Carnivore – Starset

Personnages: Canna, OC

Rating: T

Genre: Réponse à un défi de Corporal Queen. Voici les consignes: écrire un texte de 1000 mots minimum sur le thème suivant: "Il tira le rideau de la fenêtre, qui laissa voir au soleil une fleur de la passion avec sa couronne d'épines, son éponge, son fouet, ses clous et les cinq plaies de notre Seigneur." (Aloysius Bertrand, Gaspard de la nuit). Avec interdiction d'utiliser Jeanne, sinon, ça serait pas marrant.

Note: inspiré de l'Exorciste (les pères Lankester Merrin et Damien Karras sont deux des protagonistes du film) et de ce qui est dit du passé de Canna sur le wikia. Sais pas si c'est vrai ou complètement nawak, mais ça m'arrangeait.

Avertissement pour violence, darkitude et un chouilla de dégueulasserie.


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Le prêtre s'immobilisa en entrant dans la chambre que l'obscurité nimbait, malgré la lueur déliquescente d'une lampe torsadée. Un éclair au dehors illumina brièvement le pièce, avant que gronde le tonnerre. L'espace d'un instant, l'agencement du lieu lui apparut plus nettement, avec ses poutres noires et épaisses, ses meubles lourds en bois sombre, ses jeux épars, ses vêtements oubliés sur le dos des fauteuils de velours rouge, ses quelques livres entassés, ses timides plateaux de nourritures intactes, dans les plats d'argent ciselé. Un frisson s'égara sur son échine.

Au centre, trônait un lit à baldaquins, dont les blancs rideaux semblaient flotter, bercés par un courant d'air inexistant. Un parfum douceâtre de maladie s'en échappait. De cruelles entraves de fer étaient fixées aux montants de cette couche de damoiselle. Et sur la courtepointe damassée, ornée des armoiries de l'antique maison, la silhouette de la fillette étendue avait quelque chose d'un tableau expressionniste. Longue chevelure étalée en vagues sauvages sur l'oreiller, pâleur de cire, prunelles d'obsidienne ouverte sur l'infini, membres déliés et maigres qui formaient d'étranges angles avec le reste du corps. L'enfant paraissait déformée. Fleur fanée jetée au sol après avoir été livrée à un monstre. Poupée désarticulée, recrachée par le démon qui l'avait ingérée.

L'homme de Dieu songea, pauvre enfant.

– Canna? hésita-t-il.

Un simple souffle lui répondit.

– Je me nomme Merrin, commença-t-il. Merrin Karras. Je suis prêtre. Canna, est-ce que tu m'entends?

Le corps de la fillette tressautait légèrement. Ses yeux se vidèrent.

Soudain, son cou se tordit d'étrange façon, ses doigts crochetèrent la couverture et son regard se planta dans celui de Merrin. Il retint un léger mouvement de surprise.

Le visage enfantin était décharné – elle ne s'alimentait plus depuis des jours –, mais ses yeux, oh ses yeux ranimèrent l'espoir en lui. Ils étaient conscients. C'était bel et bien le regard d'une petite fille de sept ans. Il respira.

– Je suis là pour t'aider, voulut-il la rassurer.

– Non.

Le ton catégorique s'imposa à lui avec la violence d'un pavé dans l'estomac.

– Non, souffla encore l'enfant, entre ses lèvres gercées.

Elle secoua la tête, animal nerveux qui chasserait une volée de mouches.

– Va t'en! vociféra-t-elle soudain. Va t'en! VA T'EN!

Le premier réflexe du père Karras fut de reculer, prenant ces injonctions pour sa personne. Mais les yeux de Canna, braqués sur le sommet de son lit, le firent hésiter dans sa retraite.

– LAISSE-MOI! braillait l'enfant. Prends ce que tu veux et DÉGAGE!

Et elle se mit à se tordre en tous sens, telle une de ces lianes féroces, carnivores, magnifiques, mais hérissées de dents, suppurantes de poison, et dont les parfums lourds attirent les insectes.

Non, songea le prêtre, telle une proie qui se débat, enserrée dans les anneaux d'un serpent géant.

– Aidez-moi! s'époumona l'enfant. Je ne peux pas… AIDEZ-MOI!

Cette fois, elle s'adressait bel et bien à lui. Comprenant, le prêtre se précipita au chevet de l'enfant, chercha à l'atteindre mais ne reçut que coups de dents et de griffes. Soudain, Canna se laissa retomber en arrière, le souffle court.

Merrin se redressa et se pencha sur elle, stupéfait. Il n'avait jamais vu un tel cas de possession. L'enfant semblait totalement consciente bien qu'épuisée et rongée de l'intérieur: elle était toujours présente, avec ce regard vieilli, flétri, comme si elle avait absorbé la totalité du savoir de l'univers.

Plongeant vers sa face éreintée, de sa voix la plus paisible et douce, il lui expliqua ce qui allait se passer ensuite. La manière dont il allait procéder pour chasser le démon. Comment il devrait parler fort, pour que la chose l'entende bien et prenne peur. Qu'elle-même ne devait pas le craindre. Que ses paroles dures ne seraient pas pour elle, jamais. Que c'était l'autre qui devait être sermonné, chassé, banni. Qu'ensuite, elle serait libre et que tout irait bien.

Soudain, un hoquet la prit. Le buste de Canna s'arqua violemment et sa bouche s'ouvrit toute grande. La fillette se mit à pousser des râles rauques et à secouer la tête en tous les sens, erratique, à s'en rompre le col, comme étouffée par une main invisible.

Merrin sentit chaque poil de son corps se dresser sur son épiderme. Les mains tremblantes, il replaça rapidement son étole, et se mit à réciter la première litanie.

Canna se tordit sur les côtés, glapissant, le visage écarlate. On eut dit qu'elle vomissait une chose trop large pour sa mâchoire et qu'il ne pouvait voir. Une bave mousseuse écumait à la commissure de ses lèvres grises. Le prêtre tenta de se concentrer sur sa récitation, mais les mots sortaient brouillés, emmêlés, entre ses dents. La douleur de l'enfant était palpable. Elle ne semblait pourtant pas tourmentée par une conscience étrangère qui aurait tenté de s'emparer d'elle, non, elle avait plutôt l'air de lutter contre un ennemi intangible.

Et tandis que gémissait l'enfant, tandis que montait des profondeurs de sa poitrine la vague du chant liturgique, le tonnerre et les éclairs et la pluie s'abattaient sur les toits pointus du château enseveli dans les ténèbres.

Lorsque les rougeurs éclatant sur le visage de Canna se firent mauves, Merrin n'y tint plus et se précipita. La toucher était un risque, mais ne pas le prendre serait laisser l'enfant s'asphyxier. Il tâtonna autour d'elle sans rien trouver, nul toucher, nulle présence, se protégea de ses coups, du mieux qu'il pouvait, finit par saisir son visage. Elle fondit sur lui, toutes griffes dehors.

Merrin enfonça ses doigts dans sa gorge.

Aussitôt, Canna eut un réflexe émétique qui la propulsa en avant, redressant son dos. Elle vomit une maigre bile sur la poitrine du prêtre et resta courbée vers lui, haletante, sa chevelure épandue autour de son crâne comme les branches d'un saule.

Ses râles reprirent le rythme d'une respiration régulière. Quel que fût ce démon, il ne l'empêchait plus de respirer.

– Canna, hoche la tête, si tu te sens mieux, articula Merrin.

Il sentit le crâne posé contre sa paume remuer.

Alors, joignant ses deux mains sur sa chevelure, il murmura quelques paroles apaisantes, de celles qu'une mère pourrait souffler à son enfant avant qu'il ne s'endorme. Tandis que la respiration de Canna ralentissait sans qu'elle eût relevé la tête, Merrin fit silence un instant puis, ôtant lentement sa main du crâne de la fillette, il reprit doucement sa litanie.

Canna releva le visage au même instant. La lumière fade tremblota.

Oh glaces et vertiges de la terreur.

Au loin, le tonnerre grondait toujours.

Il avait cru voir… Non. Son visage était parfaitement normal. Celui d'une enfant effrayée. Seul le vacillement de la lampe ancienne lui avait donné une seconde durant ces traits hideux, qu'il avait cru voir à la lueur de l'éclair. Et ses nerfs ne devaient pas non plus y être étrangers.

Merrin reprit son souffle et s'exhorta à la confiance. Il ne devait pas craindre, ni faillir. Comment aider cette malheureuse, sinon? Il poursuivit ses prières.

À mesure que celles-ci résonnaient, entre les éclairs et les grondements du ciel, alors que la voix du prêtre s'affermissait autour des mots graves et superbes du rituel, dont les circonstances accentuaient la grandiloquence, et que la demeure gothique tressaillait de toutes ses pierres, craquait de tout son bois, que le vent hurlait en frappant ses murs, Canna se remit à gémir et à se tordre.

Dressée sur ses genoux, le dos cambré, elle se débattait, cherchant à échapper de nouveau à l'indiscernable menace, qui désormais lui tordait la bouche. Merrin balbutia, perdit le fil de ses prières, s'y raccrocha et se mit à crier plus fort. Les mains dressées, il abjura le démon de laisser l'enfant tranquille, et rugit, plus fort que l'orage, plus terrifiant que la tempête. Mais Canna tonitruait toujours, rageait, injuriait, et suppliait, non, non! Puis, d'un geste désespéré, elle se prit la tête entre les mains et planta ses yeux au ciel pour hurler, hurler, hurler!

Tous deux hurlaient, comme des hommes que l'on torture, comme des âmes éperdues, comme des loups à la lune, l'enfant terrassée par une force sans nom, en lutte et sans merci, et le prêtre perdu, impuissant, terrifié.

– Mais qu'es-tu donc? finit-il par crier à l'indicible créature, abandonnant le rite sans effet. Qu'es-tu donc? Comment oses-tu t'attaquer à cette enfant? Montre-toi, fais-moi face! Lâche! MONTRE-TOI!

L'éclair frappa à cet instant le clocher comme le tonnerre explosait. La lumière en fut aveuglante et chassa toute nuit de la chambre maléficiée. Mais si grands que s'ouvrirent les yeux du ministre, si avides fussent-ils de voir et de comprendre, l'éclatante clarté ne les dessilla point. L'intuition s'instilla en lui, cependant… Le temps d'un souffle, quelque chose en lui perçut, sentit, crut comprendre, ce qu'était cette malveillante présence, maligne, noire, furieuse, mais si petite, si mesquine, si dérisoire! Son esprit tendit la main vers la vérité et ses brumes, mais ses doigts égarés la ratèrent de peu et se refermèrent sur le vide. Il ne vit pas, et sa voix mourut dans sa gorge, comme mourrait la prière entre ses lèvres et en son cœur.

Le silence s'étendit, et c'est alors que tomba la foudre, non loin d'eux, illuminant le château tout entier, avant de le plonger dans la nuit. Le bruit assourdissant s'éteignit sans rompre les hurlements de Canna, qui rugissait de plus belle, mains sur les oreilles, bouche grande ouverte.

Dans l'inarticulation de sa clameur, le prêtre l'entendit crier dehors.

Puis, Merrin la vit lever ses doigts tordus, rendus difformes par l'atmosphère spectrale et fantastique, et il devina son geste avant qu'elle ne le fasse.

L'enfant tourna ses pauvres armes contre elle-même et, enragée, folle, frappa ses joues, sa bouche, son front, tira la peau, griffa, lacéra, jusqu'à ce qu'un rouge chaud la zèbre et suinte en larmes sanglantes de ses meurtrissures.

Merrin secoua l'effroi qui le pétrifiait et se rua sur elle pour la retenir. Canna se débattit pour échapper à sa poigne, et il la laissa retourner sa hargne contre lui, refusant de lâcher ses maigres avant-bras. Aux senteurs d'enfance qui émanaient d'elle se liaient les émanations putrides de ses vomissures et celles, âcres, de son sang. Merrin tint bon et ferma les yeux dans un effort désespéré pour lui transmettre un peu de force. Il n'avait plus rien pour la sauver, ni mots, ni gestes, ni rien. L'enfant seule pouvait se délivrer des serres du monstre invisible. Notre père qui êtes aux cieux, gémit-il, éperdu et inutile, Notre père qui êtes aux cieux.

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L'orage s'éteignit enfin, comme s'étiolent les derniers filets d'une rivière asséchée. On ne l'entendit pas s'éloigner: sans avertir, il cessa d'être, tout simplement. Et les nuages demeurèrent, seuls souvenirs de la violence des éléments.

Dehors, on courait. Des paroles précipitées, si rassurantes dans leur banalité, montaient de la cour, à travers la croisée à vitraux. On apportait des lampes, on cherchait à savoir s'il y avait du dégât.

La prêtre tenait toujours enserrée la fillette, dont la fureur et les cris avaient cessé. En s'écartant doucement de la petite, Merrin s'aperçut qu'elle tremblait de tous ses membres, et qu'elle aussi, avec lui, se redressait lentement, incertaine que tout danger fût écarté.

Lorsqu'il s'assit près d'elle, elle darda sur lui un œil d'agate, morne d'épuisement, terrassé de soulagement. Parti, fut le seul mot qu'elle prononça, avant de sombrer dans une semi-inconscience, entre les plis de la couverture dont il entoura ses épaules.

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Reculant, ramassant ses biens épars, le prêtre sans réponse jeta un dernier regard à la fillette endormie, répandue sur son lit de souffrances comme un bouquet renversé.

Elle se prénommait Canna, comme cette plante rouge et haute d'Amérique du Sud. Pensif, il jeta un œil à travers les tentures à demi closes, et contempla le paysage extérieur, humide, noir, hostile, encore tourmenté par un ciel gris de plomb. Les nuages s'écartaient déjà, cependant, livrant timidement passage aux premiers rayons d'une lumière pâle qui effleurait les jardins. La clarté revenait peu à peu: avant de quitter la chambre, Merrin la laissa y entrer.

Il tira le rideau de la fenêtre, qui laissa voir au soleil une fleur de la passion avec sa couronne d'épines, son éponge, son fouet, ses clous et les cinq plaies de notre Seigneur.

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oOo

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Il fallut annoncer aux parents la triste vérité:

– Je ne peux rien pour elle.

– Que dites-vous? hoqueta la baronne von Bismarck, dissimulant son faciès étroit et trop poudré derrière un mouchoir de dentelles.

Merrin dut avouer que le phénomène le dépassait.

– Mais vous êtes prêtre, oui ou non? tonna alors la silhouette massive, nourrie de plats en sauce, de bons vins, de cigares, et malgré cela, austère du baron. Ma fille est possédée!

– Elle ne l'est pas, assura Merrin. Pas comme vous le pensez, du moins.

– Et comment expliquez-vous ce qui lui arrive alors? s'offusquèrent, indignés, les deux nobliaux ridiculement empoussiérés, l'une, héron peinturluré, et l'autre, grosse dinde plumée.

– La chose qui se trouve là-haut est mauvaise… mais pas diabolique, s'entêta le prêtre.

Les parents échangèrent un regard blanc et vide de stupéfaction, puis se tournèrent vers lui comme s'il était fou.

– Notre enfant fait tomber des meubles, hurle, se tord, crache des choses bizarres et vous osez nous dire que ce n'est pas diabolique! Mais qu'est-ce qu'il vous faut? Quel genre de prêtre êtes-vous? s'égosilla le baron.

Merrin joignit les mains, au désespoir de ne pouvoir expliquer ce qu'il avait ressenti dans la chambre. Lui-même n'était pas sûr de ce qu'il avait cru entrevoir… et ignorait les raisons de sa certitude quant à la provenance de la menace. Pourtant, il ne pouvait se convaincre, après ce qu'il avait vécu, que la chose qui hantait la fillette fusse une émanation du Diable. C'était là autre chose. Une créature contre laquelle il ne pouvait rien. Un mystère qu'il ne comprenait pas.

– C'est autre chose, répéta-t-il à voix haute, serrant les poings, enrageant. Et ça n'est pas de mon ressort.

Les Bismarck cessèrent de caqueter et le dévisagèrent, comme on considère un insecte particulièrement étrange et repoussant.

Merrin hésita puis reprit:

– Peut-être pourriez-vous essayer…

– Nous nous passerons de vos conseils, trancha sèchement le baron. Mon père, nous ne vous retenons pas. Matthias vous indiquera la sortie.

Et sur un geste précieux de la main, il le congédia et s'en détourna, comme si le prêtre n'avait jamais existé.

Un domestique glacial et plus hautain encore que ses maîtres raccompagna l'exorciste jusqu'à la porte ouvragée et l'y abandonna. L'homme de Dieu remonta l'allée de gravillons seul, l'épaule basse, et la grille derrière lui se referma dans un grincement sinistre et sépulcral.

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En quittant le château aux tourelles effilées, parées des roses du couchant, Merrin Karras se sentit le cœur noyé. Comme un cœur qu'on afflige, mélancolique, empli de vertiges, il quitta la demeure sans un regard en arrière pour l'enfant prodige. Il regagna la vie des hommes l'esprit morne et triste, emplit son vide d'alcool bon marché, toucha le fond de la désespérance, ne se pardonna qu'à demi, et ne retint de cette aventure qu'une seule et triste certitude: quelle que serait la décision de ses parents pour arracher Canna à ses mystérieux démons, ça ne serait pas la bonne solution.

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