Devinez qui revient après plus d'un an d'absence ? Coucouuuuuu ! Vous m'avez manqué, la vérité ! Allez, on va pas trainasser, vous avez attendu assez longtemps de lire ce chapitre.

Note d'autrice un peu intéressante pour la lecture :

Ce chapitre est le plus documenté depuis le début de l'histoire. Je voulais un lieu très précis répondant à des caractéristiques bien spécifiques, et je voulais si possible que ce soit un endroit qui existe réellement… et je l'ai trouvé. Je me suis très fortement inspirée de cet endroit pour écrire, et bien qu'ayant quelque peu triché sur certaines distances et configuration des lieux, toutes les descriptions que vous lirez correspondent à des décors réels.

Comme j'ai trouvé beaucoup d'informations et surtout de photos des lieux, et comme une description ne vaudra jamais une image, ce serait dommage que vous n'en profitiez pas vous aussi. Je ne veux pas vous spoiler le chapitre, alors je vous mets les liens à la fin, si vous êtes curieux, vous pourrez voir « en vrai » les endroits où notre trio de choc évolue dans ce chapitre. Bonne lecture, et bonne visite.

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Chapitre 52 : Eau chaude

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Champollion a déchiffré les rides de granit des hiéroglyphes mais il n'est pas de Champollion pour déchiffrer l'Égypte de chaque homme et le visage de chaque être.

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L'être ouvrit les yeux, deux trous non pas sombres, mais très clairs, dans sa figure blafarde et émaciée. Ses mains tâtonnèrent à la recherche d'un point d'appui. La silhouette se redressa lentement, décomposant étrangement ses mouvements, comme prudemment. Elle poussa un son qui ne semblait pas humain, une sorte de soupir, de gémissement sifflant. Une fois les pieds au sol, elle se mit debout et avança, d'une démarche de somnambule, raide et hésitante. Son regard, dans le vague, ne paraissait pas se fixer sur un point précis.

Une fois hors de la pièce, elle suivit le couloir, du même pas d'automate. Descendre les escaliers ressembla à un jeu d'équilibre un peu pathétique. La gorge de la créature produisait toujours ce même son rauque. En bas, au bout d'un nouveau corridor, elle entendit du bruit. Il s'agissait de voix, de voix bien humaines, vivantes. Deux personnes parlaient tout haut, avec bonne humeur. L'une rit même. Attirée par cette vie qui se dégageait d'une porte ouverte, la créature entra dans une vaste salle de restaurant parfaitement ordonnée, entièrement vide à l'exception d'une table occupée par un homme et une femme en plein petit déjeuner. Elle s'avança silencieusement, c'est seulement à un mètre de l'homme, qui lui tournait le dos, que celui-ci pivota et écarquilla les yeux à sa vue.

« Wow, quelqu'un a vraiment besoin d'un café, ce matin », s'amusa Merle.

Sa coéquipière répondit par un grognement indistinct, juste avant de se laisser choir dans un fauteuil. Kitty posa devant elle une tasse remplie, sur laquelle Vi referma ses deux mains. C'est seulement après avoir avalé une longue gorgée de breuvage chaud qu'elle déclara, d'une voix éraillée :
« Bonjour vous deux.
- Salut Brindille. Petite forme, aujourd'hui ?
- Très mal à la gorge.
- Ben merde, moi qui pensais que roupiller dans un plumard de luxe te requinquerait. »
La blonde haussa les épaules, mais s'accorda un petit sourire.
« En vrai, c'était chouette. J'ai bien dormi. Un peu trop bien, même, j'ai du mal à me réveiller.
- Moi, j'ai du mal à me persuader que je suis pas en train de rêver », déclara Kitty.

La salle de restaurant qui les entourait était le lieu le plus chic où ils avaient jamais pris le petit déjeuner. Tout était encore à sa place, sans la discrète couche de poussière recouvrant les objets, on aurait pu croire que l'établissement était sur le point d'ouvrir, dans l'attente d'une clientèle huppée. Les nappes étaient d'un blanc immaculé, les tables mises avec soin, avec une profusion de couverts d'argent et de verres précieux. Les tapis étaient de petites œuvres d'art, des lustres de cristal pendaient au plafond, et un grand piano à queue trônait près de la véranda.

Cette dernière, qui était en réalité une somptueuse terrasse attenante au restaurant, offrait une vue imprenable sur le parc de l'hôtel, parcouru d'allées sinueuses et ponctués de buissons et d'arbres ornementaux scrupuleusement taillés. Côté bâtiment, le restaurant donnait sur une longue et large galerie commerçante remplie de boutiques de luxe. À l'étage du dessus, des centaines de chambres impeccables n'attendaient que les prochains clients.

En l'occurrence, les trois seuls touristes du Omni Homestead Resort étaient, depuis la veille au soir, Merle, Kitty et Vi.

Merle avait gardé la surprise jusqu'au dernier moment. Lorsqu'ils étaient arrivés en vue de l'immense bâtiment de l'hôtel, avec son immeuble central en forme de tour et ses deux ailes de chaque côté, chacune proposant des centaines de chambres, de boutiques, de restaurants, de salons de luxe, les deux femmes en étaient restées bouche bée.
Entrant dans la peau d'un guide pour touristes, Merle leur avait vanté les qualités des lieux. Ce n'était pas n'importe quel hôtel de luxe, il correspondait à l'emplacement de plusieurs sources naturelles d'eau chaude. L'endroit était un lieu historique où les curistes et les touristes venaient se tremper le cul dans l'eau depuis des centaines d'années. Le domaine était rempli de piscines, de saunas, de spas, de jacuzzis, le tout généreusement pourvu en eau par Mère Nature, et à température constante s'il vous plait.

La surprise et le ravissement furent complets. D'autant que le plus grand luxe du Homestead ne devait pas tarder à se révéler, peu de temps après qu'ils soient sortis de la voiture : les lieux étaient totalement déserts.

Après avoir fait un rapide tour du domaine, et une inspection approfondie de l'aile gauche du palace, ils avaient décidé de s'établir au rez-de-chaussée de ce dernier, pas loin du restaurant. Tous les étages étaient vides, mais il y avait beaucoup trop de chambres et de pièces pour toutes les inspecter, ils avaient trouvé toutes les clés à la réception et Merle et Kitty avaient fermé toutes les portes des chambres une par une, et toutes les portes coupe-feu des étages, ce qui avait pris un temps considérable.

Pendant ce temps, Vi était resté à bidouiller le circuit électrique de l'immeuble jusqu'à tard dans la nuit. Il lui avait fallu isoler leur partie de l'aile des autres blocs, exclure beaucoup de trucs inutiles pour ne garder que le rez-de-chaussée le temps de faire descendre les volets roulants, puis ne conserver que quelques pièces branchées au générateur de secours. Il lui avait fallu beaucoup de tâtonnements et d'aller-retour pour comprendre quel fusible correspondait à quoi. De son propre aveu, elle n'avait jamais eu à gérer un tableau électrique aussi énorme et compliqué. Mais enfin, ils parvinrent à fermer tous les volets du rez-de-chaussée. Les stores étaient prévus pour éviter tout cambriolage, de même que les portes. Une fois le tout verrouillé, l'hôtel devenait une petite forteresse. L'obscurité était toutefois un problème. Vi avait décrété que le générateur de secours était quasiment vide et ne permettait que peu d'autonomie, ils s'étaient donc limités à la cuisine et la salle de restaurant en guise de pièce à vivre. Pour les chambres et les salles de bain, il faudrait se débrouiller avec les lampes de camping et les très nombreux chandeliers de l'hôtel, ce qui au final créait une ambiance follement romantique, assez irréelle. Par contre, l'eau qui fournissait tout le bâtiment était naturellement chaude, puisqu'elle était directement captée à la source, le grand luxe.

Merle et Kitty avaient pu goûter le charme d'une suite complète, avec lit king size, salle de bain, salon, fauteuils moelleux et mini bar bien garni. Un peu plus loin dans le même couloir, Vi s'était attribué une chambre à peine plus petite, mais non moins chic.

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Kitty, qui avait terminé de petit-déjeuner, se leva et alla s'installer devant le grand piano à queue. Elle releva le couvercle du clavier et appuya sur quelques touches, qui rendirent une suite de notes cristallines dans la vaste pièce.
« Tu sais jouer de ce truc ? Questionna Vi, qui venait de la suivre, sa tasse de café à la main.
- J'en ai fait un peu quand j'étais petite. Ma mère travaillait dans une sorte de cabaret et elle sortait avec le pianiste. Il était sympa, il m'a appris quelques trucs. »

La brune commença à jouer, d'abord maladroitement, puis avec plus de fluidité, au fur et à mesure que la pratique et les souvenirs revenaient. D'abord une version un peu raide de La Lettre à Elise, et ensuite d'autres classiques, Imagine de John Lennon, Dream On d'Aerosmith, Breakfast in America de Supertramp.
Sans égards pour le luxe ostensible de l'objet, Vi s'assit directement sur le piano, sirotant son café et chantonnant les paroles lorsqu'elle les connaissait. Angie, des Rolling Stones, fut l'objet d'un duo piano-voix intégral aussi surprenant qu'émouvant.

Kitty arriva rapidement au bout de son court répertoire, mais Vi alla se chercher une chaise pour la rejoindre devant l'instrument, et les filles se lancèrent dans l'improvisation à quatre mains, tour à tour hasardeuse, discordante, mélodieuse, pour enfin virer en un marathon furieusement gai de sons sans queue ni tête. Les apprenties pianistes, tout sourire, se déchainaient d'un bout à l'autre du clavier, forçant l'instrument à donner tout ce qu'il avait. Ni l'une ni l'autre n'étaient de bonnes musiciennes, mais toutes deux s'en fichaient éperdument.

D'abord spectateur attentif et enthousiaste du concert improvisé, Merle finit par détourner son attention des joyeuses pianistes, les laissant à leur moment de grâce. Il replongea dans ses pensées, qui étaient, malgré lui, un peu maussades.

Si baiser dans le lit somptueux d'une chambre d'hôtel de luxe éclairée aux chandelles, après s'être bourré de champagne haut de gamme, de caviar et de terrine de saumon, était la définition d'une bonne soirée, alors on pouvait décemment dire que Merle et Kitty avaient passé une bonne soirée. Cette fille était extraordinaire, elle lui sautait dessus dès que Vi avait le dos tourné. Leur première nuit au Homestead Resort allait se hisser directement en haut du podium des plus beaux moments de sexe décadent de la vie de Merle. Et pourtant, il y avait encore cette histoire de moignon qui le travaillait. À nouveau, Kitty s'était arrangée pour ne pas entrer en contact avec, avec beaucoup plus de subtilité que la fois d'avant, mais tout de même, il était clair qu'elle faisait en sorte de l'éviter. Merle se sentait vraiment con de faire une fixette là-dessus, mais il ne pouvait pas s'en empêcher.

Il s'était rendu compte un peu plus tôt ce matin-là qu'il avait recommencé à s'assoir en croisant les bras, fourrant son moignon sous son bras gauche, comme il le faisait avant, quand il devait encore le protéger. Ce réflexe inconscient l'irrita profondément. Et ce qui l'irrita encore plus, ce fut de se rendre compte que malgré la prise de conscience, il préférait ne pas les décroiser. C'était d'ailleurs dans cette position qu'il s'était perdu dans ses pensées.

« Ça fait mal ? »
Surpris, il se retourna vers celle qui venait de poser la question. Vi avait quitté le piano, laissant Kitty continuer à jouer seule.
« Ton bras, précisa-t-elle en le pointant du doigt. Il y a un souci ? »
Il fallait vraiment qu'elle le connaisse bien pour percevoir son malaise rien qu'à sa posture. Même si son hypothèse était erronée, son sens de l'observation, lui, était infaillible.
Merle feignit la désinvolture.
« Trois fois rien, p't'être un faux mouvement cette nuit.
- C'est malin. Faut le ménager un peu quand même, ton petit bras. »
Ça le fit sourire, ça faisait un petit moment qu'il n'avait pas entendu son amie dire ça.
C'était le surnom qu'elle donnait de temps en temps à son bras droit. Il aurait pu s'offenser d'un tel sobriquet, mais dans la bouche de Vi, c'était juste affectueux, et trop touchant pour qu'il joue les offusqués. Après tous les bons soins qu'elle avait apportés à son petit bras, on pouvait presque considérer qu'elle entretenait un rapport privilégié avec cette partie de son corps.
« Je le ménage, Boucles d'or, je le ménage. »
C'est lui qui ne me ménage pas en ce moment, songea-t-il amèrement.

Ils restèrent tous deux silencieux un petit moment. Kitty continuait à jouer, semblant les avoir oublié. Passionnée par le piano, elle était retranchée dans son monde. Les mélodies qui s'échappaient du piano étaient belles et mélancoliques.

« C'est bien beau tout ça, mais on ferait mieux de se mettre au boulot », déclara Merle en se levant.
Vi fit non de la tête et jeta un regard vers la femme brune.
« Laisse-lui encore un petit moment. »
Il vit à retardement ce qu'elle avait vu, et approuva muettement. Lui et Vi quittèrent le restaurant sans bruit, alors que Kitty, qui ne se rendit pas compte de leur départ, continuait à jouer pour elle-même.

Des larmes coulaient sur son visage.

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Pendant que Kitty jouait du piano, les deux amis approfondirent la fouille de la cuisine attenante au restaurant. La veille, ils avaient seulement vérifié qu'elle était vide de rôdeurs, mais cette fois, ils commencèrent à inspecter plus en détails. Merle grimaçant face aux quantités de bouffe périmée un peu partout, mais Vi, elle, devint presque hystérique en découvrant la quantité de réserves encore parfaitement mangeables. Les placards dégueulaient de nourriture haut-de-gamme, de conserves de luxe, de produits d'épicerie fine. Caviars, terrines, bocaux, mignardises hors de prix, épices et condiments rares, sans même parler de la sélection de cafés, de thés, de biscuits, de fournitures à desserts… La cuisinière officielle du trio était au cœur de ses plus grandioses rêves gastronomiques, et Merle compris qu'il allait falloir un bon moment avant de parvenir à la faire sortir de la cuisine. Et il pressentait que s'il la laissait faire, ils auraient besoin d'une remorque pour stocker tout ce que la Brindille allait vouloir récupérer.

Sans surprise, Vi supplia pour qu'on la laisse se charger seule de l'inventaire de la cuisine. Abandonnant son amie à son délire culinaire, il prit Kitty avec lui pour faire le tour du domaine.

Ce dernier était tellement vaste qu'il allait leur falloir des heures pour l'explorer complètement, il comprenait des centaines de mètres de routes et de chemins, une dizaine de bâtiments, des pelouses, des parcs, un golf, des terrains de tennis, des piscines, même un casino et un stand de tir. Une vraie petite ville capable d'accueillir des milliers d'habitants. Merle envisageait même de prendre une des voiturettes du golf pour gagner du temps.

Mais avant ça, lui et Kitty firent le tour de l'hôtel, sans rien rencontrer de vivant ni de mort. Un silence terrible planait, tout était immobile et désert. Contrairement à la plupart des autres endroits qu'ils avaient visités, il n'y avait pas de cadavres jonchant le sol. Pas non plus de sang, de désordre, ni de trace de combat ou de pillage. Les lieux étaient incroyablement préservés, comme s'ils avaient été abandonnés la veille. Il n'y avait aucun véhicule nulle part sur les parkings.

« C'est incroyable qu'il n'y ait personne, murmura la brune, impressionnée par le silence.
- Ils ont dû tous foutre le camp dès le début. Les militaires ont peut-être fait évacuer avant que l'épidémie frappe.
- Oui mais c'est fou que personne n'ait eu l'idée de revenir. Cet endroit est incroyable, il y a tout ce qu'il faut, les cuisines regorgent de nourriture, le domaine est clôturé…
- Beaucoup trop vaste à fortifier et à surveiller, jugea Merle. Les grilles du parc sont une blague pour une horde suffisamment importante. Les bâtiments sont beaucoup trop ouverts, trop grands, il y a trop de routes qui y mènent. C'est indéfendable.
- Tu veux dire qu'on ne peut pas être en sécurité ? Répliqua Kitty.
- Non, ça ira si on s'éternise pas et qu'on se fait discrets.
- On reste combien de temps ?
- C'est Vi qui décide. On est venu pour elle. »

La brune eut une expression étonnée, mais ne posa pas de question.

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Un peu plus tard, à une dizaine de mètres derrière le grand hôtel, ils découvrirent un spectacle abominable. Merle se félicita à ce moment-là d'être avec Kitty et pas avec sa coéquipière habituelle. Si Vi voyait ce truc-là, elle allait en tomber raide morte.

Les nombreux cris de corbeaux et l'odeur flottant dans l'air mettaient déjà la puce à l'oreille sur ce qu'ils allaient trouver, et tous deux avaient déjà vu des charniers plus souvent qu'à leur tour. Mais celui-ci dépassait en horreur tous les autres.

Il y avait une vaste piscine en plein air, de toute évidence l'endroit le plus somptueux du complexe autrefois. Le bassin était entièrement rempli de cadavres flottants dans l'eau chlorée, amassés là les uns contre les autres, tel un tapis de chairs pourries. Les corps étaient gonflés, verdâtres, méconnaissables.
Mais le pire, c'étaient les dizaines d'oiseaux, corbeaux, rapaces, pies, qui se nourrissaient avidement sur les charognes en criaillant, déchirant les chairs de leurs becs acérés. L'odeur était indescriptible. Comme toutes les piscines du domaine, celle-ci était approvisionnée en eau par la source chaude, et la température avait contribué à faire du charnier aquatique un véritable bouillon de culture.

Kitty poussa un cri étranglé et se sauva immédiatement pour aller vomir. Merle remonta son teeshirt sur sa figure. Il se rappela de cette fois où lui et Vi avaient traversé le vide séparant deux immeubles, et ensuite, lorsque les morts s'étaient purement et simplement jeté dans le vide en cherchant à les rejoindre. Ces bestioles n'avaient pas la moindre conscience de leur propre corps, ni des distances, ni de ce qui les entourait, ni de quoi que ce soit en fait. Ils ne savaient que marcher tout droit, peu importe si ça les menait au bout du continent, à une chute de quarante mètres… ou dans une piscine.
Frappé d'une fascination macabre, il n'arrivait pas à détacher son regard de la scène, et il remarqua, horrifié, que certains corps dans l'eau bougeaient encore. Des rôdeurs avaient dû tomber dans la piscine, ou bien on y avait jeté des cadavres. Les corps en putréfaction avaient attiré les oiseaux charognards, qui à leur tour avaient attiré des rôdeurs, qui s'étaient tout bonnement jeté à l'eau, incapables de réfléchir.
Et maintenant, les morts-vivants et les cadavres définitifs, tous marinaient dans cette espèce de brouet immonde, se faisant dévorer morceau par morceau par cette armée d'oiseaux avides.
Le vent se leva soudain et souffla dans sa direction une odeur de pourriture extrême, qui le prit à la gorge et le fit tousser. Il n'était pas facilement dégoûté, surtout avec tout ce qu'il avait vu ces derniers mois, mais ce charnier était de loin le plus immonde qu'il ait jamais contemplé.
Il recula, battant en retraite avant de se mettre à vomir, rejoignant Kitty près de la sortie de l'hôtel.

Merle était bien content d'avoir pu éviter à Vi d'apercevoir ça. Un truc pareil l'aurait probablement empêchée de dormir jusqu'à la fin de ses jours et l'aurait forcée à se promener tout le reste de sa vie avec une armure, un casque et un très long bâton. À vrai dire, lui-même allait certainement voir les corbeaux d'un autre œil à partir de maintenant, pour la première fois, il commençait à comprendre un petit peu la terreur des oiseaux de sa coéquipière. La vision de ces becs déchirant violemment la chair allait s'incruster dans sa mémoire pendant un bon petit moment.

« Désolée d'avoir été malade, marmonna Kitty.
- Tout l'monde aurait vomi devant un truc pareil.
- Toi t'as pas vomi.
- Moi j'suis pas tout le monde. »
N'empêche qu'il commençait à avoir une sale sensation dans l'estomac. Et de la salive qui lui remontait dans la bouche.
« C'était vraiment dégueulasse ce truc, continua Kitty. Ils sont déjà affreux d'habitude, mais c'est la première fois que j'en vois des qui sont resté dans l'eau. »
Merle repensa irrésistiblement au cadavre dans la baignoire qui avait débordé dans toute la salle de bain. Un souvenir dont il se serait bien passé, surtout avec la nausée qui commençait à monter.
« C'est bon, ferme-la.
- Ceux qui étaient tout gonflés, on aurait dit du pudding.
- Putain d'merde ! »
Merle se précipita dans la pelouse et y rendit tout son petit déjeuner.
« Mince, désolée, j'voulais pas te rendre malade. »
La brune ne put s'empêcher d'esquisser un petit sourire.
« Ben finalement, t'es comme tout le monde. »
Il lui jeta un regard noir.
« Ta gueule ou j'te jette dans la piscine. »

La suite de la visite fut remise à plus tard, ils décidèrent de retourner dans l'hôtel pour l'instant. Lorsqu'ils se retrouvèrent dans le grand hall, ils furent accueillis par une Vi surexcitée arrivant en sens inverse.

« Hey, vous étiez où ? J'vous cherchais partout ! »
Elle était aussi joviale et sautillante qu'ils étaient misérables.
« Qui a envie de prendre un bain ? » Demanda-t-elle joyeusement.

Merle et Kitty se regardèrent.
« Pas nous. »

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Vi ouvrait la route, les bras chargés d'un gros sac rempli de serviettes, de vêtements propres et de tous les produits de toilette qu'ils avaient. Les deux autres la suivaient, contaminés par son enthousiasme. Elle avait trouvé ce pour quoi ils étaient venus au Omni Homestead Resort. Pas l'hôtel trois étoiles, pas la cuisine de grand chef, pas le restaurant de luxe, mais ça, ce que Merle avait lu sur le dépliant publicitaire la veille dans la station service. Les Jefferson Pools. Elles se trouvaient un peu à l'écart du complexe, en pleine nature. Tout en guidant ses compagnons le long de la route qui y menait, Vi lisait à haute voix le livret touristique.

« La Gentlemen's Pool House, large bâtiment octogonal en bois, ainsi que la piscine se trouvant à l'intérieur, furent construits en 1761, ce qui en fait le plus ancien établissement de spa des Etats-Unis. Le bâtiment était initialement prévu pour être utilisé tant par les hommes que les femmes, à des moments séparés.
- En fait, on s'en fout, hein », coupa Merle.
Son amie l'ignora, continuant son exposé.
« La piscine est de taille et de forme similaires à la source originelle, environ 120 pieds de circonférence avec approximativement 43,000 gallons d'eau chaude en continu. En 1836 fut construite la Ladies' Pool House circulaire afin de donner aux dames leur piscine réservée.
- C'est quoi le rapport avec le président ? Demanda Kitty.
- J'y viens, j'y viens. Parmi les visiteurs les plus célèbres se trouve le président Thomas Jefferson, qui y passa trois semaines en 1819, s'y baignant trois fois par jour. Dans une lettre à sa fille Martha Jefferson Randolph, il décrit les eaux comme étant « de grand mérite ».
- Hé bé », fut l'unique commentaire de Merle.

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« Mais c'est tout petit, en fait », s'étonna Kitty en voyant le bâtiment principal.

Il était en effet assez abimé. La peinture blanche, qui n'avait de toute évidence pas été rénovée depuis des décennies, s'écaillait par endroits. Ça ne payait vraiment pas de mine vu de l'extérieur. Par contre, à l'intérieur, ils ne purent retenir des exclamations plutôt admiratives. L'édifice octogonal englobait une large piscine naturelle, l'eau n'était pas très profonde, arrivant à peine à la taille des baigneurs. Un plancher étroit d'à peine plus d'un mètre entourait le bassin, auquel on accédait par des escaliers en bois. L'eau était incroyablement transparente, le fond était tapissé de galets, faisant davantage ressembler le lieu à un étang qu'à une piscine. À l'inverse du reste du complexe hôtelier de grand luxe, le bâtiment était exceptionnellement sobre et dépouillé de fioritures. Tout autour du bassin se trouvaient des cabines minuscules, uniquement meublées d'un banc et d'un porte manteau, avec un simple rideau en guise de porte. Il n'y avait rien au bord de la piscine, pas de chaises, juste quelques frites en mousse colorées.

Une légère vapeur montait de la surface de l'eau, et la grande pièce baignait dans une atmosphère très particulière, paisible, silencieuse, tiède et relaxante. Le toit en dôme octogonal, soutenu par un mât central planté dans le bassin, avait une ouverture au milieu, directement au dessus de l'eau, pour laisser s'échapper la vapeur. Le toit était abimé autant que le reste, ici et là, des trous laissaient échapper des rais de lumière. Il n'y avait pas la moindre lampe, pas d'électricité, l'endroit était plongé dans une douce pénombre, seulement éclairée par l'ouverture centrale du toit et les trous ici et là. Les rayons pénétraient la pièce au plafond haut, jouant dans la vapeur. L'ambiance était incroyable. Entrer là-dedans, c'était remonter le temps.

VI et Kitty étaient émerveillées, Merle très fier de son idée. Ça valait le coup d'être venu, rien que pour ça. Depuis combien de temps n'avaient-ils pas pris un bain chaud ? Bon Dieu, lui n'avait même pas de baignoire chez lui, c'est dire.
« Tu pourras pas dire que j'prends pas soin d'toi, Boucles d'or, déclara-t-il en donnant une grande tape dans le dos de son amie. Regarde-moi ça, j't'offre carrément un séjour en thalasso !
- Je sais pas vous, mais moi je meurs d'envie d'honorer la mémoire du Président Jefferson », annonça Kitty.

Sans prendre la peine d'utiliser une cabine, elle commença à retirer ses habits.
L'enthousiasme de Vi à la vue de la piscine et de la promesse d'une baignade fabuleuse s'évanouit d'un coup lorsqu'elle la vit ôter ses vêtements, ce qu'elle fit sans la moindre gêne, s'avérant aussi peu pudique qu'elle. Mais Vi, c'était parce qu'elle s'en foutait de ce qu'on pouvait penser d'elle et n'accordait pas beaucoup d'importance à son apparence physique. Kitty, elle, c'était parce qu'elle était pleinement consciente d'avoir un corps magnifique, en pleine santé, et qu'elle aimait le montrer.

Kitty se retrouva rapidement dans le bassin, et poussa de véritables cris de plaisir en goûtant la température de l'eau. Elle s'y immergea jusqu'au cou, ses cheveux flottant autour d'elle. La clarté de l'eau laissait tout voir de son corps. Elle portait uniquement son soutien gorge et un mini short en lin noir que Vi lui avait prêté et qu'elle utilisait auparavant en guise de pyjama. Il faisait à Kitty un cul d'enfer au point qu'on l'eut dit fabriqué sur mesure.
Quand c'était sa propriétaire habituelle qui arborait ce short, on aurait dit une gosse qui serait tombée par hasard dans un vêtement d'adulte. À vrai dire on aurait plutôt dit que Vi était portée par ses fringues plutôt que l'inverse. Quant à utiliser un soutien-gorge, si elle y avait vraiment tenu, la logique aurait voulu qu'elle le mette à l'envers, les bonnet côté dos, car ses omoplates étaient davantage saillantes que ses seins.

En plus de ses formes idéales, la brune avait une peau superbe, ferme, d'une teinte un peu mate, ayant de toute évidence conservée beaucoup de son bronzage de l'été précédent. Vi, elle, était incapable de bronzer. Elle avait une peau de rousse, la seule couleur qu'elle pouvait espérer prendre au soleil, c'était rouge vif. Aussi évitait-elle le soleil comme la peste et restait-elle toute l'année blanche comme un cachet d'aspirine.

Elle gagna du temps en sortant les affaires du sac, disposant les serviettes dans une cabine, alignant les produits de bain par terre le long du mur. Puis en se bourrant une pipe.
« Tu vas pas te baigner ? »
Elle se tendit en entendant la question naïve de Merle.

Hors de question qu'elle se retrouve à moitié à poil en même temps que Kitty. La comparaison physique entre les deux était déjà assez cruelle comme ça sans que Vi ait besoin de se déshabiller. Surtout avec l'eczéma qui lui bouffait les bras jusqu'au coude, un truc de plus qu'elle n'avait pas envie de montrer. Mais elle ne pouvait pas lui avouer. Elle avait appris à encaisser les moqueries habituelles de son ami et à les considérer comme ce qu'elles étaient, des taquineries souvent stupides mais pas bien méchantes, mais cette fois, elle se sentait incapable de le supporter. Si elle lui disait ce qu'elle ressentait, il allait éclater de rire, et elle avait l'impression que ça la tuerait sur place.

« Ya deux minutes, t'étais hystérique, c'est toi qui nous a trainé ici au pas de course, c'est quoi ton problème ? »
Elle ne dit rien.
« Tu sais, on est venu ici exprès pour toi, continua Merle, une pointe de reproche dans la voix.
- Je me les pèle, mentit-elle.
- T'as froid ? Avec la température qu'il fait là-dedans ? Tu te sens pas bien ? »
Il lui posa la main sur le front, inquiet à l'idée qu'elle fasse un pic de fièvre. Elle ne semblait pas particulièrement chaude, mais il lui trouva une petite mine quand même. Peut-être qu'elle ne s'était pas assez reposée cette nuit ?
« T'es pas forcée d'rester si t'es fatiguée, tu peux rentrer à l'hôtel faire la sieste, proposa-t-il.
- Non, t'inquiète, ça va », dit-elle en souriant.
C'était plutôt émouvant pour elle de constater que même avec Miss Fin du Monde à moitié à poil dans l'eau juste sous son nez, Merle parvenait à conserver un peu d'attention pour elle.
« T'es sûre ? Je rentre avec toi si tu veux, tu t'allonges un peu, j'te prépare un thé. On aura tout le temps plus tard pour s'baigner. »
Il n'était pas aussi attentionné d'habitude, mais il se sentait mal à l'aise par rapport à elle, sans même savoir pourquoi. Comme s'il avait quelque chose à se faire pardonner, ce qui était stupide, parce que, nom de Dieu, il n'avait rien fait de mal. Mais il se sentait quand même gêné.
Vi sentit une bouffée de reconnaissance lui gonfler la poitrine. Peu importe avec qui Merle baisait ou ne baisait pas, c'était toujours Merle et ils étaient toujours amis, c'était tout ce qui comptait, le reste, ça n'avait aucune importance. Elle lui adressa un sourire chaleureux.
« Merci, c'est super gentil, mais c'est bon. Peut-être plus tard, mais pas maintenant. »

Elle retira ses chaussures, se mit pieds, nus, retroussa le bas de son jean, et s'assit sur les escaliers, les mollets trempant dans l'eau.
« Tu me fais une petite place ? »
Elle se poussa pour laisser Merle s'installer à côté d'elle, pieds nus aussi. Vi se mit à faire des ronds de fumée, qui voguèrent tranquillement vers l'ouverture au plafond.
« Toi non plus, tu te baignes pas », fit-elle remarquer.

Il haussa les épaules. Il était un peu embarrassé. Ce n'était pas l'envie de barboter dans l'eau qui lui manquait, mais s'il se retrouvait là-dedans avec Kitty, ça allait lui coller la gaule du siècle. Rien que de la voir se déshabiller, il en avait récolté une demi-molle - une des raisons pour laquelle il venait de s'assoir. Il avait un bon paquet de vices, mais l'exhibitionnisme, pas vraiment. C'est aussi un peu pour ça que ça l'aurait arrangé que Vi retourne à l'hôtel, mais il n'allait quand même pas lui demander de se barrer, ça aurait vraiment été dégueulasse, c'était pour lui faire plaisir qu'il avait voulu venir.

Putain, quel foutu casse-tête ! Qu'est-ce que c'était chiant, cette situation avec Vi d'un côté, et Kitty de l'autre. Il aurait fallu en niquer aucune, ou bien faire un plan à trois. Enfin, au moins, la Brindille était contente. Même si elle se baignait pas, elle avait l'air heureuse d'être là.

La brave Vi… au moins avec elle, c'était facile. Pas de souci d'érection, ni de moignon. Elle, elle regardait pas ailleurs quand il lui collait son bras sous le nez.
« Dis, ma main, enfin, mon bras… tu trouves pas ça repoussant ?
- Hein ? »
- Ben ouais, ce machin-là… expliqua-t-il en pointant son moignon. C'est quand même un peu dégueu, nan ? J'veux dire, c'est pas un truc qu'on a trop envie de regarder. »
Ni de toucher, pensa-t-il amèrement.
« T'es taré ou quoi ? Qu'est-ce qui te prend de penser ça ? »
Elle était sincèrement étonnée, c'était la première fois qu'il abordait ce sujet-là, elle ne se serait jamais attendu à ce qu'il puisse avoir des complexes par rapport à sa main manquante. Des difficultés à s'adapter au quotidien, à apprendre à vivre sans, la frustration d'avoir changé malgré lui, oui, bien sûr, c'était évident… mais que ça puisse le préoccuper esthétiquement, ça, elle ne l'aurait jamais imaginé. Enfin, quoi, c'était Merle, merde… Merle et sa grande gueule, son égo démesuré et une confiance en lui si balaise qu'on aurait pu plier une barre de fer dessus.
De le voir comme ça, honteux et embarrassé comme un ado qui parlerait de son acné et de son appareil dentaire, ça lui faisait un choc.

Elle, de son côté, ne l'avait jamais connu que comme ça, son absence de main droite s'était imposée à elle tout naturellement, comme une chose absolument normale, un détail qui n'entrait absolument pas en ligne de compte lorsqu'elle jugeait Merle dans sa globalité. Il ne lui était jamais venu à l'esprit qu'il manquait quelque chose, elle avait toujours eu l'impression d'avoir un Merle au complet.
Bien sûr, elle ne perdait jamais une occasion de balancer une expression ou un jeu de mots au sujet des mains, mais c'était sa manière de traiter les gens depuis toujours, s'il avait eu un grand nez, ou une moustache, elle l'aurait taquiné à propos de son pif ou de ses poils. D'ailleurs, lui faisait exactement pareil avec elle, à chaque fois qu'il l'appelait Boucles d'or, Brindille, Planche à pain ou encore Erreur Médicale. Et Merle n'était jamais le dernier quand il s'agissait de sortir une blague sur les manchots. Bon sang, il en avait fait sa demande en mariage !
Ça faisait partie intégrante de leur complicité, ce genre d'humour noir.

Elle ne l'avait absolument jamais considéré comme quelqu'un d'infirme, ou de diminué en aucune manière. Quand elle le regardait, ce qu'elle voyait, ce n'était pas un type qui avait besoin d'aide pour lacer ses chaussures et qui mettait le double de temps à s'habiller… elle voyait un bonhomme taillé comme une armoire à glace, une force de la nature capable de résister à tout, un putain de dur à cuire, super costaud, super endurant, et super doué avec un flingue. À ses yeux, Merle avait le charisme et l'aura héroïque d'un personnage de western.
Quand elle le voyait, c'était elle qui se sentait infirme. Et elle en était quasiment à se dire que c'était tous les autres types qui avaient une main en trop.
Mais elle ne voyait pas que ça… ce qu'elle voyait aussi quand elle regardait Merle, ce n'était pas uniquement quelqu'un dont elle admirait les capacités. Ce qu'elle voyait, c'était quelqu'un de beau. Peut-être pas dans le sens où la majorité des gens l'entendait, et certainement pas de la manière dont une autre femme aurait trouvé un homme beau… mais même si elle se l'expliquait difficilement – et plus que tout, se l'avouait difficilement – , c'était un fait incontestable que Merle, à ses yeux, était attirant.
Il y avait quelque chose dans sa silhouette, dans la façon dont il bougeait, dont il se tenait, qui le faisait paraître plus grand qu'il ne l'était en réalité. Il dégageait une impression de force et de confiance innée, telle qu'on aurait pu le croire taillé d'une seule pièce dans un matériau indestructible, comme la pierre ou l'acier.
Tout semblait plus simple près de lui. Plus sûr. Plus réel.

Est-ce qu'elle avait fait quelque chose de mal ? Aurait-elle pu, sans le vouloir, le blesser ? Peut-être qu'elle avait exagéré sur les blagues de manchot, peut-être qu'en fait ça ne le faisait pas tant rire que ça ? À moins que… ça ne vienne pas d'elle.
Vi lança un regard en direction de Kitty en train de flotter sur une frite à l'autre bout du bassin. Et à ce moment-là, malgré tous ses efforts pour la repousser loin d'elle, une pensée s'insinua dans son esprit.
Si ça avait été moi, je ne l'aurais jamais fait se sentir mal comme ça.
Elle se détesta pour songer à un truc pareil.

Elle prit l'extrémité du bras de Merle entre ses deux mains, et le regarda droit dans les yeux.
« C'est elle qui t'a dit ça ? Que t'étais repoussant ?
- Non, non, elle a rien dit du tout ! protesta-t-il. M'enfin j'ai bien vu que ça la gênait, chuis p't'être manchot mais chuis pas aveugle.
- Tu t'en tapes de ce qu'elle pense de toi ! Si elle est pas contente, elle peut retourner sur son camping-car et attendre qu'un type avec deux mains vienne la secourir ! »
La férocité de son amie le fit rire, mais il était quand même peu convaincu. Le fait que Vi n'ait absolument aucun problème vis-à-vis de son infirmité était réconfortant, tout comme ce geste qu'elle avait de prendre son moignon entre ses mains tellement naturellement, un geste qui lui faisait étrangement du bien, mais ça ne changeait rien au fait qu'il était conscient d'avoir perdu des points niveau séduction et de plus jamais pouvoir être l'appât à minettes qu'il avait été dans le passé.

Kitty baisait avec lui, mais il n'était pas dupe, elle l'avait choisi lui pour la simple et bonne raison qu'il était le seul mec vivant disponible, exactement comme lui avait envisagé par le passé de coucher avec Vi malgré son physique si peu bandant, juste parce qu'elle avait la seule chatte à des kilomètres à la ronde à ne pas être en décomposition avancée.
Ironie du sort, toutes ces fois où il avait plaisanté Vi à propos du fait qu'il était prêt à la baiser faute de mieux, quasiment par charité, c'était en train de lui revenir en plein dans la gueule.
Il se rendait compte de la cruauté dont il avait fait preuve envers elle, plus particulièrement ce fameux jour où il l'avait faite valser dans sa robe rouge qui lui allait à la fois si mal et si bien et lui avait dit qu'aucun type ne voudrait jamais réellement d'elle. Et il fallait que ce soit seulement maintenant qu'il comprenne à quel point son comportement avait été con et méchant, à quel point ce genre de paroles pouvait faire mal.

La femme qui était en train de se baigner dans la source chaude aurait été totalement canon dans cette robe rouge, et rien que le simple fait de valser avec elle lui aurait certainement filé une gaule à s'en faire péter la braguette… et pourtant elle était profondément inconsciente de son malaise, alors que Vi, elle, était auprès de lui, maigre, longue et blême dans son pull informe et semblait le comprendre mieux que personne, avec ses doigts fins et froids, ses mains anguleuses enroulées autour de lui, comme souvent – non, comme toujours.
Il commençait enfin à comprendre pourquoi il avait ce sentiment bizarre de devoir se faire pardonner quelque chose.
Il commençait à se dire que, peut-être, il n'avait tout simplement pas passé la nuit avec la bonne personne.

Kitty avait délaissé sa frite en mousse et était venu récupérer un savon et un shampoing, avant de repartir à l'autre bout du bassin, les laissant entre eux. Merle avait cessé de s'intéresser à elle, tout entier absorbé par sa conversation avec Vi.

« Pourquoi ça te fait rien, à toi, que je sois manchot ? lui demanda-t-il.
- Parce que… » Elle choisit ses mots soigneusement. « C'est pas ce que t'as pas qui fait de toi ce que tu es, c'est ce que t'as. Et pour moi, t'es mille fois mieux que tous les autres et tu l'es avec ou sans main droite. Pour moi, t'es pas quelqu'un à qui il manque quelque chose, t'es pas 80% d'une personne mais un Merle complet, à prendre en compte globalement. Et du coup, ça, dit-elle en serrant le bout de son bras, c'est inclus avec le reste et j'vois pas pour quelle raison ce serait plus repoussant que ton nez, ou tes pieds, ou ton coude. Ça te va comme explication ? »
Il hocha la tête.
« Si elle est pas capable de comprendre ça, alors c'est p't'être juste pas la femme qu'il te faut, continua Vi à voix basse. Le monde est plein d'autres femmes, tu sais, tu finiras bien par en trouver une qui sera parfaite, juste comme tu veux. »
Merle eut un sourire un peu mélancolique.
« Tu sais Brindille, j'crois bien que quand t'es un vieux redneck grincheux, et manchot par-dessus l'marché, la femme parfaite, c'est pas celle qu'est comme tu veux, c'est surtout celle qui veut bien d'toi.
- Bordel, t'as pas l'droit d'penser ça, pas toi ! Merle, tu es le mec le plus charismatique que j'ai jamais côtoyé. J'te laisserai pas en douter, même pas une seconde, déclara-t-elle.
- Ah ouais, c'est vrai ça ? Tu me trouves beau ? demanda-t-il sur le ton de la plaisanterie.
- De la tête aux pieds », répondit-elle du tac au tac.

Elle avait de toute évidence parlé avant de réfléchir, car l'instant d'après, elle se troubla et fit mine de regarder ailleurs. Pas de pot pour elle, elle avait la peau tellement claire que quand elle rougissait, ça se voyait aussi nettement qu'un incendie de forêt en pleine nuit. En une poignée de secondes, ses joues pâles s'enflammèrent comme si elle avait quarante de fièvre. Embarrassée, elle évitait de croiser le regard d'un Merle stupéfait.

Mince alors, la Brindille le trouvait bel homme, elle qui au début l'avait repoussé à coups de pied dans la tronche, tu parles d'une surprise.
Si tu me trouves si bien que ça, pourquoi c'est pas avec toi que j'ai couché ? songea-t-il amèrement.
Mais la réponse s'imposa d'elle-même, évidente et impitoyable.
Parce que je te traite comme de la merde depuis le début.

Quelle fille voudrait baiser avec un connard qui lui répétait depuis des semaines sur tous les tons à quel point elle n'a rien d'attirant ?
Et le pire dans tout ça, c'est que c'était des conneries. Vi était attirante. Il admirait la finesse de ses mains, la courbure de son cou parfait, la ligne délicate de son dos, il adorait ses cheveux, son sourire perpétuel, et aurait pu se noyer dans ses yeux si bleus, si expressifs.
Alors oui, c'était vrai, elle était maigre, elle n'avait pas de formes, elle n'était pas féminine, elle n'était pas sexy, mais putain, elle était belle. Son espèce de grand corps tout plein d'angles, il avait une grâce, une élégance fascinante, souple et nonchalante, qu'il n'avait jamais vue chez personne d'autre.
Et, nom de Dieu, il n'avait jamais cru à ces conneries de beauté intérieure, mais il était obligé d'admettre que c'était le cas. Vi valait plus, bien plus, que la somme de ses parties. Elle rayonnait. Même pliée en deux, roulée dans une vieille couverture puante, avec la morve au nez et quarante de fièvre, son sourire réchauffait la pièce entière, et lui avec.
Des filles comme elle, on en croisait peut-être une dans toute sa vie, si on était foutrement veinard, mais jamais deux.
Mais il ne le lui avait jamais dit.
Il se promit que si jamais un jour il avait l'occasion de coucher avec Vi, il le ferait en ayant réellement envie d'elle, et il ferait en sorte qu'elle se sente vraiment désirée, de la tête aux pieds, sans rien oublier au passage.

« Toutes ces conneries, c'est vraiment s'compliquer la vie pour rien, feignit-il de ronchonner pour déguiser son émotion. Si on s'en tenait tous à se branler, on aurait pas toutes ces emmerdes.
- Pas faux. Mais ce serait moins marrant. »

Vi lui adressa un grand sourire et commença à retirer son pull, venant donner une illustration inattendue à ses pensées, comme si elle avait soudain pu les entendre.
« Qu'est-ce que tu fiches ? demanda-t-il, presque alarmé.
- Finalement j'ai envie de me baigner, tu me suis ? annonça la jeune fille gaiement en retirant le reste de ses habits, gardant seulement ses sous vêtements.
- Hey ! fit Merle en voyant ce qu'elle portait sous son pantalon. Il est à moi c'caleçon !
- J'ai donné mon dernier slip propre à Miss Fin du Monde. Alors, tu viens ou pas ? »
Sans attendre de réponse, elle sauta dans le bassin dans une gerbe d'éclaboussures et plongea sous l'eau. Elle reparut après avoir fait quelques brasses et poussa un cri de joie.
« Elle est chauuuuuuuude ! C'est trop bon, c'est le paradis, je veux rester là-dedans toute ma vie ! »
Kitty, à quelques mètres de là, éclata de rire, alors que Vi se mettait à nager sur le dos, battant des jambes avec force.
Merle hésita un moment, pas longtemps cependant, avant de se déshabiller à son tour et de la rejoindre.

Kitty avait terminé de laver ses cheveux et alla s'installer sur l'un des escaliers, ses jambes trempant dans l'eau, enroulée dans une grande serviette. Elle regarda un moment les deux autres s'amuser. Ils s'envoyaient des gerbes d'eau à la figure, se poursuivaient, se battaient et se coulaient l'un l'autre, tout en s'insultant abondamment, comme l'auraient fait deux gamins. C'était fascinant de voir à quel point Merle se détendait d'un seul coup et retombait en enfance au contact de sa jeune amie. Elle ne pouvait pas s'empêcher d'envier leur complicité, l'affection évidente qu'ils partageaient. Elle les avait vus avant ça, alors qu'ils se parlaient, et avait fait exprès de rester hors de portée de voix, pour ne pas les gêner. Elle n'avait pas pu entendre ce qu'ils se disaient mais une fois de plus, la façon dont ils se regardaient, les sourires et les gestes qu'ils échangeaient lui avaient largement suffit pour comprendre à quel point ces deux-là étaient proches.

Elle n'était ni stupide, ni aveugle, elle avait bien compris qu'un gros truc clochait chez Vi. C'était tabou de toute évidence, aucun des deux ne souhaitait en parler, mais ça se voyait comme le nez au milieu de la figure. Déjà, elle était anorexique, ça c'était sûr. Kitty avait failli pousser un cri de saisissement en voyant la gamine se déshabiller. Elle avait la peau sur les os, c'en était douloureux à regarder. Pas étonnant que Merle ne couche pas avec, elle comprenait mieux pourquoi. Vi était une négation de féminité. Elle avait les manies typiques des anorexiques : elle était maniaque avec la nourriture, tenait à gérer seule tout ce qui s'apparentait à la cuisine, dans une obsession maladive de contrôle, et faisait mine de manger normalement - pour tout vomir en cachette ensuite, c'était évident. Elle devait déjà avoir un sérieux trouble alimentaire dans sa vie d'avant. Vu sa taille et son physique, peut-être qu'elle faisait un boulot en rapport ? Un truc dans la mode ? Mannequin, modèle ? Elle avait tout à fait ce genre de visage de femme-enfant que la société se plaisait à ériger en idéal de beauté inatteignable, le genre de physique impossible qu'on n'obtenait qu'au prix de sa santé et de retouches sur Photoshop.

Vi lui faisait penser à ces gamines naïves et immatures qu'elle avait croisées dans les bars et les clubs, qui rêvaient d'une carrière devant l'objectif d'un photographe de renom, ou sur un podium, ou une scène de concert… n'importe où où on les verrait, où seul leur corps les définirait. Ces filles se privaient, se camaient, s'effaçaient sous leur accoutrement fashion, leurs babioles dernier cri et leur maquillage bon marché, leur miroir était leur récompense et leur punition, elles attiraient les sales mecs, les profiteurs, les abuseurs, comme le miel attire les mouches, elles se détruisaient pour exister, elles rêvaient au Paradis tandis qu'elles s'enfonçaient en Enfer.

Vi lui inspirait une pitié douloureuse. Elle trainait quelque chose de mortifère en elle, alors qu'elle aimait tellement vivre, ça crevait les yeux. Qu'un homme comme Merle ait survécu n'était pas surprenant. Qu'une fille comme Vi y soit parvenu, c'était plus étrange. Malgré son aspect frêle, elle semblait si stable, si courageuse. Peut-être qu'elle avait su tirer de ses fragilités du monde d'avant une force inattendue. Peut-être que de cette jeune chrysalide était en train de naître un étrange papillon. Mais pour l'instant, elle donnait surtout l'impression d'être en train de se brûler les ailes.

Merle savait tout ça, bien sûr, et il s'inquiétait pour elle au moins autant qu'il l'aimait. Elle voyait comme il prenait soin d'elle, et imaginait à quel point il devait se sentir dépassé. C'était évident qu'il n'avait jamais eu d'enfants, et le voilà qui se retrouvait responsable de cette fille tellement plus jeune que lui qu'elle avait l'âge d'être la sienne. Pourtant, leur relation n'était pas celle d'un père et sa fille. Dans ce monde, l'âge ne voulait plus rien dire, pour survivre, on était soit trop jeune, soit trop vieux, entre les deux il n'y avait plus que des adultes tous logés à la même enseigne de douleur, de choix difficiles, de traumatismes, de courage et de lâcheté. Vi et Merle avaient dû vivre des moments très durs ensemble, qui les avaient soudés dans cette étrange amitié que Kitty ne comprenait pas et dont elle se sentait exclue.

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Après une lutte acharnée pour savoir qui réussirait à couler l'autre, Merle avait réussi à prendre le dessus en utilisant l'arme secrète : les chatouilles. Alors que Vi se tordait de rire, il lui avait plongé la tête sous l'eau et l'y avait maintenue jusqu'à la noyer à moitié. Elle était hors d'haleine lorsqu'il la laissa finalement remonter à la surface.
« Alors, c'est qui l'patron ? »
Il lui accorda un moment pour reprendre son souffle, mais son sourire triomphal disparut d'un coup.
« Quoi ? C'est quoi cette tête ? S'étonna Vi
- Tu saignes du nez.
- Oh merde. »
Elle s'aspergea le visage d'eau pour délayer le sang qui coulait.
« Ça va ?
- Mais oui, t'inquiète pas, c'est juste la pression de l'eau, c'est trois fois rien.
- T'es sûre ? Tu te sens bien ?
- Oui oui, ça va passer, c'est juste un peu de sang. »
Il renifla, peu convaincu. Avec Vi, ce n'était jamais « juste un peu de sang ».
« J'aurais pas dû t'secouer autant.
- C'est bon, arrête. »

Vi regagna le bord tranquillement, et alla chercher des bouts de mouchoirs dans ses poches de pantalon, qu'elle se fourra dans les narines, fidèle à son habitude. Elle resta ensuite tranquillement à barboter durant plus d'une demi-heure. Merle l'imita à l'autre bout du bassin, goûtant le plaisir de ne rien faire du tout immergé dans l'eau chaude. Il avait fermé les yeux, et était presque en train de somnoler, lorsqu'il entendit l'eau clapoter près de lui.
« T'es bon en apnée ? Le défia Vi, dont le pif avait cessé de couler.
- Meilleur que toi en tout cas.
- On parie ?
- Qu'est-ce qu'on joue ?
- Je mets en jeu trois paquets de roulées.
- Ok, je relance d'un lapin.
- Sérieux ?
- Ouais ouais, si tu gagnes je vais nous dégotter l'frère à Bugs Bunny, et c'est moi qui cuisine.
- Tenu. »
Ils échangèrent une poignée de main franche, et appelèrent Kitty pour faire l'arbitrage.

Tous deux plongèrent sous la surface au top, et se retrouvèrent face à face. L'eau de la source était si claire qu'on aurait pu lire un livre à travers. Merle, qui avait gardé les yeux ouverts, pouvait voir son amie juste en face de lui, parfaitement immobile, ses cheveux ondoyant autour de sa figure, une expression paisible sur le visage, les paupières closes. Une Ophélie moderne. Les secondes s'écoulèrent et elle ne bougeait toujours pas. Merle commença à accuser le coup, et le besoin de respirer augmenta de manière insupportable. Mais Vi n'avait toujours pas cillé, à peine ses sourcils s'étaient-ils in peu froncés sous l'effet de la concentration. Il lutta jusqu'à la dernière seconde, têtu, refusant de lui laisser la victoire. Elle allait bien finir par craquer, bon Dieu ! Mais ce fut lui qui céda le premier, jaillissant hors de l'eau, rouge comme une pivoine.

« Cinquante-trois ! » S'exclama Kitty.
Il faillit crier « Quoi, c'est tout ? », Terriblement vexé. Il lui semblait avoir passé de longues minutes sous l'eau. Vi, elle, y était encore, et Kitty avait repris le décompte. Qui se poursuivit. Rien ne bougeait sous la surface, la jeune fille ne donnait toujours pas signe de vie. Passé une minute quinze, il commença à s'inquiéter. Elle n'était quand même pas un train de se noyer, si ?
Il s'apprêtait à replonger sous l'eau pour aller voir, lorsque Vi refit surface.
« Une minute vingt ! » Annonça une Kitty abasourdie.

Hors d'haleine, Vi se raccrocha au bord, épuisée, souriant triomphalement.
« Comment est-ce qu'une épave aux poumons troués peut m'battre à l'apnée ? S'offusqua Merle.
- Comment est-ce qu'un type peut être assez stupide pour faire un concours d'apnée avec une championne d'asthme ? Rétorqua-t-elle. Ça fait vingt-cinq ans que je m'entraine, c'est pas toi qui vas m'apprendre à retenir mon souffle. »

Son exploit sportif l'ayant à peu près totalement lessivée, elle mit fin à sa baignade et imita Kitty, se lavant le corps et les cheveux avant de sortir définitivement de l'eau. Entre temps, les autres s'étaient rhabillés, Merle avait même mis des vêtements propres. Par réflexe, Vi se pencha et lui fit ses lacets.
« Tu me dois un lapin.
- Je sais, je sais. J'ai qu'une parole. Avec le parc immense qu'ils ont, ça devrait pas être trop compliqué de dénicher des bestioles d'ici ce soir. Et puis comme ça, il sera fait, c'fameux tour du périmètre. »

Ils rentrèrent à l'hôtel tous les trois, mais Vi l'accompagna ensuite jusqu'à la voiture, où elle récupéra le sac de linge sale tandis que lui prenait son fusil de chasse et son sac à dos.
« File-moi tes fringues de tout à l'heure.
- Tu vas faire la lessive ?
- Nan, j'vais la faire faire à ta p'tite amie.
- C'est pas ma p'tite amie, ronchonna Merle.
- Rhôôô c'est bon, j'déconne ! » fit Vi en lui donnant un coup de coude.
Merle haussa les épaules.
« Très drôle. Allez, à ce soir, marmonna-t-il en partant.
- Quoi c'est tout ? Même pas un p'tit bisou sur le front ? Déception ! » plaisanta Vi.
Merle tendit le bras gauche, les doigts repliés à l'exception de l'index et du majeur figurant le canon d'une arme, qu'il pointa en direction de sa tête.
« Bang ! »
Vi rigola et agita la main en le regardant s'éloigner.

.

Kitty vit revenir la jeune fille avec deux énormes sacs remplis de linge et de draps, et un bidon de lessive.
« Hé ouais, Merle est livré avec ses chaussettes sales, fallait lire les p'tites lignes du contrat avant de signer, annonça Vi sur le ton de la plaisanterie. J'ai mis les tiens dans le lot, et vos draps de l'autre nuit. »
La brune prit le tout sans rechigner, et lui demanda ce qu'elle allait faire pendant ce temps.
« Je continue à m'occuper de la cuisine. J'ai viré tout ce qui était pourri, faut que je trie le reste, le mangeable. Y a des sacrés petits trésors, crois-moi, on va se faire des putains de festins à tous les repas pendant un bon bout de temps. »
Kitty demanda si elle pouvait venir faire la lessive dans la cuisine. En fait, elle avait peur de trop cogiter si elle restait seule, de penser à des choses trop tristes, trop sombres. Vi, elle, ne semblait jamais avoir ce problème. Sa joyeuse compagnie était le remède rêvé contre tout risque de mélancolie. Kitty ne fut pas surprise outre mesure quand l'autre accepta avec enthousiasme. C'était idéal, il y avait d'immenses éviers dans la cuisine, et l'eau y était naturellement chaude, comme dans tout le bâtiment.

Alors que Vi s'activait, allant d'un placard à un autre, revenant les bras chargés de victuailles qu'elle entassait sur un grand plan de travail, Kitty tria le linge scrupuleusement. Une pile à part fut rapidement dédiée aux vêtements de Merle, peu nombreux comparés à ceux de sa jeune amie, mais d'une saleté impressionnante. Ça ne l'étonna pas vraiment. Ils venaient de passer trois nuits ensemble, et il avait gardé à chaque fois le même caleçon.

« Bon Dieu, quelle horreur, fit Vi en passant à côté d'elle et en constatant l'ampleur du travail. J'ai vraiment laissé s'accumuler, désolée. Laisse tomber, tu vas pas te taper tout ça à la main. Je vais remettre la laverie sur le circuit électrique et on va utiliser les machines.
- Non non, c'est bon, ça me dérange pas de le faire ici.
- T'es sûre ? Parce que ça me prendra pas longtemps d'aller rebrancher.
- Pas de souci. J'ai rien d'autre à faire. Et puis ça me fait plaisir.
- Ok, comme tu préfères.
- Merci, souffla-t-elle, soulagée de pouvoir rester.
- Sans déconner ? Merci ? J'te refile mes fringues et celles de l'autre Cro-Magnon à laver et ta réaction c'est merci ? T'es masochiste ou quoi ?
- Je serai morte sans vous deux et puis, tout ce que vous avez fait pour moi, la nourriture, les habits que tu m'as prêté… la lessive c'est pas grand-chose en échange.
- Tu diras pas ça une fois que t'auras vu dans quel état Merle réduit ses chaussettes, rétorqua la jeune fille. Ce mec sue des pieds, quelque chose de surnaturel ! »
Kitty éclata de rire.
« Nan, j'te jure, continua Vi, hilare, c'est un vrai radiateur, essaie de coller tes pieds contre les siens, tu vas halluciner ! À chaque fois que j'dors avec lui je… »
Elle s'arrêta soudain au beau milieu de sa phrase. Son sourire disparut et elle dévisagea Kitty, subitement gênée.
Cette dernière rit à nouveau.
« C'est bon, t'inquiète, y a pas d'malaise.
- Non, c'est pas… J'voulais pas dire que… » Vi s'embrouilla dans ses explications. « Des fois, on fait comme ça parce que… »
Parce que quoi ? Parce qu'elle était frileuse ? Qui allait gober ça ?
« On couche pas ensemble », finit-elle par déclarer.
La phrase sonna aussi stupidement que prévu.
« Non mais, arrête, te justifie pas. Je m'en fiche de ça, répondit Kitty.
- Mais n'empêche qu'on couche pas ensemble.
- Je m'en fous j'te dis. Merle couche avec qui il veut.
- Et ben il couche pas avec moi !
- Ok, d'accord. Je le savais déjà de toute façon.
- Comment ça ?
- Je lui ai demandé.
- Quoi ? Comme ça, cash ? »
La brune rit.
« Ben oui, je voulais être sûre. Pas risquer de marcher sur tes plates-bandes, tu vois ? »
Elle lui fit un petit clin d'œil.
« Oh, fit Vi. D'accord. Ben, heu… merci, je suppose.
- Solidarité féminine. »

Vi reprit son boulot où elle l'avait laissé, et Kitty fit de même. Sans se retourner, les mains dans l'eau, elle demanda :
« Alors, du coup, c'est quoi le truc avec Merle ?
- Quoi ? Quel truc avec Merle ?
- Oh allez, tu vois bien c'que je veux dire, le truc entre vous. C'est moi qui couche avec lui, et pourtant j'ai l'impression de vous tenir la chandelle tellement vous êtes inséparables. Pas que je veuille fouiner dans vos affaires, mais je voudrais juste comprendre. »
Vi posa un peu trop brutalement le carton de pâtes qu'elle portait.
« Y a pas de truc entre moi et Merle, enfin, pas le genre de truc que t'as l'air de t'imaginer.
- Dis pas de conneries, ça crève les yeux qu'y a un truc. T'es quoi pour lui alors ? Une sorte de fille ? Une petite sœur ?
- Nan, on n'a pas ce rapport-là, on est amis, c'est tout.
- Amis ?
- Ouais, tu sais bien, respect mutuel, entraide, coopération, parité, ce genre de truc, quoi. »
Kitty rigola.
« J'ai pigé : t'es lesbienne, c'est ça ? »
Vi en resta bouche bée une seconde. Le moins qu'on pouvait dire de Kitty, c'était qu'elle était du genre franche et directe.
« Ça veut dire quoi, que les deux seules alternatives que j'ai dans la vie c'est être lesbienne ou coucher avec Merle ? répliqua-t-elle.
- C'est sûr que dit comme ça, ça fait un peu réduit, admit l'autre, amusée.
- Et ben y a une autre possibilité : amitié strictement platonique.
- Mon Dieu, ça existe vraiment ces choses-là ?
- Ben oui. Enfin quoi, c'est pas si bizarre, si ?
- L'amitié entre un homme et une femme, j'y crois pas. Non mais allez, sérieusement… vous avez jamais couché ensemble ? Même pas une fois ?
- Ben non.
- Vous avez passé des semaines à vivre tous les deux tout seuls dans une voiture, vous avez dormi ensemble, et tu voudrais m'faire croire que l'idée a jamais été mise sur le tapis, si vous êtes hétéros ?
- Et ben, Merle a tenté le coup, une fois. C'était au tout début, quand on se connaissait pas encore très bien. Il était pas vraiment sérieux, c'était juste, tu vois, un test, quoi, histoire de voir si c'était possible. C'était une tentative par défaut plus qu'une vraie envie précise.
- Et ?
- Et j'ai répondu non. Tout simplement.
- Quoi, ça s'est arrêté là ?
- Ben ouais.
- Il est jamais revenu à la charge ?
- Non, pas une seule fois. Après ça, y a jamais rien eu d'ambigu entre nous deux. »
Kitty avait l'air de trouver ça franchement étonnant.

Mais à dire la vérité, Vi elle-même avait été surprise qu'il n'insiste pas davantage, et elle s'était clairement attendue à de nouvelles tentatives de sa part. Bien sûr, pas le jour même, après ce qui s'était passé, il était évident qu'il allait être calmé pendant un petit moment. Mais plus tard, dans des conditions plus favorables, et certainement avec une approche plus subtile, c'était quasiment sûr.
Dans son esprit et de ce qu'elle connaissait de lui à l'époque, Merle n'était pas le genre de type à lâcher le morceau facilement quand il avait quelque chose en tête, et elle n'imaginait pas qu'il puisse être suffisamment respectueux d'autrui pour accepter un « non » comme une réponse définitive et mûrement réfléchie. Pour Merle, « non » devait plutôt vouloir dire « si tu insistes lourdement, ça va se changer magiquement en oui. »
Bref, elle s'attendait définitivement à des tentatives ultérieures de sa part.
Mais, à sa grande surprise, ça n'avait pas été le cas. Elle s'était rendue compte, avec une pointe de culpabilité, qu'elle avait mal jugé son compagnon de route. Contrairement à ce qu'elle s'imaginait, Merle était capable d'entendre un « non » et de le respecter.
Il avait eu de très nombreuses occasions pour retenter le coup. Ils avaient partagé des tas de moments intimes, parfois même de vrais instants de tendresse. C'était évident qu'il avait de l'affection pour elle, même s'il ne la verbalisait jamais.
Bien sûr, il y avait toutes les blagues graveleuses et tendancieuses qui fusaient entre eux à la moindre occasion, mais ce n'était rien de plus que ça, des blagues.
La façon dont il gérait sa vie - ou plutôt son absence de vie - sexuelle demeurait un mystère. Si Merle avait des fantasmes, des désirs ou des frustrations dans ce domaine, il avait le bon goût de ne pas les partager avec elle, et la décence de gérer son éventuel onanisme loin de son champ de vision, tout comme il avait eu la courtoisie d'attendre qu'elle foute le camp pour lancer les hostilités avec Kitty… ce dont Vi lui était franchement reconnaissante.

La voix de Kitty la tira de ses pensées.
« L'amitié platonique entre un mec et une nana, j'ai toujours cru que ça existait pas, déclara-t-elle. Sauf si le gars est pédé, ou la fille absolument imbaisable.
- Et ben, dans ce cas, tu es bien placée pour éliminer la première possibilité, rétorqua Vi, sarcastique.
- Non, attends, c'est pas c'que j'voulais dire, se défendit Kitty, soudain embêtée. Je suis désolée, je ne voulais pas insinuer ça de toi. Je voulais juste dire que… c'est un homme quoi, il a des besoins, comme tous les mecs, hein. J'imagine que ça a dû être frustrant pour lui de s'entendre répondre non, alors que t'étais la seule fille dans le coin. C'est pour ça que ça m'étonne qu'il ait jamais retenté le coup, surtout si après ça vous êtes devenus amis. Y a rien de mal à coucher entre potes, c'est même super agréable.
- Ouais, et ben ça s'est pas passé comme ça pour nous », rétorqua Vi.
Elle ne put s'empêcher de baisser les yeux, un peu gênée. Un peu triste aussi. Elle savait parfaitement bien pourquoi Merle n'avait plus jamais essayé de la toucher. Parce qu'elle était horrible, voilà pourquoi. Il n'arrêtait pas de le dire, à quel point il ne la trouvait pas jolie. Elle était trop grande, trop maigre, trop plate, trop malade pour que qui que ce soit la trouve attirante, et Kitty le pensait aussi.

Elle ne pouvait même pas leur en vouloir.
Si elle avait été à la place de Merle, elle n'aurait probablement pas voulu baiser avec elle non plus. Elle n'en était pas vraiment sûre jusqu'à maintenant, elle se disait que peut-être, tout simplement, il n'avait pas envie de sexe. Après tout, il l'avait dit lui-même, il avait connu des périodes d'abstinence plus longues que ça en prison.
Mais la vérité, c'était tout simplement que Merle avait envie de coucher avec une Kitty, pas avec une Vi.
C'est comme ça, c'est tout, personne n'y pouvait rien.

« Je te demande pardon, je voulais vraiment pas te blesser. » Kitty se sentait complètement idiote. Elle se doutait pourtant que la jeune fille complexait sur son physique, ce n'était pas la peine d'en rajouter, elle se sentait probablement assez mal comme ça.
« La vérité, Vi, c'est que je t'envie.
- Tu m'envies quoi ? Cracha-t-elle. Mes quarante-cinq kilos ? Mon asthme ? Mes crises d'eczéma ?
- Ta liberté. »
La plus jeune resta stupéfaite.
« Tu es incroyablement forte et indépendante, tu sais te débrouiller, et faire tes propres choix. Tu ne dois rien à personne, tu es de taille à survivre par tes propres moyens, et je t'envie ça. Merle m'a dit que tu étais restée toute seule deux mois avant de le rencontrer. Moi, si vous ne m'aviez pas trouvée, je n'aurais même pas survécu seule un jour. »
Elle baissa les yeux.
« Moi j'ai besoin des autres pour rester en vie, pour me protéger. J'ai besoin de toi, et de Merle, comme j'avais besoin des autres types de mon ancien groupe. C'est pour ça que j'ai été forcée de faire ce qu'il fallait pour rester avec eux, parce que j'avais pas le choix, c'était le prix à payer.
- De quoi tu parles ?
- T'es une femme, tu sais de quoi je parle.
- Non ! S'exclama Vi. Non, je sais pas de quoi tu parles ! C'est quoi cette histoire de prix à payer ?
- Dans les groupes de survivants, ce sont les hommes qui protègent leur famille, leur femme, leurs enfants. Quand on n'est pas capable de se défendre seule et qu'on n'est la femme de personne, on n'est rien, je l'ai vite compris. Alors si on veut survivre, il faut être prête à être la femme de tout le monde. »

Vi en resta bouche bée.

« Je l'ai fait parce que c'était facile, j'en ai pas honte, j'assume. Les autres femmes me méprisaient, mais la vérité, c'est qu'elles l'auraient fait aussi si elles avaient été à ma place. La vérité c'est qu'on est prête à tout pour survivre, même quand on est faible et incapable comme moi. J'aurais aimé avoir le choix, mais je l'avais pas. C'est pour ça que je t'envie. Toi tu n'as pas eu à faire ça avec Merle.
- C'est pour ça… »
Vi était en train de comprendre, et elle sentait la colère monter à toute vitesse.
« C'est pour ça que tu l'as fait ? Avec Merle, c'était pour ça ? Pour payer ta taxe de séjour ? »
Kitty avait les yeux luisants de larmes. Elle fit oui de la tête.

Vi explosa.
« C'est dégueulasse ! Il est où le respect pour toi là-dedans ? Et le respect pour Merle ? Tu crois que c'est quoi, un animal ? Un outil dont tu peux te servir ? Il a rien demandé, lui ! Il a fait ça parce qu'il croyait que tu le trouvais attirant, que t'avais envie de lui ! Il l'a fait pour passer un bon moment, pas pour encaisser une espèce de… de monnaie d'échange !
- J'en savais rien ! s'écria Kitty. Je m'en fous du respect pour moi-même ou pour les autres ! » Les larmes roulaient le long de ses joues. « Moi tout ce que je veux… tout ce que je veux c'est survivre… » Elle se cacha le visage dans les mains en sanglotant. « Je veux juste survivre, c'est tout. »
Vi resta plantée à la regarder. Sa colère était en train de fondre, se transformant en un sentiment de pitié profonde. Elle posa sa main doucement sur la tête de la femme et l'attira contre elle. Kitty noua ses bras autour de la jeune fille et enfouit son visage dans les mailles de son pull.
« J'avais tellement peur, sanglota-t-elle. Tellement peur que vous me laissiez. Il fallait que je trouve un moyen, une excuse pour rester… Pardon, pardon… »

Elles restèrent ainsi un long moment, Kitty sanglotant, et Vi la serrant dans ses bras et lui caressant le dos doucement.
« Tous les gens que je connais sont morts, finit par dire la brune d'une voix brisée. Toute ma famille, tous mes amis. Je n'ai plus personne, toute ma vie s'est effondrée. Je n'ai plus nulle part où aller.
- Ben tu vas rester avec nous, alors, répondit Vi. Mais pour ça, t'as pas à coucher avec qui que ce soit. »
L'autre leva la tête, les yeux remplis de larmes.
« Mais j'ai rien à vous apporter, je sais rien faire ! Je suis un fardeau inutile.
- Mais non, faut pas dire ça ! Tout le monde sait faire quelque chose. Si tu t'en es tirée jusqu'à maintenant, c'est bien que t'es capable de survivre, non ?
- Je suis incapable de me défendre, je peux pas survivre sans l'aide des autres. Tout ce dont je suis capable, c'est de m'enfuir, ou de me cacher.
- Ben quoi, c'est déjà pas si mal d'être douée pour s'enfuir ou se planquer. Moi j'sais pas me cacher, chuis trop grande. Et pis t'aimes bien faire la lessive, alors, hop ! Adoptée ! » plaisanta Vi.
Elle prit Kitty par le menton et la força à relever la tête.
« On a tous besoin des autres, dans ce monde de merde, personne fait de vieux os tout seul. Et se défendre, ça s'apprend. Si tu veux survivre, tu peux le faire sans rien devoir à personne. Tu vas apprendre. Il y a quatre mois, je n'avais jamais tué personne. Il y a deux mois, je n'avais jamais tenu une arme à feu. Il y a quelques semaines, je n'avais jamais eu un sabre dans les mains. Crois-moi, ça vient vite.
- Et si j'y arrive pas ? répondit l'autre femme timidement.
- Tu vas y arriver », assura Vi.

Elle lui fit signe de rester où elle était, et sortit de la cuisine. Elle en revint avec un pistolet et une boîte complète de balles, avec plusieurs chargeurs, qu'elle posa devant elle.
« Tiens, cadeau, je te l'offre. J'en ai plusieurs mais celui-là, c'est le plus simple à utiliser. Il est plus léger que les autres et il a pas trop de recul.
- Ça va pas te manquer ?
- Je m'en sers pas souvent, et puis c'est pas mon préféré. »
Malgré les excellents cours dispensés par Merle, elle n'avait jamais pris le coup pour les armes à feu, et restait une mauvaise tireuse, tandis qu'en parallèle, ses progrès à l'épée l'étonnaient elle-même. Le pistolet serait bien mieux employé dans les mains de Kitty.
Vi reprit l'arme.
« Là, il est déchargé. » Elle prit un chargeur plein et l'inséra. « Maintenant, il est chargé. Ça, c'est le cran de sûreté, là, il est enclenché, le flingue est bloqué. Et là, il est paré à tirer. » Elle tendit le bras et fit mine d'appuyer sur la détente. « Bang ! » Elle remit le cran de sûreté et déchargea le pistolet.
« Et… c'est tout ? s'étonna timidement Kitty.
- Hein ? Nan, bien sûr que nan. Tu vas devoir apprendre à remplir les chargeurs, à nettoyer l'arme – elle se démonte entièrement et tu dois le faire régulièrement, sinon gare à tes fesses, tu vas te faire engueuler – et surtout, le plus important, apprendre à tirer. Mais on va s'occuper de t'apprendre tout ça. Enfin… c'est moi qui vais m'en charger, je pense. Honnêtement, pour les armes à feu, le spécialiste, c'est Merle, je lui arrive pas à l'orteil. Mais, franchement, il est pas très… pas très pédagogue. » Elle laissa échapper un petit rire. « J'en sais quelque chose, c'est lui qui m'a appris à tirer, et je te donne pas deux minutes avant de te mettre à pleurer si tu devais avoir affaire à l'apprentissage façon Dixon. »
Kitty la crut sur parole.

« Mais la toute première leçon à retenir, c'est celle-ci : ne te sépare jamais de ce flingue. Garde-le toujours sur toi, même pour dormir, même pour aller pisser, même dans la voiture, même si tu as l'impression d'être totalement en sécurité dans un endroit sans danger, tu sais jamais quand la situation peut basculer. Tu dois toujours l'avoir à portée de main. Et toujours avoir les poches pleines de munitions. Avec ce truc entre les pattes, tu te trouves exactement à douze balles du désastre. Tu te sentiras mieux si tu fais en sorte de faire passer ce chiffre à vingt-quatre ou trente-six, crois-moi. »
Kitty hocha la tête gravement.
« Bon, avant de commencer à tirer vraiment, j'vais te montrer comment on démonte et nettoie ce bazar. Termine la lessive et on s'y met. Et aussi, dernière chose… »
Elle planta ses yeux dans ceux de Kitty.
« Abstiens-toi de baiser avec Merle si t'en as pas vraiment envie. La prochaine fois, dis-lui juste non si c'est c'que tu veux. Il va être vexé comme un pou et t'faire la tronche, mais il ne t'obligera pas à partir, pas si moi je dis que tu restes. T'as pas besoin d'te vendre pour pouvoir rester avec nous, suffit qu'tu fasses ta part du boulot, et le sexe ça en fait pas partie. T'as pas à t'faire subir ça à toi-même, et lui, il a certainement pas à subir la comédie d'une gonzesse qui s'imagine que son cerveau est raccordé à sa bite. Vous valez mieux qu'ça. Surtout lui. »

Un silence un peu gêné s'installa. Kitty finit par le rompre.
« J'ai compris, déclara-t-elle gravement.
- Parfait. »
Kitty eut un petit sourire, qu'elle dissimula aussitôt.
« Qu'est-ce qu'il y a de si drôle ? s'enquit Vi.
- Oh, c'est rien, c'est débile.
- Allez.
- Je me disais que j'ai mal calculé mon coup.
- C'est à dire ?
- Ben, c'est pas avec Merle que j'aurais dû coucher. C'est avec toi. »
Vi resta interdite un instant. Puis un sourire se dessina sur son visage, et elle finit par éclater de rire franchement.
« Alors celle-là, on m'l'avait jamais faite ! »

.

Merle revenait de la chasse ravi, et chargé. Le parc, déserté depuis des mois, était devenu un havre pour les animaux sauvages, qui avaient tous étendu leur territoire depuis les forêts voisines. L'ancien terrain de golf à la pelouse non entretenue était devenu en très peu de temps une garenne luxuriante. Il y avait tiré deux lièvres en peu de temps. Poussant ensuite jusqu'à la limite des arbres bordant le domaine, il avait aperçu une harde de cerfs broutant paisiblement l'herbe du pré. Il s'était assis un moment pour les admirer, se contentant de les observer à travers la lunette de son fusil de chasse, sans tirer le moindre coup de feu.

Au petit matin, le spectacle devait être incroyable, on devait pouvoir voir des dizaines de cervidés paissant dans la brume automnale. Il se promit d'y amener Vi, peut-être même dès le lendemain s'il en avait l'occasion. C'était toujours émouvant pour lui de lui faire découvrir des choses de la nature, elle n'y connaissait rien et était émerveillée comme une petite fille à chaque fois. Et puis c'étaient de belles images à emmener avec elle dans l'au-delà.

Le soir n'était pas encore tombé, mais il vit de l'extérieur une lueur aux fenêtres du restaurant. Lorsqu'il y entra, les deux filles étaient penchées l'une à côté de l'autre à une table éclairée par des bougies. Elles semblaient très concentrées, tellement qu'elles ne s'aperçurent pas de son arrivée tout de suite.

« Atelier tricot entre filles ?
- Atelier flingues », rétorqua Vi.
Il constata que le petit Beretta de sa coéquipière était entièrement démonté sur la nappe.
« Ah ouais ? La fille la plus butée et impatiente du monde qui donne des cours ? Ça doit être fameux comme enseignement.
- Sentirais-je comme un soupçon de sarcasme dans votre voix, cher ami ?
- Qui ça, moi ? Jamais d'la vie ! s'offusqua Merle. Je vous en prie, Professeur Brindille, continuez, je m'en voudrais de rater ça. »
Vi leva un majestueux doigt d'honneur dans sa direction et revint à Kitty.
« Bon, alors, j'étais en train de dire que ce machin… » Elle pointa la pièce qu'elle avait à la main. « … s'emboite dans celui-là, expliqua-t-elle en joignant le geste à la parole.
- C'est pas un machin, tête plate, c'est une culasse, intervint Merle.
- Rectification, la culasse, donc, s'emboîte dans ce truc…
- Ce truc qui s'appelle ? » insista-t-il.
Vi leva les yeux au ciel et sépara les deux morceaux de façon à refaire sa démonstration.
« Alors, le peu importe son nom parce qu'on s'en branle s'emboite dans le rien à foutre de savoir comment il s'appelle. C'est mieux comme ça ? »
En grande habituée, elle esquiva la claque de Merle à l'arrière de la tête avant même qu'il démarre le geste, mais il avait prévu un coup d'avance et lui asséna son moignon sur le crâne façon marteau.
« Ouille !
- Espèce de mongolienne ! Y a plus de quinze pièces dans c'flingue, tu comptes lui apprendre à les reconnaître en les appelant toutes truc, machin et bidule ?
- On s'en tape de connaître le nom de toutes les pièces, l'important c'est de savoir où elles vont, rétorqua Vi.
- Quand on fait quelque chose, il faut le faire bien, putain d'morveuse ignorante. Quand on fait les choses à moitié, on fait de la merde. Remonte-le. »

Vi s'exécuta avec une moue boudeuse.
Merle ne put s'empêcher de remarquer avec quelle vitesse et quelle précision elle le faisait. Elle avait fait des progrès incroyables depuis ses débuts. Pour tirer, elle était toujours aussi nulle, mais pour démonter et remonter les armes, c'était devenue une pro. Il savait qu'elle s'y entraînait à chaque fois qu'elle en avait l'occasion. Il l'avait même vue s'essayer à le faire les yeux fermés.
« Bon, dit-il une fois qu'elle lui tendit l'arme complète, on va recommencer du début. Mesdames, c'est le moment de m'accorder toute votre attention, et ça vaut aussi pour toi Frisettes, prends ça comme un cours de rattrapage. »

Merle démonta le pistolet à nouveau, disposant chaque pièce devant Kitty tour à tour, dans un ordre méticuleux.
Cette dernière fut totalement fascinée et bluffée par ses mouvements. La dextérité et la rapidité dont il faisait preuve pour démonter l'engin d'une seule main étaient impressionnantes. L'agilité et la précision de chacun de ses doigts avaient un côté hypnotique.
Une fois l'arme entièrement en morceaux, Merle nomma toutes les pièces, une par une, en expliquant pour chacune leur fonction et leur place au sein de l'ensemble.
Kitty en avait presque la tête qui tournait. Il y avait tellement de morceaux différents, tellement de noms à retenir… elle n'aurait jamais imaginé qu'une simple arme à feu puisse être une chose si complexe. Elle n'arriverait jamais à mémoriser autant d'informations d'un seul coup !
Mais surtout, elle était en train de se rendre compte que, à l'instar de cette arme qui était en train de révéler une complexité inattendue, Merle s'avérait une personne différente de ce qu'elle avait tout d'abord imaginé.
Elle avait été persuadée d'avoir affaire à une brute épaisse, un redneck ignorant et sans aucune finesse, mais elle découvrait que sa personnalité était beaucoup plus nuancée que ça. Là, ce qu'elle voyait, c'était un homme terriblement minutieux, patient et concentré, qui prenait le temps de lui enseigner quelque chose alors que lui-même n'avait aucun bénéfice à en retirer.
Merle remonta ensuite le pistolet en prenant bien le temps de lui faire voir comment chaque pièce s'insérait et dans quel ordre il convenait de les imbriquer.
Une fois qu'il eut terminé, il tendit l'arme à Kitty.
« Voilà, à toi de le faire maintenant. Démonte-le et remonte-le. Fais-le jusqu'à ce que tu y arrives correctement. Fais-toi aider par l'autre ahurie si t'as besoin », dit-il avec un signe de tête en direction de Vi, qui fit un salut militaire théâtral.
Merle se leva.
« Quand tu sauras le monter du premier coup, on commencera à tirer, pas avant. »

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Après son cours, Vi laissa sa nouvelle élève aux prises avec le revolver, et alla cuisiner l'accompagnement pour le lapin, laissant ce dernier aux bons soins de Merle, qui n'avait pas son pareil pour préparer le gibier. Ceci dit, aussi talentueux qu'il puisse être, il était forcé de travailler beaucoup plus lentement qu'elle, et elle eut le temps de mitonner une entrée, un plat et même un dessert avant qu'il termine, sans parler du temps qu'il lui fallait pour se laver la main ensuite.

Il ne fut pas trop surpris, en sortant de la cuisine après avoir mis le lapin à mijoter, de la trouver profondément endormie dans un des larges fauteuils du coin lounge, son Moby Dick retourné à l'envers sur la moquette. Vu tout ce qu'elle avait fait de jour-là, elle n'avait pas dû aller plus loin qu'une demi-page avant de le laisser tomber par terre. Elle s'était endormie recroquevillée, ses rangers terreuses sur le bord du siège en velours du superbe fauteuil.

Le temps d'aller chercher une couverture et un oreiller, elle s'était encore un peu tassée sur elle-même, preuve que la couverture était une bonne idée. Elle ne se réveilla pas lorsqu'il la disposa sur elle et lui mit l'oreiller sous la tête, mais elle soupira et ouvrit un œil quand il tira un second fauteuil et lui installa les jambes dessus.
« C'est bon, j'arrive, marmonna-t-elle.
- T'arrives nulle part. Reste où t'es. Bien installée ?
- Merveilleux.
- Tu veux pas aller dans un vrai lit plutôt ?
- Nan, juste une sieste. Juste une petite heure, tu me réveilles pour manger.
- Ok. »
Il allait tricher un peu, comme d'habitude, l'heure convenue risquait fort de se voir adjoindre quelques quarts d'heure supplémentaires. C'était la fin du monde, on n'était plus censé connaître l'heure exacte, pas vrai ?

Le temps de défaire ses lacets, de lui retirer ses chaussures et de border ses jambes et ses pieds dans la couverture, Vi était à nouveau profondément endormie.

Son état empirait. Merle ne l'avait pas vue réellement en forme depuis des jours, quoi qu'elle fasse, peu importe le nombre d'heures où elle dormait, elle ne récupérait plus complètement de sa fatigue. Quand elle dormait, elle n'avait plus l'air de se reposer, elle avait l'air de se retrancher derrière ses paupières closes, comme on bat en retraite. Dès qu'elle se levait ou s'asseyait, elle décomposait l'opération en plusieurs mouvements prudents, pire qu'une vieille. Plusieurs parties de son corps se battaient en permanence pour remporter le concours de laquelle serait la plus douloureuse.

Pourtant elle continuait à se porter volontaire pour absolument tout, cuisiner, monter la garde, porter des choses, gérer leurs campements, s'occuper du linge, et surtout se battre. Il fallait pas être Freud pour piger le ressort psychologique derrière ça. Elle se battait d'abord contre elle-même. Et elle remportait chaque jour de discrètes et admirables batailles. Mais Vi perdrait la guerre.

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Et voilà, j'espère que ce chapitre vous aura plu malgré son manque d'action. On continue la tradition des trois trucs du prochain chapitre, bien entendu, et les voici : une leçon de colorimétrie, une jolie bouillotte, et un gros mensonge.

Notes de fin de chapitre :

Comme d'habitude, le site ne me laisse pas faire de liens hypertextes, pour obtenir les adresses correctes il vous faut remplacer les ? par des points.
En outre, je suis dépitée, car j'avais oublié que le site n'autorise pas non plus les copier-coller… ça va pas être de la tarte donc. Alors je vais tricher : je vous mets les adresses ici, mais je vais les recopier dans une review que je me mets à moi-même sur ce chapitre (contrairement au texte, on peut faire des copier-coller des reviews), vous pourrez y piocher ce que vous voulez.
Fichtre que c'est compliqué tout ça.

Le site complet de l'hôtel : www?omnihotels?com/hotels/homestead-virginia

Je me suis fait une vraie visite guidée sur Trip Advisor, à votre tour d'en profiter (et de baver un peu) :

Une vue d'ensemble du domaine : www?tripadvisor?fr/Hotel_Review-g57835-d116018-Reviews-The_Omni_Homestead_Resort-Hot_Springs_ #photos;geo=57835&detail=116018&ff=275237504&albumViewMode=hero&aggregationId=104&albumid=104&baseMediaId=275237504&thumbnailMinWidth=50&cnt=30&offset=-4&filter=1&autoplay=

Le restaurant où nos trois copains prennent le petit déjeuner au début du chapitre : www?tripadvisor?fr/Restaurant_Review-g57835-d8129970-Reviews-Main_Dining_Room_Omni_Homestead_Resort-Hot_Springs_ #photos;geo=57835&detail=8129970&aggregationId=101

Juste à côté du resto, le couloir avec les boutiques de luxe : www?tripadvisor?fr/Restaurant_Review-g57835-d8129970-Reviews-Main_Dining_Room_Omni_Homestead_Resort-Hot_Springs_ #photos;geo=57835&detail=8129970&ff=150748614&albumViewMode=hero&aggregationId=101&albumid=101&baseMediaId=150748614&thumbnailMinWidth=50&cnt=30&offset=-1&filter=7&autoplay=

À quoi ressemblent les chambres : www?tripadvisor?fr/Hotel_Review-g57835-d116018-Reviews-The_Omni_Homestead_Resort-Hot_Springs_ #photos;geo=57835&detail=116018&aggregationId=106

La grande piscine (à imaginer remplie de cadavres) : www?tripadvisor?fr/Hotel_Review-g57835-d116018-Reviews-The_Omni_Homestead_Resort-Hot_Springs_ #photos;geo=57835&detail=116018&aggregationId=105

Vous pouvez voir de belles photos retranscrivant l'atmosphère de la Jefferson Pool ici (crédits : Pat Jarett) : www?flickr?com/photos/patjarrett/4398819946/in/photostream/

Ici aussi, avec des descriptions en anglais : weblogtheworld?com/formats/featured/the-ever-so-healing-jefferson-pools-in-warm-springs-virginia

Plein d'autres photos par là : www?instagram?com/explore/locations/258868150/jefferson-pools/

J'espère que vous apprécierez la visite guidée, et que ça vous aura donné envie autant que moi d'y aller. À très bientôt pour le prochain chapitre !