Chapitre 11 : Rendez-vous nocturne
Il avait passé une partie de sa journée à et lire et, maintenant, il se sentait étrangement vide. Il avait lu le carnet de Lily Evans jusqu'à la moitié de sa quatrième année. Au même âge, son père lui avait semblé bien plus débrouillard que lui. Ce goût pour l'interdit qu'il avait partagé avec James, Sirius et Peter attirait Teddy. Bien qu'ils aient passé leur adolescence au moment où Lord Voldemort gagnait en puissance, il s'était dégagé du journal de Lily une telle insouciance que c'était comme si les évènements ne les atteignait pas.
Teddy les enviait énormément. Après tout, lui n'avait pas beaucoup d'amis et il n'avait participé à aucune expédition digne de celles des Maraudeurs.
Assis à la table des Gryffondor, il joua un instant avec sa nourriture. Son père avait arpenté cette pièce des milliers de fois. Il y avait passé avec ses amis des moments que Teddy ne pouvait qu'imaginer. Lui n'avait rien pu partager avec lui. Pas même un sourire.
Victoire fit finalement son apparition. Lorsqu'elle entra dans la grande salle, il leva immédiatement la tête vers elle. Est-ce qu'elle souriait ? Est-ce qu'elle avait l'air déçu ? Pas particulièrement. Ni pour l'un, ni pour l'autre.
Elle s'installa entre lui et une élève de septième année qui grommela quelque chose au sujet de la présence de certaines Serdaigle à la table des Gryffondor.
« Alors ?
_ Laisse-moi le temps de m'installer, tu veux ? »
Elle attrapa une assiette vide et commença à la remplir de gratin de pâtes. Teddy, qui avait déjà fini de manger, se mit à jouer avec sa fourchette.
« Tu as appris quelque chose ?
_ Je ne sais pas.
_ Comment ça, tu ne sais pas ? »
Il dût attendre que Victoire ait avalé sa fourchetée de pâtes pour avoir sa réponse.
« On était en train de dessiner une carte d'Orion quand un hibou est venu lui remettre une lettre.
_ En plein cours ?
_ Oui. Moi aussi je me suis dit que ça devait être un message important. Elle l'a lu et je crois qu'elle avait l'intention de le ranger dans une poche quand deux Serpentard se sont mis à se disputer au sujet d'une plume et d'une gomme à encre. »
Elle avala une gorgée de jus de citrouille.
« Je me suis levée. J'ai prétexté avoir fait tomber mon parchemin mais de toute façon, personne n'a fait attention à moi. J'ai lu le message. »
Une lueur s'alluma dans les yeux de Teddy, mélangeant excitation, fierté et curiosité.
« Alors ?
_ Elle a rendez-vous ce soir à minuit à la tête de sanglier. Il faut que tu saches pourquoi. »
Il acquiesça.
« Je ne peux pas t'accompagner pour cette fois. Toi, elle ne te reconnaîtra pas mais moi, je ne peux pas changer de visage. »
Elle posa la main sur la sienne.
« Tu feras attention, n'est-ce pas ?
_ Tu vas me le demander à chaque fois qu'il va se passer quelque chose ? »
Elle se mit à rire.
« Probablement. Je dois tenir ça de ma mère. »
Il rit avec elle. Fleur Weasley avait un certain don pour agacer les gens. Il suffisait de demander son avis à sa tante Ginny pour comprendre qu'apparemment, elle avait toujours été comme ça.
« Heureusement que Victoire tient plus de Bill que de Fleur, avait coutume de dire Ginny. Je ne comprends toujours pas ce qu'il lui trouve. Même après tant de temps. »
En attendant, Teddy, lui, était bien content que Bill et Fleur se soient trouvés. Sans eux, il n'aurait pas eu Victoire auprès de lui…
Tout seul devant le portail, Teddy commençait à douter. Il aurait aimé que son amie puisse rester auprès de lui. Malheureusement, il était hors de question que Victoire mette un pied dehors. Malheureusement, ou heureusement. Il se faisait trop de soucis. Il le savait.
A l'heure où tous les élèves étaient normalement au lit, Teddy s'était glissé par l'ouverture du portrait et s'était dirigé vers le bureau du professeur Rockwell. Par trois fois, il s'était assuré qu'il avait la fameuse autorisation dans la poche. Le professeur n'avait pas posé de question quant à la raison de son excursion nocturne. Il l'avait escorté jusqu'au portail et lui avait recommandé d'être de retour dans deux heures sans quoi, il lui faudrait passer la nuit dehors.
Il était onze heures et demi et la nuit était douce. Une petite brise venait danser dans ses cheveux. Teddy s'assura une dernière fois que le professeur n'était plus en vue puis il retira sa cape. Il avait enfilé les vêtements les plus vieux et les plus abîmés qu'il avait pu trouver. Il savait que le subterfuge ne tiendrait pas longtemps pour qui le regarderait d'un peu plus près. Androméda Tonks s'était toujours battue pour que son petit-fils ait des vêtements corrects.
Son pantalon était un peu trop court. Un trou était apparu il y a bien longtemps au niveau du genou droit, Teddy avait tiré sur les bords pour l'agrandir au maximum. Des taches maculaient l'une des poches. Il ne se souvenait plus s'il s'agissait d'encre ou des restes d'une vieille potion qui n'avait pas tenu le coup. Quant à sa chemise, elle avait perdu quelques boutons et était tellement froissée qu'elle donnait l'impression qu'une horde de scrouts à pétards l'avait prise pour doudou.
Mais ça tiendrait le coup. Au moins pour la soirée. Il aurait aimé ajouter une cape mais il n'en avait pas trouvé d'assez vieilles ou d'assez abîmées pour parfaire son déguisement.
D'ailleurs, en parlant de cape… Il roula la sienne en boule et la cacha dans les fourrés. Normalement, personne ne s'aventurait aussi près de l'école. Il n'y avait aucun intérêt à venir ici pour un sorcier qui avait terminé ses études. Quant aux moldus, ils ne voyaient qu'un vieil amas de ruines protégées par une pancarte : danger, interdiction d'entrer.
Il prit une grande inspiration, se motiva mentalement pour changer d'apparence. Ce n'était pas très compliqué pour lui, la preuve en était, tous les jours de sa vie, il arborait un visage qui n'était pas le sien.
Une main se posa sur son épaule. Teddy sursauta et poussa un cri de frayeur. Il se retourna, fit face au professeur Flostrane. Mince, la mission était fichue.
« Je me suis demandée si vous allier venir ou non. »
Teddy ne savait pas quoi répondre. Il déglutit.
« Je suis viré, c'est ça ? »
Le professeur Flostrane éclata de rire.
« Non, vous n'êtes pas viré ! Remettez votre cape, il fait froid. »
De toute façon, il n'avait plus aucune raison de se déguiser maintenant qu'il avait été repéré. Il reprit sa cape cachée dans les fourrés et l'enfila.
« Venez avec moi, monsieur Lupin. Je crois que nous avons besoin de parler. »
Teddy n'était pas bien sûr de ce qu'il devait lui dire. Il la suivit néanmoins. Ils descendirent le chemin menant à Pré-Au-Lard. Le village était plongé dans l'obscurité. Ici et là, quelques flaques de lumière émanaient d'une fenêtre ou de la baguette d'un promeneur nocturne. A cette heure-ci, tout le monde dormait et Teddy commençait à se dire que lui aussi devrait être au lit.
Le professeur Flostrane l'entraîna vers la taverne de la Tête de Sanglier. Teddy n'y était jamais entré. L'endroit ne lui inspirait pas confiance et puis il avait entendu de drôles d'histoires au sujet du propriétaire du bar. Il avait entendu dire qu'il versait des potions inconnues dans les boissons de ses clients afin de mieux les détrousser. Sur le coup, il avait trouvé ça idiot. Mais maintenant qu'il était plongé dans l'obscurité, au beau milieu de la nuit, il se demandait si c'était réellement des histoires ou la vérité.
Le professeur Flostrane s'arrêta sur la pas de la porte et se tourna vers lui.
« Je vous attends.
_ Vous avez rendez-vous ce soir. »
Elle se mit à rire.
« Monsieur Lupin, le message vous était adressé. J'ai rendez-vous avec vous. »
La surprise fut telle que le garçon fut incapable de répondre. Il suivit son professeur à l'intérieur de la taverne. Le barman leur adressa un coup d'œil à mi-chemin entre l'antipathie et la surprise mais il ne fit pas de commentaire.
Teddy observa un instant les clients. C'était à qui serait le plus effrayant ou le plus glauque. Il se sentait réellement à part, lui, un garçon de quatorze ans. Le professeur Flostrane lui fit signe de s'asseoir à une table un peu à l'écart.
« Je sais que Diogène Rockwell vous a demandé d'enquêter sur la présence d'un Mangemort parmi vos professeurs. »
Teddy croisa les mains sur ses genoux. Il n'avait, de toute façon, rien de mieux à faire pour l'instant.
« Il n'y a pas de Mangemort à Poudlard. Le professeur McGonagall y a soigneusement veillé.
_ Alors pourquoi… ?
_ Parce qu'il voulait que vous mettiez les pieds dans le présent. »
Teddy haussa les sourcils.
« Je ne comprends pas. »
Flostrane soupira. Elle avisa le barman qui venait dans leur direction et commanda deux bièraubeurres. Elle attendit que les consommations n'arrivent devant eux pour reprendre la conversation là où elle l'avait laissée.
« Depuis que vous avez mis les pieds dans cette école, vous n'avez cessé de regarder la plaque de la grande salle. »
Teddy baissa les yeux.
« Je voudrais comprendre, dit-il. Je voudrais comprendre pourquoi il a fallu qu'ils meurent tous les deux et pourquoi je dois me contenter d'être toujours tout seul. »
Flostrane soupira à nouveau.
« Vous n'êtes pas tout seul. Et vous ne l'avez jamais été. Vous vous complaisez à vivre dans un monde de larmes et de douleurs à tel point que vous oubliez de vivre pour vous-même. »
Teddy baissa la tête. Que pouvait-il répondre à ça ?
« J'ai écrit à Nevaeh Tomms pour lui demander où était le carnet de Lily Evans.
_ Vous connaissiez son existence ?
_ Bien sûr. Il ne s'y passe pas une page où Lily ne parle pas de moi. »
Teddy la regarda droit dans les yeux.
« Kiera, reprit-elle. Kiera Adams, épouse Flostrane. J'ai côtoyé Lily Evans et j'ai côtoyé votre père.
_ Pourquoi avoir demandé le carnet ?
_ Pour que vous en appreniez un peu plus sur Remus, pour combler une partie du manque qu'a causée son absence auprès de vous.
_ Mais et cette histoire de Mangemort alors ? »
Décidément, Teddy n'y comprenait plus rien.
« Diogène n'était pas d'accord avec moi. Il disait que je ne ferais que raviver vos blessures. Il voulait vous forcer à faire attention aux gens autour de vous. Il voulait vous faire comprendre que vous n'étiez pas le seul à souffrir de cette guerre. »
Teddy se sentit honteux. Et déçu aussi. Il avait voulu résoudre cette énigme. Eh bien. On pouvait dire que c'était maintenant chose faite. Pas de Mangemort, pas de professeur louche…
« J'ai tout loupé, n'est-ce pas ?
_ C'est à vous de voir. Vous avez quatorze ans, il n'est pas encore trop tard pour commencer à vivre. Vous avez terminé la lecture du carnet de Lily Evans ?
_ J'en suis à décembre 1974. »
Flostrane sourit.
« Le bal de Noël. Je m'en souviens. Le premier baiser de James et Lily, Antonin Dolohov, Dumbledore dansant avec le professuer Arcanum. »
Son regard se voila un moment avant de se fixer à nouveau sur Teddy.
« Terminez votre lecture, monsieur Lupin et prenez votre décision ensuite. Mais sachez que vivre dans le passé d'un autre n'est pas une bonne solution. Découvrez qui était votre père, faites-vous votre propre idée sur celui qu'il était et ne perdez jamais de vue que votre mère l'a réellement aimé. »
Teddy acquiesça.
« Buvez votre bièraubeurre maintenant. Il est l'heure de rentrer. »
Teddy savoura sa boisson. Flostrane paya et ils sortirent. L'air ambiant était toujours aussi doux, toujours aussi agréable. Ils remontèrent le chemin menant au château et rentrèrent. Flostrane raccompagna Teddy jusqu'au portrait de la Grosse Dame.
« Bonne nuit, monsieur Lupin. Et n'oubliez pas de vivre. »
Teddy lui souhaita bonne nuit à son tour avant d'entrer dans la salle commune puis de filer dans son dortoir. Il se jeta dans son lit, croisa les bras sous sa nuque. Il n'était pas bien sûr de savoir ce qu'il devait penser de cette histoire. Qui avait raison ? Rockwell ou Flostrane ?
Avait-il réellement vécu dans le passé de ses parents jusqu'à oublier qu'il avait lui-aussi une vie ? En sondant ses souvenirs, Teddy se dit que c'était indubitablement vrai. Il soupira.
Flostrane lui avait demandé de terminer la lecture du carnet. Très bien. Il l'empoigna, saisit sa baguette et tapota le coin. D'abord finir la lecture, ensuite se faire une idée.
