Disclaimer : je ne possède bien entendu aucun droit sur les personnages, les lieux et les situations créés par J. K. Rowling.
Chapitre 48
« Tu ne tiendras pas jusqu'à demain soir dans cet état là, Emilie.
-Et que veux-tu que je fasse, Lucrezia ? rétorqua la Serdaigle avec un petit rire peu convaincu.
-J'en ai marre que tout le monde vienne pleurnicher ici ! râla une petite voix nasillarde sur un ton boudeur.
-Et pourtant tu t'y connais, toi », marmonna Lucrezia tout en exécutant un charme de bannissement qui fit disparaître Mimi geignarde dans les canalisations.
Assises en équilibre chacune sur un lavabo, les deux filles regardaient le sol carrelé d'un air morne. Rien ne laissait deviner que les lieux avaient été le théâtre d'un combat acharné quelques jours auparavant. On pouvait faire confiance aux multitudes d'Elfes régissant Poudlard pour veiller à ce que tout revienne en ordre le plus vite possible.
« Je me mêle peut-être de ce qui ne me regarde pas, mais je trouve que tout à l'heure Snape avait l'air aussi épouvantable que… hum… Lucrezia n'acheva pas, les joues rouges.
-Que moi ? Merci, remarqua Emilie en esquissant un petit sourire : je n'irai pas, Lucrezia, je ne peux pas, chuchota-t-elle au bord des larmes, acceptant avec gratitude le mouchoir que lui tendit sa voisine.
-Ecoute, je crois que si mon père apprenait que je sors avec quelqu'un, n'importe qui, même Merlin, il le prendrait mal. Snape est pareil, c'est tout, enfin… je suppose, réfléchit Lucrezia mal à l'aise, avant de faire une nouvelle tentative : maintenant… on sait que les Slytherins posent problème, si tu vois ce que je veux dire… »
Emilie lui jeta un regard en biais, un peu amusée malgré elle, avant de la couper en reniflant :
« Laisse tomber.
-Bon, soupira sa camarade : je sais au moins que tu ne sortirais jamais avec Malefoy, Crabbe ou Goyle, c'est déjà un soulagement… »
Toutes les deux éclatèrent de rire.
« Prétends capituler, et basta, conseilla Lucrezia en rejetant sa longue natte en arrière.
-Mentir au chef des Slytherins ? Non, en plus… Emilie hésita avant d'ajouter : j'ai dit des choses… j'ai été trop loin…
-Va t'excuser.
-Je l'ai déjà fait : il n'acceptera jamais d'excuses, murmura-t-elle.
-Recommence, appuya Lucrezia : sur le vif, ça ne compte pas. Au bout de quelques instants, elle reprit : si tu veux, je viendrais avec toi à l'infirmerie. »
Emilie secoua la tête et finit par répondre :
« Non, merci, je vais demander à Alessandro s'il ne peut pas me donner quelque chose. »
Lucrezia lui jeta un regard interrogateur, mais sauta à terre :
« Tu veux que je te ramène un sandwich ? Devant le hochement de tête de son amie, elle se dirigea vers la porte.
-Je préfère que tu n'en parles pas trop à Ann, ni à Belinda, s'il-te-plaît. »
La Serdaigle acquiesça et referma la porte tout doucement.
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Alessandro examina du coin de l'œil son voisin de dortoir avant de se diriger vers le bureau de madame Pomfresh et d'en faire claquer un peu la porte, à la fois pour faire comprendre aux deux garçons qu'il n'écoutait pas et aussi pour marquer son mécontentement devant le regard agacé que lui avait décoché Malefoy pendant qu'il vérifiait que ses bandages étaient encore propres et qu'il replaçait les draps. Il s'occupait de sa petite personne, bon sang ! Un troll aurait eu plus de gratitude !
Même s'il n'aimait pas Malefoy et était persuadé qu'il était responsable de l'accident survenu à Katie Bell quelques mois auparavant, il avait été très impressionné en découvrant les blessures qu'il avait reçues. Et encore, Snape était intervenu sur le champ ! Il ne connaissait pas vraiment Potter, mais il ne l'imaginait pas capable d'employer de façon délibérée une malédiction causant de tels dommages. Potter était donc stupide ? Bon, grande nouvelle… soupira l'Italien.
Alessandro saisit en vitesse une petite fiole dans un cabinet situé contre l'un des murs du bureau et ouvrit doucement la porte de la réserve. La jarre de potion de Régénération d'énergie était dans le fond, vers le haut des étagères. Avec des gestes assurés, il dévissa le bouchon et entreprit de transvaser deux bonnes doses de potion, avant de refermer le récipient convenablement et de tout remettre à sa place. La fiole dissimulée dans une poche intérieure de sa robe, il fit à dessein un peu de bruit avant de rouvrir la porte donnant sur la salle principale.
« Nott, Malefoy n'a pas droit aux visites et je n'ai plus le temps de jouer les chaperons. »
Alessandro ne prit même pas la peine d'essayer de déchiffrer la réponse acerbe de Malefoy et tint la porte de fer forgé ouverte le temps que son voisin de dortoir le suive. Les mains enfoncées dans les poches de son pantalon, Nott avait encore l'air un peu ahuri avec ses cheveux sectionnés sur le côté gauche après avoir raté une apparition, mais ce n'était pas ce petit côté comique involontaire qui intriguait l'Italien. Depuis quelque temps, son voisin de dortoir mutique était encore plus bizarre qu'à l'accoutumée, distrait, parfois presque loquace. Lorsqu'il était rentré hier soir en revanche, il avait eu l'air de celui qui vient d'apprendre la mort de toute sa famille, mais aucun des autres garçons n'avait posé de question, prévenus par les rideaux fermés hermétiquement sur les côtés du lit du Slytherin. Il n'avait pas eu meilleure mine ce matin, mais sa conversation avec Malefoy, aussi courte qu'elle ait pu être, ne semblait pas lui avoir remonté le moral, loin de là. Blême, les yeux cernés, Nott ne prit même pas la peine de boutonner correctement sa robe, mais continua d'avancer comme un automate vers la grande salle, les yeux rivés au sol, manquant de peu de percuter plusieurs retardataires affamés.
N'ayant pas de temps à perdre, Alessandro oublia les tourments supposés de son voisin de dortoir et se lança à l'assaut des escaliers, maudissant in petto le sorcier maudit qui avait eu la sotte idée de placer la Salle sur Demande au septième étage, sans ascenseur.
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« Méfie-toi, il vaut mieux que tu prennes une demi-dose maintenant, puis une dose demain. Tu seras épuisée samedi, mais prends le reste quand même, pour éviter de finir dans un semi coma : tu sais aussi bien que moi que l'énergie que procure cette potion est artificielle et que tu devras passer une partie du week-end au lit : je n'ai pas envie de finir occis par madame Pomfresh si elle découvre un jour que j'ai chipé des potions dans la réserve, plaisanta le garçon avec un petit air narquois.
-Et ce ne serait rien en comparaison du sort que te réserverait…
-Snape s'il avait vent de tout ceci, compléta d'un air sombre Alessandro qui poursuivit tandis que son amie avalait sa potion : tu as fais le plus dur, plus qu'une journée et demi !
-Heureusement que c'était la théorie des Potions ce matin et que je suis capable de faire ça en dormant, avoua Emilie en s'essuyant les lèvres.
-Quelle est la dernière matière que vous devez passer demain ?
-Arithmancie, soupira la Serdaigle, sentant malgré elle ses joues rougir un peu.
-ça ira, ne t'inquiète pas, la consola le Slytherin, se méprenant sur les raisons de sa gêne : après tu seras en vacances.
-Oui », souffla Emilie.
La jeune fille rangea avec précaution la fiole enveloppée dans un mouchoir dans son sac à dos, puis les deux élèves se tournèrent vers le grand mur couvert d'une tapisserie hideuse représentant deux trolls en train de valser.
« Comment fait-on ?
-Que veux-tu y faire ? demanda Alessandro au lieu de répondre.
-Récupérer quelque chose », chuchota Emilie, les yeux rivés au sol.
L'Italien croisa les bras et la regarda en fronçant les sourcils. Emilie avait une furieuse envie de l'étrangler, mais elle finit par soupirer et expliquer avec réticence :
« Je veux récupérer quelque chose qui est à moi. Enfin… qui me revient, c'est la même chose », marmonna-t-elle, les lèvres pincées dans une moue boudeuse.
Alessandro s'approcha du mur et se retourna vers Emilie.
« Je ne peux pas le faire à ta place : il faut que tu penses à ce que tu veux, vraiment fort, et la salle devrait s'ouvrir. Enfin, ça, c'est la théorie. »
Emilie gémit, ferma les yeux et se prépara à subir en plus les assauts d'une migraine.
« Euh… non, pense plutôt au lieu où doit se trouver ce que tu cherches.
-Hein ? interrogea Emilie, interloquée en rouvrant les yeux.
-Par exemple, si j'avais besoin de me cacher, je penserais « j'ai besoin d'un endroit où me cacher », tu vois ce que je veux dire ? »
Son amie secoua la tête d'un air dubitatif, mais se concentra tout de même. Devait-elle penser au livre de son père, ou bien demander à trouver le lieu où Potter avait caché le manuel ? Au bout de longues minutes passées à répéter mentalement comme un mantra et avec une frustration grandissante « j'ai besoin de trouver le lieu où Potter a caché son livre de Potions », puis « le livre de Snape », puis « le livre du Prince de Sang-mêlé », Emilie sentit Alessandro lui toucher le bras et ouvrit les yeux.
A l'endroit où l'une des tentures s'interrompait, était apparu un arc en plein cintre, presque rudimentaire dans sa simplicité, fermé d'une lourde porte de bois agrémentée de ferrures maintenues par de gros clous à tête biseautée.
Les deux adolescents s'approchèrent et Alessandro tourna l'anneau en repoussant l'un des ventaux vers l'intérieur. Tous deux marquèrent un temps d'arrêt en découvrant l'épouvantable capharnaüm encombrant une immense salle dont ils avaient peine à deviner les parois, à l'autre bout. Alessandro jeta un regard affolé à sa compagne qui s'avança un peu et déglutit plusieurs fois en se demandant si elle n'allait pas provoquer une catastrophe.
« Accio le livre du Prince de Sang-mêlé ! »
Rien ne se produisit, à part la chute d'un objet métallique, quelque part au loin, et elle allait réitérer sa demande d'un ton encore plus impérieux quand elle remarqua quelque chose qui bougeait près d'Alessandro et le poussa vivement sur le côté. Le livre vint la percuter sur le bras avant d'achever son vol peu brillant sur le sol dallé.
Un instant surpris, le Slytherin s'approcha, plissa les yeux et s'exclama en tendant la main :
« C'est le manuel de Potions de Potter ! »
Emilie croisa protectivement les bras autour du livre serré contre sa poitrine, avant de reculer d'un pas et de corriger :
« Non ! C'est le manuel de mon père !
-Comment…
-Je ne sais pas comment il l'a trouvé, mais je sais qu'il appartient à Snape.
-Et moi qui croyais qu'il allait cacher un livre de Magie noire ! commença à rire Alessandro avant de déclarer d'un ton un peu soupçonneux : comment es-tu si bien renseignée ?
-Tu m'as dit toi-même que Potter avait caché un livre ici, et j'ai d'autres moyens de m'informer, acheva-t-elle d'un ton un peu évasif.
-Radio-Serdaigle ? n'obtenant pas de réponse de son amie qui se contenta de hausser les épaules, il enchaîna en secouant la tête, regardant par-dessus l'épaule de son amie tandis qu'elle feuilletait le manuel : alors voilà pourquoi Potter était tout d'un coup si doué en Potions ! Quand je pense qu'il a copié le Maître… si Snape le découvre, on ne retrouvera jamais son corps… »
Emilie esquissa un sourire, puis s'accroupit pour ranger le précieux livre dans son sac avec ses autres affaires. Alessandro l'observa sans rien dire, mourant d'envie de regarder cela d'un peu plus près, mais sachant déjà qu'il était inutile d'essayer.
« Nous ferions mieux d'arriver à quelques minutes d'intervalle dans la Grande salle, remarqua le Slytherin, ayant encore en mémoire un incident de l'année passée.
-Vas-y, Lucrezia doit me rapporter un sandwich.
-Ce n'est pas raisonnable.
-Non, docteur, rétorqua Emilie en ajustant les courroies de son sac à dos.
-Guérisseur, je te prie.
-Si cela te fait plaisir… »
Les deux élèves échangèrent un dernier petit signe de la main avant de prendre des chemins différents, l'un pour descendre à la grande salle, l'autre pour regagner le boudoir le plus fréquenté de Poudlard : les toilettes de Mimi geignarde.
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Chaque chose en son temps, avait-elle pensé en fourrant le manuel au fond de son coffre, résistant à l'envie de l'ouvrir et d'y découvrir tout ce qu'avait pu y noter son père lorsqu'il avait eu à peu près son âge. Elle n'avait pas un instant songé à rendre le livre à Snape : expliquer comment elle aurait pu être au courant de toute l'affaire et par quels moyens elle avait mis la main dessus comportait un nombre trop élevé de sujets de colères potentielles et elle n'était pas encore prête à affronter Snape dans un mauvais jour. D'ailleurs, elle faisait plutôt tout ce qui était en son pouvoir pour ne pas penser à Snape. BUSEs, Métamorphose, Défense contre les Forces du mal, Botanique, Arithmancie, mais pas Snape.
Lucrezia avait sans doute dû parler un peu à Ann et Belinda, mais toutes les trois avaient respecté son désir d'être laissée tranquille, Belinda résumant son appréciation de la situation à un « Snape ! » craché du bout des lèvres, avec un mépris palpable. La soirée précédant leur dernier jour d'examen avait été passée tranquillement dans un coin de l'ancienne salle commune, en compagnie d'un Peter Strattford presque groggy d'épuisement, à réviser quelques dernières notions, mais sans la frénésie du début des examens : ils n'en avaient tout simplement plus la force. Peter avait eu un coup de génie en utilisant le prétexte des BUSEs pour annoncer son retrait du groupe clandestin de Défense contre les Forces du mal, suivi immédiatement par Emilie et ses trois voisines de dortoir, soulagées d'entrevoir une porte de sortie et de s'éloigner de Beaufort sans susciter d'interrogations.
Le dîner suivant le dernier examen avait été partagé dans un silence presque total par tous les cinquièmes années, les seuls à ne pas se réjouir bruyamment de la fin de cette session, encouragés pourtant par le petit discours chaleureux délivré par Dumbledore. La plupart des intéressés étaient si fatigués, qu'ils s'étaient contentés d'avaler leur repas à toute vitesse pour pouvoir rejoindre au plus tôt leur dortoir et jouir d'un repos bien mérité. Emilie avait à peine levé le nez quand le directeur avait pris la parole. Peut-être voyait-elle tout en noir, mais il lui semblait que le vieil homme jouait un rôle, et mal encore !, et elle n'était pas d'humeur à faire semblant de s'y laisser prendre. Sa vision périphérique enregistra la présence de Snape sur l'estrade, plus loin, mais elle préféra ne pas risquer de croiser son regard. Lui pardonnerait-il ? Elle ne souhaitait pas pour l'instant hasarder ses pensées dans cette direction.
Emilie n'était pas retournée en bibliothèque depuis l'altercation survenue au sujet de Nott et n'avait pas pu communiquer avec lui, si l'on voulait bien oublier quelques regards échangés subrepticement de part et d'autre aux repas. Que le Slytherin ait dû lui aussi subir un entretien avec Snape, cela tombait sous le sens, mais qu'avait bien pu lui dire son chef de maison pour le mettre dans un tel état ? Le teint pâle du garçon était devenu blême, son visage aux traits fins paraissait s'être creusé et ses yeux semblaient hantés. Il fallait qu'ils se parlent, mais il était hors de question de le faire quand ils avaient encore toutes les chances d'être surveillés par le Maître des Potions. Depuis deux jours, Emilie enrageait : alors qu'Alessandro et elle pouvaient se joindre à tout moment, elle n'avait aucun moyen de contacter Theodore, tout simplement parce qu'elle avait été trop négligente pour y songer ! Même sans recourir au charme de Protée, elle avait depuis des mois un moyen sûr et efficace d'échanger avec d'autres élèves, et elle avait été assez bête pour le reléguer dans le bazar qui encombrait le fond de son coffre !
ooooo
Les alarmes apposées sur la porte n'avaient pas retenti, mais l'avaient averti de la présence d'une personne dans ses appartements, et une seule pouvait entrer à sa guise, sans même frapper.
Après un court moment d'indécision, Snape se dirigea d'un pas hésitant vers le salon.
« Je suis désolée. »
La petite voix et le ton ému trahissaient à l'évidence l'émotion et la gêne de sa fille, sans doute très mal à l'aise à l'idée de présenter des excuses. On le serait à moins ! Dans quelle situation de fous se trouvait-on si la personne blessée, la plus blessée des deux, présentait des excuses à quelqu'un qui n'avait de son côté fait aucune démarche pour atténuer la portée de ses paroles ? Snape se haïssait : Emilie s'était excusée tout de suite, mais il avait choisi de ne pas l'écouter et l'avait tout bonnement rejetée. Ah ! Il était beau le redresseur de torts ! Finalement, il n'était qu'un lâche.
« Il n'y a rien à pardonner. »
Sa voix sonnait étrangement sèche et détimbrée.
La Serdaigle resta debout sans rien faire, observant son père avec attention pour la première fois depuis deux jours. Le Maître des Potions avait l'air d'avoir pris dix ans d'un coup. Quel âge avait-il au juste ? 36, non 37 ans, si ses calculs étaient justes. Quelque chose ne tournait pas rond. Snape, resté sur le seuil, lui barrait la route vers le laboratoire, mais elle devinait dernière lui un désordre étonnant de jarres, de pots et de fioles en tous genres éparpillés sur les paillasses.
« Il n'y a rien à pardonner, réitéra Snape qui ajouta un peu après, plus doucement : toutefois je renouvelle mes mises en garde… »
Emilie baissa un peu les yeux, mais ne répondit pas, coulant juste un regard en direction du laboratoire.
« Je procède à l'inventaire, déclara Snape en suivant la direction de son regard, mais sans quitter le seuil du laboratoire : j'ai beaucoup de travail, je n'ai malheureusement pas de temps… »
Même aux oreilles d'une adolescente ses phrases sonnaient faux. Avalant péniblement sa salive, Emilie se força à regarder Snape dans les yeux, surprise de n'y voir aucune trace de l'usage de l'Occlumencie qui rendait son regard si souvent impénétrable.
« Pardonne-moi. »
Choquée, Emilie sentit son cœur s'emballer, mais le Maître des Potions était déjà rentré à l'intérieur de la salle, à l'abri derrière la porte de bois qu'il avait tirée sans bruit derrière lui.
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Elle comprenait parfaitement désormais les mises en garde d'Alessandro et la théorie expliquée dans les manuels de Potions. Une potion de Régénération d'énergie était une arme dangereuse, qui était plus susceptible de causer une catastrophe que de sauver quelqu'un : le surcroit d'énergie qu'elle procurait était en réalité directement puisé dans les réserves du sujet. Les ingrédients stimulaient les forces, procurant ainsi une fausse impression de vitalité, mais une fois leur effet dissipé, le sujet se retrouvait littéralement vidé de son énergie. Si cette personne était déjà épuisée, l'emploi de la potion pouvait causer la mort. Son usage était donc exclu sur des patients trop faibles.
Malgré les précautions et un long sommeil de près de 12 heures, Emilie se sentait à moitié morte et complètement décalée. D'ailleurs, depuis un bon quart d'heure son estomac se chargeait de lui rappeler que le vieil adage « qui dort dîne » n'était qu'un dicton et que si elle ne mangeait pas bientôt, elle ne devrait plus compter sur lui pour l'aider à trainer sa carcasse dans les couloirs.
S'éloignant avec lenteur des cachots, elle regretta de ne pas avoir eu la présence d'esprit de commander à manger à un Elfe quand elle était encore chez Snape. Les Elfes de Poudlard ne se faisaient jamais prier pour apporter une boisson, mais ils ne donnaient jamais de nourriture aux élèves en dehors des repas. Seuls, les appartements des professeurs semblaient échapper à la règle. Tripotant la bague qui pendait à son cou, accrochée à une petite chaîne d'argent, Emilie se demanda si elle ne pouvait pas pousser jusqu'aux quartiers des Poufsouffles, situés au même niveau : tout le monde savait que les cuisines étaient dans les parages, mais elle ignorait comment on y accédait. Alessandro savait sûrement… Pourquoi est-ce que c'était toujours les garçons qui étaient au courant de ce genre de choses ?
Elle finit par décider de remonter et d'attendre patiemment sur les marches de l'entrée du château que la grande horloge daigne sonner quatre heures et demi, et le signal du goûter tant espéré.
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Il n'en pouvait plus d'attendre. Drago avait à peine ouvert la bouche quand il était passé à l'infirmerie et avait arboré un air étrange, un mélange d'anticipation fiévreuse et de mélancolie maladive, qui n'avait fait qu'accroître sa propre nervosité.
Que ferait Snape ? Theodore essayait de raisonner les choses froidement et s'était même mis à élaborer des petits schémas à l'aide de crayons de couleur, l'analyse logique lui permettant pour un temps de se protéger émotionnellement de l'impact de ce qui allait se dérouler d'ici quelques heures. Snape était un agent double, ça tout le monde le savait. Mais où était sa loyauté ? Il prétendait vouloir aider Drago et avait indiqué à Nott, comme si cela allait de soi, que Dumbledore avait toujours utilisé la tour d'Astronomie pour apparaître directement à Poudlard. Le drame se déroulerait donc sur la plus haute tour du château, le lieu de rendez-vous de générations d'amoureux et l'endroit le plus surveillé par Rusard et son sac à puces malfaisant.
Vautré sur son lit, Theodore mordilla un crayon vert et grimaça au goût amer du bois mouillé. Oh, les choses étaient simples : si des Aurors faisaient leur entrée à l'école, alors oui, Snape était un traître… ou alors il les utilisait pour protéger sa couverture, ce qu'il prétendait depuis des lustres. Drago… le Slytherin se concentra sur des gribouillis notés au crayon jaune : son cousin détestait Snape et il était logique que ce dernier ait recours à Nott pour lui transmettre des informations que Drago n'aurait jamais crues devant de lui. Ces informations étaient-elles justes ? Quelque chose ne collait pas dans tout ça : pourquoi Snape se démenait-il tellement pour aider Drago ? Il lui manquait un élément… Theodore soupira et accrocha une mèche de cheveux derrière une oreille. Après tout, qu'est-ce que cela pouvait bien lui faire, à lui, que Snape les trahisse et que Drago et ses alliés se fassent pincer ? Rien évidemment… mis à part le fait qu'il avait trempé, légèrement, dans cette affaire et qu'il avait intérêt à jouer finement pour ne pas être enrôlé de force ou stigmatisé comme un traître lui aussi. Bon sang qu'il haïssait ce monde !
La poignée de la porte tourna et Theodore froissa aussitôt la feuille qu'il tenait à la main en se tournant vers le nouvel arrivant. Gabelli ! Pour une fois Merlin était de son côté.
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« Il faut que je sois plausiblement hors jeu.
-Si je m'en charge, je pourrais aussi bien me promener avec une cible sur le dos, grommela l'Italien.
-Je n'ai confiance en personne d'autre.
-J'en suis flatté, mais dis-toi qu'aucun Slytherin ne s'y prêtera, pour la raison que je viens de t'énoncer. »
Alessandro laissa Nott déverser un torrent de jurons, certains plutôt imagés qu'il n'avait encore jamais entendus et qu'il se promit de garder dans un coin de sa mémoire.
« Sais-tu quand tout cela doit avoir lieu ?
-Pas avant le couvre-feu.
-Dumbledore ! s'exclama Alessandro.
-Quoi, Dumbledore ?
-On ne peut pas laisser faire ça !
-Ah oui ? insinua Theodore Nott avec un air plutôt mauvais : tu sais que beaucoup seraient ravis qu'il débarrasse un peu le plancher. Le garçon leva les mains devant le visage rouge de colère de son voisin et reprit : idiot ! Tu crois que Drago Malefoy est de taille à lutter contre lui ?
-Il aura de l'aide !
-Aucun des alliés qui sont dans cette école ne fait partie de cette opération. Quant aux autres… nous ne sommes pas de taille, crois-moi. Gabelli, Dumbledore n'est pas une proie facile, mais tiens-tu à ce que des petits ou certains d'entre nous soient la proie de Mangemorts ? »
Alessandro se laissa tomber sur le lit le plus proche de lui, fixa son interlocuteur d'un regard morne et lui fit signe de continuer.
« Snape est prévenu et je pense que nous serons tous consignés dans les cachots, mais tu sais aussi bien que moi que beaucoup n'obéissent jamais à un ordre.
-Tu veux qu'on surveille les abords de la Salle sur Demande et de la tour d'Astronomie ?
-Et que vous stupefixiez chaque élève qui s'y aventure, et moi avec. »
Alessandro soutint le regard de Theodore Nott pendant de longues secondes, avant de baisser la tête :
« Laisse-moi réfléchir à un plan, il s'interrompit en entendant au loin le timbre assourdi de la grande horloge sonner la demie de quatre heures : j'ai faim ! »
L'autre garçon se leva brusquement et se dirigea vers la salle de bain, soudain très pâle, une main devant la bouche. Alessandro le rejoignit rapidement :
« Je vais trouver une solution, tu as ma parole, dit-il en attrapant son avant-bras, Nott tremblait légèrement comme s'il avait eu froid : veux-tu que je te rapporte une potion ? »
Le Slytherin secoua la tête et l'Italien l'abandonna, attrapant une veste et son sac à dos. Le temps était au beau fixe depuis plusieurs jours et il réfléchirait aussi bien au grand air.
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Cela faisait une demi-heure qu'elle était embusquée derrière les rayonnages à relire les titres de la même étagère, sans oser changer de travée de peur de faire craquer les lames de parquet. Evidemment, elle aurait pu en sortir, mais elle n'avait pas envie d'engager une conversation tournant autour du « Prince de Sang-mêlé » avec Hermione qui était encore plongée dans ses Almanachs. Elle n'avait même rien avec elle pouvant laisser croire qu'elle était venue travailler.
Theodore ne venait pas et elle sentait une lourde déprime la gagner, mais était incapable de juger s'il s'agissait juste d'une conséquence de sa fatigue ou bien si c'était l'indice qu'elle était plus attachée au « Prince de l'Arithmancie » qu'elle ne le croyait. Finalement, sortir avec quelqu'un était plus compliqué que cela ne le paraissait au premier abord… Un bruit de pas la tira de sa morne rêverie et, depuis sa cachette, elle aperçut bientôt l'objet de ses réflexions s'avancer dans la salle. Elle se retint de rire en constatant que le Slytherin paraissait déterminé à chasser la Gryffondor de leur salle en faisant le plus de bruit possible et en étalant ses affaires sur une bonne partie de la grande table, ne laissant qu'un petit espace à Hermione. Celle-ci finit d'ailleurs par se lever, très en colère, après que Nott eut fait trainer, pour la deuxième fois, les pieds de sa chaise sur le sol.
Emilie sortit des rayonnages, surprenant le garçon qui esquissa un sourire et l'entraina avec lui derrière les rayonnages. Cette fois-ci pourtant, Theodore préféra aller au fond de la salle et s'assit par terre, le dos calé par de lourds volumes reliés contenant de vieux numéros d'un éphémère journal d'étudiants de Poudlard.
« Si elle revient, je te jure que je la transforme en ragondin, cette fois ! » murmura-t-il tout en embrassant la Serdaigle.
Tous les deux restèrent un bon moment enlacés à ne rien faire. Theodore avait un bras passé autour des épaules d'Emilie et se sentait pour la première fois depuis plusieurs jours calme et presque soulagé, comme s'il avait laissé ses tourments et le plan délirant de son cousin à des milliers de kilomètres de là. Peut-être pouvaient-ils rester là, cachés, se faire enfermer toute la nuit dans la bibliothèque et n'en sortir que quand tout serait fini ? Avec un peu de chance ils s'entretueraient tous, le Seigneur des Ténèbres abandonnerait la partie et son père ne sortirait pas d'Azkaban. Avec un peu de chance…
Emilie releva un peu la tête sans laisser glisser son bras de la taille du garçon et examina un peu son profil aux yeux clos. Il avait l'air encore plus fatigué qu'elle. Tout près, derrière les lunettes, elle distinguait les cils très longs. Comme ça, presque endormi, il avait quelque chose de vulnérable…
Theodore ouvrit les yeux et dirigea un regard interrogateur vers son amie :
« J'ai eu une discussion avec mon père…
-Moi aussi, soupira Nott d'une voix sinistre, soudain rembruni, de l'air de celui confronté à un souvenir déplaisant.
-Et ?
-Ce fut assez… pénible », finit-il par lâcher, entrainant un petit rire gêné d'Emilie, qu'il partagea lui aussi au bout d'un instant.
Emilie prit une profonde inspiration et se redressa un peu, provoquant un froncement de sourcil de son voisin.
« Si tu veux… elle hésita et reprit : si tu préfères, nous pouvons arrêter de nous voir…
-Heureusement qu'on t'a placée chez les Serdaigles, marmonna-t-il avant de reprendre un peu plus clairement en resserrant son étreinte : à ton avis ? À moins que tu n'aies des remords ? » ajouta-t-il, avec un peu d'amertume.
Emilie le fit sursauter en lui pinçant légèrement la taille. Theodore Nott, un rebelle ? Chatouilleux, en plus ? Elle ne prit pas la peine de vérifier son hypothèse, mais se dégagea un peu pour ouvrir l'une des poches de son sac.
« Il faut que nous puissions nous joindre facilement…
-Comme Gabelli et toi ? »
La question la prit par surprise, mais la jalousie du garçon était perceptible sous le ton nonchalant de la voix.
« Quoi, Gabelli et moi ? La jeune fille corrigea tout de suite la sécheresse de son ton : Theo…
-Ecoute, je ne sais pas comment vous faites, mais je sais que vous pouvez communiquer. »
Emilie soupira tandis que son ami se redressait, les jambes en tailleur.
« Je ne sais pas en quelle langue il faudra que je te le dise pour que tu finisses par me croire, mais Alessandro est un ami, non, corrigea-t-elle : mon meilleur ami.
-Il n'y a pas si longtemps…
-ça suffit, Theo, que veux-tu à la fin ? » coupa Emilie, peu désireuse de laisser la conversation s'enliser dans un terrain aussi mouvant.
Le Slytherin baissa la tête, retira ses lunettes et pressa ses mains sur son visage.
« Excuse-moi, je crois que je suis fatigué.
-Moi aussi », répondit Emilie en se rapprochant et en passant un bras autour de ses épaules, déposant un baiser sur sa joue. Le garçon ne la laissa pas continuer, mais embrassa ses lèvres.
Au bout de plusieurs minutes, elle reprit la parole :
« Alessandro et moi utilisons un charme de Protée placé sur des pièces de monnaie, mais j'avais un moyen plus simple à portée de la main… le problème c'est que je n'y avais pas pensé…
-Et c'est ?
-Les signaux de fumée. »
Emilie faillit éclater de rire en découvrant l'air ahuri de Theodore chez qui la référence n'évoquait absolument rien.
« Non, c'est une plaisanterie. Les films d'indiens, tu sais…
-Pardon ?
-Le cinéma ! Les westerns avec les cowboys et les indiens ! Des images qui bougent, avec du son et de la musique…
-J'ai une assez bonne idée de ce qu'est le cinématographe, merci, commenta Theodore d'un air un peu vexé.
-Tu y as déjà été ?
-Non, répondit le garçon tout doucement en secouant la tête.
-Excuse-moi, j'oublie toujours qu'on ne vient pas du même… du même milieu finit-elle par dire, à défaut de trouver un terme plus adéquat.
-Non, en effet, approuva Theodore avec un léger sourire : et alors, ton idée géniale ? Je commence à avoir peur… »
Emilie sortit un petit bloc de feuillets d'un jaune violent et entreprit d'expliquer à un Sang-pur le concept des Post-it moldus et leur détournement par une entreprise de papeterie magicienne française.
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Luna Lovegood adressa un grand sourire un peu rêveur au portrait et articula d'une jolie voix chantante le mot de passe. C'était tellement simple… rien à voir avec les questions auxquelles les Serdaigles devaient répondre pour espérer rentrer chez eux. Evidemment, seuls les premiers à franchir la porte le lundi matin devaient se creuser les méninges : après, la solution circulait d'élève en élève avec la rapidité d'un feu de paille. Mais tout de même, on devait faire un petit effort…
Le comité restreint de l'Armée de Dumbledore était déjà presque au complet autour d'une table, vers le fond de la salle. Neville se leva pour aller chercher une chaise et chacun se poussa un peu pour faire de la place à la nouvelle arrivante.
« Harry pense que quelque chose de grave va arriver ce soir, commença Hermione, assumant clairement la direction des opérations : on ne sait pas quoi exactement, reprit-elle en répondant à la question restée non formulée par la Serdaigle, mais Dumbledore sera absent une partie de la soirée. Il veut que nous surveillons Snape et…
-Qui, Dumbledore ?
-Non, Harry », corrigea Ron Weasley.
Hermione soupira avec un léger agacement et continua ses explications :
« Nous allons nous diviser en deux groupes et nous poster près du bureau de Snape et en bas de l'entrée de la tour d'astronomie.
-Nous devrions peut-être aussi songer à la Salle sur Demande, non ? »
Tous regardèrent Neville qui rougit d'être ainsi le centre de l'attention.
« Je veux dire… Malefoy y passait tout son temps…
-Malefoy est à l'infirmerie, intervint Ginny Weasley.
-Mouais, ça fait un bout de temps qu'il s'y prélasse », fit son frère qui attrapa soudain la carte des Maraudeurs qu'Hermione avait laissée pliée sur la table, sans remarquer le regard excédé de sa sœur.
Hermione reprit la parole, mais Ron n'écoutait plus, trop occupé à scruter le vieux parchemin.
« Malefoy n'est plus à l'infirmerie.
-Quoi ? »
Ginny saisit la carte et l'étala sur la table, tandis que tous se penchaient pour mieux voir. Ils eurent beau lire et relire toutes les petites étiquettes symbolisant les élèves qui se promenaient dans le château, aucune ne portait le nom de Drago Malefoy.
« S'il est à Slytherin, il n'apparaîtra pas, observa Hermione, les sourcils froncés.
-Je crois que Neville a raison : il faut aussi surveiller la Salle sur Demande, prononça la grande fille rousse d'une voix ferme.
-Très bien, comment nous répartissons-nous ? Nous sommes cinq, remarqua Hermione.
-Deux au bureau de Snape, deux à la Salle sur demande et…
-Je veux bien rester seul à la Salle sur Demande, dit Neville : après tout, c'est peut-être une fausse piste. Pour le reste, nous sommes sûrs…
-C'est hors de question, trancha Ron.
-J'attendrai seule en bas de la tour d'astronomie, intervint Ginny qui parla plus fort pour couvrir les protestations de son frère : c'est là que tout risque de converger, non ? Je vous contacterais s'il se passe quelque chose, mais c'est vous qui serez aux premières loges », expliqua-t-elle.
