-ce que c'est… Kaiba ? s'inquiéta Yûgi, le cœur de plus en plus serré par l'angoisse.
Atem laissa retomber son bras le long de son corps, soudainement alarmé.
— Marik… L'autre… balbutia Iatem. J'ai essayé de… Il a…
Soudain, l'hologramme se troubla et disparut dans une gerbe de pixels.
Note : paraît que j'ai fait pas mal de choses mignonnes et guimauves dans Joyeux anniversaire, Seto. Je vous rassure, ça ne va pas durer, si jamais vous aviez des doutes... :D
