Dans ce chapitre, c'est grave l'hallu' !

Coucou tout le monde ! Ça y est, nous retrouvons enfin nos deux malheureux. Comment tiennent-ils le coup ? Vous le découvrirez ci-dessous !

J'ai énormément de travail qui m'attend la semaine prochaine, aussi je ne posterai pas de chapitre vendredi prochain. Il vous faudra attendre deux semaines pour lire le chapitre 53. Pardonnez-moi pour ce contre-temps.

Merci à Dame Marianne, Anga27, kirelie et fabienne.2869 pour vos reviews !

Je ne vous retiens pas plus longtemps. ;-)

Bonne lecture !

Leia ~


Chapitre 52.

La prière des pénitents


Précédemment

Balin ferma la marche en compagnie des derniers arrivés. Devinant à leurs visages fermés qu'ils restaient pour eux de nombreuses questions sans réponse, il leur expliqua calmement :

« On retourne en bas, pour chercher l'Arkenstone. Même si elle est introuvable pour le moment, il semblerait bien que ce soit la dernière chose qui garde Thorin un minimum sain d'esprit. Pour le moment, du moins... Franchement, je ne sais pas du tout comment la situation va évoluer. Peut-être que Fíli a raison et qu'il finira par faire son deuil, un jour ou l'autre. C'est bien tout ce que je lui souhaite.

Balin finit alors à voix basse, comme s'il se parlait à lui-même :

— En espérant que le chagrin ne le tue pas avant...

— Il va si mal que ça ? s'inquiétèrent Kíli et Fíli d'une même voix.

— Vous n'imaginez même pas ! répondit le vieux Nain. Et le fait que l'on n'ait pas retrouvé son corps n'arrange rien. Il a du mal à se faire à l'idée qu'elle n'aura pas de funérailles. Et Bilbo, bon sang... Il est dans un sale état. Je ne saurais dire qui des deux souffre le plus en ce moment, mais Thorin est celui qui m'inquiète le plus…

Il finit en soupirant tristement :

— Je crains que tout cela ne l'ait rendu fou. »

Le vieux Nain et les deux frères eurent une mimique tourmentée, puis continuèrent à marcher en silence. Loin, très loin, au cœur de la Montagne, Thorin attendait.


Cité d'Erebor

Quelque part entre la salle des gardes et les Salles Inférieures

L'agitation et la longue descente des Nains vers les Salles Inférieures détournèrent les conversations. Plus personne ne s'aventurait à parler d'Ayrèn et, très vite, tout le monde se mit à discuter avec les derniers arrivants - Fíli, Kíli, Óin et Bofur - de la beauté quasi inaltérée des lieux et des travaux à réaliser dans l'immédiat pour assurer sainement le retour du peuple de Durin dans sa demeure légitime. Ils firent rapidement consensus avec le projet de Glóin consistant à rétablir le réseau d'alimentation en eau douce, l'actuel étant vicié par l'haleine maudite du dragon, et à donner une sépulture décente aux multiples corps de Nains sans vie disséminés dans Erebor, victimes de Smaug en son temps.

« On leur doit au moins ça…, concéda Nori en s'engageant dans un grand escalier colimaçon en marbre gris. Ils ont mérité de reposer dignement dans les catacombes de la Montagne. »

Les autres lui emboîtèrent le pas en grommelant leur approbation.

« Au fait ! s'exclama Ori en se tournant vers Kíli, qui traînait la patte en arrière du groupe. Comment s'organisent les survivants de Lacville ?

— Plutôt bien, compte tenu des circonstances, répondit Kíli en haussant les épaules. Les habitants font confiance à Bard pour les guider dans cette épreuve. Il a tué un dragon, après tout, et pas n'importe lequel ! Aux dernières nouvelles, il s'apprêtait à guider les survivants jusqu'à Dale pour y trouver refuge.

— Jusqu'à Dale ? répéta Ori, visiblement surpris. Que diable vont-ils chercher là-bas ? Cette ville n'est guère plus qu'un tas de ruines !

— C'est vrai, mais contrairement à Lacville dont il ne reste plus rien, il demeure quelques maisons de pierre encore solides au cœur de la vieille cité. Ils y seront mieux que sur les berges humides du Long Lac !

— Oh… Oui, tu as raison. » admit Ori d'une petite voix.

Ces informations n'appelèrent pas davantage de questions chez Ori ni chez les autres Nains, qui continuèrent de marcher en discutant des meilleurs matériaux pour remplacer les canalisations vétustes d'Erebor. Glóin se révéla d'une exceptionnelle expertise sur la concentration des métaux et le façonnage des attaches, et tout le monde l'écouta avec une curiosité épatée.

Insensible à cet étalage de savoirs, Kíli se pencha discrètement vers Balin qui marchait à sa droite et, veillant à ce que personne ne puisse l'entendre, il ajouta tout bas :

« Les habitants de Lacville viennent probablement réclamer leur dû. Après tout, Thorin leur a promis de l'or… Beaucoup d'or.

— Ou peut-être viennent-ils se venger de l'attaque de Smaug..., murmura le vieux Nain, inquiet, en se frottant le menton. C'est nous qui l'avons réveillé… Ils nous tiennent probablement responsables de leurs malheurs !

— Je ne crois pas, rétorqua poliment Kíli. Quand nous les avons quittés pour vous rejoindre, au lendemain de l'attaque, ils ne paraissaient pas animés d'intentions belliqueuses. Ils veulent juste survivre, c'est tout. L'hiver est déjà à nos portes… Et il s'annonce rude. Ils auront besoin de couvertures, de nourriture, d'eau… d'argent ! Ils ne peuvent s'offrir le luxe d'une vaine querelle avec notre peuple. La guerre est un faste dont les nécessiteux sortent rarement indemnes.

Agréablement surpris par ce bourgeonnement inattendu de la sagesse de Kíli, Balin hocha la tête d'un air pensif, puis il ajouta :

— Et les deux Elfes ? Ceux qui vous ont aidés à repousser les Orques. Ils les accompagnent jusqu'à Dale ?

— Pas à ma connaissance.

— Où sont-ils, dans ce cas ?

— Pas la moindre idée ! répondit Kíli avec une pointe de tristesse, car le souvenir de Tauriel lui causait un pincement au cœur. Ils sont partis précipitamment, le lendemain de l'attaque. Je les ai vus partir en direction du Nord. Ils sont peut-être à la poursuite des Orques que nous ne sommes pas parvenus à tuer.

— J'espère que tu dis vrai…, souffla Balin avec un rictus pincé. Ou nous allons au-devant de bien des ennuis. Nous n'avons vraiment pas besoin de ça en ce moment. »

Kíli ne répondit rien. Il semblait plongé dans ses pensées, trop occupé à se ressasser les souvenirs d'une compagnie elfique désormais regrettée.

« En tout cas, ajouta Balin, il faudra songer à sceller la Grande Porte. À l'heure actuelle, n'importe qui peut pénétrer dans notre demeure sans que nous n'en sachions rien. C'est dangereux… Une erreur de débutant comme on n'en fait plus !

— Pourquoi ne pas envoyer quelques-uns d'entre nous pour se charger de cette tâche ? demanda Kíli en s'échappant de ses songes.

Balin lui jeta un regard en coin, les fossettes creusées.

— Thorin exige que nous nous concentrions sur l'Arkenstone, finit-il par soupirer. Il n'a pas les idées claires. (Il baissa encore la voix :) Que ça reste entre nous, mais je trouve qu'il fait n'importe quoi. Ses priorités sont faussées. Il va falloir qu'il se ressaisisse, et vite !

— Je vais essayer de lui parler, déclara Kíli. Peut-être saura-t-il m'écouter.

— Puisse Mahal t'entendre, mon jeune ami ! »


Au cœur des Salles Inférieures

Au même moment

Les yeux de Thorin fixaient la carte des Salles Inférieures au-dessus de laquelle il était penché, mains appuyées de part et d'autre du parchemin jauni. Sa tunique grise, une étoffe élégante, était recouverte d'un somptueux manteau de fourrure brodé du plus fin et du plus luxueux des fils de Mithril. Par moment, son regard dérivait sur un petit croquis qu'avait réalisé Ori, à Lacville. Il représentait le visage studieux d'Ayrèn, la nuque penchée. Elle était concentrée sur quelque chose, probablement le nettoyage de sa pipe. Une mèche rebelle dessinait une boucle blonde sur son front pâle. Ses traits réguliers avaient quelque chose d'apaisant ; mais ils ravivaient aussi en lui une douleur abominable qui l'empêchait d'observer le portrait trop longtemps.

Il leva le nez et regarda autour de lui d'un air absent. Il se trouvait au beau milieu des Salles Inférieures, entouré d'or, de joyaux et de trésors teintés d'ambre dans le rougeoiement des braséros.

Et malgré le chatoiement étincelant des richesses de la Montagne, le Roi Thorin restait éteint.

Car il avait vu Ayrèn éclairer son monde et, en son absence, l'obscurité régnait.

Derrière lui s'élevait une imposante colonne de malachite, dans l'ombre de laquelle on pouvait apercevoir la grande Scathaban, posée sur un épais couffin de velours aux reflets pourpres. Une mèche de cheveux blonds, soigneusement enveloppée dans un carré de soie blanc, reposait sur la lame de l'épée. Thorin conservait ces deux objets comme des reliques, dont il gardait très jalousement la possession. Quiconque aurait la témérité de s'en approcher risquerait un châtiment dont même les morts craindraient la fureur !

Résistant une dernière fois à l'envie de contempler le croquis, Thorin poussa un long soupir et le glissa sous la carte pour l'échapper à son regard.

Il n'arrivait toujours pas à croire qu'Ayrèn soit morte. Chaque seconde, il s'attendait à ce qu'elle surgisse d'un couloir et, en se souvenant qu'elle n'était plus, il ployait un peu plus sous le poids de sa peine. Il déroulait des parchemins sans parvenir à les lire. Il mangeait des plats qu'il trouvait sans saveur, l'eau avait un goût immonde. Le seul fait de respirer lui était devenu pénible. Chaque fois qu'il pensait à elle, une douleur inouïe l'étreignait : un manque cruel et insondable qu'il n'avait jamais éprouvé si fort pour l'or de la Montagne, pas même pour l'Arkenstone. Sa mort lui semblait si invraisemblable et si injuste qu'il s'efforçait, dans ses rares moments de lucidité, de trouver un sens à son absence. Mais, comme Ayrèn n'était plus là pour le guider, et qu'il ne s'était jamais senti aussi seul de toute sa vie, Thorin s'enfonçait un peu plus chaque jour dans les abysses de sa folle souffrance.

La seule chose qui parvenait encore à l'empêcher de sombrer complètement, c'était la recherche de l'Arkenstone. Le Joyau du Roi. L'héritage ultime de Durin, son dû de droit divin.

Un faible sourire, qui contrastait avec son air désespéré, joua alors sur ses lèvres, lui donnant un visage de dément. Sa silhouette amaigrie s'agita d'un coup, et il s'empara d'un fusain pour entourer une grande portion de la carte étalée devant lui.

« Nous devons avoir terminé les fouilles de cette zone avant demain, marmonna-t-il en gribouillant des runes à l'intérieur du cercle.

Il traça un dernier trait et reposa violemment le fusain sur la carte.

— Il faut la retrouver, ajouta-t-il en refermant convulsivement ses mains l'une sur l'autre.

Il se mit à faire tourner les nombreuses bagues et chevalières enfilées à ses doigts.

— Il faut absolument la retrouver…, répéta-t-il encore de nombreuses fois.

Il garda les yeux fermés quelques secondes. Une ombre passa sur son visage.

— Et quand je l'aurai retrouvée, je... »

Il n'acheva pas sa phrase. À la place, il ouvrit les yeux et fit mine de serrer amoureusement un visage entre ses mains. Il fixa vaguement le vide entre ses paumes, comme s'il y admirait les courbes d'un sourire.

« Ayrèn… » souffla-t-il doucement.

Elle le regardait avec une intensité débordante de tendresse. Sa peau était nette, lisse, et son épaisse chevelure encadrait sa figure avec la légèreté d'une coiffe elfique. Ses yeux subtilement bridés brillaient d'or et de feu, comme ils le faisaient toujours quand son cœur se mettait à battre plus fort. Ils partagèrent un sourire apaisé et, lentement, Thorin caressa ses joues avec les pouces.

« Tu es si belle, dûn Athazak… (1) » murmura-t-il en glissant une main dans ses cheveux.

Elle prit soudain une expression triste. Son visage devint flou par instant, comme s'il n'arrivait plus à fixer son regard sur elle.

Brusquement, il se rendit compte que cet instant n'était pas réel. Un frisson le parcourut, des talons à la barbe, et le visage attristé d'Ayrèn disparut, laissant derrière lui une cruelle sensation de vide.

Se sentant nauséeux, Thorin se frotta vigoureusement la figure pour retrouver ses esprits. Sa tête oscillait sur son cou. Il avait mal derrière les yeux.

'Ne plus penser à elle… Ne plus penser à elle…' se répéta-t-il inlassablement, comme une formule magique. 'Surtout, ne plus penser à elle… Ça me fait trop de mal…'

Ses pensées se répandirent, répétées par les ombres qui se pressaient à ses pieds, dans des murmures, puis des cris, des hurlements, qui s'élevèrent dans les Salles Inférieures. Thorin s'enfonça les poings sur les orbites et tomba à genoux, tremblant de tous ses membres. Le sang battait à ses tempes. Les ombres rassemblées autour de lui s'agitèrent, et dansèrent une ronde funèbre autour de lui en gémissant de longues lamentations.

Thorin frotta encore son visage. Ce n'était pas la première fois que ces hallucinations le prenaient. Il sentait, non sans un vague effroi, que des forces obscures s'étaient emparées de lui et le torturaient d'illusions.

Un Roi dément, voilà donc ce que cette Quête aura fait de lui !

Peu à peu, ses mains s'immobilisèrent. Il resta sans bouger, la figure cachée derrière ses paumes. Après un long silence sans respirer, il laissa échapper un souffle rauque.

Puis il retira enfin ses mains de son visage. Il semblait avoir recouvré un peu de sa raison, car ses yeux ne divaguaient plus et ses joues avaient repris quelques couleurs. Il s'ébroua par réflexe, comme un chien mouillé. Son esprit, il le sentait, commençait à devenir plus clair.

Tout à coup, il y eut des martèlements de pas. Le murmure de plusieurs voix se mit à bruire dans les Salles Inférieures. Identifiant la source du bruit, Thorin leva le menton vers le grand escalier qui menait aux niveaux supérieurs de l'aile Ouest. Il n'avait guère de doute sur l'identité des personnes qui descendaient cet escalier : il s'agissait des Nains de sa Compagnie. La question qui demeurait sans réponse, c'était : pourquoi les descendaient-ils ? N'avaient-ils donc pas mieux à faire que de venir troubler le silence ici-bas ?

La confusion le reprenait.

En y repensant, même peu de temps après, Thorin se rendit compte qu'il ne conservait guère de souvenirs des jours qui avaient suivi la mort d'Ayrèn. Comme s'il avait subi trop de choses d'un coup pour pouvoir les supporter.

Aussi, plusieurs secondes furent nécessaires avant qu'il ne se rappelle enfin pourquoi la Compagnie s'était mise en route pour les Salles Inférieures :

« L'Arkenstone... Ils viennent reprendre les fouilles... Bien.

Il se souvint avoir ordonné leur retour aussitôt leur repas achevé. Or, voilà bien deux heures qu'ils s'étaient absentés.

— Ce n'est pas trop tôt, grommela-t-il. Je me demande bien ce qui les a retenus si longtemps ! »

Ravalant sa colère naissante, Thorin s'ébroua une dernière fois et s'appuya sur ses mains pour se remettre debout.

Le bruissement des conversations s'accentua. Le cœur de Thorin se serra d'un coup ; il lui semblait avoir reconnu la voix de ses neveux parmi les échos.

Il sut qu'il ne s'était pas trompé quand le groupe de Nains apparut plus haut dans les Salles, là où l'escalier formait une saillie ouverte par-dessus les tas d'or, en manière de balcon. Le groupe s'arrêta tout au bord et s'appuya sur la rambarde pour admirer les richesses qui s'étendaient indécemment sous leurs yeux. Fíli et Kíli étaient là, en plus d'Óin et de Bofur : tous les quatre se donnaient des coups de coude surexcités en contemplant l'or avec un air béat. Même les autres Nains, qui avaient déjà observé maintes fois les lieux depuis leur reconquête d'Erebor, lorgnaient les plus grosses pierres précieuses avec envie.

'Tous les Nains de ma Compagnie auront survécu à la Quête d'Erebor…' songea Thorin en les observant en coin. 'C'est une plus maigre consolation que ce que je croyais… Enfin, mes neveux sont en vie. Je devrais remercier Mahal, plutôt que de me lamenter.'

Mais il ne prononça aucune prière, et continua d'observer le groupe de Nains en silence. Ils ne l'avaient toujours pas remarqué. Ils étaient trop occupés à s'extasier du scintillement de l'héritage de Durin.

Thorin vit Fíli se pencher au-dessus de la balustrade et plisser les yeux. Son neveu tentait apparemment d'évaluer la vastitude des lieux, mais les Salles Inférieures étaient si grandes, et son plafond était si haut, que le jeune Nain n'aperçut rien d'autre que les ténèbres de ses profondeurs. Une lueur fantomatique attira ensuite son attention, plus à droite. Il pivota la tête. Ses yeux bleus s'écarquillèrent. Ce qu'il voyait, c'était le champ de bataille de Tûnin Razak !

En plissant encore un peu les paupières, Fíli parvint à tout voir : le cratère d'or fondu large comme une petite vallée, la rivière dorée où poignaient des rubis et des saphir comme les galets d'un gué, des grands drapés de suie, et du sang jaune coagulé, éclaboussé sur les colonnes et les trésors, sur plusieurs centaines de pied ! Des coffres et des statues de marbre gisaient sens dessus dessous, carbonisés et délabrés ! Un véritable chaos ! Puis vinrent l'ignominie des odeurs, charriées par un courant d'air souterrain : une pourriture de ver de feu, une aigreur de fumée, et une putréfaction abominable de sang d'écailleux.

Fíli détourna les yeux en plissant le nez. Une lueur de tristesse fit miroiter ses yeux. Discrètement, il écrasa une larme. Peut-être commençait-il à se rendre compte de l'immensité du sacrifice de Tûnin Razak. Après son jeune frère, contre toute attente, ce fut à son tour d'éprouver de la culpabilité.

Dwalin fut le premier à apercevoir Thorin depuis la saillie du grand escalier. Il avertit les autres sans le quitter des yeux. Les têtes se tournèrent d'un coup. Sans un mot, les Nains observèrent la réaction de Thorin.

Ce dernier avança lentement de quelques pas. Chacun d'eux résonnait pesamment sur le sol de pièces d'or. Il posa sur ses neveux un regard où dansaient des braises écarlates, projetées là par un braséro dont la chaleur ondoyait comme un mirage. Pourtant, ces braises-là étaient voilées, comme si de la fumée empêchait d'en apprécier l'éclat. Alertés par ce regard fané, Fíli et Kíli froncèrent les sourcils. Leur oncle n'était pas dans son état normal.

À cet instant, Thorin écarta les bras et proclama d'une voix caverneuse :

« Bienvenue, Fíli et Kíli, mes chers neveux, dans le Royaume d'Erebor !

Il semblait prêt à ajouter quelque chose, mais se ravisa et leur tourna le dos. L'obscurité le suivait comme une ombre.

— Trouvez-vous une zone de fouille et mettez-vous au travail, dit-il en avançant vers sa table. J'exige un rapport régulier, afin de suivre notre avancée sur la carte. »

Les Nains de la Compagnie se regardèrent en coin, consternés du peu d'intérêt que Thorin manifestait pour ses neveux. La dernière fois qu'il les avait vus, Kíli était pourtant aux affres de la mort. Il était surprenant qu'il n'ait même pas pris la peine de lui demander comment il se portait, ni manifesté un peu de joie. Les deux neveux, trop abasourdis pour réagir, baissèrent les yeux avec une moue attristée. Quelque chose dans le son de la voix de leur oncle leur faisait craindre qu'il ait déjà perdu la raison.

Alors, les Nains terminèrent de descendre les escaliers pour rejoindre Thorin en chuchotant, la main devant la bouche. Un à un, ils s'approchèrent pour consulter la carte, et Thorin leur indiqua à chacun un endroit à explorer. Il s'exprimait avec un calme olympien que démentaient aisément la pâleur de ses lèvres et le terne de ses yeux clairs. Puis, tour à tour, sans se risquer à interroger le Roi sur son état, les Nains acquiescèrent d'un signe de tête, puis partaient aussitôt en direction de leur assignation respective.

Quand vint le tour de Fíli, celui-ci toucha le coude de son oncle en disant doucement :

« Mon oncle, il faut absolument que tu dormes un peu. Ne te fais pas de souci pour la carte, je peux la tenir à jour pendant que tu prends du repos.

— Je te remercie pour ta sollicitude mais ce ne sera pas nécessaire, répondit sèchement Thorin en dégageant mollement son bras. Je suis en pleine forme.

Sa voix restait très calme, mais ses yeux bleus lançaient des éclairs.

— Tu es sûr ? persévéra Fíli avec une voix presque enfantine.

— Certain. Allez, mets-toi au travail. Il n'y a pas de temps à perdre. La pause a été assez longue comme ça. Ce n'est pas parce que tu es mon neveu que tu peux t'amuser à faire le tire-au-flanc. »

Thorin détourna les yeux de son neveu et se pencha à nouveau sur sa carte. Il ne laissait aucune ouverture. Cette conversation était terminée.

Passé le premier saisissement, Fíli bredouilla quelques mots d'excuse et s'en fut tout penaud vers la zone de recherche qui lui avait été assignée.

Kíli s'avança à son tour vers son oncle. Ses yeux s'attardèrent quelques secondes sur le dos voûté de son frère. Il songeait que son aîné avait essuyé bien des déconvenues aujourd'hui, et qu'être repoussé par Thorin ne faisait qu'ajouter à son trouble. Il y avait de quoi, se dit-il. Leur oncle, s'il n'était pas le plus affectueux ni le plus démonstratif des oncles, ne s'était pour autant jamais comporté de façon si froide avec eux.

Finalement, il se tourna vers Thorin et tenta une autre approche :

« Est-ce que tu… souhaites un peu de compagnie ?

Sa voix n'avait rien d'offensant. Bien au contraire, elle donnait l'impression d'une sincère compassion. Mais Thorin se raidit comme s'il l'avait menacé.

— Pourquoi faire ? dit-il en évitant son regard. Nous avons des affaires plus urgentes à régler.

— Nous pourrions discuter, proposa gentiment Kíli. N'es-tu pas curieux de savoir ce qu'il s'est passé à l'extérieur de la Montagne, ces derniers jours ?

— Nous en parlerons dès que nous aurons retrouvé l'Arkenstone.

— Tu n'as que cela à la bouche… Ce n'est pourtant pas le plus urgent, mon oncle. Il reste la Grande Porte à sceller, le réseau d'eau douce à remettre en état de marche… La nourriture va également finir par poser problème. Et puis nous ne pouvons pas laisser les poneys enfermés dans ce hall ! Il va falloir leur trouver un endroit plus approprié !

— Je maîtrise parfaitement la situation, je te prierai donc de cesser de déblatérer toutes ces idioties. N'abuse pas de ma patience.

Ces paroles auraient dû faire fléchir Kíli, mais il insista :

— Ne me repousse pas, s'il te plaît. Tu ne peux pas affronter ce deuil tout seul. Tu as besoin de moi, de Fíli, de tes amis ! »

Le visage de Thorin se contracta.

« Silence ! tonna-t-il.

Sa poitrine se souleva et l'extrémité de ses sourcils se dressa d'un demi-pouce.

— Si tu es encore trop malade pour participer aux recherches, gronda-t-il, tu n'as qu'à remonter te reposer dans la salle des gardes. Sinon, tu fouilles comme les autres. Je n'ai pas besoin de compagnie, ni de discuter, et encore moins que l'on conteste mes ordres ! La seule chose dont j'ai besoin, c'est qu'on mette enfin la main sur l'Arkenstone ! »

Thorin était livide, mais ses yeux, eux, s'injectaient de rouge. Il respirait par la bouche, mâchoires serrées et gorge tendue ; un curieux sifflement faisaient des aller-retours entre ses dents crispées. Saisi, Kíli recula d'un pas en fixant son oncle avec une inquiétude effarée. C'était encore pire que tout ce qu'il avait imaginé.

Il y eut un grand silence, ponctué seulement par les bruits des pièces d'or que les Nains retournaient en tous sens autour d'eux et les sifflements de la poitrine de Thorin.

Puis, détournant les yeux, Kíli répondit :

« Comme tu voudras…

— Exactement ! asséna Thorin. Comme je le voudrai ! Maintenant, va ! Et ne m'importune plus ! »

Ne sachant plus quoi ajouter, le jeune Nain resta quelques instants sans bouger, la bouche close. Il oscilla d'avant en arrière sur ses pieds en crispant ses doigts sur les manches de sa veste. Il tourna et retourna les paroles de Thorin dans sa tête et, chaque fois, il lui semblait qu'elles le blessaient un peu plus. Mais ce n'était pas une blessure d'orgueil qu'il ressentait, là n'était pas la cause de son tourment. C'était une tristesse profonde et sincère pour son oncle endeuillé qui, perdu au milieu de richesses sans âme, s'enténébrait de la perte de son aimée.

Le pire fut peut-être qu'il se sentait affreusement impuissant face à la détresse de son oncle. Thorin n'était réceptif à aucune de ses tentatives de se rapprocher de lui. Pour l'heure, persister davantage à le réconforter était devenu une tâche aussi risquée qu'inutile…

'Je ne peux rien pour lui pour le moment…' se dit Kíli en frottant sa cuisse endolorie. 'Il est encore trop tôt pour l'aider… Ou trop tard. Dans les deux cas, je perds mon temps. Autant m'occuper l'esprit à autre chose…'

Le jeune Nain s'en fut alors à grands pas pour s'occuper de sa propre zone de fouille. Tandis qu'il s'éloignait, Thorin jeta un regard vide dans son dos et s'appuya contre la table en se tenant les flancs, comme s'il avait un point de côté. Il resta longuement ainsi, les yeux rivés sur la silhouette claudiquante de Kíli. Quand son neveu tourna derrière une colonne et qu'il fut hors de vue, les jambes de Thorin l'abandonnèrent.

Il se laissa glisser jusqu'au sol en poussant un long soupir sifflant.

« À quoi bon…, chuchota tristement Thorin. À quoi bon, à quoi bon... »


Quelques temps plus tard, dans les Salles Inférieures

Zone de fouille de Kíli

Au début, Kíli chercha l'Arkenstone en longeant les frontières de sa zone de recherche, afin de participer aux conversations et rester au plus proche de son frère, qu'il savait au plus mal depuis qu'il s'était fait rabrouer par leur oncle.

Tandis qu'il brassait des monticules de pièces d'or à bout de bras, serrant les dents pour oublier la douleur résiduelle qui irradiait dans sa cuisse, il entendait les langues se donner libre cours à des sujets légers et inconséquents. À l'entendre, Dori semblait attacher une sérieuse importance à l'ordre de sa coiffure et de sa blanche moustache et à la délicatesse de la porcelaine de son service à thé. Bofur, quant à lui, avoua gaiement sa passion pour les broderies et les dentelles, et admit même en posséder un certain nombre qu'il gardait secrètement dans le petit coffret de bronze caché sous sa literie. Dwalin et Fíli, dont l'humeur s'était quelque peu adoucie, se gaussèrent beaucoup de ces aveux et se laissèrent aller à quelques moqueries sans méchanceté. Les autres s'adonnèrent à quelques chants en Khuzdûl au rythme du battement de leurs bottes et du ratissage incessant de l'or.

Il flottait en ces lieux une étrange atmosphère. Une fausse joie s'imposait, les tourments se camouflaient. Le temps s'allongeait à l'infini.

Et à l'écart des fouilles, Thorin s'était agenouillé devant Scathaban. Il priait, sourd aux manifestations de joie de ses compagnons. Il ne s'interrompait que pour écouter le rapport de ceux qui achevaient les fouilles sur leur zone et leur en assigner une nouvelle. Il ne faisait aucun cas des rires et des chansons, des discussions et des quolibets. Tant que les Nains travaillaient, il n'avait que faire du reste.

Plus les discussions s'égayaient, et plus Kíli se sentait mal à l'aise. Il ne riait pas et s'évertuait à garder le silence. Il ne faisait rien d'autre que chercher l'Arkenstone. Les autres Nains le trouvèrent d'humeur maussade mais, après quelques vaines tentatives de l'entraîner dans leurs discussions légères, ils le laissèrent en paix.

Seul, Kíli s'attelait désormais à fouiller le long d'un mur, un peu en dehors de la zone prévue par Thorin. Il en avait assez d'entendre les autres discuter de choses si futiles, alors que Thorin se clapait si dangereusement derrière les barreaux infranchissables de sa détresse. Il n'en pouvait plus des bavardages inutiles, des façons grossières de ses amis et de leurs chansons, qui se faisaient obscènes. Il devinait que c'était leur façon à eux d'oublier leurs soucis et d'apaiser leur propre tristesse, mais il ne parvenait à s'y résoudre lui-même. Tout en sondant le contenu d'un vaste coffre, il songea à Tauriel, à leur amour impossible et à cette vie qu'ils ne partageraient probablement jamais. Il se sentit soudain encore plus triste, comme si, lui aussi, avait perdu tout espoir dans la vie.

Au moment où il s'éclipsait derrière une autre colonne pour échapper aux voix les plus fortes, une porte non loin de lui s'ouvrit dans un grincement ferreux.

'Tiens, je ne suis pas le seul à m'être éloigné.' se dit-il, tandis qu'il jetait un regard en direction de la porte. 'À moins que ce ne soit Bombur… Il est peut-être allé se préparer un casse-graine.'

Comme la porte se trouvait dans l'ombre d'une statue de Nain en armure de jade, il dut plisser les yeux et s'approcher pour mieux voir. Pendant un long moment, il ne discerna rien de particulier. L'obscurité était trop profonde.

Bientôt, le noir devint moins opaque, et une petite forme apparut sur le seuil de la porte. À cette distance, il était difficile de distinguer nettement l'apparence de cette personne, si bien qu'il lui fut d'abord impossible de savoir de qui il s'agissait.

La silhouette noire fit quelques pas en avant. Ses pieds foulèrent les pièces d'or sans faire aucun bruit, on aurait cru qu'ils ne soulevaient aucun poids. Kíli remarqua alors qu'ils étaient nus, et particulièrement velus.

Le cœur du jeune Nain se mit à battre plus fort quand il reconnut ces pieds. Tandis qu'il avançait pour venir à sa rencontre, la silhouette de l'individu apparut parfaitement devant lui. Nimbé de la frêle lueur d'une lointaine torche, se détachant sur ce fond d'un gris sombre, sa chevelure bouclée et crasse, Bilbo venait de sortir des nuées et se tenait à présent devant lui.

Il était mal en point. Ses vêtements étaient réduits à l'état de loques. Sa figure était maculée de gris, sans aucune autre nuance que quelques rides où s'accumulait de la poussière mêlée de sueur, et des raies de larmes séchées sous les poches de ses yeux. Une affliction inconsolable animait chaque trait de son visage et une impression ténébreuse émanait de lui comme un spectre. Son chagrin était au-delà des larmes.

Kíli franchit en quelques pas le peu de distance qui les séparait encore, et se précipita pour serrer le Hobbit dans ses bras avec une franche bienveillance.

« Bilbo, oh, Bilbo ! Je suis si, si désolé ! dit Kíli d'un ton douloureux. Si vous saviez comme je suis désolé ! »

Le Hobbit sursauta, comme s'il venait de se réveiller d'un mauvais rêve. Sa figure eut une convulsion de souffrance, et il repoussa rudement Kíli en tendant ses bras devant lui.

« Pas vous ! glapit-il. Ni vous, ni personne d'autre !

Il convulsa encore et poussa violemment Kíli, qui trébucha sur plusieurs pas en arrière.

— Bilbo ! s'écria-t-il incrédule. Que vous arrive-t-il ? »

À cette question, Bilbo leva vers le Nain un regard d'impotent. Dans le noir de ses pupilles brûlait le cierge d'une vie sans saveur, et des bandes de larmes séchées souillaient le gris de la poussière qui maculait ses joues. Il aura fallu d'un seul combat pour causer la pire des ruines : la mort de sa précieuse Ayrèn, et la disparition de l'Unique. Écroulement total.

« Mes trésors…, murmura Bilbo en se frottant les mains avec un tremblement incontrôlable. J'ai perdu mes trésors, Maître Nain. Ils sont partis pour toujours. Pour toujours ! Et ça, je…

Un rideau de larmes fraîches dévala ses joues.

— … je ne suis pas prêt à l'affronter. Toute cette solitude... Je me sens seul, si seul ! Et personne ne pourra jamais rien pour moi. Jamais.

— Bilbo, ne dites pas ça..., dit lentement Kíli sans relever l'utilisation du pluriel par son ami aux pieds nus. Je suis conscient que c'est difficile à imaginer aujourd'hui, mais un jour, vous irez mieux, vous verrez.

— Quelle sottise que cela ! gémit le Hobbit avec un gros reniflement.

— Je vous le jure, promit Kíli. Vous n'oublierez jamais Ayrèn, mais vous apprendrez à vivre avec son absence. C'est ce que Fíli et moi avons fait, après la mort de notre père.

— Je ne suis pas comme vous ! Vous êtes des guerriers Nains, des héritiers de Durin ! Je ne suis qu'un... qu'un simple Hobbit de la Comté.

Sa voix était aussi frêle que celle d'un mourant : elle sortait avec peine, s'éteignait sur chaque mot.

— C'est vrai, admit le jeune Nain avec tact. Mais vous êtes aussi le plus courageux de tous les Hobbits. Faites-moi confiance, Bilbo. Le deuil n'a qu'un temps. Et plus les saisons passent, plus les souvenirs de nos proches défunts deviennent beaux et réconfortants. Il faut juste... laisser le temps au temps.

Le corps du Hobbit se tendit comme arc, comme si Kíli l'avait giflé.

— J'apprécie vos efforts, Maître Kíli. Vraiment. Mais je crains que mes pertes ne soient trop grandes que pour être surmontées. »

Incapable de supporter davantage ce moment, Bilbo tourna sur ses talons et courut vers la porte en couinant sur des sanglots. Il disparut dans l'ombre d'un couloir, et l'écho de ses pleurs le poursuivit dans toute la Montagne.

La mince ligne que dessinaient les lèvres de Kíli s'était mise à trembler, comme s'il était sur le point de pleurer.

« Mahal, accompagnez-les, je Vous en supplie…, murmura-t-il tout bas. Ils ont besoin de Vous. »

Il frotta ensemble ses mains pénitentes, et pria Mahal de tout son cœur.

Il n'y avait plus que la prière pour sauver son oncle et Bilbo.

Il fallait un miracle.


Notes :

(1) « Ma bien-aimée », en Khuzdûl.