49 | Sans peine mais avec quelques remords

On est fatigués - en tout cas, moi, j'ai l'impression d'être broyé physiquement. Pourtant, on se réveille très tôt - ou, plus exactement, on se rend compte très tôt d'après nos montres qu'on ne dort ni l'un ni l'autre.

Quand on est arrivé sur l'île tard dans la nuit, un Auror français nous a conduits à cette chambre qui donne sur une falaise et une mer bleu infinie. On regarde cette vue à tour de rôle pendant que l'autre prend sa douche et s'habille. On se tient chastement la main quand on part en exploration à la recherche d'un petit-déjeuner, mais on se lâche la main dès qu'on croise un nouvel Auror français qui prend l'initiative de nous amener à une salle à manger. On a sans doute l'air de deux mômes qui ont fait une connerie et ça m'agace.

Il y a un grand buffet contre le mur de gauche et quelques personnes qui en profitent mais aucune qu'on connaisse. Il y a des hésitations à notre entrée mais personne ne nous adresse la parole non plus. Certains sortent, d'autres entrent. Defné et moi prenons chacun un café et un croissant mais nous n'arrivons pas réellement à goûter l'un ou l'autre. Il y a de nouveau une très grande fenêtre donnant sur la mer et la vue nous tient de conversation jusqu'au moment où tous les Aurors présents dans la salle, quelle que soit leur nationalité, se lèvent. Je me retourne par acquit de conscience mais, sans surprise, ma mère est entrée dans la pièce.

Elle va droit au buffet, en faisant avec ses mains des gestes invitant tout le monde à se rasseoir. Elle se verse un thé dans le plus grand contenant qu'elle peut trouver, puis s'arrête à différentes tables, parfois pour donner des ordres - des gens se lèvent et sortent ; parfois pour poser des questions. Defné suit sa progression vers nous avec une visible inquiétude et, moi, je suis incapable de la rassurer.

Mãe arrive finalement à notre table et nous sourit en s'asseyant.

"Vous êtes déjà debout ?", elle constate.

"Tu ne t'es pas couchée", je riposte, parce que ses yeux ne mentent pas ; elle tient sur des potions.

"Ça faisait longtemps que je n'avais pas fait autant d'opérationnel", elle admet en s'étirant. "Je crois que ça me manquait un peu. Même si je me passerais d'avoir... de devoir en permanence m'inquiéter de la clarté de mes positions..."

"Je suis désolée, Nymphadora...", commence Defné.

"Ce n'est pas de ta faute, Defné. En tout cas, pas spécifiquement. Les enjeux nous dépassent tous", lui assure ma mère, d'un ton bienveillant. "Mais commençons par le commencement." Elle se retourne et fait signe à un jeune homme à une autre table. "Thomassy, viens leur raconter", elle demande en français.

Le jeune homme s'empresse de s'exécuter, hésitant même à s'asseoir. Il commence dans un anglais difficile, et ma mère pose sa main sur son bras.

"Tout le monde à cette table comprend le français, Thomassy. Ne te complique pas la vie et raconte-nous."

"Oui, Commandant. Bien, Commandant", il admet avant de se lancer, en faisant attention à ne pas parler trop vite néanmoins. "La surveillance de Sinan Karaman est toujours en place. Elle a permis d'établir d'abord que Sinan Karaman n'était pas en contact avec son père ou avec quiconque. Il n'a envoyé ou reçu aucun message magique ou non magique à l'heure qu'il est. Il n'a pas non plus donné de message à transmettre... aux personnes... avec qui il a eu des relations cette nuit", il précise avec une fugace rougeur des joues. Moi, je me dis que c'est étonnant comme le français transforme les noms propres étrangers, les aplatit.

"Par contre, notre surveillance a permis d'établir que nous n'étions pas les seuls à l'observer. Un des gardes du corps de son père le surveille lui aussi. Comme il est visiblement seul, il se contente d'une surveillance de loin. Nous avons pu intercepter le rapport qu'il a envoyé au petit matin à Aslan Karaman et nous n'avons rien appris, à sa lecture, si ce n'est que Sinan Karaman est coutumier des soirées de... jeux et de... sexe", il développe en rougissant aux mêmes endroits. "On peut noter que le garde du corps n'a pas reconnu Defné Karaman - il parle dans son rapport d'une jeune femme vêtue de vert et parlant anglais, rencontrée au Casino, avec qui Sinan Karaman a dîné mais n'a pas conclu. Je cite", prend-il la peine de préciser en me regardant pour la première fois. Il se tourne ensuite vers ma mère qui semble imaginer sa question muette puisqu'elle opine. "Parallèlement, l'équipe de Paris a pu identifier le... l'indicateur d'Aslan Karaman dans l'équipe que docteur Fayçal. Il s'agit de..."

"Edris", intervient Defné nous prenant tous par surprise.

"Edris Almedhi", confirme le jeune Auror français clairement gêné de ce nouveau développement. Pas gêné pour Defné ou moi, gêné pour ma mère, je comprends.

"Tu le soupçonnais ?", suppose Maé sans détour, et clairement ledit Thomassy est curieux de la réponse de ma compagne.

"J'ai passé la nuit à me poser la question et je ne voyais que lui", répond Defné avec plus d'aplomb que beaucoup en auraient. Je me sens instinctivement fier de sa résistance à l'intimidation. "Edris est égyptien, mais il a vécu presque toute sa vie entre la Syrie et la Turquie. Sa femme est de la même tribu que ma mère, qu'il l'a bien connue a priori... enfin, il dit l'avoir bien connue", elle amende avec amertume. "Comment vérifier qu'il ne l'a pas trahie ou qu'il n'affabule pas ? Finalement, rien ne le prouve", elle rajoute avec un peu de mépris dans la voix. "Edris aime me raconter qu'il était à ses côtés, que Nour était une combattante, que je lui ressemble... mais vu toutes les attaches qu'il a en Turquie - deux de leurs cinq enfants sont mariés à des Safkanlar - j'imagine qu'il peut être soumis à des pressions."

"Des sangs-purs", je traduis pour Thomassy.

Mãe, elle, ne fait pas de commentaires. Elle questionne plutôt Defné sur la famille de Almehdi et vérifie que Thomassy prend les réponses en notes avant de le remercier de son rapport. Quand il s'est éloigné, elle se penche alors vers nous et revient à l'anglais :

"Avant que nous n'allions plus loin, je voudrais vraiment poser un principe : on ne peut imaginer aucune bonne solution à toute cette histoire sans coopération entre nous..."

Je décide que, cette fois, c'est moi qui vais faire face.

"Mãe, nous ne te cachons rien : nous savons peu de chose, mais tout ce que nous savons nous l'avons partagé avec toi. Nous sommes deux médecins, pas des espions ou des politiques. Nous n'avons aucun agenda caché - tu étais là à nos fiançailles..."

Elle lève la main pour m'arrêter, mais sans trop y mettre d'autorité non plus. Je me tais parce que j'ai globalement dit ce qu'on avait à dire.

"Ok. Mauvais début. J'ai droit à un deuxième essai ?", elle questionne. On opine de conserve, Defné et moi, même si je pense que comme moi, elle se demande si nous, nous aurons droit à une deuxième tentative. "Où croyez-vous que vous seriez en ce moment si tu n'étais pas mon fils, Kane ?"

"Est-ce que Aslan et Sinan Kamaran s'intéresseraient à nous ?", je tente parce que je n'ai pas envie de m'entendre dire "en prison".

"Kane, je crois que tu les sous-estimes, là", soupire ma mère. "Ils ont peut-être laissé Defné mener sa vie comme elle l'entendait, ou presque, mais... je crois que tout engagement sérieux les aurait intéressés..."

"Elle a raison, Kane", intervient Defné quand je veux répondre - ne me demandez pas quoi.

"Et puis, je peux le dire autrement : si, demain, un responsable politique", elle insiste sur le dernier mot de la voix et de la main, "estime que, moi, Nymphadora Lupin, je n'ai pas la distance requise, ou que mes intérêts sont divergents de ceux des Ministères qui m'ont fait confiance - je dis demain, je pourrais aussi dire dans une heure -, celui qui prendra ma place ne vous exfiltrera peut-être pas de votre prochaine rencontre avec Sinan ou Aslan", elle développe. Les gestes sont furtifs mais ils indiquent qu'elle pense que son remplaçant sera pire qu'elle - elle utilise le signe pour "mauvais". Je me souviens vaguement d'un second belge qu'elle aime bien et d'un second polonais avec lequel elle a des tensions ; je ne sais pas si c'est à eux qu'elle pense. "J'entends votre posture médicale, et elle vous honore, mais ne soyez pas naïfs non plus, s'il vous plaît", elle termine sur un ton qui me paraît un peu trop théâtral.

"Je ne sais pas ce que tu attends de nous", je soupire. Je ne suis pas naïf au point d'imaginer qu'elle suppose que personne ne parle anglais dans la salle. Elle n'est pas uniquement pour nous, cette petite sortie. Peut-être a-t-elle besoin de répéter qu'elle sait que sa position peut paraître ambiguë, trop dépendre d'intérêts personnels.

"Comment envisagez-vous demain ?", elle questionne.

Je regarde Defné qui confirme son accord d'un signe de la tête.

"A Lo Paradiso", je réponds donc. "Defné veut quitter l'organisation d'aide aux migrants et me rejoindre à Lo Paradiso. Il nous semble que de là-haut on verra venir les sbires de son oncle..."

"Lo Paradiso", vérifie Mãe, et je mentirais si je ne reconnaissais pas que sa réaction m'inquiète. Surtout vu ce qu'elle a dit juste avant.

"Je dirais que voilà, je suis fiancée. Ma place est près de mon fiancé", rajoute Defné dans un soupir. "Mon oncle ou mon frère auront du mal à argumenter contre moins d'indépendance de ma part, même s'ils n'y croient pas."

"Lo Paradiso", répète pensivement Mãe.

"Tu es contre ?", je n'y tiens plus.

"Pas spécialement. Clairement, je n'y avais pas pensé, mais c'est plutôt un bon point... J'avais cherché plus compliqué... Je vous avais imaginés... Je crois que je ne me suis pas mise réellement à votre place", elle me révèle. "Et, Lo Paradiso va accepter ?"

"On ne peut pas présumer mais... c'est ma fiancée", je décide d'argumenter. Rappeler à un parterre d'Aurors dont des Italiens que Defné a travaillé à Lo Paradiso est une mauvaise idée. Je vois que Mãe l'entend. Elle se lève et, quand on va l'imiter, elle nous fait signe de rester assis.

"Je vais aller tester l'idée sur mes adjoints mais.. je pense que c'est une bonne piste."

La bonne piste devient un vrai plan quelques heures plus tard. Defné écrit une lettre à Fayçal en arabe où elle lui raconte qu'elle ne veut pas être utilisée par son oncle pour gagner les voix des tribus de l'Est, qu'elle retourne à son rôle de médecin peu médiatique et qu'enfin elle pense que sa place n'est pas à Paris mais auprès de son fiancé. De mon côté, j'écris à Livia en italien pour annoncer que je reviens à Lo Paradiso avec Defné qui ne demande rien en contrepartie que le droit d'être utile et de vivre en paix. Je mentionne moi aussi que nous allons nous marier. Les courriers partent par hiboux et tout le monde à l'air d'être certains qu'ils ne seront pas tracés. Qui suis-je pour douter ?

Peu de temps après le major Zefirelli vient nous expliquer qu'un bateau va nous conduire en Corse d'où nous utiliserons les moyens de transport magiques pour aller en Sardaigne et qu'on continuera comme ça, en alternant, jusqu'à Lo Paradiso. Il nous conseille d'éviter "les lieux ou les amis bien connus des Lupin".

"Venise ?", je vérifie, et il opine.

"Magello et Fosconi vont vous suivre. Vous n'êtes pas obligés de leur parler ou de les tenir au courant, mais ce serait considérer de votre part d'éviter de les semer", rajoute Mãe avec un air mutin. Ses collègues supportent stoïquement la pique.

"Une sorte de lune de miel", je décide de sourire, et ça a l'air de soulager lesdits collègues.

Ooooooo

Il nous faut trois jours presque entiers pour atteindre Udine où nous avons maintenant rendez-vous avec l'équipe de Lo Paradiso qui fait les marchés. Les réponses de Lo Paradiso à nos messages ont été aussi succinctes que fonctionnelles : oui, Defné est la bienvenue ; non, la Réserve n'a pas de quoi la rémunérer ; ce serait bien que je ne tarde pas trop, mais la sécurité est importante. Fayçal a encore plus sobrement répondu qu'il comprenait le choix de Defné et que son esprit soufflerait à jamais sur l'organisation.

"Il était temps que je parte", a soupiré Defné en lisant ça. "Ils sont tous en train de me prendre pour Nour !"

Comme j'ai encore en tête les différentes sorties d'Emel par exemple, je n'arrive pas à lui donner tort.

"Iris et moi avons pal mal chouiné qu'on ne nous laissait pas avoir un prénom", je lui raconte. "Je ne sais pas si c'est le cas à la Division de Londres, mais je ne peux pas dire qu'on me confonde avec mes parents."

"Mais les garous de Lo Paradiso ont plein d'attentes variées envers toi en raison de ton père", elle rappelle. "On devait être faits pour se rencontrer ! Qui supporterait de se coltiner des gens comme nous !?"

Je pense à Samuel qui se "coltine" sans trop de mal apparent ma jumelle et sa famille, mais j'aime trop l'idée qu'elle nous pense destinés l'un à l'autre pour la contredire.

Malgré tous nos détours, Elvira et Nunzio nous suivent sans doute. On ne les voit que de loin en loin mais au moins une fois par jour. Comme une confirmation. Jamais ils ne nous adressent la parole. J'ai parfois des remords en me disant que ça pourrait être ma jumelle à leur place.

"Ou ils prennent ça pour des vacances ", espère Defné qui a l'air si heureuse de nos petites aventures qu'elle emporte mes remords.

Il faut dire que les moyens de transports moldus nous permettent de goûter la variété des paysages et d'apprécier les lieux que nous traversons. Comme on m'a invité à éviter les lieux connus, il y a de vraies découvertes, comme la jolie petite ville de Lucques ou les tour de San Geminiano en Toscane. Defné me dit plusieurs fois que les tapis volants, il n'a pas mieux pour le tourisme - même si elle-même n'a pas son permis. Je n'ose pas me laisser aller à lui dire qu'elle pourra bientôt m'initier à leurs charmes. A Padoue, puisqu'on ne peut pas passer par Venise, je loue un scooter pour visiter la ville. Collée contre moi, Defné juge que c'est presque aussi bien qu'un tapis - juste un peu trop bruyant.

Même si ce voyage a quelque chose de la lune de miel, de la découverte mutuelle - est-ce qu'on ne découvre jamais mieux les autres qu'en voyage ? -, on n'arrive pas totalement à faire abstraction de "l'affaire" - comme la désigne Defné avec un gros soupir sans fond. On dissèque sans fin ce qu'on sait et ce qu'on ne sait pas. J'avoue que j'en profite pour obtenir des réponses à deux ou trois trucs qui me turlupinent depuis longtemps. Notamment pourquoi ils en étaient venus à se parler anglais au casino.

"Une idée de Sinan", raconte Defné. "Il a dit que si on parlait turc, ses surveillants allaient chercher qui j'étais... et Sinan est bien trop paresseux pour apprendre une autre langue que l'anglais ou même le sortilège qui permettrait d'en apprendre une rapidement !"

"Tu es sûr que ça ne fait pas une nouvelle fois partie de son personnage ?"

Defné me fait l'amitié de ruminer cette idée avant de répondre : "Je me demande, comme ta mère, s'il a vraiment du monde derrière lui ou si... il se leurre..."

La toute dernière discussion avec Mãe avant que nous nous embarquions pour la Sardaigne nous a appris qu'elle partait en tournée de différentes capitales à la recherche d'une ligne politique claire et surtout d'informations pouvant confirmer ou infirmer que Aslan pouvait être déséquilibré par la simple proposition de coopération des autres nations magiques européennes.

"Ça change quelque chose ?", j'oppose à Defné. Parce que j'ai posé la question à ma mère et qu'elle a haussé les épaules en disant "pas fondamentalement".

"Non, tu as raison. Enfin, j'espère que tu as raison..."

De bateau en portoloin, de train en scooter, de voiture de location en transplanage, on finit par arriver avant la fin du marché sur la grand place de Udine. Lo Paradiso y tient différents stands : un grand étal de fromages qui a l'air très populaire vu la queue ; un stand d'objets en cuir et un stand d'herboristerie - moins de monde, mais des clients qui ont l'air empressé. On a fait le tour du marché pour les repérer et quelques uns des vendeurs nous ont reconnus et salués, mais aucun n'a quitté sa place. On en est à se demander quoi faire de nous quand Andrea, lui-même, apparaît dans notre dos. Comme le chef des gardes ne quitte pas sans raison la Réserve, j'imagine sans peine et avec quelques remords qu'il est là à cause de nous.

"Allons prendre un café", il propose, mais je ne commets pas l'erreur de penser qu'il apprécierait que je lui dise non.

On se retrouve ainsi sur la même terrasse que celle où il y a - quoi ? - cinq jours, j'ai rencontré Elvira et Nunzio. Instinctivement, je les cherche des yeux et je les vois qui s'installent à une autre table. Je suis pris entre deux loyautés et je ne sais pas si je dois prévenir Andréa, mais ce dernier a son propre agenda :

"Vous allez rentrer avec nous, en camion, mais je ne pense pas... totalement souhaitable que vous soyez vus sur les stands. J'ai dit à tout le monde d'éviter de vous sautez au cou", il explique en parlant très bas. "Il faut se rappeler que le berger qui cherchait la dottoressa disait l'avoir rencontrée à Udine"

"Quel berger...?", commence Defné et je me rends compte que je ne lui ai jamais raconté.

Des deux mains et avec des regards inquiets autour de lui, Andrea lui fait signe de se taire.

"On en reparlera si tu veux, Dottoressa. Mais... le Conseil... m'a dit de te redire que si tu es la bienvenue, la sécurité de la Réserve reste notre priorité. Or, visiblement tu as des ennuis avec ta famille... des tas d'Aurors qui tournent autour de toi... Tu n'es pas la seule à Lo Paradiso à avoir ce genre de problèmes, mais le Conseil va te demander un serment de ne rien lui cacher, de ne rien entreprendre qui puisse mettre en cause la sécurité..."

Defné est mortifiée des sous-entendus d'Andrea, pas besoin de légilimancie pour le savoir. Il s'en rend compte.

"Dottoressa", il reprend en lui prenant la main. "Tu es la bienvenue. Quiconque s'installe à Lo Paradiso prête serment. Le Dottore, il a fait un serment inviolable à propos des statuettes..."

"Je suis désolée, Andrea. Je... j'essaie juste d'être utile", plaide très doucement mon amour à moi.

"Ça tombe bien parce que du boulot chez nous, ça ne manque pas !"

J'imagine que ça, c'est pour me rappeler que j'ai abandonné mon poste et j'ouvre la bouche pour m'excuser à mon tour - on dirait qu'on est deux adolescents qui ont fait le mur et n'assument pas totalement, le lendemain, d'avoir fait s'inquiéter leurs parents ou leurs grands frères ; oui, je sais de quoi je parle.

"La Dottoressa Pina, elle se débrouille bien, Dottore. Personne ne dit le contraire mais elle est très enceinte et tous ces petits cousins que tu lui as laissés..."

"Des problèmes ?", je m'inquiète.

"Je ne sais pas si ce sont des problèmes. Les grands, ils ont l'air de bosser dur et de faire ce qu'elle dit... Les vieux ont du mal à leur faire confiance mais... ce sont les vieux..."

"Siorus ?", je continue d'enquêter.

"Il est gentil, il se fait des copains", commence Andrea avec une gêne palpable. "La dottoressa Pina, elle ne savait pas trop quoi faire de lui, alors elle l'a envoyé à l'école au village, et il s'est vite fait des copains..."

"Et ?", je questionne - embarrassé de me dire que le stage de Siorus est peu ambitieux et que Pina n'a pas su quoi en faire. N'avais-je pas dit que je m'en occuperais quand elle avait dit qu'elle ne voyait pas ce qu'il faisait là ?

"Il aime peut-être trop Carmina", souffle Andrea. "Je ne sais pas si Ezio apprécie leur... amitié... Je crois qu'il faudrait que tu le mettes en garde, ce petit cousin."

"Ok", je ponctue prudemment attendant de voir s'il y a plus. Ezio le Tanneur s'est très récemment ouvert aux idées les plus progressistes de Lo Paradiso, sous l'influence de ses enfants, ou par souci de leur bien-être et de leur avenir, je dirais. Mais il reste un défenseur des coutumes et des convenances, je n'en doute pas. Quiconque tournerait autour de sa jeune fille s'exposerait à sa suspicion. Un jeune sorcier britannique n'en parlons pas.

"Ezio, il a peut-être du mal aussi à se rendre compte que Carmina a grandi, mais... je crois qu'il faut que tu... fasses attention, Dottore."

"Je le ferai", je promets.

"Bon, restez-là. Je viens vous chercher quand on est prêts à partir", termine Andrea l'air d'un homme qui a rempli sa mission.

Le trajet jusqu'à Lo Paradiso prend un temps étonnant - je n'avais encore jamais mesuré la route que faisait l'équipe des marchés avec leurs camions moldus ; je n'avais encore jamais pris la route des camions pour atteindre la Réserve. C'est long et sinueux. Beaucoup plus long en distance que le chemin à pied, mais ce dernier n'est pas carrossable, m'explique Raffaele, le grimpeur moldu amoureux de Lo Paradiso et de la jolie Nieves. C'est le mot pour dire quand un véhicule motorisé ne peut pas passer. Je suis bizarrement content d'apprendre et un concept moldu.

Malgré la longueur du voyage, l'ambiance dans les camions est détendue. Udine marque la fin de leur semaine de marché, et il règne une ambiance de "retour" de Poudlard Express - un truc qu'on a mis du temps à connaître Iris et moi, parce que autant Papa jugeait utile qu'on retrouve nos camarades la veille de la rentrée, autant il trouvait fastidieux de nous envoyer à Londres quand nous allions peut-être passer les vacances en Irlande, au Brésil ou en France. A priori, nos illustres aînés n'avaient jamais trop contesté cette organisation. Il fallait bien qu'on se distingue, Iris et moi. En tout cas c'est comme ça que Papa l'a compris.

Ceux qui ne conduisent pas chantent ou racontent des histoires. A chaque arrêt, les équipages se refont, créant de nouvelles dynamiques et apportant de nouveaux récits. Je vérifie ainsi de loin en loin que le résumé d'Andréa est assez fidèle à la vision générale de la situation : Pina a tenu le fort une fois de plus, avec l'aide de Freya et Emil - que tout le monde trouve plutôt efficaces ; mais elle semble fatiguée, et tout le monde s'inquiète de sa grossesse. Personne n'aimerait se dire qu'elle a sacrifié son bébé pour Lo paradiso - moi, le premier. On peut aussi en déduire que Pina Kelvin gagne petit à petit le respect général même si je reste, moi, "leur Dottore". Je ne sais pas si je mérite autant d'honneur mais je n'ose pas trop la ramener.

Ceux qui nous parlent semblent tenir pour acquis que je suis parti pour une bonne raison et pensent que je ramène Defné pour soulager Pina. Plusieurs semblent trouver important de me signifier que Ezio est un père jaloux, "à l'ancienne", et semblent postuler qu'il va me prendre à parti à propos de Siorus. Me voilà au moins prévenu, je me dis. La seule chose que Andrea semble avoir oublié est raconté à Defné, sans doute parce que ça concerne Shermin. Une rumeur insistante et inédite voudrait que cette dernière qui les impressionne visiblement se montre étonnamment ouverte aux avances du garde Arduino. Defné elle-même semble surprise de l'information que je suis bien en peine de confirmer ou infirmer.

L'après-midi tire presque à sa fin quand on arrive au village. Pas mal de monde est là pour réceptionner des commandes, serrer un proche dans ses bras ou aider à ranger les camions. Livia apparaît en marge de la foule, visible mais distante, et Defné me donne un coup de coude inquiet. Comme je ne saurais pas éviter - même si je la crains un peu - la confrontation avec une des autorités suprêmes de la réserve, j'entraine mon amour avec moi. On commence par s'excuser en se coupant la parole, et ça fait sourire Livia.

"Tu es la bienvenue, Defné. J'imagine que Andrea a insisté sur la sécurité et sur ton engagement - c'est son rôle. Mais tu es la bienvenue parce que nous savons que tu viens en amie, que tu viens sans arrières pensées, que tu viens en paix", elle affirme. "Shermin et moi aurions des choses à te raconter, Kane: des hypothèses, des morceaux de résultats... mais ce qui est important, aujourd'hui et maintenant, c'est que vous alliez épauler Pina." Je ne sais pas que quoi on doit avoir l'air tous les deux, mais Livia précise : "On est tous ou presque inquiets pour elle. Elle tient le choc depuis des semaines, Kane. Je pense qu'elle n'est pas loin du moment où c'est trop de charge physique et mentale pour elle..."

"Je suis désolé", j'arrive à placer.

"Il serait plus utile que tu sois déjà en chemin, Dottore", elle me rétorque.

J'ai le temps du chemin jusqu'au dispensaire pour ruminer le nombre de femmes fortes dans ma vie. On n'a pas beaucoup de bagages, quelques vêtements de rechange achetés au fil du chemin comme des cadeaux mutuels et un étrange début d'intimité, et on est motivés. On est donc vite arrivés. Meninha se jette sur nous avec joie. Ses aboiements font sortir Timandra du dispensaire, et son "Dottore", avec son soulagement ravi, rajoute la couche de remord finale qui me manquait sans doute. Dans la salle d'attente, notre arrivée ne passe pas plus inaperçue et quand, sans doute alertée par le bruit, Pina ouvre finalement la porte du bureau où elle s'était visiblement enfermée avec Rosie, je lis un vrai espoir de délivrance. Bon, bon, bon.

"Je suis ton éternel débiteur", je lui promets en traversant la salle pour lui dire ça les yeux dans les yeux. Je m'attends à un commentaire sarcastique ou déchirant de Rosie mais rien ne vient.

"Eternel me paraît de trop", souffle Pina en écartant une mèche de cheveux de son front. Ses traits sont tirés, son teint est pâle, ses yeux sont cernés... pas de surprise que tout le monde s'inquiète pour elle.

"On prend la suite", je propose faute de meilleure idée.

Bizarrement, Pina regarde par dessus mon épaule.

"Le docteur Karaman aussi ?", elle vérifie.

"Ce serait bien", intervient alors Rosie me prenant totalement par surprise.

"Diletta... je t'en ai parlée", reprend Pina en s'appuyant sur la chambranle de la porte. "On a dû la transporter chez Rosie... et j'essaie de la voir régulièrement mais..."

"5 mois de grossesse à peine et de vraies contractions", précise Rosie pour Defné. Elle lui tend le dossier qu'elle avait à la main.

"Allons voir Diletta", répond posément mon aimée à moi. Quand elle se saisit du dossier, Rosie a l'air positivement ravie. Pourtant, elle ne l'ouvre pas immédiatement mais se tourne vers ma collègue : "Pina, je peux t'appeler Pina ?" Celle-ci opine avec une espèce de rougeur furtive des joues comme si elle anticipait déjà une question gênante. "Je crois que je vais vouloir t'ausculter."

"Il faudrait certainement que quelqu'un d'objectif le fasse", murmure Pina en détournant les yeux.

"Elle en fait beaucoup trop", commente Rosie avec le regard accusateur de rigueur pour moi.

"Sylvain serait furieux si je ne mettais pas le hola à ta surexploitation", rajoute Defné.

Pina ne trouve rien à dire alors je lui fais signe de rentrer dans le bureau. Defné et Rosie hésitent mais nous laissent ; je pense que, sans Defné, Rosie serait restée.

"C'est les jeunes qui reçoivent ?", je suppose.

"Ils font de bons pré-diagnostics en tandem, et Rosie voulait me parler de Diletta... J'en ai profité", confirme Pina en s'asseyant. Il y a des dossiers ouverts dans tous les sens. On sent le retard accumulé.

"Ils s'en sortent bien donc", je creuse.

"Oui. Freya a un diagnostic plutôt sûr ; des soins plus ou moins... adaptés. Emil se perd un peu dans les possibles parfois ; il a tendance à chercher trop compliqué, mais il est plus régulier en soins... J'y suis allée progressivement, enfin, j'ai essayé mais... j'avoue... Je me suis appuyée sur eux."

"Si quelqu'un doit s'excuser, c'est moi. Je ne regrette pas d'être parti ; je te raconterai pourquoi. Mais je ne peux rien te reprocher, Pina. Tu as fait de ton mieux et j'en suis certain." Elle a un pauvre sourire en guise de réponse. "Je vais y aller, on parlera plus tard", je décide en enlevant ma veste. Il est temps d'agir. "Les gamins vont me raconter.. Tu restes là et tu écluses la paperasse ?", je propose.

"Je peux ?", elle vérifie.

"Ça paraît une bonne idée", je confirme en montrant le bureau, et elle opine en grimaçant.

"Merci, Kane."

"J'ai pas fini de payer ma dette envers toi et je sens que, quand Defné t'aura ausculté, je vais me faire engueuler", je fais mine de soupirer. En fait, j'ai très peur que personne ne prenne même la peine de le faire, que Defné se sente - elle - responsable...

"Ça ne va pas si mal que ça... J'ai juste besoin.. d'un peu de repos."

"Alors, commence par une sieste", je propose. "Ordre du Docteur."

"Je vais sans doute faire ça", elle acquiesce avec beaucoup trop de facilité.

Freya et Emil sont proprement sidérés de me voir entrer alors qu'ils pratiquent à deux. Ils se figent et je leur dis de continuer. Le patient a l'air plus content qu'eux de ma présence. Ils doivent un peu avoir l'impression de passer un examen, je m'en rends compte, mais c'est ça où prendre leur place. Qu'est-ce qui serait le plus violent ?

Malgré le temps perdu à vérifier du coin de l'oeil que je ne vais pas réfuter leurs arguments, ils arrivent à la conclusion étayée que leur patient, un berger, souffre sans doute d'un début d'ulcère, entretenu et aggravé par une consommation d'alcool un peu élevée - information qu'ils n'ont obtenue que par constance et rouerie. Bravo à eux.

Ils ne savent néanmoins pas quoi faire de ce diagnostic, et ça se voit. Comme je suis toujours rongé de remords diffus et nombreux, je prends charitablement la suite pour impressionner notre berger et lui parler de potions à prendre avant chaque repas et de tempérance pendant au moins un mois. Il essaie sans rire de négocier à une semaine et je lui dis que je veux évidemment le revoir toutes les semaines en chargeant Emil de l'accompagner auprès de Timandra pour qu'il prenne des rendez-vous en conséquence.

"Efficace", juge Freya quand ils sortent.

"Pas trop le choix. Va donc me chercher le suivant et dis à Emil de commencer à ausculter celui d'après dans l'autre salle. Je vais de l'un à l'autre, on avance plus vite."

"Pina... ?"

"Pina se repose jusqu'à nouvel ordre", je confirme.

Le système fonctionne aussi bien qu'on peut l'espérer. Souvent, ils ne savent pas quoi faire de leur déduction et de leurs observations, mais celles-ci sont justes et bien menées. Defné revient au bout d'un moment, me dit entre deux portes que le cas de Diletta est effectivement sérieux et à suivre de près, avant de s'enfermer avec Pina - ce qui paraît une bonne idée. Moi et les mômes, on finit d'écluser la salle d'attente avant l'heure d'aller au réfectoire, ce qui constitue une victoire en soi.

Je reconduis en personne notre dernière patiente, une fille qui s'est brûlée aux cuisines ce midi, en me disant que je devrais sans doute m'excuser auprès d'un bon paquet de personnes durant ce dîner, que je n'ai pas fini de payer mon escapade et qu'il faudrait quand même que j'appelle ma mère, quand Ezio pousse la porte du dispensaire son chien sur les talons en vociférant : "Où sont ils ?!"

oooo

Le suivant porte le titre "Des factures à payer" - on est à Lo Paradiso et c'est la suite directe de l'entrée de Ezio. Paris bienvenus. Merci pour toutes les cartes postales, franchement, j'ai adoré vous lire !