Disclaimer : je ne possède bien entendu aucun droit sur les personnages, les lieux et les situations créés par J. K. Rowling.

Chapitre 53

Snape se redressa sur ses coudes, un peu sonné, et examina les alentours avant de se relever, sans cesser d'observer le Seigneur des Ténèbres. Il paraissait abattu, hagard, mais le Mangemort ne s'y fiait pas, tout juste confronté à l'une des manifestations les plus effroyables de magie incontrôlée dont il ait été témoin. Leur chef écoutait le rapport de Greyback quand il s'était mis subitement à hurler, un cri primal, de douleur, de rage, de désespoir. Des arbres avaient pris feu, le toit d'une bâtisse avait carrément explosé, les tuiles blessant, et peut-être tuant, plusieurs personnes en retombant. Un homme, près de Snape, s'était affaissé, la main crispée sur la poitrine comme pour empêcher son cœur de s'en échapper. Des bruits retentissaient partout, annonciateurs d'autres catastrophes. Puis tout s'était interrompu, aussi brutalement que cela avait démarré.

La plupart des autres Mangemorts, portaient encore leurs masques, une grave erreur s'ils étaient amenés à prendre part à un combat dans la pénombre, jugea Snape, mais ce masque qui dissimulait leurs traits ne pouvait masquer l'odeur âcre de la transpiration, ni celle de l'urine. Il n'était plus question de ferveur, mais de peur, ici.

« Nous attaquons maintenant, dit enfin leur chef, d'une voix mal assurée. Maintenant ! » cria-t-il.

Un homme qui avait juste rappelé qu'ils n'avaient encore réglé aucun plan fut décapité sur le champ. Sa tête roula jusque sur la route, puis elle tomba dans le fossé. Luttant contre la nausée, Snape sentit sur lui le regard de Saturnus Nott et repensa à leur conversation passée. La folie s'était emparée de l'esprit du Seigneur des Ténèbres et il ne recouvrerait jamais le moindre semblant de raison, avec une âme aussi exsangue que la sienne car, Snape en était persuadé, c'était la perte de l'une des parcelles cachées de son âme qui avait ainsi écartelé le Seigneur des Ténèbres. Plus que deux, pensa-t-il, en avisant Nagini qui desserrait ses anneaux autour des jambes de son maître.

« Nagini », souffla leur chef, ramenant la tête du reptile contre lui, comme pour le protéger.

Oh oui, il allait vouloir le préserver comme la prunelle de ses yeux, maintenant, réfléchit Snape.

Les ordres de Voldemort avaient déjà été suivis d'effet et on entendait le bruit de petites explosions retentir dans leur dos. Snape se retourna en direction de Poudlard et comprit : il devait être le seul à visualiser la beauté des défenses de Poudlard cette nuit-là. Le dôme était magnifique, comme ruisselant de pierreries, ses sortilèges révélés par la lueur de la lune et parfois rehaussé des malédictions des Mangemorts qui venaient ricocher dessus. Un feu d'artifice, pensa Snape qui retint presque un sourire. Non, ce n'était pas un spectacle, c'était une guerre.

Il sentait toujours en lui la magie de Poudlard : ainsi, il en était encore le maître. Il aurait pu détruire ce dôme, mais il savait qu'il ne tiendrait pas longtemps : alors autant le laisser en place et octroyer du temps aux retranchés. Jugeant qu'il fallait qu'il agisse pour rattraper sa « fuite », il s'avança, murmura plusieurs paroles inintelligibles, esquissa des mouvements de baguette particulièrement complexes et, soudain, le dôme devint visible à toute l'armée de Voldemort. On siffla, on cria, on applaudit et on attaqua de plus belle. Quand il fit de nouveau face à Voldemort, celui-ci sourit et inclina la tête en direction du Mangemort.

« Seigneur. Votre sécurité… »

Voldemort parut presque étreindre la tête de Nagini, trahissant ses craintes et Snape poursuivit :

« Je connais un endroit sûr. Indigne, j'en bien peur, mais vous pourrez surveiller les combats de là-bas tout en étant à l'abri ».

Prenant le silence de son chef pour un acquiescement, Snape ouvrit la marche, rejoint sur le champ par Saturnus Nott et les mena à une maison isolée, mais située en hauteur. La Cabane hurlante paraissaient encore plus sinistre qu'à l'accoutumée. Snape y pénétra avec presque autant de terreur que la première fois, plus de vingt ans auparavant. Il ne fallut que quelques sortilèges à Voldemort pour faire disparaître la plus grande partie de la poussière, redresser une table et plusieurs chaises, puis volatiliser le piano déglingué. Il tourna sur lui-même, à la recherche de quelque chose. Snape crut avoir deviné :

« Il y a un sous-sol, Seigneur.

-Vas vérifier qu'il est sûr, Severusss. »

Snape s'inclina et descendit l'escalier. A peine arrivé à destination, il s'assura que l'entrée du souterrain était toujours bloquée de son côté mais qu'on pouvait y entrer depuis Poudlard. Le fruit d'un froissement, non loin de lui, le fit sursauter et il avisa Nagini, sur ses talons. Le serpent venait d'arriver et le regardait. Il glissa le long des parois, sa langue fourchue testant l'air, les pierres, puis, peut-être satisfait de son examen, s'enroula au milieu de la pièce. Snape ne languit pas et remonta rapidement, heureux de cette inspiration de la dernière minute, qui pourrait bien livrer Voldemort et sa créature à Potter pourvu qu'on puisse l'informer du piège tendu.

Après une assez longue conférence avec Voldemort et le vieux Nott, Snape émergea enfin de la Cabane hurlante et rejoignit les autres. Le dôme avait désormais un éclat terni et s'opacifiait par endroits, là où il avait été le plus touché. Il ne résisterait plus longtemps. Snape apporta son concours à l'assaut, sans trop se fatiguer, juste de quoi rester dans son rôle. Une demi-heure plus tard, deux heures après le déclenchement des hostilités, le dôme se fissura et explosa sous les coups conjugués d'une dizaine de Mangemorts. On cria de joie, jusqu'à ce que l'on se trouve confronté aux antiques défenses de Poudlard. Snape se paya le luxe d'aller faire un rapport circonstancié au Seigneur des Ténèbres qui avait l'air satisfait mais crachait presque en exigeant qu'on progresse plus vite, qu'on s'empare du château sur le champ et qu'on lui amène Potter.

« Bientôt, Seigneur. Je vous l'apporterai moi-même », l'assura Snape.

S'il n'avait tenu qu'à lui, il aurait laissé l'armée assiéger Poudlard jusqu'à ce que les défenses cèdent d'elles-mêmes. Cela aurait pris des jours. Malheureusement, il ne pouvait pas gagner autant de temps.

Un homme avait été admis auprès de Voldemort : tremblant, il expliquait qu'Azkaban avait été pris, les prisonniers libérés. Snape se demanda si le messager s'en sortirait avec encore sa tête sur les épaules. Oui. C'était surprenant, mais Voldemort le laissa repartir indemne. Le vieux Nott avait l'air soucieux :

« Nous allons être pris entre deux feux.

-Par des Sangs-de-Bourbe sans baguettes ? interrogea Snape.

-Les baguettes…

-Sont au Ministère, sous bonne garde, Seigneur, répondit Snape.

-Ah, c'est vrai, je me souviens. »

Des pans de sa mémoire avaient-ils disparu avec la destruction des fragments de son âme ? se demanda l'espion.

« Où est Thicknesse ? Je ne crois pas l'avoir vu.

-Il a été convoqué, comme nous tous, répliqua Snape en redescendant vers le Pré-au-Lard et les grilles de l'école.

-Je ne l'ai pas vu », déclara le vieux Nott.

Snape haussa les épaules et continua sa route. Il espéra que ses anciens collègues et tous ceux encore présents au château avaient eu le temps de se protéger et dévala presque la pente qui menait à l'entrée. Il se raisonna et ralentit le pas, imaginant faire son entrée dans la Grande salle, comme chaque année, sa robe volant dans son dos. On s'écarta devant lui. Même Greyback, Bellatrix Lestrange, se turent à son approche. Il se planta face aux grilles, leva le visage vers le ciel qui s'éclaircissait déjà au-dessus des arbres et commença ses incantations, d'abord dans un murmure, puis plus fort, les bras étendus devant lui comme pour repousser ces grilles obstinément fermées.

Il s'amusait prodigieusement et aurait souri, s'il n'avait continué son incarnation de l'affreux Mangemort qu'il était. Il débitait des sornettes, des incantations tronquées, des bouts de Magie noire, des fragments de sortilèges qu'il avait inventés, des incantations de potions. Il se demanda s'il ferait une pause pour prendre sa baguette et y renonça : non, pas de baguette, devant des sorciers qui ne réfléchissaient qu'en termes de démonstration physique, l'apparente simplicité de sa démonstration n'en serait que plus impressionnante. Il se donna le luxe de paraître bégayer, comme fatigué (il venait simplement de se rendre compte qu'il maltraitait les déclinaisons latines et les accents grecs plus que de raison). A l'insu de l'assistance, il avait déjà abaissé les défenses de Poudlard sur toute la largeur de la grille quand il la fit voler en éclat. L'une des grilles s'arracha carrément de ses gonds et alla voler en direction de la Forêt interdite où elle retomba parmi les arbres. Il baissa les bras et laissa ses épaules se voûter un peu, entendit des clameurs autour de lui, puis des bruits de pas, de course. On le dépassa et on se jeta dans l'allée principale.

Au milieu du chemin, Snape se trouvait désormais quasi seul. Son petit show achevé, il avait honte d'avoir livré le château mais bientôt l'écho de coups sur du métal et de cris lui parvint. Au loin, les cloches sonnaient. C'était risqué, mais il courut et s'envola pour surveiller le champ de bataille. Il se demanda, au début, d'où sortaient tous ces chevaliers, puis il comprit et admira l'effet des sortilèges. Qui avait les animées ? Flitwick, sûrement. Les armures ne cessaient jamais le combat, mais continuaient de frapper les assaillants, même quand un bout manquait, quitte à jeter un gantelet, un heaume, une molletière à l'adversaire. Même démantibulé, chaque élément paraissait vivre sa propre vie et on voyait des chausses sautiller sur le sol pour prendre de l'élan et aller frapper un adversaire. Malgré tout, l'armée avançait. Snape poussa soudain un cri : une aile gigantesque l'avait frôlé, il plongea et fit volte-face. Le ciel était rempli d'énormes créatures grises. Il devina, plus qu'il ne reconnut, les gargouilles du château et partit à la recherche d'un endroit à couvert pour leur échapper.

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Passés l'excitation des premiers instants et les hourras à l'audition du rapport des éclaireurs, revenus de leur mission d'observation de l'entrée de Poudlard sur leurs balais, l'inquiétude avait refait surface. Il n'y avait rien de plus dur que d'attendre. On n'entendait rien, on n'avait que le récit de madame Bibine et de ceux qu'elle avait réunis autour d'elle pour connaître les difficultés des Mangemorts, mais aussi leur progression. Personne n'était dupe : depuis la disparition de la protection mise en place par les professeurs, puis le bruit lointain d'une détonation (on avait su plus tard qu'il s'agissait des grilles), on savait que l'engagement des combats n'était plus qu'une question de temps.

Les affiliés des Conjurés, des Détraqués et de l'Armée de Dumbledore conféraient doucement. On se répartissait en petits groupes mais on tentait d'équilibrer les forces. Certains étaient partis à l'assaut du château, avec plusieurs adultes, sachant que quelques « renégats » s'y déplaçaient en toute liberté. Ils voulaient s'assurer que personne ne les prendrait à revers. Harry Potter, Ron Weasley et Hermione Granger restaient à l'écart. Quelque chose ne tournait pas rond avec ceux-là, Potter avait l'air perdu, son ami aussi, et Granger semblait tenter de les apaiser. Pourquoi ?

Finalement, Minerva McGonagall donna l'ordre aux Elfes de servir un repas rapide, des sandwiches, des boissons chaudes, de quoi retrouver un peu d'énergie car, outre l'attente épuisante, les élèves et leurs professeurs n'avaient pas pu se reposer. Ils étaient debout depuis près de vingt-quatre heures et, quand l'adrénaline serait passée, ils risqueraient tout simplement de s'écrouler. Il n'était pas question d'être pris de faiblesse face à un adversaire.

Le ballet des éclaireurs s'intensifiait et la nervosité grimpait. Filius Flitwick et Minerva McGonagall avaient été trouver les jumeaux Weasley. Tous les quatre avaient conféré pendant un bon moment avant de disparaître dans la salle des professeurs, située à proximité de la Grande salle. Les espions n'avaient pas manqué, mais ils n'avaient rien appris. Au bout d'une demi-heure, les chefs des Gryffondors et des Serdaigles étaient revenus avec Fred et George, lévitant devant eux plusieurs dizaines de sphères opaques : des pièges, des explosifs. On demanda aux troupes de madame Bibine d'aller les semer un peu partout sur le chemin. Une jeune femme aux cheveux jaune fluo avait soudain pris la parole et demandé qu'on ne les dépose qu'à quatre cent mètres du château, et non au plus près des grilles, et en laissant cent mètres en avant des escaliers :

« Ils seront tellement pressés d'entrer à Poudlard qu'ils perdront toute prudence, expliqua Tonks : nous, en revanche, nous ne voulons pas être coupés d'une retraite et je n'aimerais pas devoir éviter nos propres pièges si je dois en plus me battre contre les Mangemorts ».

Malgré le repas, les traits étaient tirés, des rires éclataient ici ou là pour un rien, l'hilarité trahissant une réelle fatigue. Pomona Chourave était allée discuter avec la guérisseuse, puis avait quitté l'infirmerie pour les cachots. Elle était remontée une heure plus tard avec une grande boîte contenant cinq bouteilles, au moment même où on apprenait que les Mangemorts avaient liquidé les armures et n'étaient plus freinés que par les gargouilles qui les harcelaient depuis les airs.

« Attention, n'en renversez pas. Une dose par personne, dans le calme ».

La dose de potion de Régénération d'énergie en question tenait à peu près dans un dé à coudre, mais c'était toujours ça.

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« Bien, nous n'avons plus qu'à recommencer, soupira Slughorn une fois que madame Chourave eut quitté la salle avec les bouteilles de Régénération d'énergie. Mademoiselle Snape, veuillez me calculer ce qu'il nous restera d'ortie, de corne de crapaud et d'herbe de fée si nous triplons les doses. Je m'occupe des ustensiles ».

Slughorn dirigea le gros chaudron vers l'évier et fit couler de l'eau brûlante pendant plusieurs minutes, éclaboussant au passage le carrelage sur le mur. Quelques mouvements de baguette plus tard, trois grosses éponges s'activaient et récuraient toutes seules l'ustensile avec une efficacité qu'une armée de premières années consignés par Snape n'aurait jamais espéré atteindre. Emilie était en train de faire sa dernière soustraction. Il n'était jamais très bon de mélanger des ingrédients de provenances et de récoltes différentes, mais, en ajoutant ce qu'elle avait reçu des stocks de son père à ce qui se trouvait dans la salle de Potions, elle avait de quoi faire cinq fois trois chaudrons de Régénération d'énergie.

Elle communiqua ses résultats au Potionneur qui lui demanda de préparer les ingrédients.

« Je vais faire la cuisson. Laissez la première phase de Régénération, je vous la transférerai quand l'ébullition sera finie et que j'aurai ajouté la corne. »

Emilie n'avait pas encore pris son couteau. Slughorn, sentant que quelque chose clochait, s'arrêta et la regarda.

« Mademoiselle Snape ? Est-ce que vous pouvez vous presser un peu ? »

La Serdaigle avait enfin fait mine de se mettre au travail mais elle murmura plusieurs paroles que ne comprit pas Slughorn. En revanche, il arriva à interpréter son attitude et s'approcha d'elle plus rapidement qu'elle ne s'y attendait.

« Que se passe-t-il ? Allons ! »

Emilie fronça les sourcils et leva les yeux, la mine renfrognée.

« Je peux m'occuper de la cuisson, le chaudron n'explosera pas, vous savez. »

Le vieux Potionneur fit un pas, sa bedaine touchant presque le bras de l'élève. Il avait l'air très fâché.

« Je doute que vous me fassiez exploser un chaudron, avec ce nom, cette tête et ce caractère-là, mademoiselle, déclara-t-il d'une voix coléreuse. Vous croyez que c'est le moment d'exhiber une fierté mal placée ? »

Emilie se sentit désarçonnée par la réaction du Potionneur. Elle n'avait jamais vu dans cette salle qu'un homme jovial, peu exigeant, qui n'avait jamais voulu reconnaître sa valeur et qui avait abdiqué tous ses devoirs envers ses élèves et elle trouvait tout d'un coup devant elle un homme cassant, autoritaire et qui ne cherchait même plus à dissimuler les vraies raisons de ses préventions à son égard. Malgré son ressentiment à l'idée d'être encore confinée au rôle d'assistant auprès que quelqu'un qu'elle n'estimait pas, elle fut un peu honteuse de l'insinuation de Slughorn. « Fierté mal placée » ? Malheureusement, il n'avait peut-être pas tort.

Slughorn prit la feuille rédigée par madame Pomfresh plusieurs jours auparavant et l'agrandit jusqu'à en faire un grand poster qu'un coup de baguette envoya suspendre à l'une des lanternes du plafond.

« Lisez bien. Allez-y, prenez le temps qu'il faut pour le faire, l'encouragea-t-il d'un ton sarcastique. Nous avons quelques heures pour réussir à faire cela. N'oubliez-pas qu'il faudra parfois doubler, ou tripler les proportions. Ce n'est pas le championnat du monde du joyeux Potionneur, mademoiselle : si nous n'y arrivons pas, si nous ne délivrons pas ces préparations quand elles nous seront demandées, ce seront des vies qui seront en jeu. Celles de vos amis. Je me moque de savoir qui fera quoi, si vous pouvez faire plus que ce que je demande, si vous préférez faire une potion d pour montrer votre génie, mademoiselle. Ici, vous êtes sous mon autorité : je suis votre professeur, je suis Potionneur. Le titre de Maître des Potions n'est pas encore héréditaire, alors vous m'obéirez, mademoiselle Snape, même si cela doit froisser votre susceptibilité, qui elle, j'en ai peur, est bel et bien héréditaire ! »

Emilie crut que si quelque chose allait exploser dans cette pièce, ce serait elle. Elle savait qu'elle était rouge, pire que rouge, écarlate. Elle devait littéralement irradier, tant elle avait honte d'elle-même. Slughorn s'était éloigné et elle l'avait entendu marcher sur l'estrade. La craie crissait sur le tableau. Elle se retourna et vit qu'il y avait inscrit la recette de la potion de Régénération sanguine, avec le triplement des proportions, afin qu'aucun d'eux ne fasse une bêtise qui ruine la préparation. Il avait raison : dans l'urgence et avec des ingrédients en quantités nécessairement limitées, il n'était pas question de commettre des erreurs aussi grossières.

Le Potionneur la laissa mariner dans sa mauvaise conscience pendant un bon bout de temps. Il contrôla la préparation des ingrédients, démarra la cuisson et transféra Emilie la surveillance puis l'achèvement de la Régénération d'énergie. Elle s'exécuta sans dire un mot. Elle eut terminé avant lui et s'occupa du nettoyage des ustensiles et de la table de travail. Quand elle ramena le chaudron bien propre, elle constata qu'ils étaient presque synchronisés.

« Prenez la louche. J'en suis à 89, 90, là. Continuez, à 203 vous arrêterez le feu, puis vous prendrez la passoire et vous terminerez. J'ai besoin d'examiner cette liste… »

Elle venait juste de couper le réchaud quand la porte en bois, pourtant fermée, claqua plusieurs fois, comme entrainée par le souffle de plusieurs explosions. Heureusement, Emilie avait déjà ôté la louche du chaudron. Le Potionneur et l'élève se regardèrent et Slughorn murmura une incantation. La serrure cliqueta plusieurs fois : il venait de les enfermer.

« Laissez ça refroidir, et vous mettrez le tout en bouteille. Nous allons lancer l'anti-Cruciatius, la potion calmante et la Dictame distillée. Il réfléchit, je n'ai pas beaucoup de peau d'aspic. Je préfère l'économiser. »

Un grand « boum ! » retentit et ils sursautèrent. Slughorn continua, sans quitter le feuillet des yeux :

« Nous allons faire une version diluée du Gluos. Elle restera efficace, mais plus lente à faire effet. De toutes façons, si quelqu'un se fait une mauvaise fracture, ce n'est pas en prenant du Gluos qu'il pourra retourner combattre. La convalescence sera plus lente, c'est tout. »

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Le bruit sourd d'une, puis de plusieurs explosions, avait retenti jusqu'au plus profond de Poudlard. Les Elfes ne prenaient pas parti dans les querelles des sorciers. A Poudlard, leur loyauté allait au château, aux autorités légales des lieux. Alors on acceptait les petites requêtes, on préparait des en-cas, on transmettait des choses d'un bout à l'autre du bâtiment, sans panique et avec l'efficacité et la bonne volonté coutumières. Non loin des cuisines, les quartiers des Poufsouffles ne présentaient pas la même activité ordonnée.

On avait commencé par s'examiner. Les Slytherins d'un côté, et les autres, le plus loin possible, entassés comme des sardines dans la salle commune. Les saluts échangés par les plus grands, désignés par leurs organisations pour surveiller les plus jeunes, avaient eu un peu le goût de la trahison. Comment, Merrywhistle parlait à Nott ? Elle serrait la main de Zabini ? Bah ! Les murmures avaient escaladé et les plus grands avaient alors agi. Et quand les Poufsouffles avaient commencé à argumenter avec les deux responsables Gryffondors, Nott s'était approché, avait pris sa baguette dans sa poche arrière et murmuré deux ou trois choses que personne n'avait compris. Peu importait : le silence était revenu comme par miracle et les petits Slytherins, les petits serpents, avaient ricané. L'ordre était vite revenu. On avait sorti les jeux de cartes et attendu, l'œil rivé sur la pendule. Combien de temps cela allait-il durer ?

« Où sont les autres, Theodore ?

-Dans les cachots, répliqua Nott, pour la dixième fois, au moins.

-Tu es sûr qu'ils ne risquent pas de sortir ? Ce serait bête d'être pris à revers…

-Blaise, arrête. Je ne te dirais pas où ils sont, ni comment on s'est assuré qu'ils ne sortiraient pas.

-Bravo, merci pour la confiance…

-Tu te moques de moi ? Quelle confiance ? » lâcha Nott, mais en riant.

Il ne l'avouerait pas, mais l'écho des explosions, quelque part au dehors, lui avait flanqué la frousse. Aux autres aussi d'ailleurs. Merrywhistle, qui paraissait s'être transformée en moulin à paroles depuis une heure, avait soudain perdu sa voix. Blaise Zabini avait de toute évidence oublié la blague qu'il allait dire et ses traits étaient devenus sérieux. C'était étrange mais, alors qu'il savait qu'ils étaient à l'abri, Nott avait presque plus peur en entendant l'écho d'un danger lointain, qu'en y étant confronté.

Il se trouvait en sécurité. Il ne combattrait pas des gens qu'il connaissait, ni certains qu'il appréciait. Nott rit intérieurement : si jamais le Seigneur des Ténèbres gagnait, il aurait même la possibilité d'essayer de sauver sa peau en prétendant avoir protégé les plus jeunes ! Si Zabini ne décidait pas de le contredire, bien sûr… peut-être même qu'il pourrait avoir le temps de « délivrer » ses petits camarades de jeu et de livrer le château… Et après ? Et après il prendrait la Marque.

Nott se leva du siège qu'il occupait et s'approcha de la porte qu'ils avaient scellée, tout à l'heure. Blaise Zabini le rejoignit, puis Nott alla trouver les autres délégués.

« Je sors.

-Hein ? Ne fais pas l'andouille, Theodore.

-On ne pourra plus te faire rentrer, si tu changes d'avis, le prévint un Gryffondor.

-Si tu fais ça, tu n'auras plus le choix, lui glissa Zabini.

-Je n'ai déjà plus le choix, Blaise », lui répondit Nott.

De l'autre côté de la porte, les choses paraissaient à la fois normales et complètement irréelles. En fait, Nott avait été terrorisé, à un tel point qu'il avait d'abord filé dans les cuisines pour mendier un café, un peu de nourriture, et tenter de se reprendre. Dix minutes plus tard, il était de retour dans les cachots, non loin de l'entrée de ce qui avait été son refuge et qu'il avait décidé de quitté. Quel crétin ! Le couloir désert était bien éclairé. On n'entendait rien. Enfin, si, le bruit de ses chaussures. Nott se prit à marcher sur la pointe des pieds puis, sur le bord extérieur de ses chaussures. Il avait des mocassins. Pas le meilleur équipement pour se déplacer facilement. Il prit le temps de transformer un peu ses chaussures. Au bout de plusieurs tentatives, il avait des semelles en caoutchouc épais et des lacets qui lui permettraient de mieux les fixer à ses pieds. Le pantalon pouvait aller, le pull aussi. Il pensa soudain à ses lunettes et y appliqua un Fixatus : il n'avait pas envie de servir de cible géante parce qu'il les aurait perdues. Il parvenait au bas de l'escalier qui montait au hall principal, quand il remarqua l'autre garçon, assis sur les marches.

Theodore hésita, puis s'avança. Drago avait l'air d'avoir déjà été au milieu d'une ou plusieurs échauffourées, les cheveux en pagaille, un trou au genou de son pantalon, sa chemise avec plusieurs boutons arrachés et d'une teinte indéfinissable. Grise, noire, marron ? Sale, tout simplement. Il ne se leva même pas, mais regarda son cousin approcher d'un air morne. Il prit plusieurs inspirations, puis finit par articuler :

« Vincent est mort. »

Theodore s'arrêta au pied des escaliers et cligna plusieurs fois des yeux, comme pour mieux enregistrer l'information. Il avait entendu, mais il avait l'impression de ne pas comprendre.

« Dans la Salle sur Demande, continuait Drago. Potter s'était emparé d'un truc du Seigneur des Ténèbres et Vincent a conjuré un Feudeymon. Tout a flambé. Merlin, souffla-t-il : j'ai cru qu'on allait tous y passer… »

Theodore était surpris, il n'aurait jamais cru que Crabbe aurait réussi une telle chose. Du Feudeymon : c'était très con, mais il fallait une sacrée force pour le faire.

« C'est Potter qui m'a sauvé. Putain, Theodore, je dois une dette à vie à Potter ! Malefoy secoua la tête avec un sourire d'autodérision. Weasley a sorti Gregory de là.

-Où il est ?

-Gregory ? Je ne sais pas, répondit Malefoy en haussant les épaules. Je m'en fous. Il est mort, Theodore, reprit-il au bout d'un instant : je n'arrive pas à y croire. »

Theodore Nott hocha la tête, une épaule calée contre le mur. Ce n'était pas qu'ils n'aient jamais entendu parler de la mort, au contraire, surtout dans leur milieu… mais ils n'avaient jamais encore vraiment accepté qu'elle puisse les concerner.

« Qu'est-ce que tu vas faire ? » murmura Nott, l'estomac noué, se demandant s'il allait devoir livrer son premier combat là.

Drago haussa de nouveau les épaules, puis leva enfin les yeux vers l'autre Slytherin :

« Je ne sais pas. Il soupira : je voulais seulement qu'on garde notre position, Theodore. Nous sommes des vrais sorciers, pas les Sangs-de-bourbe. Il faut qu'on reconnaisse notre rang, notre ancienneté… Nos familles, la mienne en tous cas, remontent au XVIe siècle, parfois plus loin encore, ça doit compter pour quelque chose, quand même ! Mais… les tuer ? Il secoua la tête : je ne veux même pas tuer Potter ! On s'est battu, l'année dernière. Je crois qu'on a failli faire exploser les toilettes, se rappela-t-il, en riant doucement. En dix minutes, on a réussi à tout saccager, mais pas à s'entretuer. Devant le regard dubitatif de Nott, qui se rappelait de l'état de son cousin après cet épisode, Drago secoua encore la tête : Potter a employé un sortilège sans savoir ce qu'il ferait vraiment. Il aurait pu me liquider vingt fois, et moi aussi ! Finalement… rien. »

Il se tut. Un bruit sourd, encore une explosion ?, retentit.

« Si je les rejoins, je devrais frapper les profs… Il y a des renforts, aussi, non ?

-Les septièmes et sixièmes années aussi sont là, pour la plupart, précisa Nott. Il hésita, et finit par avouer : j'y vais. »

Drago le regarda longuement sans rien dire, puis hocha la tête.

« Bonne chance. Il fronça soudain les sourcils et dit : j'espère que mon père…

-J'espère éviter de me mesurer à lui, Drago.

-Si ça devait mal tourner, peut-être que je pourrais parler d'un Imperius : on t'aurait forcé… »

Theodore sourit, son cousin aussi. Aucun des deux ne croyait qu'une excuse aussi mal ficelée marcherait. Nott grimpa deux marches et se pencha vers Malefoy. Il posa sa main sur son épaule et l'étreignit légèrement avant de reprendre son ascension. A mi-chemin, il fit une pause pour porter l'insigne choisi par les rebelles de Poudlard : des bandes rouges, vertes, jaunes, bleues et blanches, symbolisant les différentes maisons. Ils ne s'étaient pas foulés, songea Nott qui en profita pour ôter sa cravate et la jeter par terre.

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Le hall était rempli d'élèves, les professeurs en avant, juste dans l'embrasure des portes. Nott qui fit tout ce qui était en son pouvoir pour se faire le plus petit possible, louvoya d'un groupe à l'autre pour finalement repérer ceux qu'il cherchait : ses anciens voisins de dortoir. Barrier et Tosnay n'avaient pas l'air ravis, mais ils lui firent une place. Gabelli, apprit-il, était consigné à l'Infirmerie. Magda Leuthold qui se trouvait à proximité, se crut obligée de faire une remarque sur la « bonne planque » de leur ancien chef d'organisation, vite mouchée par Barrier et Tosnay, leurs paroles renforcées par le regard mauvais de Nott. On avait beau savoir qu'il était de leur côté, la méfiance restait aussi forte.

On s'agita devant. Tous se portèrent vers l'avant, débutant une cohue stoppée net par un ordre de Minerva McGonagall. On dégagea le passage et on vit la chef des Gryffondors et les autres chefs de maison, suivis par deux élèves, tenant leur balai à la main, leurs vêtements déchirés portant le témoignage des combats. Simples observateurs, les troupes de Rolanda Bibine étaient devenus des cibles depuis que le ciel s'éclaircissait. Au dehors, la pagaille du combat était audible. Les explosions venaient de s'arrêter : tous les pièges mis en place avaient été détruits et ce n'était plus qu'une question de minutes avant que les assaillants ne rejoignent la place principale, au pied des marches.

« Fermez les portes ! cria McGonagall. Comme on murmurait que l'escadron de madame Bibine était encore à l'extérieur, elle expliqua : pour quelques minutes, seulement ».

Le professeur porta sa baguette à sa gorge et sa voix retentit, haut et clair.

« Nous devons tenir. Le professeur Lupin et plusieurs des personnes venues à notre rescousse m'ont assurée que des renforts devaient arriver. Dans combien de temps, je l'ignore, malheureusement. Les Mangemorts ont franchi les grilles, ils sont à quelques mètres de la cour d'honneur. On s'agita un peu, comme si le fait de le dire à haute voix renforçait la terreur, et l'Ecossaise reprit : ils ne doivent pas entrer dans le château. S'ils y parvenaient, tout serait perdu : nous sommes trop peu nombreux, trop peu aguerris pour espérer reprendre un tel labyrinthe. Le combat doit donc se tenir sur un terrain que nous pouvons maîtriser. »

McGonagall prit une profonde inspiration. Tous les yeux étaient braqués sur elle. A ses côtés, Filius Flitwick eut un grand sourire et hocha la tête plusieurs fois, comme s'il encourageait ses élèves en classe avant un exercice difficile.

« Le parvis est un espace dégagé. Il a aussi l'avantage d'être proche des portes. C'est ce que nous défendrons. Elle se tut un instant et, encouragée par le silence, poursuivit : je veux que ces portes soient défendues, sans interruption, par deux groupes d'élèves. Nous allons y poser des protections, bien sûr, mais vous aurez la responsabilité de les ouvrir pour admettre les blessés et vous devrez les refermer aussitôt. Vous ne devrez abandonner votre poste sous aucun prétexte, est-ce compris ? »

Elle observa les personnes réunies, nota la présence de madame Pomfresh et de ses aides, dans l'encadrement de la porte de l'infirmerie.

« Vos professeurs se porteront en première ligne. Répartissez-vous en petits groupes, mais ne vous engagez pas seuls ! »

Le mouvement de son collègue Serdaigle l'interrompit :

« Nous défendons le château, intervint Flitwick : gardez votre poste, ne laissez pas nos ennemis avancer, mais ne vous aventurez pas à les poursuivre ! Ne vous grisez pas d'une petite victoire : ne sous-estimez surtout pas nos opposants ! ».

On s'organisa fiévreusement. Quand on rouvrit les portes, madame Bibine et les élèves à sa suite volèrent directement dans le grand hall, freinant brutalement, puis tournant autour des murs le temps de perdre de la vitesse et de pouvoir atterrir.

« Ils arrivent ! »

Le professeur de vol à balai courut vers Minerva McGonagall et lui chuchota quelque chose urgemment. La vieille femme pinça les lèvres et, ceux à proximité, l'entendirent répliquer :

« Prévenez Hagrid ! Elle soupira : les créatures de la Forêt interdite ont les moyens d'en éliminer les intrus, je pense…

-Le loup-garou n'a pas de prédateur, Minerva, à l'exception d'un sorcier », rappela Remus Lupin, le visage gris.

Les groupes s'étaient formés et placés. Quand Theodore Nott sortit du château, surpris par la fraicheur et la lumière pâle du petit matin qui se dessinait déjà, il scruta la ligne de l'horizon. Il ne voyait rien encore. Qui arriverait le premier ? Qui devrait-il frapper ? Il avala sa salive à plusieurs reprises et essuya ses mains moites sur son pantalon. Il n'était pas le seul à être mal à l'aise. Leurs rangs bruissaient de petites phrases chuchotées, de déclarations destinées à personne, si ce n'est à évacuer la peur, ou tout au moins la paralysie de la terreur.

Soudain, on recula, poussé par le premier rang qui faisait un pas en arrière, par réflexe. Au loin, à peine visible, on distinguait une ligne sombre mouvante. La clarté de l'aube approchante leur renvoyait des reflets qui leur faisaient cligner des yeux. Les masques ! comprit Theodore. D'autres étaient parvenus à la même conclusion. Près de lui, des élèves se frottaient les bras : ils avaient froid, mais ce n'était peut-être pas entièrement dû à la température. Le Slytherin, quant à lui, était un peu réconforté de constater que les Mangemorts étaient partis à l'assaut en tenue d'apparat : les grands manteaux et les robes ne constituaient pas un habit très pratique pour se battre, ni les masques qui devaient restreindre le champ de vision. Pendant un bref instant, il se sentit soulagé : il ne verrait pas qui il frapperait. Bientôt cependant, il secoua la tête et sourit d'un air désabusé : non, c'était une feinte, une manière de susciter l'effroi en arborant l'uniforme qui avait terrorisé la population pendant des décennies… ou alors ceux qui approchaient étaient des idiots. Theodore savait pertinemment que son père ne commettrait pas d'erreur aussi grossière : quand Saturnus Nott se battait, c'était en pleine possession de ses moyens, sans retenue et sans cacher son visage.

Pendant les deux ou trois minutes qui suivirent l'apparition de leurs ennemis, les professeurs et les adultes arrivés par le souterrain de la Tête de sanglier s'étaient déjà portés en avant. Le temps parut suspendu. On avait l'impression que les Mangemorts mettaient des heures à s'approcher. Un éclair vert jaillit de leurs rangs, lancé vers le ciel : la Marque apparut au-dessus du château, suivie par des dizaines d'autres. Puis, une première malédiction alla frapper la poussière du chemin, à deux ou trois mètres des professeurs. On eut l'impression que tout s'arrêtait, puis deux éclairs rouges jaillirent des baguettes de Minerva McGonagall et Filius Flitwick. Au-dessus d'eux, le ciel bruissa de la rumeur des balais lancés à pleine puissance : la flotte de madame Bibine reprenait le combat.

En l'espace d'une milliseconde, Theodore Nott s'était arrêté de penser et avait suivi ses camarades en avant, descendant les marches, ne révisant que les malédictions les plus méchantes qu'il connaissait et pouvait délivrer avec le plus d'aisance et de rapidité. Il ne revint à lui qu'au bas des marches. Le bruit, les cris étaient assourdissants et il réalisa avec stupéfaction qu'il hurlait lui aussi. La bataille de Poudlard avait commencé.