Chapitre XLVII

« Je n'ai pas de présence. Je ne suis pas un bon combattant, ni ne suis très adroit. Je bute à chaque pas, hésite toujours. J'aimerais avoir hérité de mon père un peu plus que le physique, quoiqu'à ce compte, paraît-il que j'ai les yeux de ma mère, et de fait son âme. On m'a dit que cette femme était tendre, délicate, paisible... Je l'aime et la pleure, ce qui est bien normal, mais j'aurais tout de même voulu être plus digne du nom des Bonnefoy, fut-ce au détriment de celui des Williams. »

Fils du Nouveau-Monde, Matthew Williams

Matthew et Emil s'occupaient de la cabine du Capitaine tandis que le cadet Edelstein prenait l'air sur le pont en compagnie de Fantôme. Ils faisaient le ménage, changeaient les draps, retapaient les oreillers, remettaient en ordre les vêtements de l'autrichien... Aucun des deux ne pipait mot, mais cela devint bien vite pesant pour le canadien, qui soupira.

-Ai-je dit ou fait quelque chose qui t'a irrité ?

L'islandais posa sur lui un regard tranchant, puis il s'en alla réarranger les rideaux.

-Tu as les yeux violets.

-Oui, et alors ?

-Cela fait de toi un concurrent sérieux.

-Un... concurrent ?

Emil lâcha le rideaux et se retourna vers son interlocuteur.

-Je ne suis qu'un barbare du Nord, tandis que toi, tu es issu d'un milieu similaire au sien. Tu es un noble bien éduqué qui vise toujours une mesure d'élégance et de distinction. Tu remplis bien plus de critères que moi. Néanmoins... Je ne le laisserai pas te préférer à moi.

-Mais je ne suis pas ici pour séduire le frère de monsieur le Duc...

-Pour quoi d'autre, alors ?

Matthew rougit et bafouilla.

-Tu vois ? Quitte à mentir, fais-le correctement et jusqu'au bout, grogna le nordique.

-N-non ! Je n'ai pas menti ! Je...

-Tu... ?

-Je veux retrouver mon frère ! J'ai bien choisi de monter sur l'Indomptable pour me rapprocher de quelqu'un, mais ce n'est pas le frère de monsieur le Duc !

-Berwald et Tino sont ensemble. Erland en a après Leopold. Mathias est plus du genre sex-friend et Lukas est une véritable armoire à glace. Il n'y a personne pour toi ici.

Le canadien baissa les yeux, l'air attristé, mais souriant néanmoins.

-Je sais bien. Je n'espère pas pouvoir le séduire.

-Alors tu es un faible.

-Je sais cela aussi...

L'islandais le toisa un moment puis, avec un reniflement dédaigneux et un regard méfiant, il lui tendit la main.

-Il est possible que nous puissions nous entendre, alors.

Matthew, d'abord surpris, sourit et serra la main tendue.

[... ... ...]

La nuit venue, lorsque Fantôme monta sur le pont prendre des nouvelles de Matthew qui était de guet, il crut, l'espace d'un instant, voir le Redoutable. De riches vêtements, ses cheveux ondulés en catogan, les bras croisés sur le bastingage, regardant au loin malgré l'obscurité d'un air pensif... Le prussien s'approcha.

-Tu es le portrait craché de ton père.

Un instant, le canadien ne sut que dire, puis il demanda.

-Mon oncle, avez-vous connu ma mère ?

-Francis m'a envoyé nombre de lettres parlant d'elle.

-C'est tout ?

-J'ai entretenu une légère correspondance avec elle, mais rien de très appuyé.

-Papa m'a dit qu'elle parlait peu. Qu'elle ne faisait pas forte impression. Que c'était quelqu'un de très discret.

-Dans ses lettres, elle allait à l'essentiel. Et si les portraits que Francis m'a envoyés d'elle sont fidèles, et je pense qu'ils le sont, alors effectivement, elle n'avait pas un physique très marquant. Ce n'était pas une Comtesse Hedervary. Elle était jolie, rien de plus. Mais c'est son sourire qui a charmé ton père.

-Son sourire ?

Fantôme rit.

-Antonio, qui l'a rencontrée, m'a raconté qu'elle avait le 'sourire bavard'. Elle n'avait pas besoin de parler pour que l'on sache ce qu'elle pensait. Il m'a expliqué qu'elle avait les mots sur le sourire et la ponctuation dans le regard. Que ses silences étaient plus expressifs que de longues tirades.

-Je comprends mieux pourquoi je suis mauvais à la conversation...

-Je ne trouve pas que cela soit flagrant.

-Il y a des choses que j'aimerais dire.

-C'est le cas pour bien des personnes.

Matthew abandonna la partie et Fantôme respecta son silence. Cependant, l'adulte demeura aux côtés de l'adolescent qu'il sentait préoccupé. Une simple présence ne pouvait être néfaste, se disait-il, mais il s'inquiétait. Le canadien était sensible, et depuis qu'il avait appris pour l'existence de son frère, il ne démordait pas de l'idée de le retrouver et de le ramener en France, pour réunir la famille. Fantôme trouvait cette obsession presque malsaine, mais il la comprenait. Matthew était en deuil d'une mère, il refusait de l'être d'un frère.

Le prussien et son neveu furent alors dérangés par l'intrusion d'Erland sur le pont qui pestait avec passion.

-Que se passe-t-il ? Demanda le Capitaine de l'Indomptable.

-C'est Berwald et Tino ! Ils ont décidé de s'envoyer en l'air ! Je sais pas comment Mathias et Lukas font pour supporter le bruit ! Raaaah ! Quelle bande d'emmerdeurs !

Et sur ces mots doux, il alla se faire un nid dans les cordages, se laissant tomber dedans, enroulé dans sa couverture. Il se rendormit après un long flot d'injures et continua d'en baragouiner quelques unes dans son sommeil encore quelques longues secondes.

Matthew pouffa.

-J'adore ce navire.

-Vraiment ? S'enquit l'adulte.

-L'équipage est excellent. Bien sûr, le frère de monsieur le Duc est quelqu'un d'incroyable, mais les six autres sont aussi de parfaits numéros. Je ne saurais même pas les décrire. Mais je crois que, malgré des débuts difficiles, je vais réussir à devenir ami avec Emil. Quant à Erland, je trouve qu'il est le plus amusant du groupe. Et puis, il y a vous.

Le canadien vérifia que le suédois dormait à poings fermés avant de continuer.

-Le grand Général dont on m'a toujours fait les louanges, et dont on me contait les exploits en me mettant au lit. Ce héros de roman, ce chevalier comme tous les enfants rêvent d'en devenir... Comme je rêvais de l'être. Comme Marie l'a rêvé.

-Francis a sans doute embelli le portrait.

-On ne peut embellir le plus grand Général que la Prusse ait connu.

-'Le plus grand Général que la Prusse ait connu' est mort, répliqua doucement Fantôme. Tué lors d'une guerre qu'il a déclenchée pour une femme.

Matthew s'assombrit momentanément, avant d'en rire.

-C'eut été moins chevaleresque pour un homme !