1e année de l'ère Keiō, le 2 mai

Comme il faisait beau ce jour-là, Shino sortit les futons pour les aérer avant de faire le ménage dans les chambres. Elle finissait tout juste de nettoyer lorsqu'elle entendit Take l'appeler. Elle sortit de la pièce où elle se trouvait pour se rapprocher du haut de l'escalier.

-Qu'y a-t-il, Take-san ? demanda-t-elle.

-Shino, est-ce que tu as bientôt fini ? cria la servante.

-Presque.

-Quand tu en auras terminé, descends vite, j'ai besoin de toi pour les commissions.

Shino rentra les lourds futons, les replia et les rangea dans les placards. Puis elle descendit dans la cuisine où elle retrouva Take et les autres servantes.

-Dazai-sama ramène quatre invités à déjeuner, lui apprit l'aînée des servantes. Il faudrait que tu ailles chez le poissonnier acheter un beau poisson, de l'anguille par exemple.

-D'accord, acquiesça Shino.

-Et puis j'aurai besoin de légumes supplémentaires : des épinards, du komatsuna, du mizuna… Vois si tu peux trouver aussi du mitsuba.

-Entendu, répondit la jeune fille.

-Comme c'est sur ton chemin, passe chez le marchand de papier. Dazai-sama n'a presque plus d'encre. Prends-en deux ou trois bâtons.

Fumi donna un coup de coude à Kiyo, et les deux jeunes servantes se mirent à pouffer derrière leur manche. Take les foudroya du regard tout en tendant de l'argent à Shino. Celle-ci le glissa dans sa manche, saisit un panier, et quitta la maison par la porte arrière.

Cela faisait près d'un mois que Shino se trouvait à Ōtsu. Elle commençait à bien connaître la ville et les commerçants. Take avait vite remarqué que sa nouvelle servante était robuste et bonne marcheuse, aussi lui confiait-elle souvent la charge des commissions.

Shino fit un premier arrêt chez le marchand de légumes. Celui-ci put lui fournir la plupart des légumes demandés par Take, mais lui confirma que c'était encore un peu tôt pour le mitsuba. La jeune fille passa ensuite chez le poissonnier, qui venait justement de recevoir un arrivage de fort belles anguilles. Shino en choisit une bien fraîche et dodue.

La jeune fille se rendit ensuite dans la boutique où les Kawase avaient l'habitude de se fournir en papier, encre et pinceaux. A peine avait-elle franchi le seuil du magasin que Hankichi, l'un des deux jeunes vendeurs, se précipitait pour l'accueillir.

-Bonjour Shino ! dit-il, un large sourire aux lèvres.

-Bonjour, Hankichi-san ! répondit Shino en lui souriant en retour.

-Il y a longtemps que personne de chez les Kawase n'a fait d'achat ici. Je suis content que ce soit toi qui sois venue, poursuivit le garçon.

La déclaration de Hankichi remua légèrement Shino, d'autant plus qu'elle savait que le garçon était sincère.

-Qu'est-ce que tu prendras aujourd'hui ? demanda Hankichi.

-Juste de l'encre, il m'en faudrait deux ou trois bâtons…

Hankichi choisit et emballa deux bâtons d'encre noire. Ce n'était pas très commercial de sa part de s'en tenir à deux alors qu'il aurait pu lui en vendre trois, songea Shino en le regardant faire, mais sans doute espérait-il qu'elle reviendrait plus vite. La jeune fille régla son achat, puis Hankichi la raccompagna à la porte du magasin en exprimant son désir de la revoir bientôt.

Le second vendeur, un dénommé Minosuke, crut bon d'intervenir.

-Tu ne devrais pas être si sérieux avec Shino-han, dit-il à Hankichi sur le ton de la plaisanterie. Tu es encore trop jeune pour te marier. Fais comme moi, profite de ta jeunesse, amuse-toi avec des filles !

Hankichi haussa légèrement les épaules, manifestement peu convaincu par le conseil de son camarade. Sakubei, le propriétaire du magasin, prit la parole de manière inattendue.

-Hankichi a raison de penser à l'avenir, Minosuke, dit-il d'un ton sentencieux, et tu devrais prendre exemple sur lui au lieu de vivre au jour le jour et de gaspiller ton argent.

Minosuke se renfrogna. Sakubei se tourna alors vers Hankichi et Shino.

-Toutefois, Hankichi, Minosuke a raison en disant qu'il est trop tôt pour songer à te marier. Tu dois encore mettre de l'argent de côté pour t'établir, Shino vient à peine d'entrer en service… On en reparlera d'ici quelques années !

Shino ressortit du magasin avec l'impression que toute la conversation s'était adressée à une autre qu'elle-même. Il était hors de question qu'elle épouse jamais Hankichi, même si le garçon était réellement sympathique, et qu'elle se laissait parfois aller à imaginer ce qui aurait pu se passer, si elle l'avait rencontré en d'autres circonstances, si elle n'avait pas été la fille d'un hatamoto…

La jeune fille regagna le domicile des Kawase et alla déposer son panier de courses à la cuisine. Fumi et Kiyo la taquinèrent, affirmant qu'elle avait pris tout son temps pour faire ses achats, et se moquèrent sans pitié de son prétendant. Take prit la défense du jeune vendeur.

-Hankichi est un garçon travailleur et ambitieux. Il ouvrira certainement son propre magasin d'ici quelques années. C'est normal qu'il s'intéresse à une fille sérieuse comme Shino et pas à deux têtes folles comme vous !

Kiyo, la plus jeune, parut légèrement vexée par la réflexion de Take. Mais Fumi fit une petite moue de dédain.

-Comment peut-on s'enticher d'un marchand alors qu'il y a tant de jeunes et beaux guerriers qui fréquentent cette maison ?

Kiyo et Fumi partirent dans leur discussion favorite, qui consistait à comparer les mérites respectifs des hommes qui défilaient chez les Kawase. Shino les écoutait d'une oreille tout en rangeant ses courses. Elle avait déjà énormément appris sur les commensaux et les invités occasionnels des Kawase en écoutant les bavardages écervelés des deux servantes. Un nom inconnu retint soudain son attention.

-Ce Kagawa Keizō, il n'a pas seulement fait attention à moi ! disait Fumi.

Alors que Kiyo s'apprêtait à renchérir sur le sujet, Take interrompit leur jacassement.

-Suffit, vous deux ! Vous êtes décidément intenables. Il vaut mieux que vous ne soyez plus en contact avec les invités des Kawase, vous finiriez par vous ridiculiser et par mettre Dazai-sama dans l'embarras. Désormais, c'est Shino qui servira les invités.

Fumi et Kiyo protestèrent, supplièrent Take de revenir sur sa décision, mais l'aînée des servantes tint bon. Lorsque les invités de Kawase Dazai firent leur apparition et s'installèrent avec leurs hôtes dans une pièce de l'étage, Take ignora les regards éplorés de Kiyo et Fumi, et confia les plateaux à Shino. Celle-ci prit l'air embarrassé, mais elle se réjouissait secrètement de pouvoir approcher les objets de son enquête.

Alors que Shino s'approchait de l'escalier, un murmure vint frapper son oreille.

-… retourne à Kyoto à la fin du mois, disait son maître, Kawase Dazai.

-… seconde expédition punitive… ajouta l'un de ses invités.

-Nous devons l'en empêcher à tout prix ! s'écria une voix à l'accent de Mito. Le tengu-tō est tombé cet hiver, Chōshū reste la seule force à s'opposer au shogunat.

-Mais comment ? demanda une autre voix.

La suite de la conversation se perdit dans un chuchotis. Shino s'avança sous l'escalier, prenant bien garde de ne pas faire grincer le parquet.

-… palais de Nijō, disait l'un des invités.

-Impossible ! répliquait un autre.

-… avec un complice… insistait le premier. Ton père ne pourrait-il pas nous aider, Kawase ?

-Il est connu pour être un proche du seigneur de Zeze, répondit celui-ci. Malheureusement, c'est aussi un fidèle partisan du shogunat.

-… suffirait qu'il introduise quelques-uns… ajouta l'homme de Mito.

Shino se rendit compte qu'elle était restée trop longtemps immobile. Elle devait monter servir, sans quoi Take se poserait des questions et viendrait voir comment elle s'en sortait.

La jeune fille gravit l'escalier, qui gémit sous son poids. La conversation cessa immédiatement. Arrivée à l'étage, Shino déposa les plateaux devant la pièce de réception, et poussa la porte après s'être annoncée. L'épouse de Kawase parut surprise de voir Shino servir au lieu de Fumi ou Kiyo, mais ne fit aucun commentaire. Elle ne fit aucune remarque non plus sur la maladresse de sa servante, la mettant sans doute sur le compte de la timidité et de l'inexpérience.

En réalité, Shino, bouleversée par ce qu'elle venait d'entendre, tentait de masquer son émotion et de remettre de l'ordre dans ses pensées. La personne dont Kawase et ses invités venaient de parler, c'était le shogun Iemochi, qui devait bientôt revenir à Kyoto pour préparer la seconde expédition punitive contre Chōshū. Mais alors, si ces hommes cherchaient à s'infiltrer dans le palais de Nijō, ce n'était tout de même pas pour…

Shino aurait bien des choses à raconter à Yamazaki la prochaine fois qu'elle le verrait.